L'ESPION DÉVALISÉ.
Par le comte de Mirabeau. Londres, 1783. (1 vol. in-12.)
(1783.)
Le lecteur ne doit point s'armer de réprobation contre cet écrit sur son titre qui annonce un libelle. C'est un pamphlet très caustique, en effet, mais ce n'est point un libelle, proprement dit, du genre de ces productions mensongères et venimeuses qui souillèrent les dernières années de notre ancienne monarchie, telles que la Vie privée de Louis XV, du sieur d'Angerville, celle du maréchal de Richelieu, de l'abbé Soulavie, le Gazetier cuirassé, de Théveneau de Morande, et autres turpitudes pareilles. A cet égard, il suffit de savoir que l'ouvrage est de Mirabeau, de cet être prodigieux dont les passions fougueuses dégradèrent le caractère et fécondèrent le génie; auteur d'une activité rare, qui marqua de sa forte empreinte tous ses écrits, capables de remplir plus de cent volumes, et n'en laissa pas un seul digne de la postérité; orateur souvent sublime, toujours puissant, qui ne signala jamais son talent que par des ruines; homme vénal sans bassesse, qui se donnait librement par générosité, après s'être dédaigneusement vendu par besoin; majestueux sans vertu et seulement par la hauteur de sa pensée; homme que la nature et le vice avaient fait à l'envi repoussant, et qui, dans sa laideur et sa débauche, attirait à lui les femmes les plus faites pour charmer; homme enfin dont la mémoire tient encore, après cinquante ans, la justice publique flottante entre le mépris et l'admiration, comme nous l'apprend son cercueil sans cesse ballotté entre les gémonies et les voûtes sacrées. Son Espion dévalisé est un livre fort piquant, plein d'anecdotes et de détails de mœurs utiles à conserver, qui contient même un morceau du premier ordre, l'Avis aux Hessois, où la plus éloquente indignation est du moins, cette fois, employée à servir la plus juste des causes.
Dans le nombre des historiettes qui s'y trouvent accumulées, nous avons fait un choix de souvenirs qui peut satisfaire en attendant qu'il en soit fait un meilleur.
Mirabeau étant logé dans une auberge, à Versailles, fut réveillé, la nuit, par ces mots répétés à haute voix sur tous les tons: A boire pour le roi! à boire pour le roi! Importuné de ce vacarme, il sort et voit, dans le corridor, un homme en chemise qui lui demande son avis sur l'intonation de ces belles paroles. C'était un commensal juré-crieur à boire pour le roi, de ces officiers si utiles qui donnent l'ordre au gobelet-vin quand le roi a soif, lequel, nouvellement nanti à beaux deniers comptans de cette importante charge, s'exerçait à la dignement remplir le dimanche suivant au Grand-Couvert. L'anecdote qui sert ici de texte à la censure de l'ancien établissement domestique de la cour de France a fourni le sujet d'un joli proverbe à Carmontel.
Quand M. Silhouette, en 1759, fut nommé contrôleur général par le crédit de madame de Pompadour, il se rendit chez cette dame bien guindé, bien préparé pour répondre, sur toute question, au roi, qui devait y venir. Le roi entre et dit au personnage: «Bonjour, M. Silhouette; les lambris de votre cabinet sont-ils vernissés?» A cette grave question, voilà le nouveau débarqué qui reste coi et ne répond rien. Le roi confus s'embarrasse, fait un tour de chambre et remonte chez lui. «Qu'avez-vous fait là, dit aussitôt madame de Pompadour à Silhouette!—Mais que fallait-il donc faire?—Il fallait faire comme l'ambassadeur de Venise, Gradenigo, à qui le roi ayant demandé combien ils étaient dans le conseil des dix, répondit sans hésiter: Sire, ils sont quarante.» Jamais M. Silhouette ne put se relever dans l'esprit de Louis XV. Il ne laissa pourtant pas, dans son ministère de peu de mois, de faire quelques grandes iniquités fiscales qui mirent soixante-douze millions dans le trésor royal, et dont le public s'engoua d'abord, parce qu'elles frappaient les fermiers généraux; mais il fit aussi quelques réglemens somptuaires qui, bien que puérils, alarmèrent les hommes de faveur; alors il fut renvoyé et acheva de donner une pauvre idée de lui en s'en allant, ainsi que sa femme, mourir, à la campagne, du chagrin de sa disgrace[23].
