PRINCIPAUX IMPRIMEURS PARISIENS.

1o. Ulric Gering. 1470-1510. Ce digne et savant artiste, élève, à ce qu'on croit, d'Elye, chanoine de Munster, au canton de Lucerne, fut appelé à Paris par Lapierre, prieur, et Fichet, docteur de Sorbonne, ce dernier recteur de l'Université de Paris. Il consacra ses premiers travaux à l'impression des Lettres latines de Gasparin Barzizius de Pergame, et de la Rhétorique latine de Fichet, et se fit connaître par des caractères de forme ronde, fort beaux et fort nets. Son talent d'imprimeur n'était, au surplus, que son moindre mérite. Il avait une ame grande et généreuse. Il releva le bâtiment de la bibliothèque de Sorbonne à ses frais, en reconnaissance de quoi la société lui donna, en 1493, le droit d'hospitalité perpétuelle, dont il n'usa pas. Il mourut à Paris, rue Saint-Jacques, le 23 août 1510, après avoir fait un testament, rapporté dans Maittaire, où il dispose de fortes sommes en faveur des Sorbonnistes, à la charge par eux d'entretenir gratuitement un certain nombre d'écoliers à l'Université de Paris.

2o. Pierre Caron ou Le Caron. 1474. Ce fut lui qui imprima l'Aiguillon de l'Amour divin, que Maittaire croit être le premier livre imprimé en français. On voit un Guillaume Caron, probablement de la même famille, figurer, de 1481 à 1491, parmi les imprimeurs de Paris. Remarquons, au sujet de la traduction du livre de Saint Bonaventure, citée ici, que M. Brunet y a vu la date de 1494. Nous nous en rapportons, pour ces détails, à ce qui en est.

3o. Pascal Bonhomme. 1476. Un Jehan Bonhomme imprimait aussi à Paris, de 1486 à 1489. Pascal ou Pasquier Bonhomme est surtout fameux par son édition des Grandes Chroniques de France, dites les Chroniques de Saint-Denis. (Voir, à ce sujet, la [note 9].)

4o. Antoine Vérard. 1480-1517. C'est le prince des imprimeurs en gothique française. Les éditions qu'il a données sont aujourd'hui toutes d'un grand prix. Quelques uns ont prétendu qu'Antoine Vérard ne fut qu'un libraire faisant imprimer; mais qu'est-ce que quelques uns n'ont pas prétendu? Encore une occasion de s'en rapporter, dans le doute, à ce qui en est.

5o. Jehan du Pré, Jehan Belin. 1481-93.

6o. François Regnault. 1481-1500-1539. Il imprimait en fort beau gothique. Nous avons de lui un exemplaire du Confessionale Anthonini, pet. in-12 à deux colonnes et 255 feuillets, plus 5 feuillets de table. Paris, 1510, avec frontispice gravé, figurant le chiffre de l'imprimeur, supporté par un berger et une bergère, avec cette légende: En Dieu est mon espérance.

7o. Denys Janot. 1484-1539. Nom célèbre dans les annales de la presse parisienne, plus par la multiplicité de ses titres que par leur supériorité. Denys Janot imprimait ordinairement en gothique. On a de lui plusieurs romans de chevalerie, tels que le Méliadus de Leonnoys, in-fol. de 1532; et, en société avec Alain Lotrian, le livre de Sydrah le grand philosophe, Fontaine de toutes sciences, in-4, à l'enseigne de l'Ecu de France. Une de ses meilleures productions est en lettres rondes, in-8, 1539; c'est la traduction française des Triumphes petrarcques.

8o. Wolfgand Hopyl. 1489-98.

9o. Philippe Pigouchet. 1484-1512. Homme de grand talent. Un des chefs-d'œuvre de son officine est le livre de Jehan Meschinot, intitulé: les Lunettes des Princes, in-8, gothique, 1499, avec son nom, et son chiffre au frontispice, représentant Adam et Ève.

