PRÉFACE.

L'idée d'offrir au public un extrait raisonné de divers livres précieux par leur mérite ou leur rareté n'est pas nouvelle; elle remonte au patriarche Photius, qui fournit, dès le neuvième siècle, ainsi qu'on l'a dit justement, dans sa Bibliothèque analectique, intitulée: Myriobiblion, le germe de cette foule de journaux littéraires, dont nos temps modernes s'applaudissent avec raison. Le savant Grec n'est pas seulement ici inventeur; il est modèle par la précision de ses analyses, le choix de ses exemples, et la rectitude de son jugement. Deux cent quatre-vingts ouvrages, de cent soixante-cinq auteurs différens, sont rapportés dans son Recueil, dont il serait à désirer que la traduction française, annoncée depuis si long-temps, nous fût enfin donnée. Ces auteurs peuvent être rangés dans l'ordre suivant: cinquante-cinq théologiens, treize philologues, grammairiens ou lexicographes, trois poètes ou écrivains relatifs à la poésie, vingt-trois orateurs, vingt historiens sacrés, trente-deux historiens profanes, seize philosophes ou médecins, et cinq écrivains érotiques.

L'invention n'a pas été stérile. Sans compter les écrits périodiques, dont nous venons de parler, de nombreux et judicieux critiques se sont signalés, en ce genre, par d'utiles travaux, entre lesquels se distinguent chez nous (pour ne citer que ceux dont les analectes sont imprimés[1]), les Bénédictins, La Croix-du Maine et son continuateur du Verdier, Sallengre dans de curieux mémoires que le père Desmolets a étendus, sur un autre plan, avec beaucoup de mérite aussi, David Clément dont le recueil alphabétique s'arrête malheureusement dès la lettre H, l'abbé Gouget dans sa docte Bibliothèque française, encore qu'il ait, à la fin, succombé sous le faix d'une entreprise trop vaste, Le Clerc dans ses quatre-vingts volumes d'Extraits Critiques, bien qu'il n'ait pas toujours été heureux sous le rapport des sujets, à beaucoup près, le marquis de Paulmy, ou plutôt sous son nom, Constant d'Orville, qui eût toutefois gagné à porter, dans ses volumineux et confus mélanges, le savoir, le goût et la sagacité que M. Charles Nodier a mis dans les siens trop restreints, le Père Nicéron, Lelong et Fontette, Ancillon, l'Abbé d'Artigny, Thémiseuil, le faux Vigneuil-Marville, Sablier dans ses Variétés réellement sérieuses et amusantes, Formey dans le Ducatiana, et avec lui plusieurs des nombreux compilateurs d'Ana, Dom Liron dans ses Singularités et ses Aménités, Dreux du Radier, Coupé dans ses Soirées littéraires, aussi agréables qu'instructives, et bien d'autres qu'il serait inutile de rappeler ici, puisque les bibliographes les ont inscrits sur leurs catalogues.

Tous ces noms sont dignes de souvenir. Sans doute la gloire ne leur est pas due; elle n'appartient, dans les lettres, qu'aux esprits qui, s'élançant d'eux-mêmes, nés pour l'action plutôt que pour la spéculation, sont, en quelque sorte, les seuls artisans de leur fortune; mais ce serait une grande erreur ou une grande injustice de dénier aux philologues la part notable qui leur revient dans les richesses intellectuelles de la France. Ils ont établi cette active communication des esprits qui, si elle n'assure pas le règne constant de la raison et du goût, rend du moins, il est permis de l'espèrer, l'erreur passagère et les ténèbres impossibles. Le talent de résumer et d'apprécier les pensées d'autrui, le soin pénible de recherches qu'il exige, le discernement prompt et sûr qu'il suppose, tout cela n'est ni commun, ni méprisable, et rentre d'ailleurs dans le domaine de l'art, quand un style varié, avec une simplicité élégante, vient y joindre ses agrémens, ce qui s'est rencontré plus d'une fois.

