DE L'ABUS DES NUDITÉS DE GORGE.
Seconde édition, reveue, corrigée et augmentée; jouxte la copie imprimée à Bruxelles. Paris, chez J. de Laize de Bresche, rue Saint-Jacques, devant Saint-Benoît, à l'image saint Joseph. (1 vol. in-12 de 116 pages et 2 feuillets préliminaires) M.DC.LXXVII.
(1677)
On attribue généralement le Traité de l'Abus des Nudités de gorge à l'abbé Jacques Boileau, docteur de Sorbonne, frère de Despréaux, quoique M. Barbier ni M. Brunet ne sachent pas sur quel fondement. Peut-être cette opinion tient-elle à l'analogie de l'ouvrage avec l'Histoire des Flagellans. L'imprimeur dit, dans son avis au lecteur, que ce Traité est dû à la piété d'un gentilhomme français qui, passant par la Flandre, fut singulièrement blessé d'y voir les femmes avec la gorge et les épaules découvertes; mais une telle censure est plus naturelle à supposer de la part d'un ecclésiastique. Le gentilhomme, d'ordinaire, n'est pas si tendre à la tentation, ou bien il l'est davantage à la tolérance. Notre exemplaire est signé à la main au dessous du titre, de la Bellonguerais. Si l'auteur n'est point l'abbé Boileau; ne serait-ce pas ce gentilhomme? Sub judice lis est.
L'ouvrage est divisé en deux parties, dont l'une traite de la nuisance et de la culpabilité de la nudité des épaules et de la gorge; et l'autre, des vaines excuses des femmes pour autoriser cet abus. La matière est toute contenue dans 113 paragraphes, ainsi répartis, 44 dans la première division et 69 dans la seconde. A la fin se trouve une ordonnance de MM. les vicaires-généraux de Toulouse, administrateurs capitulaires du diocèse, le siége vacant, pour prohiber lesdites nudités sous peine d'excommunication. L'ordonnance présente, pour signataires, les sieurs Ciron, du Four, de la Font, Destopinya, et Beauvestre, secrétaire.
Première partie.—Le monde recherche ces nudités; preuve que Dieu les réprouve.—Saint Paul et saint Jean-Chrysostôme les anathématisent, surtout dans la maison du Seigneur.—Les femmes ne savent-elles pas que la vue d'un beau sein n'est pas moins dangereuse pour nous que celle d'un basilic?—Quelle place Dieu peut-il trouver dans une ame que les yeux ont trahie?—La nudité d'Eve fut une suite et une marque de son péché.—Quand on montre ces choses, ce ne peut être que dans un mauvais dessein; car quel serait le bon? Si les femmes et les filles se veulent bien souvenir de ce que dit saint Jean-Chrysostôme, qu'une image et une statue nues sont les signes du diable, elles se couvriront.—Les Juives, les Romaines même portaient des voiles; quelle honte pour des chrétiennes que de n'en pas souffrir!—Si elles ne sont pas touchées de leur salut, qu'elles le soient du moins de leur santé compromise!—Qu'elles le soient du mépris qu'elles excitent jusque chez ceux qui les admirent!—Ne veulent-elles plaire qu'aux libertins, mais elles deviendront leurs victimes. Veulent-elles plaire aux honnêtes gens, mais alors qu'elles se couvrent.—La femme est un temple dont la pureté tient les clefs.—Ses discours seraient chastes et sa parure ne le serait pas! quelle inconséquence!—Un sein et des épaules nus en disent plus que les discours.—Dieu compare la nation corrompue à la femme qui élève son sein pour lui donner plus de grace.—Couvrez-vous donc, mais tout à fait, et ne couvrez pas ceci pour découvrir cela!
