V

LES BILLETS D'ABSOLUTION

Les amis du roi ne s'étaient pas trompés. Son abjuration avait enlevé aux ligueurs leur dernier prétexte. Le peuple de Paris, sachant le roi catholique, ne se gêna plus pour témoigner hautement combien il préférait le joug d'un roi français à l'occupation espagnole.

Cette ville affamée, épuisée, avait dépensé depuis cinq ans toute sa force et tout son esprit. À Paris, quand on a si longtemps crié, chanté, promené des épigrammes et des anagrammes, on se demande si le sujet en valait la peine; on cherche en quoi Mayenne vaut mieux que Crillon, Philippe II que Henri IV, et le procès est perdu pour les mousquets devant les chansons.

Mais l'Espagnol ne voulait pas perdre le procès; Mme de Montpensier non plus. C'étaient donc à Paris de grandes agitations depuis le coup retentissant que le roi venait de frapper.

Un matin, Paris se réveilla cerné par de nouvelles troupes espagnoles, wallonnes et italiennes. On annonçait fastueusement l'arrivée de chariots remplis de doublons, pour allécher les rentiers et les pensionnaires. Et c'était entre les Espagnols triomphants et les ligueurs enchantés un échange de civilités et des accolades à n'en plus finir.

M. de Brissac, qui tenait soigneusement les portes fermées, reçut bientôt la visite du duc de Feria, chef des troupes espagnoles, suivi d'un cortège trop nombreux pour être rassurant.

Le gouverneur de Paris, derrière ses rideaux, avait vu entrer dans la cour de sa maison cette troupe empanachée, brodée et pommadée, dans laquelle se faisait remarquer notre vieille connaissance, le seigneur José Castil, capitaine de l'une des portes de Paris.

Au premier mot que lui rapportèrent ses huissiers, il donna ordre qu'on introduisit les Espagnols.

Nous savons que M. de Brissac avait soulevé des défiances, que sa dernière aventure avec José Castil avait encore envenimées. Cette visite matinale, dont il soupçonnait le but, le trouva néanmoins poli et impassible.

Il alla recevoir gaiement les Espagnols et les introduisit dans sa salle de cérémonie, feignant de ne remarquer ni l'air embarrassé du duc de Feria, ni les sournois coups d'oeil que don José, resté en arrière, échangeait avec l'état-major espagnol.

—Eh bien! s'écria-t-il, messieurs, que dit-on? qu'il arrive du renfort?

—Et de l'argent, monsieur, répondit le duc en s'approchant de Brissac.

—L'un et l'autre sont les bienvenus.

—Vos portes cependant sont fermées, dit M. de Feria.

—On les ouvrira, s'écria Brissac gaiement. Ce que nous avons à craindre, c'est que le convoi d'argent ne soit un peu écorné, s'il faut qu'on nourrisse tout ce peuple qui a faim.

—Ce n'est point à nourrir les Parisiens, monsieur, que le roi Philippe prétend employer les doublons d'Espagne, répondit M. de Feria d'un ton presque sec. Mais Brissac était décidé à ne pas se formaliser.

—Tant pis, répliqua-t-il, des estomacs creux se battent mal, et vous savez qu'il faudra en découdre. Le roi de Navarre approche, il resserre chaque jour ses lignes autour de Paris. Il va l'assiéger.

—Nos renforts suffiront à contenir les assiégeants et même à donner du courage aux assiégés, interrompit le duc.

—Vous me réjouissez avec toutes ces bonnes paroles, dit le gouverneur; mais voudriez-vous me faire la grâce de me confier à quoi est destiné l'argent qui nous arrive?

—A deux choses: la première à payer nos soldats; la seconde à lever les derniers scrupules de quelques membres du parlement.

Brissac fit un mouvement de surprise qui fit dire à l'Espagnol:

—Qu'éprouvez-vous donc, monsieur?

—J'éprouve un étonnement des plus vifs. Vous avez l'intention d'acheter le parlement et vous promenez comme cela l'argent devant tout le monde? Vous avez donc l'intention que votre négociation ne réussisse pas?

—Pourquoi échouerait-elle?

—Parce qu'un homme qu'on achète n'aime pas que la vente de son honneur et de sa conscience soit affichée en pleine rue. Moi j'aurais cru plutôt autre chose.

—Quoi donc?

—J'aurais cru que cet argent, ainsi promené, servirait à ameuter la populace contre le parlement qui résiste.

—Je ne comprends pas bien, dit le duc troublé par l'habile manoeuvre de
Brissac.