Ce n'est pas à ce dernier titre que je publie ce nouveau recueil analectique; il se présente plus modestement, et des circonstances fortuites uniquement l'ont fait naître. Dans l'été de 1830, traversant Paris pour entreprendre un voyage qui fut court, mais qui pouvait être indéfini, je dis adieu à mes livres. En jetant de tristes regards sur une collection d'environ 7000 volumes que des amateurs et des libraires entendus ne trouvaient pas sans choix, et que j'avais mis vingt-six ans à former avec le secours de feu M. Barrois, de MM. Debure, Merlin, Labitte, Crozet et Téchener, je regrettai vivement de n'avoir point profité de la possession pour laisser, dans une analyse fidèle et raisonnée, quelques traces de ces trésors les plus rares, les moins connus ou les plus oubliés. De ces regrets au ferme propos de mettre la main à l'œuvre, si l'occasion se représentait, la marche était naturelle; l'occasion se représenta, et, dans le cours de quatre années, le présent recueil fut achevé sous le titre un peu ambitieux mais du moins très précis d'Analectabiblion.—Quand je dis achevé, je me sers d'une expression hasardée, car de pareils livres communément ne le sont pas: fort heureux quand on leur trouve une sorte de commencement; ils n'ont d'ordinaire ni milieu, ni fin, et c'est, avec le défaut d'unité, défaut inévitable, les torts essentiels qu'on leur peut reprocher. Aussi ne doivent-ils guère prétendre aux honneurs d'une lecture avidement suivie, d'un succès général et brillant; c'est beaucoup, c'est assez que les gens studieux les estiment, qu'ils les consultent, le goût du public vient ensuite, s'il peut.

Quant à leur utilité, rien ne semble moins contestable, si ce n'est qu'on trouve indifférent de faire connaître l'esprit des neuf dixièmes des gens dont il est important de retracer le nom, la patrie, la naissance, la vie et la mort, ainsi que le font tous les dictionnaires historiques si curieusement recherchés; autrement qu'il est superflu de savoir ce que tels et tels ont écrit, pourvu qu'on sache qu'ils ont écrit; proposition difficile à soutenir.

Loin d'être inutiles, ces analectes sont à considérer sous plus d'une face, et le temps presse de les multiplier. Il n'y a point de péril pour les productions émises depuis cent ans, ni pour celles qui suivront; les journaux de toute forme y ont paré; de sorte que, désormais, au moyen de deux grandes tables faites de siècle en siècle sur ces journaux, l'une par ordre de matières, l'autre par ordre alphabétique avec renvois à la première, le registre des pensées des hommes sera au courant, et le bilan de l'esprit humain toujours connu, sans même que ce soit une grande affaire. En effet (pour n'opérer par supposition que sur une période de dix mille ans, avec des chiffres hypothétiques), soient donnés six mille journaux, formant chacun annuellement quatre volumes in-8o, que nos deux tables, bien dressées, et même avec un certain détail, peuvent aisément réduire au quatre-centième; avec seulement six cent mille volumes in-8o de ces tables, on aura l'aperçu de deux milliards quatre cent millions d'ouvrages différens, d'après le compte qu'en auront rendu deux cent quarante millions de volumes périodiques, à ne supposer que dix analyses dans chacun d'eux; mais l'opération n'est pas si commode avec le passé. A peine y a-t-il quatre siècles que nous possédons l'imprimerie, et cette grande découverte a déjà donné tant de livres typographiés, que la liste complète en serait impossible, attendu qu'il en a dû périr autant et plus qu'il n'en reste, comme on peut l'inférer, tant de la rareté de ceux qui ont seulement deux cent cinquante ans d'âge, toutes les fois qu'ils n'ont pas été réimprimés, que de l'oubli, qui détruit, dans tous les temps, la plus grande partie des méchans ouvrages, et aussi beaucoup de bons. Qui connaît aujourd'hui, même vaguement, les écrits des mille auteurs cités par le jésuite espagnol Pineda, dans sa Monarchie ecclésiastique? ou la dixième partie des livres dont parle Vossius? Et, si nous regardons les manuscrits, c'est bien alors que l'imagination s'épouvante, que la raison se trouble par l'impuissance dans laquelle nous sommes de retrouver tout ce qui est perdu, de compulser tout ce qui subsiste!