10o. Godefroy Marnef. 1491-98. Encore un nom typographique notable, porté par plusieurs individus de la même famille. On voit un Enguerrand de Marnef imprimeur en 1517; un Jehan de Marnef, en 1524; et une Jeanne de Marnef, en 1546, rue Neuve-Nostre-Dame, à l'enseigne Saint Jean-Baptiste. Cette dernière imprima les Trois nouvelles Déesses, Pallas, Juno, et Vénus, poème courtisanesque de François Habert, dit le poète de Berry. Sa devise est: Nul ne s'y frotte, devise qui convient également aux anciennes et aux nouvelles déesses.

11o. Jehan Trepperel. 1494-98. Nous possédons, de cet habile imprimeur, un poème anonyme, intitulé: le Renoncement d'Amours, très nettement imprimé en gothique, avec figures sur bois, in-8. L'ouvrage est terminé par le chiffre de Jehan Trepperel, supporté par deux lions, surmonté de l'écu de France. Le même a donné, entre autres beaux ouvrages, les deux Testamens de Villon, in-8, gothique. 8 juillet 1497.

12o. Jehan Petit. 1498-1539. Il doit y avoir eu ici succession de personnes sous les mêmes noms et prénoms.

13o. Simon Vostre. 1500. Imprimeur estimé; d'abord libraire seulement. Il travaillait dans le même temps que Nicolas Wolf et Nicolas de la Barre. M. Brunet, qui est ici de grande autorité, a mis en doute que Simon Vostre ait été autre chose que libraire faisant imprimer. On pourrait écrire des volumes de controverse sur des questions de cette nature sans les résoudre complètement. Or l'esprit humain a besoin d'une pâture. Pour la science des petits faits, il faut se contenter bien souvent de trouver l'à peu près, et de ne se pas tromper tout seul.

14o. Guidon Mercator. 1502.

15o. Henry Estienne Ier. 1503-20. Ce patriarche de l'imprimerie française, chef de son illustre famille, naquit à Paris vers 1470. Il y imprimait dès l'an 1503, et y mourut vers 1520. Ses trois fils, François, Robert et Charles, furent tous imprimeurs avec ou après lui. François, que nous nommerons François Ier, ne marqua guère, non plus que Charles, qui mourut en 1564. Quant à Robert, premier du nom, ce fut un homme supérieur. Né en 1503, il débuta dans la carrière, en 1527, par l'impression des Partitions oratoires de Cicéron; puis il fit paraître son Thesaurus linguæ latinæ, tant de fois réimprimé et autant de fois enrichi, devint imprimeur du roi, son protecteur, en 1539, et mourut à Genève, en 1559, ayant été comme chassé de France pour la hardiesse de ses opinions. Robert Ier eut, ainsi que son père, Henri Ier, trois fils; savoir: 1o Henri IIe, homme de génie, de haut savoir et d'un courage téméraire, qui, né en 1528, s'en alla mourir à l'hôpital à Lyon, en 1598, laissant un fils, Paul Estienne, lequel naquit en 1566, et mourut, en 1627, imprimeur à Genève, avec postérité. On doit à Henri II des ouvrages qui ne mourront pas, tels que l'inestimable Thesaurus linguæ græcæ, que son prote, Scapula, lui vola en abrégé, l'Apologie pour Hérodote, et divers Traités précieux sur la langue française; 2o Robert II, né en 1530, mort en 1571, père de Robert III, imprimeur mort sans enfans en 1629, et de Henri III, lequel eut un fils, Henri IV, imprimeur jusqu'en 1640; 3o François II, dont on sait peu de choses. Revenons à Paul Estienne, fils du grand et infortuné Henri II. Il eut un fils, nommé Antoine, lequel fut imprimeur, et mourut à l'hôpital, comme son aïeul, sans avoir mérité, comme lui, les persécutions de l'envie et du fanatisme. Antoine Estienne rendit son souffle obscur et son beau nom à l'Hôtel-Dieu de Paris, à l'âge de 80 ans, en 1674. On aurait pu graver sur sa tombe ces mots: ultimus et minimus. Tout finit; mais cette grande race des Estienne, grande par ses travaux, son indépendance d'esprit et ses malheurs, a bien gagné l'immortalité en faisant jouer ses presses pendant près de deux siècles. Nulle famille de héros ne s'est signalée par autant de conquêtes, ni par d'aussi durables.