Deuxième partie.—On cherche d'honnêtes motifs ou des excuses pour découvrir sa gorge et ses épaules. De quoi ne s'excuse-t-on pas? Adam et Eve aussi s'excusaient.—L'abbé Rupert dit que ce qu'il y a de pis dans une faute, c'est l'excuse qu'on lui cherche.—Eh! quelles sont ces belles excuses?—La mode? la coutume? comme si la mode et la coutume étaient des marques de la justice ou en pouvaient dispenser!—Jésus-Christ, dit Tertullien, ne s'est pas nommé la coutume, mais la vérité.—Elles disent que cela n'est pas défendu. Ah! quelle ignorance ou quel mensonge!—Ne savent-elles pas d'ailleurs que qui veut leur plaire et les cajoler commence toujours par louer leur gorge ou leurs épaules?—Elles savent bien que cela donne des idées défendues, si cela n'est pas défendu; mais cela est défendu.—Nous n'y entendons pas malice, disent-elles encore.—Qu'en sait-on? et puis qu'importe, si nous autres hommes y entendons malice?—Quand vous n'agiriez en cela que par vanité, ce serait encore criminel.—Un beau sein est un glaive qui peut tuer un homme.—Vous agissez d'abord innocemment, je le veux croire, mais on vous cajolera si bien, que vous périrez par la cajolerie.—Vous êtes de vrais athlètes du démon avec ce corps demi-nu.—A cela, elles s'écrient: «Vous voulez donc que nous couvrions aussi notre visage?»—Quelle belle objection! Ne voyez-vous pas, si elle était fondée, qu'elle vous menerait à vous découvrir de pied en cap?—D'ailleurs, vous pouvez rendre vos yeux et votre visage modestes; mais pouvez-vous rendre votre gorge et vos épaules modestes?—Mais les filles prétendent qu'elles ont besoin de plaire pour se marier, et les femmes qu'elles en ont affaire pour conserver leurs maris!—Ici, le gentilhomme ou l'abbé Boileau a tant de bonnes réponses à faire et répond si bien, que nous y renvoyons le lecteur.
ORATIO
JACOBI GRONOVII.
De ratione studiorum suorum, recitata publice, quum græcæ linguæ et historiarum professioni auspicaretur, octavo decimo mensis martii. ↀ.ⅮC.LXXIX. 1 vol. in-8 de 60 pages. (Exempl. de Huet, évêque d'Avranches, légué par lui avec sa bibliothèque, aux jésuites de Paris.) Lugduni in Batavis, apud Jacobum Gaal.
(1679.)
Voici peut-être le chef-d'œuvre de ce pédantisme universitaire dont le docteur Mathanasius s'est moqué si agréablement. Profusion d'idées communes, déclamatoires ou quintessenciées, rapprochemens forcés, abus d'érudition, périodes interminables, style obscur et contourné comme à plaisir, recherche d'expressions bizarres et peu usitées, latin inintelligible à force de travail, rien n'y manque, et sans quelques sages conseils donnés à la jeunesse, sans un éloge de la république romaine qui présente parfois de la grandeur, ce serait, à rebours, une pièce achevée. Nous n'en citerons que l'exorde qui mérite d'être connu.
Jacques Gronovius, récemment nommé professeur de grec et d'histoire à l'Université de Leyde, à l'âge de 34 ans, commence ainsi son discours d'ouverture, le 18 mars 1679, en présence du magnifique recteur, des illustrissimes, splendides et prudentissimes curateurs, du préteur, des consuls et des juges de la Minerve batave, des très savans professeurs de l'honorable collége de Leyde, des internonces très fidèles de la parole de Dieu, enfin devant une très choisie jeunesse académique, vénustissime aurore de l'avenir hollandais.