Cependant, je le répète, il y a plus d'un parti à tirer de la recherche prudente des écrits rares et anciens. Premièrement, mieux que les meilleurs raisonnemens, toujours plus ou moins conjecturaux et soumis aux chances de la polémique, elle peut, en donnant l'autorité du fait à la sentence connue, qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, garantir les esprits hardis ou fatigués de l'indiscrète poursuite des nouveautés. N'y a-t-il pas de quoi réfléchir à voir que tel bon mot ou tel conte, qui nous fait rire maintenant dans Paris, a probablement son histoire, et, qu'en suivant sa piste de siècle en siècle, et d'idiome en idiome, on le surprendrait faisant rire, il y a deux mille ans, un Arabe, et d'abord un Hébreu, et d'abord un Indien? C'est pourtant la généalogie qu'Hébers, translateur français sous notre roi Louis VIII, assigne au roman des sept sages, dit le Dolopatos, tiré premièrement du latin de l'ancien moine Jean de Haute-Selve, lequel l'aurait tiré du grec, héritier des types de l'Orient. Ceci n'est que plaisant; mais voici du sérieux: chacun peut retrouver, dans le livre de Bernard Ochin, extrait dans ce recueil, la plupart des témérités métaphysiques dont le siècle dernier s'était follement épris; dans la république de Bodin, la plupart des raisonnemens politiques en circulation aujourd'hui; dans le traité des reliques de Calvin, les traits d'ironie dont, il y a peu d'années encore, nous tirions gratuitement vanité; dans un rêve de Jean-Baptiste Gello, les plus solides pensées dont s'honorent chaque jour nos orateurs sacrés. Les témoignages en tout genre surabondent ici, et il ne s'agit pas simplement du fond des choses; à chaque instant les mêmes formes se représentent, avec de si frappantes ressemblances, dans leurs variétés mêmes, que ce n'est point une comparaison forcée de figurer le génie de l'homme, comme un grand arbre renouvelant sans cesse, et dépouillant son feuillage.

Rien dans cette figure ne doit arrêter l'émulation, ni décourager la culture des esprits. Au contraire, de même que, dans la nature inanimée, il apparaît que les produits supérieurs et les plus belles formes naissent difficilement et en petit nombre d'un travail intelligent et assidu; ainsi, dans l'empire souverain de la pensée, les titres véritables, ceux qui entraînent l'admiration de la postérité, sont exclusivement le prix d'efforts constans et bien dirigés; d'où il suit que la seule manière d'être en quelque sorte nouveau c'est d'exceller, parce qu'il n'y a que l'excellent qui ne soit pas commun.

Autre utilité des Analectes: ils enseignent, preuve en mains, que les plus pauvres écrits ne le sont presque jamais assez pour qu'on n'y trouve rien à recueillir; et cette découverte, capable d'éloigner des jugemens dédaigneux et d'une critique superbe, tourne en même temps au profit du goût, qu'elle forme d'autant plus qu'elle l'exerce davantage. Ce n'est pas une merveille d'être ravi jusqu'aux cieux par Homère et Milton, de s'attendrir avec Virgile ou Racine, de philosopher en riant avec Molière et Rabelais, de remonter aux sources du beau, avec Cicéron, Quintilien, Rollin, La Harpe et Villemain, de distinguer le jour où le soleil luit; il ne faut pour cela que se laisser aller à ses impressions naturelles, sans peine, sans étude, sous l'inspiration d'un instinct tout ordinaire; mais il n'en va pas de même à l'égard de ces auteurs bizarres ou incomplets, qui trébuchent à chaque pas, qui manquent le but ou le dépassent, chez qui une pensée juste s'égare parmi d'innombrables sophismes, un sentiment profond dans le faux esprit, une expression pittoresques entre des images basses ou forcées; là le juge le plus sûr est obligé de se tenir en garde, l'investigateur le plus résolu a besoin de constance et d'un tact très fin; mais là également il y a de grands profits à faire; car l'ombre ne sert pas seulement à faire ressortir la lumière, elle en est encore l'exacte mesure.

