SECUNDUS.
Trois auteurs principaux font mention de Secundus, Philostrate, dans ses Vies des sophistes, Suidas et Vincent de Beauvais. Le premier dit que ce philosophe était fils d'un forgeron; qu'il disputait avec le sophiste Hérode, son disciple; qu'il mourut vieux, et fut enterré près d'Éleusis, sur le chemin de Mégare; le second de ces auteurs a ridiculement confondu Secundus avec Pline l'Ancien, qui se nommait aussi Secundus. Du reste, on sait peu de chose du personnage en question, qui méritait mieux la qualification de sophiste que celle de sage, à en juger par les dix-neuf réponses qu'il fit à dix-neuf demandes à lui adressées, selon quelques uns, par l'empereur Adrien, et que voici:
Qu'est-ce que le monde? l'Océan? Dieu? le jour? le soleil? la lune? l'homme? la femme? la richesse? la pauvreté? l'amitié? la vieillesse? le sommeil? la beauté? la terre? l'agriculture? la navigation? la mort?
Au lieu de sortir d'affaire avec le dictum: à sotte demande, point de réponse, le sophiste s'évertue à définir les choses par une suite d'aphorismes qui n'éclaircissent rien. On doit lui en vouloir, surtout, pour avoir défini la femme un mal nécessaire; la mère, l'épouse, la fille, un mal nécessaire! Il y a là de quoi faire balayer nos maisons avec les robes de tous les sophistes du monde; et, comme si cela était trop peu, Secundus ajoute: «C'est le naufrage de l'homme, la tempête du logis, l'empêchement du repos, l'esclavage de la vie, le dommage quotidien, le combat volontaire, la guerre somptueuse, la bête fauve en cohabitation, l'écueil paré, l'animal malicieux.» Quelle pitié!
Disons, pour terminer cette analyse, que Démophile a été publié sur un manuscrit du Vatican; Démocrate, sur un autre, de la bibliothèque Barberini; et Secundus, sur un troisième, de la bibliothèque du roi, à Paris.
[11] Gr. lat. Amstæledami, apud Henricum Westenium, in-8, in quo continentur:
| 1o. Palæphati de incredibilibus historiis. 2o. Heracliti de incredibilibus. 3o. Anonymi de incredibilibus. 4o. Eratosthenis cyrenæi catasterismi. 5o. Phurnuti de naturâ deorum commentarius. 6o. Salustii philosophi de diis et mundo. 7o. Homeri poetæ vita. 8o. Heraclidis pontici allegoriæ Homeri. | 9o. Ocellus Lucanus de universi naturâ. 10o. Timæus Locri de animâ mundi. 11o. Theophrasti notationes morum. 12o. Demophili similitudines ex Pythagoreis. 13o. Democratis aureæ sententiæ. 14o. Secundi sophistæ sententiæ. 15o. Sexti Pythagorei sententiæ. 16o. Ex quorumdam Pythagoreorum libris fragmenta. |
[12] Berlin, 1748, in-8.
C. PEDONIS ALBINOVANI,
ELEGIÆ III.
Et fragmenta, cum interpretatione et notis Jos. Scaligeri, Frid. Lindenbrucchii, Nic. Heinsii, Theod. Goralli (Jean Le Clerc), et aliorum. C. Cornelii Severi Etna accessit et Bembi Etna. (2 tomes en 1 vol. pet. in-8.) Amstelædami, apud Davidem Mortier. M.DCC.XV.
(30 ans environ avant J.-C., et années 1484-1517-1617-1703 et 1715 de notre ère.)
Albinovanus (C. Pedo) vivait sous Auguste et sous Tibère. Il ne reste de lui que trois Élégies et le fragment d'un poème sur la navigation périlleuse de Germanicus dans l'Océan septentrional, qui nous a été conservé par Sénèque le Philosophe, grand appréciateur de cet ouvrage, et en général de ce poète. Les anciens estimaient surtout, dans Albinovanus, l'énergie et la concision du style. On en peut voir des témoignages honorables dans Martial et dans Quintilien; mais principalement dans la 10e épitre de Ponto, livre IV, qui est adressée à ce poète par Ovide, son ami, et dans laquelle ce dernier le porte aux nues, en l'appelant Sidereus. Après ces grands suffrages, il est comme superflu de citer ceux de Sidoine Apollinaire, de Grégoire Giraud, dans son Histoire des Poètes, et de tant d'autres modernes; mais il ne l'est pas de mentionner le service que Jean Le Clerc, sous le nom de Théodore Goral, a rendu à C. Pedo Albinovanus, ainsi qu'à C. Cornelius Severus, soit, comme il le dit dans la Préface de son édition, en dégageant leurs textes épurés sur les éditions de 1484 et de 1517, des Catalecta Virgilii réunis et annotés par Scaliger, où ces deux poètes remarquables gisaient ensevelis parmi beaucoup de pièces obscènes, soit en les éclaircissant par une interprétation en prose latine, et par des notes excellentes, enrichies encore du Commentaire de Lindenbruch pour l'édition hollandaise de 1617.
