LE
TEMPLE
DE
GNIDE.

PARIS.

IMPRIMERIE ET FONDERIE DE J. PINARD,
RUE D'ANJOU-DAUPHINE, No. 8.

M DCCC XXIV.

Imprimé à cent quarante exemplaires.

Pinard.

L'IMPRIMEUR AU LECTEUR.

On sera sans doute étonné de l'idée que j'ai eue d'imprimer le Temple de Gnide sur une grande dimension, et, comme le disait un homme d'esprit, de mettre les Grâces en in-folio; mais voulant, dans une édition qui est presque mon début typographique dans la capitale, réunir tout le luxe de la Fonderie et de l'Imprimerie à celui de la Gravure en relief des ornemens, j'ai dû choisir un ouvrage qui fournît le motif de plusieurs vignettes. J'ai donc voulu essayer de produire avec le bois les effets de la taille-douce. Cette tentative qui, je le crois, n'a été faite par aucun Imprimeur moderne, présentait une grande difficulté; c'était d'imprimer, en même temps que le caractère, des vignettes d'une dimension aussi étendue, et d'obtenir des résultats satisfaisans.

Chaque Chant est orné d'une gravure sur bois exécutée par M. Thompson, célèbre graveur anglais, qui s'est en quelque sorte naturalisé en France. M. Lafitte, dessinateur du cabinet du Roi, et M. Devéria, son élève, connus tous les deux par un grand nombre de compositions agréables, ont été chargés des dessins.

Les vignettes, commencées depuis plusieurs années et pendant que j'étais à Bordeaux, peuvent donner une idée du talent de M. Thompson, et du degré de perfection que ce genre de gravure peut obtenir entre ses mains.

Je n'ai rien épargné pour les caractères qui ont été employés dans cet ouvrage. M. Lombardat, auquel la gravure en a été confiée, les a refaits plusieurs fois, d'après les dessins que je lui ai remis, et les observations que je lui faisais sur chaque lettre. Il a porté dans ce travail un zèle et une constance dont je ne puis assez faire l'éloge. Le caractère italique de cet Avertissement a reçu des formes nouvelles. Les amateurs de la typographie jugeront si elles sont préférables aux anciennes. Toutes les lettres des titres ont été gravées par moi.

On remarquera que l'Invocation aux Muses est composée avec un caractère différent, mais de même dimension. Ce caractère se distingue par quelques lettres d'un dessin nouveau introduites depuis quelques années dans l'imprimerie. Ce volume est donc en quelque sorte un Specimen de quelques types de ma fonderie et de mon imprimerie, en même temps qu'il est un monument élevé à la mémoire de l'immortel auteur de l'Esprit des Lois, par un de ses compatriotes.

Le papier est sorti des fabriques de MM. Mongolfier, d'Annonai, qui depuis long-temps sont en possession de fournir les papiers les plus beaux et les plus convenables à la typographie.

Cette édition est précédée de Préliminaires sur le Temple de Gnide, qui ne se trouvent dans aucune de celles qui ont été imprimées jusqu'à ce jour. Ils ont été rédigés par M. Charles Nodier, si avantageusement connu dans les lettres, et dont le talent aimable semble avoir été créé pour traiter ce sujet.

PRÉLIMINAIRES
SUR
LE TEMPLE
DE GNIDE.

On n'essaiera pas d'apprécier ici le prodigieux talent de Montesquieu. Les anciens avaient représenté un satyre qui mesurait avec un thyrse Polyphème endormi, et il faut en effet quelque chose du cynisme d'un satyre pour entreprendre de mesurer les géants.

Qui pourrait calculer la hauteur de cet immense génie qui s'est élevé dans l'Esprit des Lois au niveau d'Aristote et de Cicéron, qui a laissé loin de lui Tacite et Machiavel dans le sublime tableau de la Grandeur et de la Décadence des Romains, qui a été aussi fin et plus profond que Lucien dans les Lettres Persanes, aussi vrai que Plutarque, et aussi éloquent que Rousseau dans le Dialogue d'Eucrate et de Sylla, et qui serait encore, avec le Temple de Gnide tout seul, un des esprits les plus brillans du siècle de l'esprit?

À considérer le style du Temple de Gnide comme une simple étude, cet ouvrage sera toujours une des choses les plus achevées qui soient sorties de la main des hommes. Quelle délicatesse dans les idées! quelle élégance dans le tour! quel heureux choix dans les expressions! quelle heureuse variété dans les images! quel nombre, quelle cadence, quelle pompe, quelle harmonie! Qu'on s'imagine, et l'on n'imaginera rien de trop, les plus belles pages de l'Anthologie traduites avec le goût de Fénélon et l'esprit de Voltaire!