«Très amples seigneurs, si j'avais rencontré un regard d'acquiescement dans les yeux du souverain maître, pour les souhaits de repos que, dans le parfait contentement où j'étais de mon sort, j'avais bien souvent formés, l'importunité d'ordonner et d'assembler de nouveaux comices ne vous eût pas été imposée, et la maladie qui afflige les corps humains eût différé de citer à son tribunal celui qui naguère encore était, dans la plénitude de ses forces, votre digne professeur. Quant à moi, livré à cette tendre paresse dans le sein de laquelle je m'étais doucement caché ou plutôt enfoui (aut verius defoderam), il me serait donné d'en prolonger la jouissance, et, par des promenades faites librement, en tenant à la main les livres que l'usage de mon père m'a rendus si chers, je marquerais, je nourrirais à l'aventure et comme en me jouant, des années qui ne laissent pas que de tressaillir de joie dans le commerce de l'adolescence. Bien que certainement il fût dû aux mérites du disciple d'Apollon, auquel je succède, de causer, par sa disparition, un fracas terrible, et de voir la fin de sa course signalée par un nouveau deuil assigné à la nature humaine, néanmoins je suis forcé de désirer que cette réunion, qui s'opère sous l'apparence d'une fête et sous l'image brillante et ornée d'une félicité solide, ne soit point, à mon occasion et par mon silence, dépouillée de son éclat. Les habitudes de ma vie antérieure ne sont, sans doute, pas telles qu'elles doivent, en cette circonstance, me contraindre à bégayer, et d'ailleurs, dans tous les yeux qui sont fixés sur cette chaire, j'aperçois une justice comme adoucie par un certain condiment de savoir, bien rassurante; toutefois la transition soudaine d'une retraite si obscure et si latébreuse au lustre si resplendissant et si répandu d'un tel siége me trouble, me tourmente, à ce point, qu'en dépit de l'expérience déjà faite de mes forces et de ma voix, la seule considération du devoir empêche ma bouche de défaillir. Une grande amertume saisit mon cœur à l'ouverture de cette chaire fameuse. Des mânes qui, depuis huit ans, m'étaient consanguins, retournés dans leur patrie céleste, après avoir fait résonner ces lieux des chants du cygne, non seulement frappent et obsèdent de tous côtés mes regards, mais encore s'insinuent dans mon ame, semblent me clore la gorge, et m'intimer commandement d'aller bien plutôt, dans quelque coin secret et solitaire, la voix comme partagée et coupée par les sanglots, accommoder mes plaintes et ma douleur à ce grand changement de ma fortune, que de venir tenter une irruption néfaste dans ce sanctuaire éclairé par tant de langues savantes qu'il en paraît frappé de la foudre. (In hoc tot eruditarum linguarum nitore velut fulmine illustratum bidental.) Ces empêchemens sont encore augmentés par mon défaut d'assurance, à la vérité quelque peu corrigé par un court séjour chez les Étrusques, et qui, sans qu'il s'est de nouveau montré par l'effet d'une solitude philoctétéenne, ne me donnerait aujourd'hui ni tant de remords, ni la crainte, soit d'encourir les redoutables sévérités des jugemens qu'il me faut subir, soit de perdre en un moment, par ma faute, le peu d'honneur que me donnent quelque ressemblance avec mon laborieux père, et quelque aptitude aux arts libéraux signalée dès ma jeunesse, soit d'imprimer des taches et des rides sur les travaux d'un atelier célèbre par le poli des hommes qui le composent. Mais, du moins, je l'espère, mes paroles traverseront, saines et sauves, en volant, le jugement de cet auditoire, ou, si quelques unes y demeurent arrêtées, le pardon m'est promis au nom de cette commune, affection qui favorise les plus médiocres talens de cette magnitude de bienveillance publique dont je me sens déjà tout réconforté par le temps qu'elle m'a donné pour réchauffer ma langue et pour me traîner jusqu'ici; et, trompant ainsi mon hésitation par un nouveau genre de fraude, je forme le vœu, que dis-je, j'ai la confiance, confiance marquée au coin de la sécurité, de pouvoir franchir le degré et de remplir mon obligation