La recherche du beau, dans ces ruines ténébreuses, conduit encore à des résultats importans. Il arrive qu'en faisant apprécier avec exactitude les immenses difficultés de l'art, elle redouble, pour les grands maîtres qui les ont vaincues, cette estime profonde qui tend à s'affaiblir sitôt qu'on s'est familiarisé avec leurs perfections. Ou je m'abuse, ou ce n'était ni par défaut de génie philosophique, ni par manque de science que les Porphyre et les Jamblique se confondaient en divagations après les Pythagore, les Aristote et les Platon, qui éclairaient le monde même par leurs erreurs. Ce n'était pas davantage faute de génie poétique, d'esprit orné, de connaissance du latin d'Auguste, qu'Ausone, Sidoine Apollinaire et Fortunat enfantaient des poésies informes et ruinaient la belle langue latine; mais plutôt par une sorte de lassitude que partageaient leurs contemporains, lassitude venue d'un commerce trop habituel, trop uniforme avec les modèles, et qu'ils auraient pu prévenir, si, tournant leurs yeux en arrière, au lieu de dévorer l'espace ouvert devant eux, ils avaient laborieusement reconnu, dans les productions oubliées des temps passés, ces écarts audacieux, ces irrégularités singulières dont leur imagination trompée se formait d'avance une idée si heureuse. Moins novateurs alors, moins jaloux de faire autrement que bien dans la vue de faire mieux, ils n'eussent peut-être point donné aux peuples d'Athènes et de Rome l'affligeant spectacle d'une barbarie introduite par des esprits supérieurs, plus pénible cent fois pour les gens de goût que celle des vrais barbares, comme le sont, pour les gens de bien, des excès commis par des êtres nés pour la vertu. En tout cas, ils n'eussent pas manqué, par l'effet d'une critique ainsi rajeunie, de rendre hommage à l'étonnante supériorité de leurs illustres devanciers; car ce n'est pas un contre-sens d'avancer que la plus sûre manière d'honorer un Virgile et un Horace est d'observer le premier dans Ennius et le second dans Lucile. Eh! quelle haute idée ne doit-on pas se faire, confessons-le, de ces auteurs privilégiés vulgairement nommés classiques, en voyant que parmi les hommes qui, depuis quatre mille ans, ont tenu le style ou la plume, comparables par le nombre aux grains de sable de la mer, à peine en est-il une centaine qui soient accomplis, et que cette petite colonie d'immortels, rassemblée à travers les âges et les distances, suffit pour vivifier, pour nourrir ou ranimer la civilisation du monde?