16o. Badius Ascensius, ou Josse Bade d'Asc. 1505-32. Les produits de l'imprimerie, sous ce nom, sont prodigieux en nombre.

17o. Michel le Noir. 1506. Philippe le Noir, selon l'apparence, parent de Michel, imprimait, en 1524, les Regnars traversant les périlleuses voies des Folles Fiances du monde, ouvrage du célèbre Bouchet, et, vers le même temps, ou peu avant, le Vergier d'honneur, d'André de La Vigne et d'Octavien de Saint-Gelais.

18o. Berthold Rumbolt, en 1508, exerçait d'abord son art, de société avec Ulric Gering. Il imprima seul, plus tard, et en parfaitement beau gothique, divers ouvrages, notamment le Romant des trois Pelerinages de la Vie humaine, poème de Guilleville, composé au 13e siècle.

19o. Galyot du Pré. 1512. Nicolas du Pré, 1515.—Jehan du Prat.—1539.—Le nom du Pré figure jusqu'en 1551. Galyot, qui l'a le plus illustré, est l'imprimeur excellent du Roman de la Rose, de 1529; du Sage Sydrah, de 1531, et d'autres ouvrages curieux, tous en lettres rondes. On recherche à tout prix ses éditions.

20o. Ægide (Gille) Gormont. 1513-30. Nicolas Gormont. 1540. Nous possédons, du premier des deux Gormont, une charmante édition gothique, très rare, de l'Amant rendu Cordelier à l'observance d'amour, joli poème de Martial d'Auvergne.

21o. Jehan Bonfons. 1518. Nicolas Bonfons. Ces deux imprimeurs gothiques sont très médiocres; néanmoins, ils sont recherchés à cause de la rareté de leurs productions, telles que les éditions du Grand Kalendrier des Bergiers, des romans de Miles et Amys, de Beufves de Hantonnes, etc.

22o. Alain Lotrian. 1539. Son nom, qui se trouve sur des livres chers et peu communs, fait la meilleure part de son mérite: on le voit décorer l'édition, très précieuse, à la date de 1539, du Mystère de la Vengeance de Titus, et Destruction de Jérusalem.

23o. Thomas Laisne.

24o. Vidove. 1530. Nous citerons de lui la charmante édition, en lettres rondes, du Champion des Dames, ennuyeux poème de Martin Franc, pet. in-8, 1530, dont un bel exemplaire se paie fort aisément aujourd'hui, de 150 à 200 fr.

25o. Les Angeliers. 1535-88. Famille digne de mémoire, notamment par sa belle édition du Mystère des Actes des Apôtres, de Simon et Arnould Gréban, et par celle qu'elle a donnée des Essais de Michel Montaigne, du vivant de l'auteur.

26o. Vascosan. 1536-83. Excellent imprimeur, dont le chef-d'œuvre est le Plutarque d'Amyot, in-8 et in-fol.

27o. Mamert Patisson. 1569-99. Vidua Patisson, 1604. Mamert Patisson fut imprimeur du roi: ses impressions sont fort belles, notamment celle des Origines de la Langue française, par Fauchet. In-4, 1581.

28o. Morel. 1580-1639. Officine laborieuse, à en juger par le nombre de ses produits.

29o. Antoine Vitray, ou Vitré. 1628-58. On connaît sa jolie Bible, en 8 vol. in-12, de 1652, si recherchée des amateurs.