après avoir sauvé les auspices de ce beau jour où je crois renaître une seconde fois. Dans cette vue, mon esprit se tournant à la recherche de quelque sujet convenable et propre à la solennité de ce discours, que pouvait-il faire de mieux que de rendre grâce à l'honneur de la clepsydre de cette enceinte en pensant à son religieux murmure, et que de rendre témoignage de la doctrine sous la discipline de laquelle j'ai résolu de placer le tabernacle de ma vie, selon la tradition de nos aïeux? Car, je ne prétends pas moins faire ici qu'une profession publique de mes pensées, des raisons de mes études, des stimulans qui les ont excitées, soutenues, charmées, qui m'ont porté à divulguer toute l'économie de la république romaine[12]; et ma conduite, à défaut de mes paroles, confirmera cette vérité que ce n'est pas la vanité qui m'a dirigé, mais la nécessité, étant né dans un siècle d'orages où l'homme doit marcher couvert de peur de la pluie. C'est pourquoi, bien que mon discours, privé des secours que donne la lutte d'un esprit poli, procède uniment sans cette uberrine abondance et cette aptitude éminente qui prêtent tant d'effet aux paroles, je vous supplie, honorables auditeurs de tous ordres, comme il s'agit ici pour vous d'utilité, de même que j'apporte en ce jour l'ardeur joyeuse que d'honorables suffrages me commandent, d'y apporter, de votre côté, cette sainteté des mœurs antiques, cette humanité dont j'entrevois le germe sur vos visages, et d'infléchir vos esprits à parcourir avec moi le cercle de mon unique argument, etc. (Ad unius argumenti gyrum peragendum continuetis.)»
Nous pensons que le lecteur est satisfait comme cela, et qu'il n'en demande pas davantage, soit pour se convaincre à jamais que l'horreur de la simplicité, la manie de tourmenter ses pensées conduisent les plus grands esprits au parfait ridicule, soit pour ratifier la maxime du Clitandre des Femmes savantes, qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.
[12] Jacques Gronovius Scoliaste, fils de Jean Gronovius Scoliaste, et père d'Abraham Gronovius Scoliaste, est auteur du Thesaurus Antiquitatum romanarum, et d'un autre ouvrage du même titre sur les antiquités grecques. Les Antiquités romaines de Rosin, et le petit ouvrage des Coutumes des Romains, par Niewpoort, peuvent dispenser du gros livre de Gronovius, sans parler de Denys d'Halicarnasse, d'Aulu-Gelle et de Macrobe, d'où tous ces messieurs ont tiré le meilleur de leur savoir.
JOSEPH,
OU
L'ESCLAVE FIDÈLE,
Poème, par dom Morillon, bénédictin, imprimé à Turin, chez Benoist Fleury, 1679. (1 vol. in-8 de 176 pages.)
(1679.)
Ce poème, qui fut supprimé lorsqu'il parut, est devenu très rare. Un exemplaire s'en est vendu jusqu'à 19 francs en 1797. M. Barbier dit qu'il y en a une autre édition in-12, portant la rubrique de Bréda, Pierre et Jacques, 1705, dont les bénédictins firent retirer tous les exemplaires. L'ouvrage est divisé en six livres qui commencent aux amours de Jacob et de Rachel et finissent à Joseph mourant plein de jours et de fortune, après avoir retrouvé ses frères. On voit que le sujet principal du poème, qui est la fidélité du chaste esclave Joseph envers son maître Putiphar, est ainsi réduit aux proportions d'un simple épisode, lequel se trouve au livre troisième. Rien de plus naïf que le tableau de la passion d'Osirie, femme de Putiphar, encore que le style en soit très recherché. Il a pu échauffer l'imagination du moine, mais les gens du monde ne feront qu'en sourire. Osirie, pour exciter Joseph à devenir entreprenant, lui adresse les vers suivans:
Nous fuyons à dessein de voir si l'on nous suit,
Et nous ne pardonnons qu'à peine à qui nous fuit.
Les moindres libertés nous obligent aux plaintes,
Mais on aime à souffrir ces légères contraintes.
Enfin notre pudeur a des engagemens
Qui ne doivent jamais rebuter les amans.
Ainsi n'attendez pas, Joseph, que l'on vous prie;
Osez: vous pouvez tout sur la tendre Osirie.
Joseph répond entre autres choses:
Non, non, sage Osirie, on ne dira jamais
Qu'un esclave insolent ait troublé votre paix.