Enfin, et c'est le dernier point de vue sous lequel j'envisagerai l'utilité des Analectes: ces recueils, s'ils étaient composés avec art, liés par d'habiles transitions, établis, sans trop de lacune, selon l'ordre chronologique, retraceraient avec des couleurs vivantes la marche de l'esprit humain en littérature, laquelle n'est point celle de l'homme, d'abord enfant, puis adulte, puis viril, puis caduc, ainsi que le représente, par confusion, une comparaison banale, tant s'en faut qu'il s'en manque de peu qu'elle ne soit tout opposée; les peuples manifestant sur le champ, dans les lettres, une virilité généreuse, portée rapidement à son plus haut point, qui finit, il est vrai, par la faiblesse et par la mort; mais avec cette différence propre, qu'à leur dernier âge ces peuples déploient une agitation fiévreuse qui fait à quelques uns l'illusion d'une jeunesse pleine de sève et d'avenir: car les lettres, et généralement les beaux-arts, procèdent comme le sentiment moral, l'accompagnent, le côtoient pour ainsi dire, en reçoivent et lui communiquent perpétuellement des forces nouvelles, vivent et s'éteignent avec lui et comme lui. Il en est autrement des lois, lesquelles, produits de nécessités bien comprises, de calculs approfondis, d'intérêts multipliés, fruits de l'expérience et du temps, sont plutôt le remède à la défaillance des mœurs, que leurs compagnes et leur soutiens; en sorte que le bel âge de la législation rarement est celui des muses, et d'ordinaire lui succède. Ce sera, si l'on veut, des lois que nous dirons, qu'à l'instar des individus, elles passent lentement du premier âge à la décrépitude, en parcourant une période constante de progrès et de décadence; mais dès qu'un peuple éprouve de fortes émotions du cœur, et tant qu'il les éprouve, il n'y a pour lui ni enfance ni vieillesse, il est prêt pour la gloire littéraire: heureux! si, comme les Grecs, il se donne promptement, pour peindre ses sentimens et ses pensées, une langue harmonieuse, riche et régulière, ce que nous autres, enfans du Nord, n'avons obtenu qu'à la sueur du génie, après cinq cents ans d'efforts!

Si donc il m'avait été donné de concevoir plus tôt, d'apercevoir mieux, de savoir davantage, le Recueil pour lequel j'invoque l'indulgence du public serait devenu, j'ose le dire, un tableau très vrai, très animé, de la littérature nationale, et par là même une intéressante partie de notre histoire. Les grands écrivains n'auraient point figuré dans ce tableau pour eux-mêmes. Ressortant d'autant plus qu'ils s'y seraient présentés simplement, à leur rang, avec leurs seuls noms, ils y auraient servi comme de points lumineux pour en éclairer l'ensemble. Je me serais bien gardé, après ce qui est arrivé à l'estimable abbé Goujet, de vouloir tout retracer et tout décrire; et, me bornant à saisir dans la foule les physionomies caractéristiques, j'aurais passé vivement au milieu de cette foule même, écartant de mon chemin beaucoup de gens qui, sans doute, ne se croyaient pas faits pour cette injure, à voir la peine qu'ils avaient prise à se parer. Circonscrit scrupuleusement, pour le coup, dans les limites de mon pays (car j'ai peu de foi aux universels), je ne m'y serais pas cru à l'étroit; loin de là que, si mon Recueil eût répondu à mon idée, ce magasin de choses délaissées eût offert, parmi ses misères, un échantillon des produits littéraires de tous les temps, avec cette circonstance précieuse, que l'œil eût sans peine distingué les procédés et la progression du travail. Mais surtout, puisque les mœurs et les lettres sont inséparables, il eût rendu visible, à ne pas s'y méprendre, l'action des premières sur les secondes, celles-ci ne s'y montrant plus que dépouillées de l'appareil du génie, dans ce costume commun, dans cet à tous les jours qui trahit la nature, ou plutôt qui la révèle. On sentira aisément, par des exemples, comment cela se peut faire. En effet, que l'historien ou l'orateur s'étudie à peindre à grands traits d'éloquence, depuis les Gaulois devenus Romains, jusqu'aux Français de nos jours, le penchant pour la tendresse et la volupté, principe de la galanterie, qui se mêle sur notre sol à l'ardeur de se produire, à l'impatience du joug, au besoin de triompher en tout genre, il en dira moins, dans son œuvre entière, qu'un extrait tout uni des Arrêts d'amour de Martial d'Auvergne, faux arrêts rendus sur de fausses plaidoiries, et appuyés gravement par le jurisconsulte Benoît Court de toute l'artillerie des Pandectes et du Digeste. C'est bien là, s'écrie-t-on en lisant ces arrêts plaisans, le même peuple romancier qui, avec un sentiment plein de charme et de naïveté, plus entêté d'amours encore que de combats, célébrait dans des chants épiques la reine Berthe, Blancheflore, la tendre Yseult, autant et plus que les héros qui l'affranchirent des Wandres et des Sarrasins, et lui conquirent le Saint Graal et le Saint-Sépulcre!

