CHAPITRE XI.

Départ pour les placers. — La mine de Sonora. — L’avenir d’une pépite. — Les mines du Sud. — Sur un abîme. — Œdipe et Antigone. — Les placers du Nord. — La rivière Klamath. — Retour à San-Francisco.

Je passai ainsi l’hiver à San-Francisco, au milieu d’intéressantes études. D’ailleurs, sur les bords du Pacifique, l’hiver n’existait pour ainsi dire que de nom. Excepté pendant la saison des pluies, le ciel était toujours d’un bleu limpide, la mer chaude et azurée. L’éternel printemps du Sacramento émaillait les verts horizons de ses oiseaux et de ses fleurs, tandis que le froid déchaînait ses rigueurs sur les hauts plateaux de la Sierra-Nevada.

Presque aussitôt notre arrivée, Hartwood s’était hâté de quitter San-Francisco, pour aller passer l’hiver aux établissements de la rivière Carson, chez un de ses amis, trappeur comme lui, qui s’était créé une habitation près du lac Bigler. La rivière Carson est située dans l’Utah, sur le côté est de la Sierra-Nevada, où elle prend sa source pour se perdre dans le lac Humboldt. A cette époque, et depuis quelque temps déjà, la vallée de la rivière Carson était devenue un centre d’émigration. Ces petites colonies ont assez bien prospéré, malgré les fréquentes attaques des farouches tribus indiennes qui habitent le versant est de la Sierra, et les alentours du lac Pyramide et du lac Walker. Ces hostilités presque permanentes seront encore pendant longtemps un sérieux obstacle au développement de la civilisation dans cette belle partie du grand bassin.

Au commencement d’avril 1859, M. de Cissey ayant terminé la majeure partie des affaires, qui l’appelaient à San-Francisco, me proposa de faire avec lui un voyage aux placers. Nous partîmes le surlendemain.

Depuis dix années, le centre de l’exploitation aurifère a été considérablement déplacé. Jusqu’en 1852, il se bornait environ à la partie sud de la vallée du Sacramento et à quelques vallées de la Nevada. Aujourd’hui on recueille l’or, sur les deux versants de la Nevada, et depuis Sacramento-City jusqu’à Jacksonville et Cotton-Wood dans l’Orégon, sans parler des riches placers de la Colombie anglaise, qui venaient d’être découverts lors de mon arrivée en Californie.

Le centre des exploitations est maintenant aux confins de l’Orégon, à deux cents lieues de Sacramento-City. Les placers de la vallée du Sacramento ont perdu en partie leur activité, et sont presque déserts depuis que la rivière Frazer a livré le secret de ses riches trésors.

Cependant, le sud Californien paraît encore appelé à donner de beaux résultats. Car la première mine que nous visitâmes, quoique découverte récemment, avait déjà livré de magnifiques produits. Elle est située près de Sonora, petite ville assise dans la Sierra-Nevada, au milieu de la plus splendide nature que l’œil ravi puisse contempler.

D’après les renseignements que nous recueillîmes, le moulin établi par la compagnie formée pour l’exploitation de cette veine de quartz fonctionnait à peine depuis dix-neuf jours, que déjà, malgré l’imperfection reconnue des moyens d’amalgamation, il avait livré aux acheteurs de Sonora deux cent quinze livres trois onces d’or. Pendant l’espace d’une seule semaine, les propriétaires de cette usine ont recueilli de leur travail soixante-quatorze livres d’or. Le personnel employé à l’extraction du quartz, à sa trituration, à son amalgamation, se compose de neuf individus. Le prix de l’extraction et du transport du quartz au moulin n’excède pas quatre dollars (vingt francs) par tonne. Le rendement en or est calculé sur une moyenne de 200 dollars (mille francs) par tonne. Des essais faits à San-Francisco sur une partie de veine ayant une épaisseur de trois pieds, ont annoncé un rendement de sept cents dollars. La veine s’étend dans le claim des propriétaires, sur une surface de deux mille quatre cents pieds. Les sondages faits à divers endroits, à des profondeurs variées, ont constaté partout la présence de l’or en abondance à peu près égale. On a fait le calcul que vingt mille tonnes peuvent être extraites du même claim. En évaluant le rendement moyen à deux cents dollars, on arrive à un produit total de quatre millions de dollars ou vingt millions de francs.

