SIXIÈME CHANT.

Pendant que nous parlions de nos amours, nous nous égarâmes; et, après avoir erré long-temps, nous entrâmes dans une grande prairie. Nous fûmes conduits, par un chemin de fleurs, au pied d'un rocher affreux. Nous vîmes un antre obscur; nous y entrâmes, croyant que c'était la demeure de quelque mortel. Ô dieux! qui aurait pensé que ce lieu eût été si funeste? À peine y eus-je mis le pied, que tout mon corps frémit, mes cheveux se dressèrent sur la tête. Une main invisible m'entraînait dans ce fatal séjour: à mesure que mon cœur s'agitait, il cherchait à s'agiter encore. Ami, m'écriai-je, entrons plus avant, dussions-nous voir augmenter nos peines. J'avance dans ce lieu où jamais le soleil n'entra, et que les vents n'agitèrent jamais. J'y vis la Jalousie. Son aspect était plus sombre que terrible: la Pâleur, la Tristesse, le Silence, l'entouraient, et les Ennuis volaient autour d'elle. Elle souffla sur nous, elle nous mit la main sur le cœur, elle nous frappa sur la tête; et nous ne vîmes, nous n'imaginâmes plus que des monstres. Entrez plus avant, nous dit-elle, malheureux mortels; allez trouver une déesse plus puissante que moi. Nous vîmes une affreuse divinité, à la lueur des langues enflammées des serpens qui sifflaient sur sa tête; c'était la Fureur. Elle détacha un de ses serpens, et le jeta sur moi: je voulus le prendre; déjà, sans que je l'eusse senti, il s'était glissé dans mon cœur. Je restai un moment comme stupide; mais, dès que le poison se fut répandu dans mes veines, je crus être au milieu des enfers: mon âme fut embrasée, et, dans sa violence, tout mon corps la contenait à peine: j'étais si agité, qu'il me semblait que je tournais sous le fouet des Furies. Nous nous abandonnâmes à nos transports; nous fîmes cent fois le tour de cet antre épouvantable: nous allions de la Jalousie à la Fureur, et de la Fureur à la Jalousie: nous criions, Thémire! nous criions, Camille! Si Thémire ou Camille était venue, nous l'aurions déchirée de nos propres mains.

Enfin nous trouvâmes la lumière du jour; elle nous parut importune, et nous regrettâmes presque l'antre affreux que nous avions quitté. Nous tombâmes de lassitude; et ce repos même nous parut insupportable. Nos yeux nous refusèrent des larmes, et notre cœur ne put plus former de soupirs.

Je fus pourtant un moment tranquille: le sommeil commençait à verser sur moi ses doux pavots. Ô dieux! ce sommeil même devint cruel. J'y voyais des images plus terribles pour moi que les pâles ombres: je me réveillais à chaque instant sur une infidélité de Thémire; je la voyais... Non, je n'ose encore le dire; et ce que j'imaginais seulement pendant la veille, je le trouvais réel dans les horreurs de cet affreux sommeil.

Il faudra donc, dis-je en me levant, que je fuie également les ténèbres et la lumière! Thémire, la cruelle Thémire m'agite comme les furies. Qui l'eût cru, que mon bonheur serait de l'oublier pour jamais!

Un accès de fureur me reprit: Ami, m'écriai-je, lève-toi. Allons exterminer les troupeaux qui paissent dans cette prairie: poursuivons ces bergers dont les amours sont si paisibles. Mais non: je vois de loin un temple; c'est peut-être celui de l'Amour: allons le détruire, allons briser sa statue, et lui rendre nos fureurs redoutables. Nous courûmes, et il semblait que l'ardeur de commettre un crime nous donnât des forces nouvelles: nous traversâmes les bois, les prés, les guérets; nous ne fûmes pas arrêtés un instant: une colline s'élevait en vain, nous y montâmes; nous entrâmes dans le temple: il était consacré à Bacchus. Que la puissance des dieux est grande! Notre fureur fut aussitôt calmée. Nous nous regardâmes, et nous vîmes avec surprise le désordre où nous étions.