Osirie persiste, insiste et toujours discourant longuement, finit par le menacer:
Mais si mon tendre cœur ne peut rien obtenir,
Cruel! n'en doute pas, je saurai t'en punir.
Arrive la fête du dieu Sérapis. Osirie profite de l'occasion pour renouveler sa tentative, et cette fois
Ses yeux tout languissans et son air peu modeste
Au défaut de sa langue achevèrent le reste.
Que ferez-vous, hélas! Joseph, que ferez-vous? s'écrie alors le poète bénédictin. Ce que fera Joseph, ce sera un long sermon de chasteté qui mettra Osirie hors des gonds:,
A ces mots, possédée, autant qu'on peut le dire,
Du démon de l'amour, qui la presse et l'inspire,
Elle fait un effort qui blesse la pudeur
Et qui marque l'excès de sa brutale ardeur.
C'est dans cet instant délicat pour le moine que Joseph fuit en abandonnant son malencontreux manteau. Le reste continue à peu près comme dans la Bible, mais non pas sur le ton de la Bible; il s'en faut de toute la distance qui sépare la sublime simplicité de l'afféterie ridicule.
RELATION
DE L'ACCROISSEMENT DE LA PAPAUTÉ
ET DU GOUVERNEMENT ABSOLU
EN ANGLETERRE;
Traduit de l'anglais. A Hambourg, chez Pierre Plats. (1 vol. pet. in-12, mar. vert, dor. s. tr.) M.DC.LXXX.
(1680.)
L'histoire d'Angleterre au XVIIe siècle, inépuisable sujet de méditations pour nous, servira, dans tous les temps, à prouver deux choses aux maîtres des hommes: la première, que l'obéissance est si nécessaire aux sujets que les gouvernemens ont toute facilité pour se maintenir et s'accroître aux dépens même des bornes tracées par la justice et la bonne foi; la seconde, que de certaines entreprises, légitimes en apparence, renversent infailliblement les pouvoirs les mieux établis qui les tentent; ce sont celles qui choquent les mœurs et les opinions contemporaines.
Un prince dissolu et absolu s'allie aux ennemis naturels de son pays, dans le but de se mettre, par leur secours, au dessus des lois qu'il a promis solennellement de respecter; il en reçoit des subsides cachés; il entreprend pour eux une guerre insensée et ruineuse; il proroge tour à tour et dissout arbitrairement son parlement; il ravit, par ordonnance, le dépôt sacré des banques publiques; il détourne à son usage les fonds de l'Etat; tout cela ne lui créera, tout au plus, que des difficultés passagères qui s'évanouiront aussitôt que, par une seule démarche adroite, il saura dissiper les soupçons que son peuple avait conçus d'un secret dessein de changer une religion nouvelle, mais régnante, contre une religion ancienne, mais détestée, et ce prince, effaçant ainsi, en un jour, tous les torts d'un long règne, mourra puissant et regretté: c'est Charles II.
Un prince, réglé dans ses mœurs, sincère, économe, courageux, laborieux, ami de son pays, arrivé au trône avec une prérogative exorbitante, s'obstinera, dans la tentative généreuse, de remettre en honneur sa religion proscrite; en deux ans il tombera de ce trône affermi et sera proscrit lui-même, trahi par ses meilleurs amis et par ses propres enfans: c'est Jacques II.
Si ce n'est pas là un enseignement de l'expérience, il n'en est point; et si cet enseignement est ailleurs méconnu un siècle et demi plus tard, il n'en est point d'utile.