La première des trois Élégies d'Albinovanus, celle où le poète déplore la mort de Drusus, est de beaucoup la meilleure, et tellement, que Gérard Vossius a douté que les deux autres, sur la mort de Mécènes et sur ses dernières paroles, fussent de la même main, doute que nous partageons, bien que Scaliger et Goral ne le permettent pas. C'est pourquoi nous n'extrairons ici que cette première Élégie, nous bornant à rappeler les dernières aux curieux de l'antique latinité, ainsi que le Fragment sur Germanicus, lequel n'a que 22 vers.
Le Drusus dont il est question, père du grand Germanicus, surnommé Germanicus lui-même, à cause de ses victoires sur les Germains, qu'il poursuivit jusqu'à l'Elbe, était le second fils de Tibère Néron et de Livie, qui devint la seconde femme d'Auguste, après un divorce consenti par son premier mari. Drusus était donc le frère cadet de Tibère, depuis empereur. Ce fut un héros, un sage et un vrai citoyen romain. Désigné secrètement par Auguste pour lui succéder, il eût probablement, dit-on, rétabli la république, s'il eût régné; mais le sort était prononcé; ce héros mourut à 30 ans, de maladie, sur les bords du Weser, amèrement pleuré des soldats, presque déifié par les regrets de l'empereur, livrant ainsi l'empire à un monstre voluptueux, dans la personne de son frère Tibère. Disons pourtant, avec son poète, que ce frère, qui recueillit ses derniers soupirs, parut désespéré de sa mort. Tibère valait-il donc mieux dans sa jeunesse, comme l'assure Tacite? ou savait-il déjà feindre? Quoi qu'il en soit, venons à la première Élégie d'Albinovanus. Cette pièce réunit, en effet, éminemment les conditions exigées dans ce genre de poème, un sentiment de douleur véritable, des mouvemens variés, une marche rapide, une versification noble et pathétique. On n'y saurait reprendre qu'un peu de diffusion et d'enflure dans l'éloge; mais ce défaut tient au temps. Quand les Romains faisaient d'Auguste un dieu, il était pardonnable aux poètes de dire que le Tibre, à la vue des funérailles de Drusus, sortit de son lit, tout échevelé, pour éteindre les flammes du bûcher prêtes à consumer son héros, et ne put se contenir qu'à la prière du dieu Mars descendu de l'Olympe tout exprès pour empêcher ce flux de désespoir. En fait d'adulation pour les empereurs, n'y regardons pas de si près. Du reste, l'élégie entière est aussi belle que touchante. En voici une idée imparfaite et succincte:
Long-temps vous fûtes heureuse ô Livie! digne mère de Tibère et de Drusus!... Votre amour embrassait deux fils...; un seul aujourd'hui vous reste à nommer de ce doux nom de fils!... La foudre vous a frappée, comme pour montrer que votre courage est supérieur à ses coups..... Jeune, et déjà vénérable par ses vertus, orné des talens qui brillent dans la paix et dans la guerre, Drusus est tombé!... lui le compagnon de son frère, son émule dans la conduite des armées, il est tombé vainqueur des Suèves, des Sicambres et de toutes ces fières nations germaines, qu'il a contraintes de fuir dans leurs forêts!... Hélas! pendant qu'il triomphait ainsi pour mourir, tendre mère! vous décoriez les temples de Jupiter, de Minerve et de Mars pour son retour, pour la grande ovation que Rome lui préparait, pour les honneurs consulaires décernés à son nom!... vous disiez: «Bientôt il reviendra; le peuple ira lui rendre grâce; je volerai au devant de lui; je reverrai ses traits aimés; il m'embrassera; il me racontera ses exploits; mais moi, je lui parlerai, je le saluerai la première!...» Malheureuse Livie, qui méritiez si peu ce grand revers! vous, la vertueuse épouse du premier des hommes! De quoi vous ont servi tant de qualités éclatantes, puisque vous n'avez pu fléchir les dieux?... Oui, la fortune a craint, en vous épargnant, de faire douter de sa fatale puissance, alors que rien ne vous manquait, ni le comble des biens, ni le comble des mérites... Ainsi, naguère, avait-elle moissonné Marcellus, le cher enfant d'Octavie... Parques homicides! assez, assez de funérailles! fermez ces tombeaux!... Drusus, tu n'es plus!... vainement nous t'avons nommé consul!... les licteurs sont là, tes ordres sacrés manquent... Du moins, vous, Tibère, son frère et son ami, vous avez pu recueillir son haleine expirante! mais sa mère n'a pu l'embrasser, ni réchauffer, sur sa poitrine les membres glacés d'un fils!... Et, maintenant, elle pleure; elle se résout en larmes, ainsi qu'on voit les neiges devenir fleuves au premier souffle des vents furieux du midi... Je l'entends; elle s'est écriée: «O mon fils! tu m'es ravi pour toujours!... Gloire de ton père, où es-tu? Gloire de ta mère, où es-tu?