30o. Sébastien Cramoisy. 1620-69. André Cramoisy. 1670-97. Sébastien Cramoisy, digne, par la magnificence de ses types, d'avoir conduit si long-temps l'imprimerie royale, s'est particulièrement honoré par les éditions du Discours sur l'Histoire universelle, de Bossuet, in-4, du Joinville de Du Cange, in-fol., etc., etc. Il mourut en 1669.

31o. Rigaut. 1709. Imprimeur de l'imprimerie royale, qui a fait tant d'honneur, jusqu'à nos jours, au nom d'Anisson. Sa belle édition in-8, 1709, des Sermons de Bourdaloue, est encore aujourd'hui celle de cet auteur que l'on estime le plus.

32o. Coustellier. 1723-45. Justement estimé, surtout par sa jolie Collection des Vieux poètes français, in-12, et par ses charmantes éditions in-12 de plusieurs classiques latins, tels que le Virgile, le Lucrèce, etc.

33o. Barbou. 1757, etc. Sa Collection in-12 des Classiques latins, qui fait suite aux impressions de ce genre qu'a données Coustellier, son Malherbe, avec les notes de Saint-Marc, in-8, et d'autres productions aussi nettes que correctes lui ont acquis une réputation méritée.

34o. Louis Cellot. 1768-71. Nous lui devons, parmi beaucoup de bonnes éditions, le Racine in-8 de Luneau de Boisgermain, et la traduction du Térence, de Le Monnier.

35o. Didot. 1743-1834. Ce grand nom typographique est, avec le nom d'Estienne, celui qui honore le plus l'imprimerie française. Depuis 1743, qu'on le voit paraître, au plus tard, avec un éclat modeste, dans les traductions in-12 de la Vie et des ouvrages de Cicéron, ainsi que dans nombre d'autres excellens ouvrages, jusqu'à nos jours; il n'a cessé de figurer dans les plus belles, les plus correctes et les plus utiles productions de la presse, à commencer par les magnifiques Collections de nos classiques dites du Dauphin, et à finir par la superbe réimpression du Thesaurus linguæ græcæ de Henri Estienne. Mais, ce qui met le comble à la gloire de cette famille, c'est qu'à l'exemple de celle des Estienne, elle joint le triple mérite de la science, des talens littéraires et des vertus civiques à celui de la perfection dans son art. Les Didot auront un jour leur histoire.

36o. Crapelet. 1822-34. A étendu, avec autant de goût que de bonheur et de savoir, le luxe des nouvelles éditions grand in-8 de nos classiques, à une suite de réimpressions des principaux monumens anciens de notre langue. Sa Collection, sur papier de Hollande, est et ne cessera d'être un de nos premiers titres typographiques.

Il serait aisé, peut-être même juste, surtout par rapport aux travaux du temps présent, d'étendre la précédente liste, de mentionner, par exemple, cet estimable Delatour, qui a si bien imprimé le Cicéron de l'abbé d'Olivet, les Panckoucke, les Prault, les Cussac, les Michaud, les Rignoux, les Le Normant, et d'autres encore; mais nous n'avons pas prétendu dresser le catalogue complet de nos grands imprimeurs de Paris, tant s'en faut. Un tel travail exigerait plus de développement que nous n'en pouvons donner ici. C'est assez; laissons à d'autres le soin de compléter le catalogue de Lottin, qui s'arrête en 1789.

[3] Hist. de l'imprimerie. La Haye, 1740, in-4, et Paris, 1775, in-4.

[4] Origines typographicæ. La Haye, 1740, in-4.

[5] Annales typographicæ. La Haye, 1719-25. Amst., 1723. Londini, 1741, Viennæ, 1780-89. 10 vol. in-4.

[6] Idem. Norimbergæ, 1793-1803. 11 vol. in-4.—Voy. encore l'Histoire de l'imprimerie et de la librairie, par Jean De la Caille. A Paris, 1689.