—Je vais me faire comprendre, ajouta de son air souriant le gouverneur, sûr d'avoir touché juste. Le parlement de Paris est plein d'honneur, de loyauté, de patriotisme à sa façon, monsieur, à sa façon. Il prétend que le véritable maître de la France doit être un Français. Utopie de robins, monsieur. Il en résulte qu'il a fait traîner jusqu'ici toutes les négociations de l'Espagne tendant à donner la couronne à l'infante. Vous n'êtes pas sans avoir remarqué cela.

—Eh bien, monsieur, que concluez-vous?

—Je conclus que le temps se passe, que l'argent de votre gracieux maître est dépensé, puisqu'il a fallu en faire venir d'autre. Bon nombre d'Espagnols gisent plus ou moins enterrés sur tous les champs de bataille de France, il a fallu aussi en faire venir d'autres. Cependant, au lieu d'avancer, votre but se recule; l'ennemi, c'est le roi que je veux dire, fait chaque jour des progrès: il a été vainqueur assez brillamment dans plusieurs rencontres. Son abjuration n'est pas d'un maladroit: il vient, il vient peu à peu. Que faire?

—Comment, que faire? s'écria le duc de Feria avec une raideur de blaireau qui se prend le col dans un piège.

—Pardon! vous ne saisissez pas bien ma pensée, l'expression vous échappe.
En français, que faire signifie: Que ferez-vous?

—C'est ce que dirait un politique, un royaliste; mais moi, Espagnol, je ne puis dire cela. Je sais bien ce que je ferai.

Brissac se mordit les lèvres et se gratta le nez; ce fut sa seule concession à la dévorante démangeaison qu'il éprouvait de jeter ce fanfaron gourmé par les fenêtres.

—Si vous savez ce que vous ferez, mon cher duc, dit-il, moi je ne le sais pas, et j'ai cru un moment que vous me faisiez l'honneur de me visiter pour me le dire.

—Je venais vous demander pourquoi les portes de Paris sont fermées?

—Elles le sont toujours, monsieur, vous le savez mieux que personne, puisque vous y avez des Espagnols.

—Vos Français ont refusé de les ouvrir.

—C'est une loi absolue de l'état de siège, vous ne devez pas l'ignorer davantage. Si une troupe française se fût présentée ce matin pour entrer, vos Espagnols l'eussent empêchée d'entrer, comme mes Français l'ont fait pour vos Espagnols.

—Je vous demande passage, alors.

—Voici les clefs, monsieur le duc, et vous ne ferez jamais entrer chez nous autant d'Espagnols que je le désire.

—Voilà une excellente parole, dont j'ai l'honneur de vous remercier, dit le duc froidement.

On apporta les clefs à l'Espagnol; c'était le congédier, mais il était loin d'avoir rempli sa tâche.

—Vous m'avez dit tout à l'heure, reprit-il plus bas en tirant Brissac à l'écart, quelques mots qui m'ont frappé.

—Bah! pensa Brissac.

—Cette attitude du parlement est inquiétante, et pourtant il faut que les volontés de mon maître s'exécutent.

Le grand mot était lâché, Brissac sentit qu'il n'était plus temps de jouer aux fins.

—Quelles volontés? dit-il.

—Il faut, dit l'Espagnol en fixant sur le visage du gouverneur des regards pénétrants, il faut, entendez-nous, qu'aujourd'hui même le parlement ait accepté notre infante.

—Et s'il ne l'accepte pas, demanda tranquillement Brissac.

—On lui donnera douze heures pour se décider.

—Et après ces douze heures?

—Il faudra qu'il accepte, dit le duc.

—Le parlement fera peut-être appel à la garnison parisienne?

—Ce n'est pas impossible, monsieur.

—Et la garnison naturellement obéira à son gouverneur.

Le duc, regardant Brissac en face:

—Le gouverneur, à qui obéira-t-il?

Brissac comprit alors plus que jamais pourquoi M. de Feria était venu chez lui si bien accompagné, pourquoi il avait demandé la clef des portes.

—J'obéirai à monseigneur le duc de Mayenne, répliqua-t-il d'un air dégagé.

—Eh bien, monsieur, c'est au mieux. Veuillez être assez bon pour achever de vous habiller. Pendant ce temps, je vais faire entrer nos renforts, et dans une heure environ nous irons trouver ensemble M. de Mayenne, qui s'expliquera devant vous catégoriquement.

Brissac salua le duc avec sa courtoisie ordinaire et le reconduisit jusque sur le palier.