Gloria confectæ nata parentis, ubi es?
Gloria confectæ nunc quoque matris, ubi es?
»Qu'ai-je fait pour m'attirer ce malheur? existe-t-il de justes dieux?... O mon fils! je n'ai plus que tes entrailles à honorer sur ce bûcher! mais ton corps! mais tes mains, je ne puis les baigner de mes pleurs, les couvrir de parfums, les presser de mes lèvres!... Je t'attendais consul et triomphateur, je te reçois mort! je ne vois briller tes faisceaux que devant ton cercueil!
Sic mihi, sic miseræ nomina tanta refers!
Quos primùm vidi fasces, in funere vidi...
».... Désormais, quand on viendra me dire: Voici votre fils Néron le vainqueur, je ne pourrai plus demander lequel? Ah! malheureuse que je suis! je tremble, je frissonne!...
Me miseram, extimui, frigusque per ossa cucurrit!....
»A présent, je crains toujours de voir mourir le second; j'étais si tranquille, quand ils vivaient tous les deux!... Du moins, Tibère, ne va pas me quitter! me laisser seule sur la terre! et que je t'aie pour me fermer les yeux!...»
Ainsi parla Livie, jusqu'à ce que les sanglots eussent étouffé sa voix!
.... Princesse, ne vous abandonnez pas ainsi! Pensez qu'il y a des consolations pour vous...; de précieux restes vous ont été rapportés. L'armée les couvrit de ses regrets; et il fallut que Tibère, pour ainsi dire, les lui arrachât... Toutes les villes de l'empire, par où ils ont passé, ont pris le deuil... Rome entière n'a plus qu'un seul discours, qu'un seul aspect, le deuil... Les lieux publics sont fermés; on sort, on court de tout côté, saisis d'effroi...; la justice est suspendue...; les temples sont déserts... Drusus! l'histoire consacrera ta vie!... ta statue ornera le Forum!... on dira que tu es mort pour la patrie! Et toi, Germanie cruelle, qui nous l'as enlevé, tu périras!... Tes enfans, si fiers de la mort de notre héros, seront traînés, par le bourreau, dans nos prisons... Je les verrai, je les contemplerai, nus, exposés sans honneur sur la voie publique, et je me réjouirai!
Carnifici in mæsto carcere dandus erit,
Consistam, lætisque oculis, lentusque videbo
Strata per obcœnas corpora nuda vias, etc., etc.
Mais, que dirai-je de vous, Antonie? digne épouse de Drusus, digne belle-fille de Livie! Hélas! vous étiez faits l'un pour l'autre, égaux en naissance, en biens, en vertus...; vous fûtes son unique amour, le charme de sa vie, le repos de ses travaux!... il ne vous racontera plus ses dangers et ses victoires!...; dans votre désespoir, vous arrachez votre belle chevelure, vous cherchez vainement cet époux absent à jamais...; vous interrogez vainement votre couche silencieuse et déserte... Telle fut Andromaque, telle Evadné... Mais, pourquoi désirer la mort! quand il vous reste, dans vos enfans, de précieux gages de Drusus?... Calmez ces fureurs insensées!... Drusus a rejoint ses glorieux ancêtres: il triomphe maintenant chez les dieux pour ne plus mourir... Songez, veuve infortunée, et vous aussi, mère illustre, à ne rien faire d'indigne de vous! La barque de Caron nous attend tous: à peine suffit-elle à la foule qui s'y précipite.
Fata manent omnes, omnes exspectat avarus
Portitor, et turbæ vix satis una ratis...