[7] M. Brunet cite deux exemplaires sur vélin de cette édition, l'un de la Bibliothèque Gaignat, l'autre de celle de La Vallière.

[8] Amsterdam, 1694. Le premier livre imprimé en France le fut à la date de 1470, par Ulric Gering, Martin Crantz, et Michel Friburger; c'est l'in-4 intitulé: Gasparii Barzizii Bergamensis Epistolæ. La Rhétorique de Fichet ne porte que la date de 1471. Gabriel Naudé, dans une savante Dissertation sur l'origine de l'imprimerie, insérée au tome IV des Mémoires de Commines, édition in-4 de Lenglet-Dufresnoy, cite, comme premier livre imprimé en France, le Speculum vitæ humanæ, de Roderic, évêque de Zamora, et lui assigne la rubrique suivante: Paris, 1470, quoique le livre ne contienne aucune indication de date ni de lieu.

[9] M. Brunet dit que le premier livre imprimé en langue française fut celui des Chroniques de saint Denis, depuis les Troyens jusqu'à la mort de Charles VII, en 1461. Fait à Paris, en l'ostel de Pasquier Bonhomm, le XVIe jour de janvier de l'an de grâce M.CCCC.LXXVI. 3 vol. in-fol., goth.: Pasquier ou Pascal Bonhomme commença par être seulement libraire, faisant imprimer avant d'être imprimeur-libraire. Il est d'ailleurs peu probable que l'imprimerie ait débuté en français par un ouvrage de si longue haleine.

[10] The history of ye Knight Jason, by Ger. Leeu, Andewarp, in-fol.


FRAGMENS
DE
L'EXPLICATION ALLÉGORIQUE
DU CANTIQUE DES CANTIQUES,

Par un Poète du XIIIe siècle, publiés d'après le manuscrit, par Ch.-J. Richelet (et tirés à 15 exempl. seulement, tous sur grand in-8, pap. vélin rose, 19 pages). A Paris, chez Achille Desauges. 1826.

(1000 ans avant J.-C.; et de notre ère, 1250-1550-1826.)

Que Salomon soit l'auteur des trois livres consacrés sous son nom dans l'Ancien-Testament, savoir: du livre Des Proverbes (en hébreu, Mislé), de l'Ecclésiaste (Koheleth), et du Cantique des Cantiques (Sir hasirm), cela n'a jamais fait une question pour les vrais érudits, ni chez les rabbins, ni chez les docteurs latins; mais la controverse s'est engagée sur le fond de ces antiques monumens du génie biblique, particulièrement sur l'objet du dernier; et elle a même été fort vive, fort amère, et, parfois, fort nue. Tandis que de graves commentateurs, à remonter jusqu'à saint Denys l'Aréopagite, ont cherché, dans ces chants passionnés de l'Epoux et de l'Épouse, soit un sens mystique et divin, qui rendît prophétiquement l'intime union de Jésus-Christ et de son Église, soit un élan céleste de l'ame humaine épurée vers la source éternelle de tout bien, des esprits simples, ou grossiers, ou téméraires, s'attachant au texte, en dépit des explications, prenant la chose au pied du mot, appelant Amour ce qui est Amour, Baiser ce qui est Baiser, Cou d'ivoire ce qui est Cou d'ivoire, et ainsi du reste, se sont obstinés à voir dans le Cantique des Cantiques une des plus ravissantes et des plus chaleureuses peintures érotiques dont la poésie ait pu se parer; e sempre bene: car, si l'on suit l'esprit, l'allusion est frappante, l'allégorie lumineuse et féconde; si la lettre, c'est le sentiment qui s'exhale, c'est la passion qui respire.

M. de Voltaire s'est placé à la tête des partisans du second système par son harmonieuse imitation, plus élégante que fidèle, tant connue et tant réprouvée.

Que les baisers ravissans

De ta bouche, demi-close,

Ont enivré tous mes sens, etc., etc., etc.