D'un autre côté, en voyant nos épopées naissantes presque aussitôt tourner au familier, et, peu après, céder la place à des milliers de joyeux conteurs et de faiseurs de drames, satiriques ingénieux, ennemis sans fiel des ridicules, penseurs hardis et légers, un peu nus dans leurs jeux, et toujours entraînés gaîment vers les peintures érotiques, n'aperçoit-on pas d'abord cette influence des femmes, qui prévaut toujours dans le commerce libre des deux sexes? Grâce au ciel, cette liberté, si douce et si utile, ne fut nulle part mieux ni plus tôt naturalisée qu'en France: là donc, le sentiment et le rire devaient triompher à l'envi. Le rire principalement, le rire, élément indéfinissable de la société humaine et son produit tout ensemble, qui, suscité par ce qui est étrange ou singulier, vit du rapprochement des personnes, meurt dans leur isolement, et suppose, chez qui l'excite à dessein, une extrême finesse, devait à ces titres régner dans notre bienheureux pays. Aussi découvre-t-on, par la littérature de ce pays, qu'il en a fait son empire. Politique, morale, religion, le rire chez nous a tout pénétré, faisant, selon le temps, dominer la folie ou la raison; ainsi ce sera, les grelots à la main, que Théodore de Bèze attaquera l'unité de l'Eglise; que Béroalde, aussi bien que l'auteur du Pantagruel, essaiera d'arracher à la superstition ses torches et ses couteaux; que le sombre Pascal lui-même rappellera des moines mondains à l'humilité, à l'austérité des mœurs évangéliques; et aussi que Montesquieu fraiera la voie aux profondes vérités dont sa tête forte est remplie; que Voltaire enchaînera la capricieuse vogue à son char de poète, d'historien et de philosophe; mais surtout que Molière emportera le prix de son art, et La Fontaine le prix du sien, tous deux pour venir se ranger à la tête des poètes favoris de leur nation; et le même rire qui fera le mobile principal de nos premiers écrivains deviendra, par la même raison, celui des moindres, ou bien plus encore, parce que, ainsi que nous venons de le voir, la plèbe des auteurs est précisément l'espèce qui se moule le mieux sur les mœurs populaires.

Plus on étendrait ce parallèle de nos mœurs et de nos écrits, plus on reconnaîtrait qu'un choix habile, fait parmi nos anciennes productions du second et du troisième ordre, devenues rares ou tombées dans l'oubli, eût fidèlement retracé la marche de la société française, et même pu jeter du jour sur le cours souvent caché des évènemens. Mais tant d'honneur ne m'était pas réservé. Sans doute, il ne faut rien chercher de pareil dans l'Analectabiblion; ce recueil se ressent de son origine fortuite. Je serais surpris qu'on n'y trouvât rien d'estimable; mais il aura rempli mon attente, s'il a le sort de tous ceux que j'ai cités. Il n'est suffisant dans aucune partie, je l'avoue; et même, entre les sujets rapportés, il en est plusieurs que d'autres du même genre, si je les avais eus sous la main, eussent avantageusement remplacés, soit sous le rapport de la rareté, soit sous celui de l'importance; toutefois, tel qu'il est, le choix et la variété n'y manquent pas. Le lecteur y passe en revue, selon l'ordre des temps, des chansons de gestes ou épopées gothiques, genre de poèmes qu'un de nos premiers philologues, M. Paulin Pâris, vient si heureusement de remettre en lumière et en honneur, des romans de chevalerie d'ancienne origine, des contes, des moralités, des farces de nos vieux trouvères, quelques uns de ces mystères qui ont précédé nos drames immortels, entre autres celui de tous à qui Clément Marot donnait la palme; des traités de morale, de philosophie, de politique, de métaphysique sous diverses formes et de différens âges, des écrits satiriques en prose et en vers, de l'histoire, des sermons, de la controverse, des dissertations, et jusqu'à des libelles; en un mot, beaucoup de choses qui sont l'objet de la littérature proprement dite.