—Et d'un! dit-il en le voyant descendre l'escalier avec ses gardes. Il poussa même la bonne grâce jusqu'à envoyer un petit salut particulier à don José qui répondit par un sourire assez ironique.

Brissac s'était remis à son observatoire derrière les rideaux, lorsqu'il vit une litière qui entrait dans sa cour avec un cortège de soldats ligueurs et de pages. Les armes de Lorraine brillaient aux tapisseries de cette litière. Mme de Montpensier en descendit, de sorte que le duc de Feria et la duchesse purent échanger leurs compliments, l'un, descendant les degrés du perron, l'autre les montant appuyée sur son jeune favori, M. Jean Châtel.

Cette rencontre donna, il faut le croire, quelques soupçons au duc; car il laissa dans la cour du gouverneur don José Castil avec un détachement. L'oeil vigilant de Brissac y compta jusqu'à douze hommes.

Ce qui ne l'empêcha pas de courir à la rencontre de la duchesse, et de lui épargner, avec l'adresse exquise qu'il mit à la soutenir, le désagrément de boiter d'une manière visible.

La duchesse aussi, laissa en bas douze hommes qui se mêlèrent amicalement aux Espagnols.

—Mon cher Brissac, dit-elle lorsqu'ils furent seuls, je viens vous ouvrir mon coeur. Nous sommes de vieux amis, nous autres.

—Pas si vieux, dit le comte avec une oeillade assassine, car il y avait longtemps qu'il n'avait payé ses redevances à Mme de Montpensier.

—Le Béarnais nous gagne, l'Espagnol nous amuse, les Parisiens sont indécis: il s'agit aujourd'hui de frapper un grand coup.

—Elle aussi, pensa Brissac.

—I1 faut m'aider à forcer le parlement d'asseoir mon neveu de Guise sur le trône.

—Eh! eh! dit-il.

—Est-ce que ce n'est pas votre avis?

—Vous savez bien, duchesse, que mon avis est toujours le vôtre; mais c'est difficile. Les Espagnols en veulent aussi, de ce trône de France!

—Ce n'est pas là le plus difficile, car les Espagnols nous secondent sans s'en douter avec leur fantaisie de marier l'infante; mais c'est M. de Mayenne qu'il va falloir faire consentir à couronner son neveu. Il ne s'y prête guère et on ne peut pourtant se passer de lui.

—Je le crois bien, c'est le maître de Paris.

—Il est si maître que cela? demanda la duchesse.

—Tellement, duchesse, que sans lui pas un des ligueurs ne marchera.

—Eh bien! j'ai prévu cela: vous allez me faire le plaisir de le venir trouver avec moi. Vous êtes pour moi, n'est-ce pas? et non pour lui.

—Pardieu!

—Vous êtes indépendant, vous, et vos troupes n'obéissent qu'à vous.

—Ventrebleu! je voudrais bien voir qu'il en fût autrement.

—Cela me suffit. Déclarez purement et simplement à mon frère ce que vous venez de me dire là en quatre mots.

—Et il cédera?

—Que ferait-il, pris entre vous et l'Espagnol?

—Vous êtes un ange d'esprit. Je m'habille.

—Je vous attends, dit la duchesse en passant avec un sourire galant dans la pièce voisine.

—Et de deux, murmura Brissac.

Brissac était à peine sur pied que le duc de Feria survint. Il fut surpris de trouver encore la duchesse et bien plus surpris quand Brissac lui déclara que Mme de Montpensier leur faisait l'honneur de les accompagner chez M. de Mayenne.

Le duc fronça le sourcil et voulut adresser quelques questions à Brissac; mais ce dernier avait offert déjà sa main gantée à la duchesse. Il la conduisit à sa litière, monta à cheval, et les trois troupes se dirigèrent vers l'hôtel de Mayenne.

Nous disons les trois troupes uniquement par politesse pour le parti parisien, car ce dernier n'était représenté que par Brissac, un laquais et un soldat.

Chemin faisant, Brissac causa librement, soit avec le duc, soit avec la duchesse, clignant de l'oeil à celle-ci, souriant à celui-là de manière à les enchanter tous les deux.

On arriva chez M. de Mayenne. Là, un spectacle singulier s'offrit aux yeux des trois partis.

Force valets, sellant les chevaux, descendant des coffres et des portefeuilles, force gens affairés se croisant dans l'escalier, toutes les portes ouvertes, un désordre, une activité, un pêle-mêle général.

—Qu'est-ce que cela signifie? dit le duc de Feria.