J'ai peu d'éclat, peu de beauté, mais j'aime;

Mais je suis belle aux yeux de mon amant, etc., etc., etc.


Je l'ai perdu, le seul bien qui m'enchante;

Ah! je l'entends; j'entends sa voix touchante;

Il vient, il vole, il entre; ah! je te voi!

Mon cœur s'échappe et s'envole après toi, etc., etc., etc.


Paix du cœur, volupté pure,

Doux et tendre emportement,

Vous guérissez ma blessure!

Ne souffrez pas que j'endure

Un nouvel éloignement! etc., etc., etc.

C'est précisément cette interprétation profane que l'Apôtre flétrit avec exécration, en disant que c'est arracher les membres du Christ, pour y substituer les membres d'une courtisane, et, par elle, ceux du Diable; ut tollantur membra Christi, et membra efficiantur meretricis, ac per meretricem Diaboli.

Le poète anonyme du XIIIe siècle, dont M. Richelet vient de nous donner, par fragmens, l'explication versifiée, qu'il attribue au trouvère normand Landry; ce trouvère, donc, a pris le sage parti de rester fidèle au sens canonique; seulement il le commente à sa manière, et dans un langage qui, par sa faute, autant que par celle du temps où il est écrit, n'est guère séduisant. Son poème explicatif a, dit-on, trois mille vers octosyllabes. C'est beaucoup trop; et voici, en abrégé, de quelle façon il procède dans les sept passages publiés:

1o. Osculetur me osculo oris sui:

Que l'espeux viengne e me baist

Por deu seu maltalent abaist

Port moi le baiser de sa boche

C'est co ki plus al cuer m'atoche, etc., etc., etc.

2o. Quia meliora sunt ubera tua vino, fragrantia unguentis optimis:

Kar toz i ez dolz tes mameles

Sunt tant dulces bones e beles

Ke vin passent par leur dulceur

E longement tienent l'odeur.


Les deux mameles que tant prise

Lespouse qui bien est aprise

Co est espoir doble doctrine, etc., etc., etc.

3o. Pulchræ sunt genæ tuæ sicut turturis:

Tu as joes de torterele


Ke as joes e al reguart

Apert femme de bonne part, etc., etc., etc.

4o. Collum tuum sicut monilia:

Bel ten col toz li mons prise


Par le col passe la sustance

Ki norrist lame e avance.


Cho est la sainte norreture

Ke homme treuve en lescriture, etc., etc., etc.

5o. Ecce tu pulchra es amica mea, ecce tu pulchra es:

Bele i ez dedenz, bele i es dehors

Bele i es en asme, bele i es en cors

Dedenz de vertuz aornée

Dehors de bien faire atornée, etc., etc., etc.

6o. Oculi tui columbarum:

Li tien veil sunt veil de colons

Li veil de denz del esperit

Cil sunt molt cler, simple e eslit, etc., etc., etc.

7o. Ecce pulcher es, dilecte mi, et decorus:

Mais tu ies beals oltre mesure

N'est pas merveille, ains est droiture


Bele est la devine nature

Bele est humaine, e nete e pure, etc., etc., etc.

Tout cela est peu poétique, il faut l'avouer; mais, du moins, le trouvère Landry se tient dans la règle: il n'a en vue, dans le Portrait de l'Épouse, que la beauté morale, dans les transports de l'Époux que l'amour divin, la bonté divine, la divine grâce, et jetterait plutôt ses trois mille vers au feu, que de reconnaître, dans le Sir hazirim, du Sage, un épithalame charnel en l'honneur de son épouse préférée, la fille de Pharaon. C'est un mérite, après tout; car, osons le dire, il est facile de se tromper dans cette circonstance. Les plus saints auteurs l'avaient bien senti, lorsqu'ils confessaient que ceci n'était pas le lait des petits enfans, non lac parvulorum, mais le pain des forts, sed esca solida et cibus perfectorum. Origène et saint Jérôme rapportent que les maîtres de la loi hébraïque ne permettaient la lecture et la transcription du Cantique des Cantiques, à aucun de leurs disciples, avant l'âge de trente ans. Saint Denis exigeait une entière pureté pour le lire; car tout est chaste aux chastes, comme dit saint Paul, et tout est impur aux impurs; mundis esse omnia munda, immundis autem nihil esse mundum.