Lorsque nous arrivâmes au moulin de trituration, nous vîmes un énorme monceau de quartz aurifère destiné à être livré à la meule. L’or natif brillait çà et là en fines paillettes ou en pépites de différentes grosseurs, qui n’excédaient pas en général le volume d’une tête d’épingle. J’aperçus cependant vers le sommet un morceau de quartz, qui contenait une pépite de la taille d’une noisette.

Elle était là, brillant dans sa gangue grisâtre, et jetant un feu doux et voilé, comme l’œil d’une femme sous un masque de velours noir. Je la saisis et pendant que je l’examinais :

« Combien te voilà humble et timide sous tes langes grossiers, lui disais-je. Bientôt, brillant papillon, tu sortiras de ta chrysalide, pour courir le monde sous la forme d’un dollar léger, ou d’un louis éclatant. Iras-tu soulager l’infortune, ramener le courage et la santé dans la mansarde du pauvre. Seras-tu le prix du déshonneur et de la honte, ou la rémunération du travail intelligent. Elégant bracelet, collier émaillé de perles et de diamants, bague au chaton ciselé, diadème orgueilleux, iras-tu parer le cou d’une duchesse, les bras charmants d’une créole de l’Amérique du Sud, ou le front d’un rajah indien ? »

Nous visitâmes ensuite Table-Mountain, qui deux années auparavant donnait encore de magnifiques résultats. Nous vîmes de là le terrain great blue lead, qui parfois recèle beaucoup d’or, et dont la veine se continue sur une longueur de plus de quinze lieues. Quelques jours après, en remontant vers le nord, nous vîmes Mount-Vernon, Downiéville et Rabbit-Creek, dans la Sierra-Nevada. Ces mines exploitées en tunnels, dont quelques-uns ont plusieurs mille pieds de longueur, nécessitent des frais énormes avant d’atteindre le moindre résultat. C’est seulement à une grande profondeur qu’on peut y trouver le gravier ou le ciment aurifères qui récompensent les mineurs de leurs peines.

Pour nous rendre de Nevada à Downiéville, et afin de nous épargner un assez long détour, nous dûmes traverser un des contreforts de la Sierra. La route que nous suivions serpentait sur un col étroit, qui le plus souvent ne nous offrait à notre gauche que des rochers à pic, tandis qu’un ravin profond bornait notre droite à deux mètres environ des pieds de nos chevaux. Quoique habitués déjà à la magnifique nature de la Nevada, nous montions lentement en admirant ces gigantesques murailles, qui de toutes parts bornaient l’horizon, et au-dessus desquelles tournoyaient de grands aigles et des vautours. Tout était silencieux autour de nous ; nous entendions seulement par intervalles des détonations sourdes, semblables au bruit du canon lointain, produites par des explosions de mines.

Arrivés à un détour de chemin, nous aperçûmes un aigle de forte taille posé à cinquante pieds au-dessus de nous, sur un quartier de roc en saillie. Il paraissait ne pas se douter de notre présence, et sa poitrine me présentait un si beau point de mire, que je ne pus résister au désir de lui envoyer un coup de revolver. Je fis feu et l’atteignis, il s’envola lourdement et alla tomber dans le ravin. Mais au même instant, mon cheval effrayé par cette détonation soudaine, qui fit gronder les échos de la montagne, se jeta brusquement à droite, et je me trouvai un moment suspendu pour ainsi dire au-dessus de l’abîme, l’un des pieds de derrière de mon coursier battant dans le vide. Piquant alors vigoureusement des deux, en assénant sur la croupe de ma monture un coup vigoureux avec le pistolet que j’avais encore en main, je me retrouvai d’un bond de l’autre côté du sentier, et j’aperçus alors M. de Cissey tout ému du danger que j’avais couru. Pendant tout le temps de mon voyage au Far-West, j’avais été tellement habitué à monter des chevaux qu’un coup de feu tiré contre l’oreille n’aurait pas effrayés, que j’avais cette fois oublié les précautions indiquées par la plus vulgaire prudence à l’égard d’un animal dont je ne connaissais pas encore toutes les allures.