Il était bien difficile d'être si doux sans fadeur, d'être si poli sans froideur, si soigné sans afféterie, si brillant sans affectation. La muse de Montesquieu a l'ingénieuse coquetterie de la bergère de Boileau. Sa parure éclipse les rubis et les diamans, et cependant ce ne sont que des fleurs.

La première impression que fasse éprouver la lecture du Temple de Gnide à ceux qui ne connaissent de Montesquieu que ses ouvrages sévères, c'est l'étonnement. L'aigle de Jupiter se nourrit de la même ambroisie que les colombes de Vénus, mais on le croirait étranger aux mystères de leur déesse.

Ce n'est cependant pas aux seules conceptions d'une philosophie sublime que Platon doit le surnom de divin. La Grèce idolâtrait aussi ses fables charmantes, ses spirituelles allégories, ses rêveries délicieuses. Il eut un génie familier comme son maître, et toutes les traditions attestent que ce génie était l'Amour.

Le culte de la beauté est bien loin d'être incompatible avec celui de la sagesse. Chez les peuples qui nous ont transmis les lumières de la philosophie, les Muses et les Grâces étaient souvent adorées sur le même autel.

Toutes les idées aimables doivent découler facilement des organisations puissantes. La grâce de l'esprit tire son origine de la force et de l'immensité morale, comme la grâce personnifiée tire la sienne des flots de la mer.

Il n'y a d'ailleurs pas autant de distance qu'on se l'imagine entre la vaste pensée du législateur des nations et les tendres affections d'une âme aimante. Depuis Orphée jusqu'à Pythagore, tous les philosophes étaient des poëtes. C'étaient les divinités des bois et des ruisseaux qui enseignaient les sages. Avant de donner des lois aux Romains, Numa ne se plaisait que dans la conversation des Nymphes, et une âme qui ne comprendrait pas l'amour, serait peut-être indigne d'embrasser les intérêts du monde.

Mais il ne faut pas une médiocre étendue de facultés pour associer ce qu'il y a de plus solennel dans les méditations du génie, et ce qu'il y a de plus gracieux dans les sentimens du cœur. Il n'appartient qu'à Hercule de déposer quand il le veut sa massue pour jouer avec des fuseaux.

Le commencement de la Préface du Temple de Gnide contient un de ces mensonges littéraires qui sont devenus si communs. Montesquieu l'aurait fait adopter aisément par la critique, s'il avait mis plus d'intérêt à la persuader. Le Temple de Gnide, publié en France comme un ouvrage original, aurait pu, aux yeux des juges les plus habiles, passer pour un plagiat. C'est une excursion d'Anacréon dans la prose, ou de Xénophon dans le roman.

On a souvent usé du même stratagème, et le public ne s'y est jamais trompé. Il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe, et d'en rapporter des manuscrits grecs comme le Temple de Gnide.

Cette Préface finit par une de ces ironies charmantes qui ne vont bien qu'au génie. La marotte de la Folie n'est qu'une marotte dans les mains de Rabelais; mais quand Montesquieu la saisit, c'est presque un sceptre.

Un homme très spirituel disait à une dame qui s'embarrassait dans l'éloge de l'Esprit des Lois: «Sauvez-vous par le Temple de Gnide!...» Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans ce livre, c'est cette tendresse inexprimable de sentiment que Montesquieu a portée jusque dans la galanterie française de son époque, antipode effrayant du sentiment. On ne pouvait écrire ainsi sans aimer. Que n'ose-t-on dire de Montesquieu ce qu'il dit lui-même d'Aristée. «Je n'ai rien oublié de ce qu'il a dit, car je suis inspiré par le même dieu qui le faisait parler!»

Apelle avait consacré à Neptune un tableau qu'il suspendit à ses rivages; le tableau de Montesquieu aurait bien mérité d'être attaché aux rivages de Gnide, si Vénus y avait encore eu des autels.

Ch. Nodier.

PRÉFACE
DU TRADUCTEUR.

Un ambassadeur de France à la Porte Ottomane, connu par son goût pour les lettres, ayant acheté plusieurs manuscrits grecs, il les porta en France. Quelques uns de ces manuscrits m'étant tombés entre les mains, j'y ai trouvé l'ouvrage dont je donne ici la traduction.

Peu d'auteurs grecs sont venus jusqu'à nous, soit qu'ils aient péri dans la ruine des bibliothèques, ou par la négligence des familles qui les possédaient.

Nous recouvrons de temps en temps quelques pièces de ces trésors. On a trouvé des ouvrages jusque dans les tombeaux de leurs auteurs; et, ce qui est à peu près la même chose, on a trouvé celui-ci parmi les livres d'un évêque grec.