Le petit livre d'où ces réflexions naissent naturellement, fort ignoré aujourd'hui, grossièrement composé, indignement traduit, est pourtant curieux par les détails qu'il donne sur la fatale entreprise des derniers Stuarts contre les constitutions britanniques. L'auteur, après un long préambule historique, prend, pour point de vue, la fameuse séance du parlement anglais du 15 février 1676, dans laquelle Charles II, après plusieurs prorogations, vint demander d'importans subsides pour soutenir la guerre antinationale qu'il faisait alors à la Hollande, par les suggestions, et au profit seulement de Louis XIV, comme le prouva bien, en 1678, le traité de Nimègue. Les deux Chambres, en dépit d'un instinct droit d'opposition, poussèrent la complaisance jusqu'à envoyer à la tour quatre pairs d'Angleterre, Buckingham, Salisbury, Schatesbury et Wharton, qui avaient réclamé la dissolution du parlement contre le vœu de la couronne. Ce récit mérite d'être lu, principalement dans l'endroit où sont exposées les différentes natures de corruptions ou de séductions qui assiègent les consciences dans les assemblées politiques. Premièrement, dit l'anglais, les scrupules. Les gentilshommes, ayant charges dans la maison ou dans l'État, sont facilement conduits à placer leurs premiers devoirs dans une reconnaissante déférence aux désirs du monarque. En tel cas, on peut dire que les scrupules surabondent. A entendre ces gens scrupuleux, voter contre en gardant sa charge, c'est se montrer ingrat; en se démettant de sa charge, c'est lâcheté aux yeux du roi; se démettre de son mandat pour garder sa charge, c'est manquer au peuple: il faut donc voter pour, quitte à faire de particulières remontrances. La belle chose que des scrupules bien placés! Secondement, la soif des affaires. Viennent donc les gentlemen qui, n'ayant point de charges, et sachant qu'on en obtient plus par la peur qu'on fait que par les services qu'on rend, se donnent consciencieusement à l'opposition jusqu'à ce que les ministres, en les nommant, rentrent dans la bonne voie des intérêts publics. Ces personnes-là ont tant de zèle qu'elles attirent à elles toutes les affaires du parlement, et ne souffrent point qu'un bon avis parte d'un autre côté que du leur. En troisième et dernier lieu, la faim, qui groupe les nécessiteux sans ambition, leur fait attendre et recevoir leurs alimens des mains du roi, les presse autour des ministres après chaque séance, comme autant de chouettes autour d'un fromage.
Notons que ceci s'écrivait près d'un siècle avant Robert Walpole. Faut-il conclure de ces honteuses pratiques, avec les ennemis du gouvernement délibératif, que c'est le pire des gouvernemens? non pas, à notre avis, au contraire. Le régime parlementaire ne fait pas la corruption; il la signale et la tempère en même temps par la publicité qui est de sa nature. Sans cette publicité, les hommes ne seraient pas moins corrompus, et le seraient plus librement. Ici les résultats parlent plus haut que la satire, et ils nous apprennent que, dans les pays de discussion et d'élection, les abus ont leurs limites, tandis que, dans les pays silencieusement asservis aux volontés d'un seul ou de plusieurs, ils n'en ont pas.
RÉFLEXIONS
SUR LA MISÉRICORDE DE DIEU,
Par une dame pénitente (la duchesse de la Vallière). A Paris, chez Antoine Dezallier, rue Saint-Jacques, à la Couronne d'or, avec privilége. (1 vol. pet. in-12 de 191 pages, quoique le chiffre porte 240. Le volume contient de plus un avertissement, la table et des approbations.) M.DCC.XII.
(1680—1712.)