Je rechargeais mon arme avant de continuer notre route, lorsque je vis arriver, descendant vers nous, un homme et une jeune femme. L’homme avait une longue barbe et de longs cheveux grisonnants. Il s’appuyait sur le bras de sa compagne ; lorsqu’il passa près de nous, je remarquai qu’il était aveugle. Il avait une figure belle et expressive. Des rides profondes, creusées plutôt par la souffrance que par l’âge, sillonnaient son front et ses tempes. Son costume était celui des mineurs, mais usé et délabré. La jeune femme était petite et brune ; elle avait le teint hâlé ; un chapeau de paille grossière abritait son visage contre les rayons du soleil qui, selon toute évidence, ne l’avaient pas toujours respecté ; ses vêtements simples, mais propres, constituaient la mise d’une ouvrière de nos villes.

En les voyant venir ainsi à nous, lui incertain dans sa marche, et dirigeant dans le vague ses yeux éteints ; elle pleine de sollicitude, et paraissant entourer ce vieillard d’affection et de soins, je crus apercevoir un nouvel Œdipe, une autre Antigone. Le paysage prêtait aussi singulièrement à l’illusion.

Nous nous rangeâmes pour les laisser passer. M. de Cissey adressa à la jeune femme quelques paroles en anglais. Elle lui répondit dans la même langue, mais avec peine et avec un accent français. Notre intérêt devint alors beaucoup plus vif, et nous les interrogeâmes longuement.

C’était bien deux Français, le père et la fille. Ils se nommaient P… Le père était en 1848 ouvrier ciseleur à Paris. Les évènements l’ayant laissé presque sans ouvrage, il partit pour New-York avec sa femme et sa fille encore enfant. Il y vécut pendant six années du produit de son travail. En 1854, la mère mourut ; sa maladie fut longue et épuisa la plus grande partie des ressources du ménage. La vue du père commençait aussi à s’affaiblir, et la main qui dirigeait son burin devenait de moins en moins sûre. Il entendait depuis longtemps parler des trésors californiens ; il voulut aller leur demander un peu de leur or. Il partit avec sa fille et une cinquantaine d’émigrants. Après un voyage de quatre mois, il arriva en Californie en suivant la route de la rivière Humboldt.

Quelques-uns de ses compagnons allaient tenter la même fortune, ils se l’associèrent, et, après quelques sondages, ils ouvrirent une mine auprès de Nevada. Le douzième jour, après le commencement des travaux, une explosion d’un fourneau rendit P… complètement aveugle. A bout de ressources, sans argent, il vécut pendant quelque temps de la charité publique. Il se rendit enfin à Downiéville, où quelques travaux de couture et de blanchissage, exécutés par sa fille, avaient défrayé leurs besoins. Mais il avait le regret de la patrie, et voulait mourir en France. Il résolut de gagner San-Francisco, tantôt à pied, tantôt recueilli sur des charriots. Là, peut-être, pourrait-il s’embarquer, et sentir encore sous ses pieds la terre de France, qu’il ne pouvait plus voir.

Cette misère nous avait émus. Il y avait là, à trois mille lieues de la patrie, dans une gorge de la Nevada, deux Français à soulager. Nous leur donnâmes assez d’argent pour vivre jusqu’à San-Francisco, et nous leur promîmes qu’aussitôt notre retour nous demanderions pour eux un passage gratuit au consul français.

Disons de suite que deux mois plus tard notre demande fut accueillie. L’aveugle et sa fille sont de retour à Paris ; et leur reconnaissance est peut-être un des fruits les plus doux de notre voyage.

A Downiéville, nous quittâmes la Sierra pour descendre dans la plaine, traverser la vallée du Sacramento et reprendre, vers le nord, la route que nous avions suivie lors de notre arrivée en Californie. Nous abandonnâmes de nouveau cette voie à Shasata, pour rentrer dans les montagnes situées à notre gauche, entre le Sacramento et la mer, et gagner les placers du nord, en commençant par Weaverville, où l’on trouve l’or dans un gravier tellement serré que la pioche l’entame difficilement. Nous descendîmes ensuite la rivière de la Trinité jusqu’à la rivière Klamath, en visitant successivement Rigdeville, Centreville et Scottbar. Dans chacune de ces exploitations, on trouve l’or dans des terrains divers, qui diffèrent eux-mêmes de ceux exploités dans le Sud. Rigdeville a donné d’abord de bons résultats ; il fut ensuite abandonné presque complètement. De nouvelles découvertes l’ont remis en faveur. On y trouve l’or dans une terre glaise mêlée de cailloux.