On ne sait ni le nom de l'auteur, ni le temps auquel il a vécu. Tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'il n'est pas antérieur à Sapho, puisqu'il en parle dans son ouvrage.

Quant à ma traduction, elle est fidèle. J'ai cru que les beautés qui n'étaient point dans mon auteur n'étaient point des beautés; et j'ai souvent quitté l'expression la moins vive, pour prendre celle qui rendait mieux sa pensée.

J'ai été encouragé à cette traduction par le succès qu'a eu celle du Tasse. Celui qui l'a faite ne trouvera pas mauvais que je coure la même carrière que lui. Il s'y est distingué d'une manière à ne rien craindre de ceux même à qui il a donné le plus d'émulation.

Ce petit roman est une espèce de tableau, où l'on a peint avec choix les objets les plus agréables. Le public y a trouvé des idées riantes, une certaine magnificence dans les descriptions, et de la naïveté dans les sentimens.

Il y a trouvé un caractère original, qui a fait demander aux critiques quel en était le modèle; ce qui devient un grand éloge lorsque l'ouvrage n'est pas méprisable d'ailleurs.

Quelques savans n'y ont point reconnu ce qu'ils appellent l'art; il n'est point, disent-ils, selon les règles. Mais si l'ouvrage a plu, vous verrez que le cœur ne leur a pas dit toutes les règles.

Un homme qui se mêle de traduire ne souffre point patiemment que l'on n'estime pas son auteur autant qu'il le fait; et j'avoue que ces messieurs m'ont mis dans une furieuse colère. Mais je les prie de laisser les jeunes gens juger d'un livre qui, en quelque langue qu'il ait été écrit, a certainement été fait pour eux. Je les prie de ne point les troubler dans leurs décisions. Il n'y a que des têtes bien frisées et bien poudrées qui connaissent tout le mérite du TEMPLE DE GNIDE.

À l'égard du beau sexe, à qui je dois le peu de momens heureux que je puis compter dans ma vie, je souhaite de tout mon cœur que cet ouvrage puisse lui plaire. Je l'adore encore; et, s'il n'est plus l'objet de mes occupations, il l'est de mes regrets.

Que si les gens graves désiraient de moi quelque ouvrage moins frivole, je suis en état de les satisfaire. Il y a trente ans que je travaille à un livre de douze pages, qui doit contenir tout ce que nous savons sur la métaphysique, la politique et la morale, et tout ce que de grands auteurs ont oublié dans les volumes qu'ils ont donnés sur ces sciences-là.

INVOCATION
AUX MUSES.

Quand Montesquieu composa la pièce suivante, il avait l'intention de la placer en tête du second volume de l'Esprit des Lois, mais depuis il changea d'avis. Et en effet, le style de cette Invocation, le ton qui y règne, semblent convenir davantage à la conception gracieuse du Temple de Gnide qu'aux idées sévères de la législation.

Je pense donc qu'on ne me saura pas mauvais gré d'avoir placé ici cette Invocation aux Muses.

Note de l'Éditeur.

.......................... Narrate, Puellæ
Pierides; prosit mihi vox dixisse Puellas.

Juv. sat. IV, v. 35.

Vierges du mont Piérie, entendez-vous le nom que je vous donne? Inspirez-moi. Je cours une longue carrière; je suis accablé de tristesse et d'ennui. Mettez dans mon esprit ce charme et cette douceur que je sentais autrefois, et qui fuit loin de moi. Vous n'êtes jamais si divines que quand vous menez à la sagesse et à la vérité par le plaisir.

Mais, si vous ne voulez point adoucir la rigueur de mes travaux, cachez le travail même: faites qu'on soit instruit, et que je n'enseigne pas; que je réfléchisse, et que je paraisse sentir; et lorsque j'annoncerai des choses nouvelles, faites qu'on croie que je ne savais rien, et que vous m'avez tout dit.

Quand les eaux de votre fontaine sortent du rocher que vous aimez, elles ne montent point dans les airs pour retomber: elles coulent dans la prairie; elles font vos délices, parce qu'elles font les délices des bergers.

Muses charmantes, si vous portez sur moi un seul de vos regards, tout le monde lira mon ouvrage, et ce qui ne saurait être un amusement sera un plaisir.

Divines Muses, je sens que vous m'inspirez, non pas ce qu'on chante à Tempé sur les chalumeaux, ou ce qu'on répète à Délos sur la lyre; vous voulez que je parle à la raison: elle est le plus parfait, le plus noble et le plus exquis de nos sens.

LE
TEMPLE
DE
GNIDE.