La première édition de ces réflexions, à la suite desquelles se trouve la vie pénitente de la duchesse de la Vallière, porte la rubrique de 1680, in-12, chez Dezallier. Les ames pieuses et tendres peuvent puiser à pleine source dans ce petit livre, authentique on non, empreint d'un repentir sincère, rempli de sages pensées sur le néant de la vie mondaine, et d'ailleurs écrit avec une aimable et douce simplicité. «Faites, ô mon Dieu! que je ne me contente pas d'être dégoûtée de ce monde, et de m'en voir éloignée, peut-être plus par un esprit d'orgueil et un effet de ma raison, que par un pur motif de votre grâce!... Préservez-moi du doux penchant qui me porte à plaire à ce monde et à l'aimer.... Anéantissez surtout en moi, cette vivacité d'esprit qui ne sert qu'à me détourner des voies du salut!... O que les pensées des hommes sont vaines et trompeuses quand elles ne sont pas réglées par l'infaillible sagesse de Dieu!... Que je ne me flatte pas d'être morte à mes passions, pendant que je les sens revivre plus fortement que jamais dans ce que j'aime plus que moi-même... Vous savez, Seigneur, combien l'espérance d'un vain plaisir et d'une bagatelle me remplit et m'occupe encore. Vous savez combien les louanges et l'estime du monde me sont nuisibles...; s'il me faut encore demeurer au milieu du monde, paratum cor meum, Deus, paratum cor meum, mais soutenez-moi!...» (Ainsi madame de la Vallière écrivait ces réflexions dès avant sa retraite définitive de la cour.) «J'abandonnerai ces personnes flatteuses avec lesquelles j'ai perdu tant de temps... Oui, Seigneur, je confesse, après avoir parcouru toutes les vanités du monde, qu'il n'y a point de véritable joie ni de solides plaisirs ailleurs que dans votre service et dans votre amour... N'est-il pas bien juste que je pleure?... Oui, Seigneur, je reconnais vos grâces... Seigneur! exaucez ma prière! etc.»
A la suite de ces vingt-quatre réflexions, un récit abrégé de la vie de la pénitente aux Carmélites de la rue Saint-Jacques nous apprend qu'elle fut ramenée à Dieu par la charité. Un pauvre religieux, à qui elle fit une riche aumône, bien avant sa conversion, lui ayant prédit que Dieu ne la laisserait pas mourir dans le péché, elle conçut dès lors une vive pensée de religion et de repentir. L'instant venu, elle hésita d'abord entre les capucines et les carmélites, et se résolut pour ces dernières, on ne dit pas par quels motifs. Ses amis lui avaient annoncé que l'heure où elle verrait se refermer sur elle la grille du cloître serait terrible; point; elle n'éprouva que de la joie, montra une fermeté surprenante à frapper les religieuses mêmes, et se fit aussitôt couper les cheveux. Elle demanda, par anticipation, l'habit de carmélite, et s'y accoutuma sur-le-champ, excepté à la chaussure, dont elle a souffert jusqu'à la mort. Ah! tibi ne teneras glacies secet aspera plantas!
La grossièreté de la nourriture, la dureté du coucher, la veille, le silence, rien, du reste, ne lui fit, et cela dès le premier jour. Le spectacle de sa prise d'habit, où Bossuet prêcha, avait attiré un grand concours de monde; chacun était en larmes; elle réconfortait chacun, elle se montra si humble qu'elle voulait être simplement sœur converse; mais la mère Agnès de Jésus-Maria, supérieure du couvent, la refusa, et elle se soumit. On lui permit toutefois d'aider les sœurs du voile blanc au travail le plus bas et le plus pénible de la maison. Elle fit sa profession au chapitre le 3 juin 1675, et, le lendemain, prit en public, en présence de la reine, le voile blanc. Ses austérités allèrent toujours croissant. Un jour, en étendant du linge mouillé, par un grand froid d'hiver, elle souffrit tant qu'elle s'évanouit. Elle ne s'était pas occupée d'un douloureux érysipèle à la jambe qui lui survint; il fallut la forcer avec réprimande d'aller à l'infirmerie; elle se condamna d'elle-même au supplice de la soif, et demeura, une fois, plus de trois semaines sans boire. Cette vie cruelle finit par lui valoir de rudes infirmités; elle les souffrit toutes sans se plaindre. Enfin la mort arriva, elle la vit avec joie, reçut les sacremens de l'Eglise des mains de l'abbé Pirot, supérieur du couvent, puis tomba en faiblesse, et rendit sa belle ame à Dieu, le 6 juin à midi de l'année 1710. Elle était âgée de soixante-cinq ans et dix mois. Le grand roi pour lequel elle avait tant souffert était moins qu'elle alors un objet d'envie.