—Nous l'allons savoir, s'écria Mme de Montpensier en montant précipitamment les degrés qui conduisaient à l'appartement de son frère.

Elle trouva le duc tout habillé, son ventre énorme serré dans le ceinturon, le chapeau sur la tête: il achevait de fermer un petit coffret dont son valet de chambre allait prendre la poignée. Le duc de Mayenne, malgré son prodigieux embonpoint, était alerte, agile, et ses yeux brillaient d'un feu intarissable sous les épais sourcils qui les ombrageaient.

—C'est ma soeur! s'écria-t-il avec une feinte surprise en voyant entrer la turbulente duchesse. Tiens! Le duc de Feria…. Bonjour, ma soeur. Monsieur, je vous salue. Ah! c'est toi, Brissac.

Tout en parlant ainsi, M. de Mayenne se faisait agrafer son manteau et mettait ses gants.

—On dirait que vous allez sortir, mon frère, dit la duchesse.

—Nous ne vous retiendrons pas longtemps, ajouta l'Espagnol.

—Oui, dit tranquillement M. de Mayenne, je sors.

—Désirez-vous que nous attendions votre retour? s'écria le duc.

—Vous attendriez trop longtemps, monsieur, répliqua M. de Mayenne avec le même calme.

—Où donc allez-vous, monseigneur, dirent les deux visiteurs avec anxiété.

—En Artois.

—Vous partez! s'écria la duchesse.

—Vous quittez Paris! s'écria le duc.

—Comme vous voyez, répliqua l'énorme seigneur, tandis que Brissac, dans un coin, dévorait cette scène curieuse.

—Mais c'est impossible! ajouta Mme de Montpensier.

—Vous ne pouvez abandonner vos alliés! dit l'Espagnol, blême de saisissement.

—Je n'abandonne personne, répliqua Mayenne, vous êtes assez forts ici pour vous passer de moi, tandis que la province a besoin de ma présence. Vous ne savez donc pas que M. de Villeroy a rendu Rouen au roi, que Lyon vient de se rendre lui-même. Si Paris allait en faire autant, messieurs, écoutez donc!

—Oh! jamais, hurla la duchesse.

—Nous sommes là, dit l'Espagnol avec furie.

—Si vous y êtes, interrompit Mayenne froidement, raison de plus pour que j'aille ailleurs.

—Mais enfin, mon frère, vous m'expliquerez….

—Je le veux bien, ma soeur.

—Monseigneur, ajouta le duc de Feria, au non du roi, mon maître….

—J'ai l'honneur de vous répondre, monsieur, dit sèchement Mayenne, que le roi votre maître fait comme il veut, et moi comme je peux. Je ne suis pas Espagnol, que je sache.

—Mais il y a ici une garnison espagnole, votre alliée.

—On s'est bien passé de moi dans le cabinet, on s'en passera bien sur le champ de bataille, dit Mayenne.

—Monseigneur, entendons-nous.

—Je m'entends parfaitement. Serviteur!

L'Espagnol furieux:

—Monseigneur! vous désertez donc?

—Je vous trouve un plaisant personnage, s'écria M. de Mayenne, rougissant de colère, d'oser parler un langage dont vous vous servez si mal.—Déserter? dites-vous…. Apprenez qu'en France on appelle déserter celui qui abandonne le service de France. Çà, défendez vos portes, vos murs et vos casernes; vous avez de l'argent et des soldats pour faire vos affaires. Quant à moi, je pars avec ma femme et mes enfants. Gardez-vous bien, je me garderai aussi.

Le duc de Feria se tournant vers M. de Brissac:

—Monsieur, dit-il, souffrirez-vous que le prince nous quitte en un tel embarras.

—Que voudriez-vous que je fisse, répliqua le gouverneur avec bonhomie.
Monseigneur est mon maître.

—Représentez-lui du moins….

—Épargnez les discours à Brissac, ce n'est pas un orateur, et demandez-lui ce qu'il sait faire. Or, je l'ai nommé gouverneur de Paris, qu'il le gouverne.

Puis se tournant vers la duchesse:

—Vous avez désiré des explications, dit-il, les voilà.

—J'en attends d'autres, murmura-t-elle outrée de rage.

Le duc de Feria comprit qu'on le congédiait. Il se trouvait dans la plus horrible perplexité. Le départ de M. de Mayenne, c'était un coup mortel pour la Ligue. Comme elle se composait de deux éléments, le français l'espagnol, dont le premier seul faisait tolérer le second aux ligueurs de bonne foi, cet élément retiré de la question changeait la Ligue en une occupation étrangère. Il n'y avait plus en présence des Français contre des Français: la France se dessinait d'un côté, l'Espagne de l'autre. Philippe Il n'avait pas prévu cette solution.

