RECUEIL DE POESIES CHRETIENNES;

Par Jean des Marets de Saint-Sorlin. A la Sphère. (1 vol. in-12 contenant 180 pages, en trois paginations différentes qui répondent aux pièces suivantes: 1o le Combat spirituel, 48 pages, y compris la table et le titre; 2o Maximes chrétiennes, 60 pages; 3o les Sept Psaumes pénitentiaux, les Vêpres du dimanche, et les Sept Vertus chrétiennes, 72 pages.) ↀ.ⅮC.LXXX.

(1654-1680.)

M. Charles Nodier a traité doctement la partie bibliographique relative à ce recueil peu commun et très joliment imprimé. Le lecteur n'a donc rien de mieux à faire, sur ce point, que de recourir à l'article 20 des Mélanges tirés d'une petite Bibliothèque. C'est là qu'il verra que les caractères d'argent, d'une finesse précieuse, qui ont servi aux poésies de Desmarets, en 1654, et qui composaient le fonds de l'imprimerie du château de Richelieu, venaient du fonds de Jeannon, imprimeur des Huguenots, à Sedan. En quelles mains se trouvaient ces caractères, en 1680, époque de la présente réimpression et de l'adjonction au titre de la Sphère elzévirienne qui s'y voit? La question reste pendante même après les recherches du savant bibliographe: nous la croyons donc à peu près insoluble. Quant aux poésies sacrées de l'ami du cardinal de Richelieu, elles sont complètes ici, à la vie de Jésus-Christ près, laquelle se rencontre difficilement et presque toujours séparément. Quelques citations en feront connaître la nature et la forme.

Le Combat spirituel est composé de 31 chapitres en vers, dont le rhythme offre une succession insupportablement monotone de vers de six pieds, intercalés un à un.

Chrestiens, si tu prétends atteindre au rang suprême,

Des chers enfans de Christ,

T'unir avec Dieu seul, et n'estre avec lui-même

Qu'un seul et mesme esprit;


Médite sur la croix.

Pense aux fouets dont partout sa chair fut écorchée,

Aux crachats insolens;

Et de quelle rigueur fut sa robe arrachée

De ses membres sanglans, etc.

Desmarets dépose ainsi son gros bagage de conseils, en 2,300 vers ou lignes rimées. La plupart de ces conseils sont édifians; néanmoins il en est qui nous ont semblé téméraires, entre autres les suivans pour engager les fidèles à braver l'occasion, afin de mieux exercer leur vertu:

Mon fils, de tous combats n'évite pas les causes

Pour gagner la vertu;

Si tu veux, par exemple, endurer toutes choses,

De rien n'estre abattu,

Ne fuy pas, etc., etc.

Contiens ton jugement, rends-le aveugle, inhabile,

Autant que tu pourras;

Pour bruit, pour nouveauté qui ne t'est point utile,

N'arreste point tes pas, etc., etc.

L'Imitation de Jésus-Christ dit bien plus et bien mieux en moins de mots.

Les 55 chapitres des maximes chrétiennes, contenant environ 2,000 vers de douze pieds, divisés en quatrains, sont plus utiles, plus variés, moins ascétiques et aussi moins soporifiques et mieux versifiés que ceux du combat spirituel:

Un humble jardinier qui cultive ses herbes

Vaut, en servant son Dieu, mille et mille fois mieux

Qu'un sçavant philosophe aux démarches superbes,

Qui, négligeant le ciel, sçait tout le cours des cieux.


Celui-là seul est grand, de qui l'humble sagesse

A placé dans son cœur la grande charité;

Celui-là seul est grand, qui dans soy se rabaisse,

Et par qui, pour un rien, tout honneur est compté, etc.

L'idée de mettre en vers les prières ordinaires, comme le Pater noster, le Credo, le Kyrie eleison, était une idée barbare dont Desmarets, moins que tout autre, devait sortir heureusement. Qui s'avisera jamais de dire?

Nostre Père qui des hauts cieux

Habites l'heureuse demeure,

Que ton nom partout, à toute heure,

Soit sanctifié dans ces lieux.

Ou bien:

Je croy d'un cœur obéissant

En Dieu le Père tout-puissant,

Qui fit le ciel, la terre et l'onde, etc.

Ou bien:

O Seigneur! tout-puissant et doux,

O Jésus! prends pitié de nous!

Pardonne, ô Christ! et nous accorde

Ta grâce et ta misericorde!

Écoute-nous! exauce-nous!

O Jésus! tout-puissant et doux!

Les Sept Psaumes pénitentiaux sont un travestissement plus malheureux encore et plus désagréable au lecteur qui se rappelle la majesté de la poésie hébraïque. C'est à Racine, c'est à J.-B. Rousseau qu'il appartenait de traduire le miserere. Mais voyons comment le poète du grand cardinal s'est tiré du Gloria Patri:

Gloire au Père adorable,

Gloire au Fils Jésus-Christ,

Et gloire au Saint-Esprit

Egal et perdurable.

Le poète n'a pas osé aborder le sicut erat in principio; il était pourtant là en beau chemin.

Ce qui nous paraît meilleur dans son recueil, ce sont les sept vertus chrétiennes, savoir: la foi, l'espérance, la charité, l'humilité, l'obéissance, la patience et la mansuétude. Le début de l'espérance est surtout harmonieux et bien tourné:

Je te salue, aurore, espérance du jour!

Qui de l'astre brillant m'annonces le retour.

Au dernier de mes jours sois plus brillante encore!

Et d'un jour éternel sois l'agréable aurore!

Que ta fraîcheur est douce, et que d'un vol charmant

Tu chasses de la nuit les ombres doucement!

Mais, avant que sur nous le grand flambeau s'allume,

Laissons de ce lit mol la paresseuse plume;

Allons goûter aux champs un plaisir innocent,

Voir les astres mourans et le jour renaissant! etc.

On donnerait de bon cœur tout le Clovis de Desmarets pour cette seule pièce, et tout le reste de la pièce elle-même pour les trente premiers vers.