Scottbar, situé sur la rivière Scott, au pied de la montagne du même nom, a récompensé quelquefois les travaux des mineurs par une belle récolte du précieux métal. Mais, à l’exception des mines de quartz du Sud, c’est peut-être à Scottbar que les chercheurs d’or éprouvent le plus de fatigues. Avant de parvenir au gravier aurifère, ils doivent faire sauter d’énormes rochers, et creuser de profondes tranchées. Quelquefois plusieurs semaines de travail n’amènent aucun résultat.

La rivière Klamath, que nous atteignîmes vers la fin de mai, est un magnifique cours d’eau qui prend sa source au pied du mont Langhlin, dans l’Orégon, traverse le lac Klamath, et verse, après un cours de cent cinquante lieues environ, ses eaux dans le Pacifique. Une ville, qui porte le même nom, s’élève à son embouchure : c’est une cité naissante qui promet de prendre plus d’importance, à mesure que l’extension du commerce développera le cabotage sur les côtes de l’Orégon et de la Californie.

Sur les bords de la Klamath, le terrain est généralement aurifère, et cependant, à l’exception de quelques exploitations abandonnées ou de peu d’importance, on n’y voit guère que Beaver-Creek et Humbug-Creek, où la recherche de l’or fasse naître un peu d’activité. Quoique plus animés que les mines du Sud, ces deux placers se ressentaient aussi de l’abandon causé par les nouvelles découvertes de la rivière Frazer.

Deux jours après notre passage à Humbug-Creek, nous parvînmes à Ireka, que nous connaissions déjà, pour y avoir séjourné quelques heures lors de notre arrivée en Californie. Ireka est située entre la montagne et une plaine immense dont tous les terrains sont aurifères. Ceux qui donnent les plus beaux résultats sont composés d’une terre qui, par sa couleur et sa densité, se rapproche de la houille. Mais la grande difficulté pour les mineurs est de se procurer l’eau nécessaire au lavage, bien que de nombreux travaux aient été entrepris pour la multiplier dans les exploitations.

Ireka devait être le point extrême de notre voyage aux placers ; Jacksonville et Cotton-Wood, dans l’Orégon, ne nous offraient aucun intérêt nouveau qui compensât la longueur du trajet. Un mois après nous rentrions à San-Francisco.

CHAPITRE XII.
UN HIVER SUR LE LAC BIGLER (SIERRA-NEVADA).

L’habitation d’un trappeur. — Une chasse aux Indiens. — Hans Rubner. — L’arbre et son fruit, épisode d’une chasse à l’Ours gris.

En arrivant à San-Francisco, je trouvai des lettres qui me rappelaient en France. Je dus, en conséquence, abandonner mon projet de visiter une partie du Nouveau-Mexique. Je renonçai d’autant plus facilement à cette portion de mon itinéraire, que j’avais appris, quelques jours auparavant, à Marysville, qu’on redoutait un soulèvement général des tribus indiennes, depuis le lac Pyramide jusqu’à la rivière Mohave. On parlait même d’une alliance entre ces peuplades et les Navajoes, qui habitent les immenses solitudes au nord du Nouveau-Mexique. Les établissements de la rivière Carson étaient assez sérieusement menacés pour que l’on parlât à San-Francisco d’organiser des corps volontaires destinés à secourir les colons de Carson-Valley. Depuis plusieurs mois déjà, des symptômes de guerre étaient apparus par le pillage et l’incendie de quelques habitations isolées et l’assassinat des courriers de la malle des Etats-Unis.

J’arrêtai donc mon passage sur le steamer de la compagnie de transit le Montézuma, pour prendre terre à Panama, traverser l’isthme et m’embarquer à Chagres pour New-York, d’où je regagnerais l’Europe. C’était un voyage de deux mois et demi environ.

Le surlendemain de mon retour à San-Francisco, j’entendis frapper de bon matin à la porte de ma chambre, et j’éprouvai un certain étonnement en voyant entrer Hartwood, que je croyais encore dans la vallée de Carson. Il m’apprit que depuis le mois d’octobre, époque à laquelle il nous avait quittés, il avait fait beaucoup de chemin, et qu’en ce moment il revenait de la rivière Frazer.

— Vous savez, dit-il, qu’en vous quittant, il y a neuf mois, j’avais l’intention de passer l’hiver auprès du lac Bigler, où s’était établi un Canadien français, de mes amis, nommé Lefranc, avec lequel je m’étais lié lorsque nous explorions la Sierra-Nevada dans la troupe du colonel Frémont. Je parvins chez lui dans les premiers jours de novembre. A mon arrivée, je trouvai mon ami Lefranc assez bien installé dans une maison en bois, qu’il s’était construite non loin du lac.