En 1775, lorsque le contrôleur général Turgot, fort des édits du roi, essayait d'établir la liberté du commerce des grains dans tout le royaume, il y eut, en divers lieux, des émeutes favorisées secrètement par les amis du garde des sceaux Lamoignon de Blancmesnil et autres adversaires des économistes. Celle de Versailles, entre autres, fut notable, à cause du théâtre qu'elle s'était choisi. Les princes de Poix et de Beauveau, capitaines des gardes, firent monter la maison du roi à cheval; puis, ayant mûrement délibéré entre eux, ils jugèrent à propos, non pas de réprimer l'agitation des révoltés, ce qui était leur affaire, mais bien de taxer le pain à deux sous, ce qui ne les regardait pas et donnait gain de cause à la sédition. Le roi, dans le premier moment, avait sanctionné la mesure. Turgot survint: il fit révoquer la taxe; mais le coup était porté. Le parlement prit parti pour les réglemens anciens, et peu après le contrôleur succomba. Ainsi deux militaires se firent d'eux-mêmes législateurs du royaume par expédient. Les choses devaient aller loin dans un pays où elles allaient ainsi; ceci soit dit sans rien préjuger en faveur de la bonté et surtout de l'opportunité d'un système de liberté absolue à l'égard des subsistances, brusquement substitué au régime routinier des plus dures entraves commerciales.
Mirabeau n'aimait pas le duc de Choiseul. Dans le récit qu'il fait des circonstances de la mort de madame la dauphine et de celle de M. le dauphin qui avait précédé, il s'autorise, avec un assentiment visible, des discours du médecin Tronchin, d'une anecdote de l'abbé Galiani et de la maxime is fecit cui prodest, pour attribuer ces deux morts funestes au poison, et pour fortifier les soupçons qui atteignirent, dans le temps, le premier ministre. L'opinion publique est beaucoup moins sévère et plus juste, à cet égard, aujourd'hui: Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés. Comment le duc de Choiseul eût-il commencé par où il est encore douteux que Tibère ait fini?
Vous aviez toujours pensé que le fameux écran vivant du roi, cet officier candide qui avait acheté si cher la charge de se brûler les jambes à la cheminée de la chambre du conseil pour garantir Sa Majesté de l'ardeur du feu, était Poinsinet, l'auteur de la spirituelle comédie du Cercle. Eh bien! lisez l'Espion dévalisé, vous y verrez que cet écran se nommait le marquis de Lomellinos, Portugais, nouvellement naturalisé Français, et qu'il avait donné son cœur et sa main à une aventurière, plus douze mille livres à compte sur trois cent mille, pour obtenir son bel emploi.
Dès l'année 1764, un sieur Cugnot, maître de mathématiques, avait exécuté à l'Arsenal un chariot que la pompe à feu faisait mouvoir sans chevaux, de l'invention de M. de Gribeauval, grand-maître de l'artillerie.
Mirabeau donne ici des solutions fort sages de deux problèmes d'économie politique. La seconde solution surtout est remarquable contre l'établissement de tout papier-monnaie, et de tout effet de crédit public. Elle débute par ces paroles que l'évènement a rendues solennelles dans une telle bouche: «Tout ce qui promet au futur est un outil de friponnerie qui fait des fripons.»
Ce recueil contient plusieurs pièces de vers, dont deux ont beaucoup de grace et d'harmonie; l'une est intitulée le Rêve, et l'autre est une complainte sur la mort d'une petite chienne appelée Mignonne.
Et je gémis à mon réveil
De ne trouver que la trace d'un songe.
Hâte-toi donc, Mysis, quitte ces tristes lieux,
Où je ne puis sourire à ce que j'aime.
Ton absence vieillit la nature à mes yeux,
Et loin de toi je sens que je vieillis moi-même.
Ce fastueux Paris est pour moi sans attrait;
Aux lieux où tu n'es pas rien n'a droit de me plaire.
Ici rêveuse et solitaire,
Partout autour de moi je porte un œil distrait, etc.