C'est ce que rappelle Titelman dans la Préface de son Commentaire sur ce beau poème sacré; et il ajoute, en la finissant:

«Loin d'ici, loin d'ici, profanes! ce lieu est un lieu saint; passez!... Ce n'est pas pour vous que chante Salomon... Vous ne trouvez là ni les champs de Vénus, ni les jardins d'Adonis, que vous cherchez... Allez rejoindre vos sirènes, afin qu'elles vous entraînent dans les syrthes et dans Charybde!... Enivrez-vous des breuvages de Circé, qui vous transformeront en bêtes! Pour nous, l'Époux, c'est Dieu même qui veut nous embraser des feux de son amour, et à qui nous offrons nos vœux et nos cœurs!... Amen.»

François Titelman, dont Ladvocat fait mention, et dont d'autres biographes ne disent mot (tant il est vrai que les meilleurs dictionnaires historiques modernes ne dispensent pas toujours des anciens); Titelman, disons-nous, né au pays de Liége, vers 1500, savant moine capucin à Rome, célèbre par ses écrits contre Érasme, ne le fut pas moins par son Commentaire sur le Cantique des Cantiques. On ne sait pourquoi Palissot prétendit que ce travail avait servi de type au railleur Saint-Hyacinthe, pour son chef-d'œuvre d'un Inconnu. Cette assertion ne prouverait-elle point que Palissot ne l'avait pas lu? En tout cas, elle contredit l'opinion commune, qui désigne les scholies oiseuses et pédantesques des savans hollandais sur les classiques anciens, comme les véritables types de la piquante satire précitée. Elle ne contredit pas moins la raison; car, si le Commentaire de Titelman est surchargé de longueurs et de subtilités, il s'en faut qu'il soit vide et ridicule; il est même souvent très ingénieux et très solide, plus rempli de philosophie morale qu'on n'en devait attendre d'un théologien scolastique du XVIe siècle, beaucoup moins cru dans ses nudités que les livres de Sanchez; si bien que la lecture en est raisonnable aujourd'hui même. Il eut les honneurs de deux éditions dans Paris, l'une in-folio, de 1546, l'autre in-12, de 1550, et reçut l'approbation solennelle des docteurs de Louvain. Une table analytique excellente le précède, qui en facilite singulièrement l'usage, et montre tout d'abord le sens caché des expressions capitales. Ensuite, l'auteur entreprend les huit chapitres, un à un, et fait voir, dans le premier, la voix de l'Église appelant l'avènement du Christ; dans le second, la voix du Sauveur; dans le troisième, celle de l'Église élue, touchant les Gentils; dans le quatrième, encore celle du Christ; dans le cinquième, encore celle de l'Église, touchant le Christ; dans le sixième, celle de la Synagogue, adressée à l'Église; dans le septième, celle du Christ sur la Synagogue; et enfin, dans le huitième, celle des patriarches sur Jésus-Christ. Les orateurs sacrés ont dû puiser plus d'une fois dans Titelman; s'ils ne l'ont pas fait, il est, pour eux, une mine fraîche à exploiter, soit pour les images, soit pour les sentimens; car ce commentateur est aussi vif qu'animé. Eh! comment rester froid, en étudiant le poème de Salomon? Vainement ses traducteurs les plus austères, tels que saint Jérôme, le Gros, Sacy, ont-ils essayé d'en tempérer les flammes par une chaste gravité, l'ame ardente s'y trahit toujours; c'est toujours de la passion en mouvement; ce sont deux jeunes cœurs qui se cherchent, s'abordent, s'éloignent, ou sont éloignés par des hasards importuns, qui s'appellent dans l'absence, se retrouvent, s'aiment, et se séparent pour se retrouver encore; et cela dans un style enchanté, brûlant, vivant de charme et de tendresse. La simple, mais fidèle prose de l'abbé le Gros, suffit pour le témoigner; elle laisse bien loin derrière elle toute la poésie de Voltaire..... «Que vous êtes belle, mon amie, que vous êtes belle!.... Sans parler de ce qui doit être tenu secret, vos yeux sont comme des colombes....; chacune de vos joues est comme une moitié de pomme de grenade..... Vous m'avez enlevé le cœur, ma sœur, mon épouse, vous m'avez enlevé le cœur par l'un des regards de vos yeux..... Adjuro vos, filiæ Jerusalem, per capreas cervosque camporum, ne suscitetis, neque evigilare faciatis dilectam quoad usque ipsa velit..... Je vous adjure, filles de Jérusalem! par les chèvres et les cerfs de nos champs, ne l'éveillez pas! ne troublez pas le sommeil de mon amie jusqu'à ce qu'elle le veuille (et ces douces paroles sont répétées comme en refrain)..... Retirez-vous, Aquilon! venez, ô vent du midi! soufflez de toute part dans mon jardin, et que les parfums en découlent! etc.» On ne finirait pas les citations, s'il ne fallait finir. En tout, que ces Hébreux sont poètes! et que le temps ajoute de puissance à leurs écrits! Le docteur Lowth a raison: profanes, nous n'avons personne à leur comparer, personne, car Homère est des leurs, par sa nature et par son âge.