La duchesse elle-même ne l'avait pas soupçonnée; la pâleur et son tremblement nerveux l'indiquaient suffisamment. Lorsque le duc espagnol, vacillant, hébété, tournait et retournait sans pouvoir se décider à sortir, malgré le triple salut que venait de lui adresser Mayenne:

—Veuillez, monsieur le duc, dit-elle tout bas, me laisser causer seule avec mon frère; je le ramènerai.

Brissac s'inclinant fit mine de partir pour entraîner M. de Feria.

—Oh! vous pouvez rester, s'écria-t-elle, monsieur le gouverneur.

L'Espagnol, piqué au vif, sortit sans dissimuler son trouble et sa colère.

Brissac, qui flairait l'orage, se mit dans le plus petit coin qu'il put trouver.

—Mon frère! s'écria la duchesse avec l'impétuosité d'un torrent, vous êtes bien dans votre bon sens, n'est-ce pas?

—Si bien, ma soeur, répliqua Mayenne, que je vais vous dire des choses qui vous surprendront.

—Si elles me prouvent qu'en partant vous ne laissez pas la couronne au
Béarnais, j'accepte.

—Oh! loin de là! Mais, entre nous, en famille, je peux bien être franc.
Oui, je laisse la couronne au Béarnais; mais, qu'importe?

—Comment, qu'importe! vociféra la duchesse, c'est un Guise qui parle ainsi?

—Pardieu! qu'ont fait toujours les Guise? Ils ont voulu régner, n'est-ce pas? Mon grand-père y a tenté, mon père aussi, moi aussi, vous aussi, ma soeur, et votre neveu aussi. Chacun pour soi, en ce monde. Tant que j'ai travaillé pour moi, j'allais bravement; mais depuis qu'il s'agit de faire mon neveu roi de France, je renonce. Écoutez donc, j'ai des enfants, moi, et je ne me soucie pas qu'ils soient au-dessous de leur cousin.

—Ah! voilà donc le motif, murmura la duchesse avec un sombre dédain.

—Assurément le voilà; je n'en ai pas d'autre. Vous vous en étonnez?

—J'en suis honteuse.

—Vous devriez garder cette pudeur pour vos propres intrigues. Que vous conspiriez contre un roi pour venger votre frère, passe encore; mais que vous vendiez à l'Espagnol votre frère mille fois trahi, mille fois sacrifié pour assouvir cette rage que vous avez de gouverner sous un enfant, je ne vous le passerai point. Vous complotiez avec l'Espagnol; tirez-vous d'affaire avec lui.

—Vous vous repentirez.

—Moi? jamais.

—Je triompherai seule.

—A votre aise.

—Et je prouverai qu'en notre famille il y a toujours un héros. Tant pis pour vous, ce sera moi!

—Je vous laisse mon casque et ma cuirasse.

—Le casque est trop petit, la cuirasse trop large.

—Je vous abandonnerais bien mon épée, mais elle est trop lourde, duchesse.

—J'ai mes armes, répliqua-t-elle avec une éclatante fureur.

—C'est vrai, le couteau de frère Clément. Adieu, ma soeur.

La duchesse, écrasée par ce mot terrible, ne trouva qu'un regard de serpent pour y répondre. Elle passa fièrement devant Mayenne et sortit la mort dans le coeur.

Brissac s'approcha du prince.

—Que ferai-je, moi? dit-il.

—Tu feras qu'on ne m'arrête point au passage, répliqua Mayenne en rentrant.

—Vous pouvez y compter, dit Brissac.

Le duc rentra chez lui pour donner l'ordre de son départ.

—Et de trois! fit Brissac en rejoignant lentement l'Espagnol et la duchesse, qui tenaient conseil dans la cour, où tout le monde s'était tumultueusement assemblé.

Sur l'escalier désert, il aperçut Arnault, ce fidèle agent du roi, qui l'attendait, déguisé en laquais.

—Ah! dit-il; tu arrives bien. Que veux-tu?

—Quel jour le roi peut-il venir?

—Demain.

—A quelle heure?

—Trois heures du matin.

—Par quelle porte?

—Par la porte de l'École.

Arnault se glissa dans les groupes et disparut.

—Et de quatre! au dernier les bons, murmura Brissac.