Que sous vos doigts le luth gémisse!
Muses! que l'écho de ce bord
Des chants lugubres de la mort
Dans la profonde nuit longuement retentisse!
J'aimais Mignonne et Mignonne n'est plus.
Je l'aime encore; au dieu des rives sombres
J'adresse des vœux superflus,
Mes tristes vœux ne sont point entendus.
Elle habite à jamais le domaine des ombres.
Je le sais trop; mes pleurs ne l'affranchiront pas
De cette loi prescrite à tout ce qui respire, etc., etc.
Il y a dans ce dernier vers une grande faute, c'est le mot prescrite appliqué à la loi de la nature, qui condamne à mourir tout ce qui a vécu. Ce qui est prescrit peut être enfreint. Il est sans doute plus difficile d'écrire toujours exactement qu'élégamment.
Après ces jeux poétiques, l'Espion dévalisé retourne à Turgot, qu'il traite bien mieux qu'il n'a fait depuis M. Necker, et dont il admire les quatre édits rendus en vingt mois de ministère, savoir: le premier, pour la suppression de la corvée; le deuxième, pour l'abolition des maîtrises et jurandes; le troisième, pour la liberté du commerce des grains; le quatrième, pour la liberté assurée à tous de discuter les points d'administration.
L'ouvrage est terminé par une notice sur les maîtres des requêtes et les intendans, où se lisent ces mots probablement trop sévères: «Je mets en fait qu'il n'y a pas dix maîtres des requêtes parmi les quatre-vingts qui aient un sens ordinaire pour administrer. Voilà pourtant la pépinière des trente-trois intendans du royaume!» Laissons cette notice qui tient décidément du libelle, et revenons à l'avis aux Hessois.
Cet avis, dirigé contre le prince de Hesse, qui trafiquait alors de ses sujets avec les Anglais pour les envoyer combattre les Américains, est écrit avec l'ame de Caton. La question qu'il agite touche un point capital, celui de l'étendue du droit des souverains relativement à l'impôt d'hommes. Lever des hommes dans ses États pour les vendre à des intérêts étrangers, cela se peut-il? Mirabeau ne le pensait pas; voyons plutôt l'extrait analytique de son pamphlet. «Intrépides Allemands, s'écrie-t-il; quelle flétrissure laissez-vous imprimer sur vos fronts généreux!... Quoi! ce sont ces valeureux Allemands, défenseurs de leur liberté contre les vainqueurs du monde, contre les armées romaines, qui, semblables aux vils Africains, sont vendus et souffrent qu'on fasse chez eux le commerce des hommes! qu'on dépeuple leurs villes, qu'on épuise leurs campagnes, pour aider d'insolens dominateurs à ravager un autre hémisphère!... Amoncelés comme des troupeaux dans des navires étrangers, vous parcourez les mers, vous volez à travers les écueils et les tempêtes pour attaquer des peuples qui ne vous ont fait aucun mal!... Eh! que ne les imitez-vous, ces peuples courageux, au lieu de vous efforcer de les détruire?... Ils brisent leurs fers...; ils vous tendent les bras...; ils sont vos frères! ils le sont doublement, la nature les fit tels, et des liens sociaux ont confirmé ces titres sacrés... Le Nouveau-Monde va donc vous compter au nombre des monstres affamés d'or et de sang, qui l'ont ravagé!... Savez-vous quelle nation vous allez attaquer? savez-vous ce que peut le fanatisme de la liberté?... c'est le plus puissant de tous..., et le seul qui ne soit pas odieux... O guerriers mercenaires! ô Européens énervés! vous allez combattre des hommes plus forts, plus industrieux, plus courageux, plus actifs que vous ne pouvez l'être! un grand intérêt les enflamme, un vil lucre vous conduit!... ils combattent chez eux, pour leurs foyers, et vous allez combattre, loin de votre pays, pour de l'argent et des tyrans... Les motifs les plus saints appellent la victoire sur leurs pas... La cause des Américains est juste: le ciel et la terre réprouvent celle que vous ne rougissez pas de soutenir... Allemands! qui donc a soufflé parmi vous cette soif de combattre ces peuples?... Je ne vous comparerai pas à ces fanatiques Espagnols qui détruisaient pour détruire..., quand la nature, épuisée, forçait