Là, comme le terrain n’appartenait à personne, si ce n’est peut-être aux Indiens, propriété dont on s’inquiète d’ailleurs assez peu, Lefranc s’est adjugé six cents acres d’excellentes terres et pâturages, où les bois n’existent que pour l’ornement, c’est vous dire qu’il n’a point eu à perdre de temps à défricher et à sarcler son domaine. J’y ai trouvé en arrivant trois cents têtes de bestiaux, une cinquantaine de chevaux, et douze domestiques, que j’appellerai plutôt des engagés, tous gaillards solides et éprouvés, auxquels les Indiens et les ours gris ne font pas peur.

L’habitation de mon ami Lefranc, dont les pins et les cèdres ont fait tous les frais comme matériaux, est solidement construite au bas d’une vallée qui aboutit au lac, et protégée des vents froids de la Sierra par une muraille de rochers de quatre cents pieds de hauteur, garnie au sommet d’énormes pins. Cette maison peut résister à l’attaque de deux mille Indiens. Il faudrait le canon pour l’entamer, à moins que ces diables rouges ne se décidassent à y mettre le feu, ce qu’ils pourraient toujours faire par des moyens à eux, malgré les treize bons rifles qui la défendent. Elle est vaste, avec de bons hangars pour les chevaux, et de bons logements pour les hommes.

Derrière les palissades de clôture s’étendent pendant l’été de vastes champs de pommes de terre, un peu de maïs, de l’orge, du blé, qui poussent là, comme si Dieu les avait bénis. Le lac fournit à Lefranc de magnifiques saumons, la campagne lui donne d’excellent gibier, beaucoup de daims et de cerfs, quelques bisons au mois de juillet, et quand il lui plaît de manger un jambon d’ours noir, la forêt n’est pas loin. Quelquefois même les jambons viennent au-devant de lui, apportés par leurs propriétaires, qui veulent tâter des ruches à miel. Bref, mon ami Lefranc serait le plus heureux homme du monde, si ces maudits Indiens le laissaient tranquille.

Quelques jours après mon arrivée, je lui ai donné un bon coup de main pour châtier cette vermine, qui devenait par trop entreprenante.

Je vous ai dit que Lefranc avait trois cents têtes de bétail. Tout cela vit et couche en plein air, le plus souvent à la garde de Dieu. Avant l’automne, cent cinquante sur trois cents sont abattues, la viande salée ou boucanée, les peaux passées à la cendre. Tout cela prend le chemin de San-Francisco ou des Etats-Unis. Mais les cent cinquante bêtes qui restent comme reproducteurs ne pouvant être mises suffisamment à l’abri pendant l’hiver, sont exposées aux déprédations des Indiens, à court de gibier pendant cette saison.

Or, un jour, après le repas de midi, un engagé accourut pour nous annoncer que onze vaches et un taureau avaient été emmenés par une troupe d’Indiens, à son nez et à sa barbe, dans la direction de la montagne. Nous prîmes six hommes avec nous et nous partîmes immédiatement. Nous arrivâmes à la montagne, une heure avant le coucher du soleil. Le temps était froid ; la neige tombait déjà sur les hauts plateaux de la Sierra. Nous avions suivi sans peine les traces des ravisseurs, le corps du délit ne pouvant se dissimuler facilement. Nous passâmes la nuit au pied d’un rocher, sans allumer de feu, n’ayant pour nous réchauffer que du rhum, et pour souper de la viande fumée.

Le matin, avant qu’il fît jour, nous tombâmes à l’improviste sur nos voleurs, qui n’étaient encore qu’à moitié chemin de leur village. Ils étaient au nombre de trente environ. En un moment, nous en eûmes dépêché sept, les autres ne demandèrent pas leur reste ; ils détalèrent en abandonnant leur proie. Nous craignions bien de leur part un retour offensif à un certain endroit où nous étions contraints de passer par un défilé fort étroit, et où ils eussent pu nous assommer à coups de rochers. Mais ils se tenaient sans doute pour convenablement étrillés, car ils ne jugèrent pas à propos de nous jouer ce tour. Je ne fus pas fâché de cette petite expédition, j’avais besoin de me refaire la main à l’endroit des Peaux-Rouges.