SALUSTII PHILOSOPHI
DE DIIS ET MUNDO;

LEO ALLATIUS

Nunc primus è tenebris eruit et latinè vertit, juxtà exemplar Romæ impressum. (Anno 1638.) Lugd.-Batav. ex officinâ Johannis Maire. ↀ.Ⅾ.CXXXIX.

SIMUL
DEMOPHILI, DEMOCRATIS ET SECUNDI,
VETERUM PHILOSOPHORUM
SENTENTIÆ MORALES.

Nunc primum editæ a Luca Holstenio, juxtà exemplar Romæ impressum (1638). Lugd.-Batav., ex officinâ Johannis Maire. 2 tom. en 1 vol., pet. in-12, gr. lat., seu commun. ↀ.Ⅾ.CXXXIX.

(340 avant J.-C., et de notre ère, 320, 369, 1638-39-88.)

Le célèbre Gabriel Naudé publia, pour la première fois, à Rome, en 1638, sur les travaux de Léon Allatius (Allacci) et de Lucas Holstein, les écrits philosophiques de Salluste, Démophile, Démocrate et de Secundus, en deux jolis tomes in-12, dont notre édition de 1639 est la reproduction fidéle. Plus tard, Thomas Gale S. les a insérés dans son précieux recueil, intitulé: Opuscula mythologica, physica et ethica[11]. Si l'on veut quelques détails sur ces quatre anciens philosophes, il faut recourir directement à leurs éditeurs; car les biographes ne parlent pas des trois derniers, et se bornent à dire de Salluste (Secundus Sallustius Promotius), qu'il était patricien gaulois; qu'il fut préfet des Gaules sous Constance; que, devenu l'ami de Julien, il suivit la fortune de cet empereur philosophe, après la mort duquel il refusa l'empire; qu'il contribua, en 367, à l'élection de Valentinien, et ne fit plus parler de lui depuis l'an 369. M. Weiss ajoute que le père Kircher qualifie le livre de Diis et mundo de Libellus aureus. Le lecteur français pourra juger, par l'analyse que nous en donnerons, et mieux encore par la traduction qu'en a faite M. Formey[12], que cet éloge n'est pas toujours exagéré.