leur insatiable cupidité de faire place à une passion plus atroce... Non, je suis juste..., vous marchez par suite de cette fidélité pour vos chefs que vous tenez des Germains vos ancêtres, par habitude d'obéir, sans calculer qu'il est des devoirs plus sacrés que l'obéissance. Ce ne sont là que des torts..., demain ils seront des crimes... Déjà ceux de vos compatriotes qui vous ont précédés reconnaissent leur aveuglement; ils désertent..., et traités en frères par ceux qu'ils venaient égorger, ils sentent dans leur âme s'aggraver les remords et doubler le repentir... Profitez de leur exemple, soldats!... pensez à votre honneur, pensez à vos droits!... n'oubliez pas que tous ne furent pas faits pour un!... que votre conscience est le premier de vos chefs!... Vous allez, dites-vous, aider un souverain à ressaisir son autorité légitime sur des sujets rebelles?... Eh! qui vous a fait juges de ce grand procès?... Tous les Anglais condamnent les Américains?... gardez-vous de le croire... Non: tous les Anglais ne les condamnent pas, mais seulement, parmi eux, quelques ambitieux par qui l'Angleterre, la noble Angleterre est opprimée pour un temps... Les voulez-vous connaître les vrais motifs qui vous mettent les armes à la mains? un vain luxe, des dépenses méprisables ont ruiné les finances de vos princes...; votre sang va les réparer...; votre sang sera le prix de la corruption et le jouet de l'orgueil...; cet argent, obtenu au prix de vos existences, paiera des dettes honteuses..., engraissera d'avides usuriers..., soldera des courtisanes et des histrions... O dissipateurs aveugles qui vous jouez ainsi de la vie des hommes..., le temps viendra où vos remords déchirans, mais inutiles, seront vos bourreaux!... vous regretterez vos laboureurs et vos soldats... Lorsque de formidables voisins..., qui sourient aujourd'hui de votre aveuglement..., contemplant plus tard votre faiblesse..., s'apprêteront à en profiter..., alors votre conscience, plus juste que votre cœur ne fut sensible, sera la furie vengeresse des maux que vous aurez faits... Et vous, peuples trahis, vexés, vendus, rougissez de votre erreur!... connaissez enfin la vraie grandeur et la vraie gloire..., et que les nations que vous vouliez follement opprimer... vous envient et vous bénissent!»
[23] Depuis Colbert jusqu'à MM. Turgot et Necker, sans même excepter tout à fait les règnes de Desmarets, d'Ory et de M. de Machault, le contrôle général ne fut qu'un théâtre plus ou moins heureux d'expédiens et de savoir-faire, indigne de l'administration d'un grand pays. On en peut voir l'aperçu dans l'ouvrage de M. de Montyon sur les ministres des finances de France, ouvrage réfléchi d'un honnête homme, fort entendu, quoique trop entêté des vieilles idées, et même très amusant à lire. La grande opération de Silhouette y est notamment très bien appréciée et censurée. Cette opération consistait à casser le bail des fermes pour y substituer une régie intéressée, dont les profits passaient dans les mains du public par la création de 72 mille actions de 1,000 fr., lesquelles rapportaient un intérêt de 7 et demi pour cent. Par ce moyen, le ministre eut de l'argent tout de suite; mais le taux de l'intérêt s'étant élevé à 7 et demi, les emprunts à un taux moindre devinrent impossibles, et les sources du crédit furent taries.
FIN.
Imprimerie de Mme HUZARD (née VALLAT LA CHAPELLE),
Rue de l'Éperon, 11. 7 Juin 1837.
Au lecteur:
Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, et l'orthographe d'origine a été conservée. Seules quelques erreurs clairement introduites par le typographe ont été tacitement corrigées, et la ponctuation a été corrigée par endroits.
Les notes ont été renumérotées, et la table des matières a été harmonisée avec le texte.
On remarquera parmi les dates en chiffres romains le signe ↀ, représenté dans l'original par CIↃ, équivalent à M ou mille, et le signe Ⅾ, équivalent à D ou cinq cents, représenté dans l'original par IↃ.