Une semaine après cet accident, la neige tomba en abondance, et nous confinait souvent à l’habitation. Mais au premier rayon de soleil, nous partions en chasse, et il n’y avait pas besoin d’aller bien loin, car le lac regorgeait de sauvagines, tandis que dans la forêt l’ours noir dormait au gîte, où nous le tuions quelquefois le nez dans sa fourrure.

Vous m’avez dit souvent que vous désiriez chasser l’ours gris. Mais je ne vous souhaite pas de vous trouver dans une position semblable à celle de ce pauvre Hans Rubner, pendant mon séjour au lac.

Hans Rubner est un Allemand d’une cinquantaine d’années, émigré fort jeune en Amérique avec ses parents, et qui depuis quinze ans s’est attaché à Lefranc et l’a accompagné dans toutes ses expéditions. Au lac Bigler, il est le majordome de l’habitation ; et son maître a en lui la plus entière confiance, justifiée d’ailleurs par le courage et l’intelligence de ce brave garçon. Hans Rubner a une abondante chevelure, une barbe épaisse, laissant cependant apercevoir une bouche meublée de dents blanches, qui, lorsqu’elle rit, se fend jusqu’aux oreilles ; de petits yeux ronds de couleur grise et toujours en mouvement. Au demeurant, il est taciturne, aussi sobre de gestes que de paroles. Toute l’activité de sa personne semble s’être concentrée dans ses yeux. J’ai voulu vous dépeindre ce garçon, afin que vous puissiez mieux apprécier sa mine grotesque dans l’anecdote suivante :

Au commencement de mars, la neige ayant disparu dans la plaine sous les rayons d’un soleil plus chaud, l’herbe commença à pousser, et les bestiaux furent conduits aux pâturages. Un jour, en leur faisant sa visite quotidienne, Hans s’aperçut de la disparition d’un jeune taureau. Après quelques recherches, on trouva l’animal à moitié dévoré dans un ravin. D’après les traces laissées sur la terre humide, il reconnut facilement que le meurtrier était un ours gris de la plus forte taille. En suivant avec soin la piste, il fut conduit à cinq milles dans la Sierra, auprès d’un massif de rochers qui recelaient évidemment la tannière du Grizzly. Il nous raconta l’évènement le soir même, et nous décidâmes que, sans tarder, nous irions le lendemain dénicher cet incommode voisin.

En effet, le lendemain nous partîmes avec Hans. Arrivés au lieu désigné, nous examinâmes avec soin le massif de rochers. Partout où il y avait de la terre ou du sable, les traces étaient visibles ; la masse rocheuse se reliait à d’autres parties de la montagne par un col étroit qui fut d’abord visité avec soin et ne nous offrit aucune retraite capable de recéler le maraudeur. C’était donc dans le massif principal que nos recherches devaient être circonscrites. Des gradins naturels conduisaient à une trentaine de pieds en haut des rochers. L’animal pouvait avoir son repaire dans la partie élevée. Hans fut chargé de l’explorer, tandis que nous nous réservions les autres points. Si Hans découvrait quelque chose, il devait nous avertir et nous accourions de suite à son aide.

Au bout de cinq minutes, nous trouvâmes entre deux roches une excavation qui, au premier abord, semblait n’avoir point de profondeur. Mais à peine y était-on engagé qu’elle tournait brusquement et offrait un long couloir qui paraissait se diriger par une pente rapide vers le haut du rocher. Nous nous concertions à voix basse, lorsque nous entendîmes tout-à-coup deux coups de feu et des rugissements, qui nous annonçaient que Hans était aux prises avec l’animal.

En deux sauts, nous fûmes en haut des rochers et nous trouvâmes le pauvre Rubner dans une position où il faisait une si drôle de mine, que j’en riais de bon cœur en épaulant mon rifle. Jugez-en.

Hans était ait occupé à examiner les lieux, quand il entendit souffler derrière lui. D’une cavité qu’il n’avait point encore aperçue sortait un ours monstrueux qui se dirigeait vers lui. Rubner lui envoya ses deux coups de feu en plein poitrail. Mais l’animal continua à marcher sur lui, suivi bientôt d’un ours femelle. Ce monsieur venait de prendre femme et c’était probablement à célébrer les noces qu’avait servi le taureau de mon ami Lefranc.