Grand Dieu! m'écriai-je, je te rends moins grâces d'avoir apaisé ma fureur, que de m'avoir épargné un grand crime. Et, m'approchant de la prêtresse: Nous sommes aimés du dieu que vous servez; il vient de calmer les transports dont nous étions agités: à peine sommes-nous entrés dans ce lieu, que nous avons senti sa faveur présente; nous voulons lui faire un sacrifice. Daignez l'offrir pour nous, divine prêtresse. J'allai chercher une victime, et je l'apportai à ses pieds.

Pendant que la prêtresse se préparait à donner le coup mortel, Aristée prononça ces paroles: Divin Bacchus, tu aimes à voir la joie sur le visage des hommes; nos plaisirs sont un culte pour toi, et tu ne veux être adoré que par les mortels les plus heureux.

Quelquefois tu égares doucement notre raison; mais, quand quelque divinité cruelle nous l'a ôtée, il n'y a que toi qui puisses nous la rendre.

La noire Jalousie tient l'Amour sous son esclavage; mais tu lui ôtes l'empire qu'elle prend sur nos cœurs, et tu la fais rentrer dans sa demeure affreuse.

Après que le sacrifice fut fait, tout le peuple s'assembla autour de nous; et je racontai à la prêtresse comment nous avions été tourmentés dans la demeure de la Jalousie. Et tout à coup nous entendîmes un grand bruit, et un mélange confus de voix et d'instrumens de musique. Nous sortîmes du temple, et nous vîmes arriver une troupe de Bacchantes qui frappaient la terre de leurs thyrses, criant à haute voix: Evohé! Le vieux Silène suivait, monté sur son âne: sa tête semblait chercher la terre; et, sitôt qu'on abandonnait son corps, il se balançait comme par mesure. La troupe avait le visage barbouillé de lie. Pan paraissait ensuite avec sa flûte, et les Satyres entouraient leur roi. La joie régnait avec le désordre; une folie aimable mêlait ensemble les jeux, les railleries, les danses, les chansons. Enfin je vis Bacchus: il était sur son char traîné par des tigres, tel que le Gange le vit au bout de l'univers, portant partout la joie et la victoire.

À ses côtés était la belle Ariane. Princesse, vous vous plaigniez encore de l'infidélité de Thésée, lorsque le dieu prit votre couronne et la plaça dans le ciel. Il essuya vos larmes. Si vous n'aviez pas cessé de pleurer, vous auriez rendu un dieu plus malheureux que vous, qui n'étiez qu'une mortelle. Il vous dit: Aimez-moi. Thésée fuit; ne vous souvenez plus de son amour; oubliez jusqu'à sa perfidie. Je vous rends immortelle pour vous aimer toujours.

Je vis Bacchus descendre de son char; je vis descendre Ariane: elle entra dans le temple. Aimable dieu, s'écria-t-elle, restons dans ces lieux, et soupirons-y nos amours. Faisons jouir ce doux climat d'une joie éternelle. C'est auprès de ces lieux que la reine des cœurs a posé son empire: que le dieu de la joie règne auprès d'elle, et augmente le bonheur de ces peuples déjà si fortunés.

Pour moi, grand dieu, je sens déjà que je t'aime davantage. Quoi! tu pourrais quelque jour me paraître encore plus aimable! Il n'y a que les immortels qui puissent aimer à l'excès, et aimer toujours davantage; il n'y a qu'eux qui obtiennent plus qu'ils n'espèrent, et qui sont plus bornés quand ils désirent que quand ils jouissent.

Tu seras ici mes éternelles amours. Dans le ciel, on n'est occupé que de sa gloire; ce n'est que sur la terre et dans les lieux champêtres que l'on sait aimer. Et pendant que cette troupe se livrera à une joie insensée, ma joie, mes soupirs, et mes larmes même, te rediront sans cesse mes amours.

Le dieu sourit à Ariane; il la mena dans le sanctuaire. La joie s'empara de nos cœurs: nous sentîmes une émotion divine. Saisis des égaremens de Silène et des transports des Bacchantes, nous prîmes un thyrse, et nous nous mêlâmes dans les danses et dans les concerts.