On ne doit point espérer, d'après cet énoncé, qu'une telle lecture n'offre rien de libre en morale, d'hétérodoxe en religion, de hardi en politique, rien qui blesse les oreilles des jeunes filles ou même de leurs mères, ni qui choque les croyances publiques et privées; un tel espoir serait trompé trop souvent, et la chose était inévitable, puisqu'il est question dans ce livre de Merlin Coccaïe, de l'Arétin, d'Hubert Languet et de Geoffroy Vallée; mais que cette liberté soit un mal ici, je ne le pense pas, au contraire; pourvu qu'une certaine mesure ait été gardée dans les exemples, et que le juste et l'honnête aient été respectés ou vengés dans la critique: or, c'est ce que j'ai eu constamment en vue; et c'est assez pour les personnes éclairées et sincères, les seules qu'il faille prendre pour juges, les seules à qui ce livre soit adressé[2].

[1] Antoine Lancelot, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, né en 1675, a laissé, à la Bibliothèque royale, 528 porte-feuilles d'Analectes.

Le Recueil manuscrit de M. de la Curne-Sainte-Palaye, remplit 40 vol. in fol., etc.

[2] Cette préface était à peine achevée, lorsqu'en parcourant le tome IV des Souvenirs de Mirabeau, publié en 1834, par M. Lucas de Montigny, j'y trouvai les paroles suivantes, qui exposent si nettement l'idée et le plan de mon Recueil, qu'il m'a paru aussi heureux pour moi qu'indispensable de les transcrire. Mirabeau, dans une lettre du 14 février 1785, qu'il écrit à Vitry, s'exprime donc en ces termes:

«Vous savez quel est le plan du Journal que je conçois, et qu'on ne veut pas comprendre. Il serait fait, sur l'idée, assez neuve, peut-être, et qui, selon moi, n'est pas sans utilité, de s'occuper des vieux livres, comme les journaux ordinaires s'occupent des nouveaux. Abréger et choisir est assurément, aujourd'hui, le besoin le plus urgent des sciences et des lettres. Conserver est d'une utilité moins prochaine, peut-être, ou plutôt moins abondante. Mais, cependant, à mesure que le goût de l'érudition passe, que la manie d'écrire devient plus contagieuse, que l'ardeur de publier, ou la nécessité de sacrifier au goût du jour, aux coryphées du temps, à la prétention d'être exempt de préjugés, ce qui n'est guère, au fond, que substituer des préjugés à des préjugés; à mesure, dis-je, que toutes ces maladies nous gagnent et s'aggravent, nous négligeons trop les efforts de nos devanciers, qui, quand il serait vrai que nous les surpassassions par le talent de mettre en œuvre, n'en devraient que mieux appeler nos regards, afin, du moins, de monter avec élégance ce qu'ils ont si lourdement enchâssé. Je dis donc que cet article rendra quelque chose, et j'invoque, à cet égard, vos recherches, nos philologues du XVIe siècle, nos savans du XVIIe, nos recueils, nos compilations de tous les temps, excepté de celui où l'on n'a plus fait de livres qu'avec des cartons bien ou mal cousus, et des tragédies qu'avec de vieux hémistiches.»


ANALECTABIBLION.