Que pouvait faire le pauvre Hans. Il n’avait pas de revolver, et il savait que, les recevoir avec son bowie-knife, ce serait exactement comme s’il grattait à coups d’épingles le dos d’un buffalo. Il jeta donc son arme, et tourna les talons. Heureusement pour lui que, à cinq pas de là, poussait entre deux roches, un jeune pin dont la foudre ou le vent avait brisé la tête à une quinzaine de pieds du sol, en laissant trois ou quatre branches presque dénudées, ce qui lui donnait l’aspect d’un juchoir à poules. Hans y monta rapidement, si haut qu’il put monter, comme chantent encore les gamins français au Canada.

Il était temps, madame et monsieur arrivaient au même instant au pied de l’arbre, et je ne répondrais pas que le talon gauche de Rubner, un peu en retard dans le mouvement, n’ait reçu à travers son gros soulier une bonne estafilade. Mais enfin Hans était à peu près à l’abri ; car vous savez que les ours gris ne montent point aux arbres.

Quand nous arrivâmes, Hans était à cheval sur la dernière branche, embrassant vigoureusement le tronc, tandis que les deux bêtes enragées, debout contre l’arbre, le secouaient comme un prunier, et de temps en temps allongeaient à leur gibier de vigoureux coups de patte qui passaient à peu de distance de ses souliers. Debout, l’ours mâle avait bien huit pieds de haut, et quand il allongeait la patte, il fallait encore compter deux pieds en plus. Si nous n’étions pas arrivés lestement, ils n’auraient pas tardé, je pense, à jeter bas l’arbre et son fruit. Mais nous rétablîmes de suite les affaires du pauvre Rubner. D’abord, au moment où j’ajustais le mâle, il s’abattit lourdement. Il était mort des deux balles de Hans. Nos quatre coups de feu arrivèrent presque en même temps sur la femelle, dont un, si bien ajusté derrière l’oreille, que la bête battit un moment l’air de ses deux pattes, et tomba sans vie.

Quand l’affaire fut terminée, mon ami Lefranc et moi, en voyant la mine effarée de Hans et sa position sur le sapin, où il ressemblait à s’y méprendre à un singe, nous partîmes tous deux d’un formidable éclat de rire, que nous calmâmes avec beaucoup de peine, et dont j’ai maintenant encore une légère réminiscence.

En effet Hartwood riait en se tenant les côtes, de manière à me dérider moi-même.

Quand cette hilarité fut apaisée, il reprit :

Nous dépouillâmes les deux animaux, et Lefranc me fit présent de la peau de l’ours mâle. Depuis trois mois, elle m’a servi de lit de camp. Je l’ai apportée à San-Francisco, et je vous prierai de l’accepter comme un souvenir des heures que nous avons passées ensemble au désert, et un témoignage d’affectueuse gratitude.

Je serrai la rude main du trappeur, en l’assurant que rien ne pouvait m’être plus agréable ; et le priai d’accepter en échange ma carabine Devismes, dont il avait apprécié plus d’une fois la précision et la longue portée.

— Mais, lui dis-je, comment avez-vous été amené à faire un voyage à la rivière Frazer.

— Si Lefranc, reprit-il, est devenu assez riche pour fonder une habitation, avoir des gens à lui et acheter des bestiaux, ce n’est pas en travaillant comme je l’ai fait presque toute ma vie pour le compte des autres, ou en chassant et trappant tout seul ; métier où j’ai péniblement amassé en une vingtaine d’années cinq ou six mille dollars. Mais Lefranc a quitté le colonel Frémont en Californie, et a gratté par-ci par-là, et dans un bon moment, l’épiderme de la terre de l’or. En deux années, il a amassé soixante mille dollars, tandis que Hans commerçait pour le compte de son maître, en vendant aux émigrants, sur les placers, les objets de première nécessité ; et dans un temps pareil, c’est-à-dire, il y a huit ans, lorsqu’on se mettait à deux pour faire une fortune, cela allait quelquefois vite.

Or Lefranc, qui depuis quelque temps, entendait les allants et venants parler du Frazer, mourait d’envie de voir ce nouveau pays. Quant à moi, je l’avais parcouru en partie, comme attaché à la compagnie américaine des fourrures. Notre réunion imprévue lui paraissait une excellente occasion pour faire le voyage, et il fit tant que je me laissai aller d’autant plus facilement, que MM. Wyde, Sheppard et Butler m’avaient donné congé jusqu’au mois d’août, époque où nous devions reprendre par une autre route le chemin de Saint-Louis en Missouri.