Que dis-je? le ciel, la terre et la mer passeront...; comment vouliez-vous que Drusus échappât, seul, à la destinée?... Il est mort jeune, il est vrai, mais plein d'honneur et de gloire. Le Rhin, les Alpes, le Danube, et jusqu'au Pont-Euxin, ont vu ses exploits. L'Arménien en fuite, le Dalmate suppliant, la Germanie entière ouverte aux Romains, les attestent... Résignez-vous donc. Obéissez aux ordres d'Auguste, qui vous forcent à prendre de la nourriture!.... Qu'attendre des dieux qui n'ont pu rendre Achille aux larmes de Thétis?.... Entendez la voix de Drusus lui-même, qui vous crie: «J'ai le sort des héros; je meurs assez vieux, puisque j'ai beaucoup fait»; his ævum fuit implendum, non segnibus annis. Il m'est doux de voir les chevaliers romains honorer mes cendres, et se presser autour de mon lit funèbre..... Ma femme, ma mère, séchez vos pleurs!.... Princesses! vous avez entendu cette voix courageuse. C'est assez: contenez vos douleurs! et que la demeure d'Auguste ne soit plus troublée des images de mort; car les destins du monde sont confiés à notre empereur.
Un mot maintenant sur l'Etna de Cornelius Severus. Ce poème descriptif est rempli de beaux vers. Il faut savoir gré à l'auteur de la difficulté qu'il eut à vaincre, aussi bien que Lucrèce, pour plier la langue poétique à l'explication technique des phénomènes naturels; mais, outre que sa théorie des volcans est aujourd'hui complètement surannée, elle ouvre, par elle-même, peu de champ à l'intérêt. Sans le récit heureusement amené, dès le début, du combat des géans contre Jupiter, et aussi sans l'épisode final des deux jeunes frères qui, dans une éruption de l'Etna, sauvèrent leur père et leur mère, en les chargeant sur leurs épaules, tandis que les autres habitans de Catane ne songeaient qu'à sauver leurs trésors, l'ouvrage paraîtrait sec et languissant. A la vérité, ces deux morceaux sont justement admirés, comme le remarque le traducteur exact et savant de Severus, Accarias de Sérione[13]. Sénèque, le philosophe, admirait aussi beaucoup un fragment du même auteur, sur la mort de Cicéron, dans un poème qu'il avait entrepris sur la guerre civile, disent les uns; sur la guerre de Sicile, disent les autres. Voici ce fragment que nous ferons suivre d'un essai de traduction en vers.
Abstulit una dies civis decus, ictaque luctu
Conticuit latiæ tristis facundia linguæ:
Unica sollicitis quondam tutela, salusque,
Egregium semper patriæ caput, ille senatûs
Vindex, ille Fori, legum, ritusque, togæque
Publica vox suavis æternum obmutuit armis.
Informes vultus, sparsumque cruore nefando
Canitiem, sacrasque manus, operumque ministras
Tantorum pedibus civis projecta superbis,
Proculcavit ovans: nec lubrica fata, deosque
Respexit; nullo luet hoc Antonius ævo.
Un seul jour a ravi l'honneur de la cité!
Par ce coup la voix manque au Latin attristé!
L'appui des malheureux, le chef de la patrie,
Le vengeur du sénat, la voix sainte et chérie,
Et des grands et des dieux, du Forum et des lois,
Sous un barbare fer succombent à la fois.
Un monstre, sans égards pour le ciel qu'il outrage,
Osa souiller de sang cet auguste visage,
Flétrir ces cheveux blancs, ces glorieuses mains,
Fier de fouler aux pieds le plus grand des Romains.
Antoine détesté! ta honte est immortelle!
Cornelius Severus est un poète religieux; il cherche et voit la main divine partout: nous l'en félicitons comme poète et comme philosophe. Ce noble penchant couvre beaucoup d'erreurs en physique. Ne vaut-il pas mieux trouver, dans la main suprême, la cause première des volcans, ainsi que de tous les grands effets de la nature, que d'en mal expliquer les causes secondes, et de dire, par exemple, que les éruptions volcaniques ont lieu parce que le vent qui s'introduit dans les crevasses de la montagne, venant à souffler le feu, détermine la combustion? Severus vivait 24 ans avant Jésus-Christ; il fut précoce dans son talent, et mourut jeune.
[13] L'Etna de P. Cornelius, et les Sentences de Publius Syrus, traduits en prose française par Accarias de Sérione. 1 vol. in-12. Paris, 1736, fig. (Vol. peu commun.)