CHAPITRE V

Capitulation de Baylen et ses conséquences.—Nos troupes se retirent sur l'Èbre.—Évacuation du Portugal.—Je suis décoré et attaché à l'état-major du maréchal Lannes.

L'Espagne se levant alors comme un seul homme contre l'armée française, celle-ci se fût trouvée dans une position critique, lors même que, dirigée par un général habile, sa composition eût été aussi forte qu'elle était faible. Nous essuyâmes des revers sur terre comme sur mer, car une escadre fut forcée de se rendre en rade de Cadix, en même temps que le maréchal Moncey dut se retirer du royaume de Valence. La Junte souveraine de Séville déclara la guerre à la France au nom de Ferdinand VII. Le général Dupont, que Savary avait imprudemment lancé sans soutien en Andalousie, au delà des montagnes de la Sierra-Morena, voyant au commencement de juillet toutes les populations s'insurger autour de lui, et apprenant que les dix mille hommes du camp de Saint-Roch, les seules troupes de ligne espagnoles qui fussent réunies en corps d'armée, s'avançaient sous les ordres du général Castaños, résolut de se retirer vers Madrid et envoya à cet effet la division Vedel pour s'emparer de la Sierra-Morena et rouvrir les communications. Mais au lieu de suivre promptement cette avant-garde, le général Dupont, qui d'excellent divisionnaire était devenu un fort mauvais général en chef, prit la résolution de combattre où il se trouvait, et donna ordre à la division Vedel, déjà éloignée de plus de dix lieues, de revenir sur ses pas!… À cette première faute, Dupont joignit celle d'éparpiller les troupes qui restaient auprès de lui et de perdre un temps précieux à Andujar, sur les rives du Guadalquivir.

Les Espagnols, renforcés de plusieurs régiments suisses, profitèrent de ce retard pour envoyer une partie de leurs forces sur la rive opposée à celle qu'occupait notre armée, qui se trouva ainsi prise entre deux feux!… Rien, cependant, n'était encore perdu, si l'on eût combattu courageusement et avec ordre; mais Dupont avait si mal organisé ses troupes que, arrivées devant le défilé de Baylen, la queue de la colonne se trouvait à trois lieues de la tête!… Alors le général Dupont, au lieu de réunir ses forces, engagea successivement tous ses régiments, à mesure qu'ils arrivaient. Il en fit de même des pièces d'artillerie. Nos jeunes et faibles soldats, exténués par quinze heures de marche et huit heures de combat, tombaient de fatigue sous les rayons brûlants du soleil d'Andalousie; la plupart ne pouvaient plus ni marcher ni porter les armes, et se couchaient au lieu de combattre encore… Alors Dupont demanda une suspension d'armes, que les Espagnols acceptèrent avec d'autant plus d'empressement qu'ils craignaient un prochain changement à leur désavantage.

En effet, la division Vedel, qui la veille avait reçu l'ordre de joindre le général en chef, arrivait en ce moment derrière le corps espagnol qui barrait le passage à Dupont. Le général Vedel attaquant les Espagnols avec succès, ceux-ci envoyèrent un parlementaire le prévenir qu'ils étaient convenus d'un armistice avec le général Dupont. Vedel n'en tint aucun compte et continua vigoureusement le combat. Déjà deux régiments espagnols avaient mis bas les armes, plusieurs autres fuyaient, et le général Vedel n'était plus qu'à une petite lieue des troupes de Dupont qu'il allait dégager complètement, lorsque arrive un aide de camp de ce dernier qui, après avoir traversé l'armée ennemie, apporte à Vedel l'ordre de ne rien entreprendre, parce que l'on traite d'un armistice. Le général Vedel, au lieu de persister dans la bonne inspiration qui l'avait porté peu d'instants avant à refuser de reconnaître l'autorité d'un chef entouré d'ennemis, et obligé de faire passer par leurs mains les ordres qu'il donnait à ses subordonnés, Vedel s'arrête au milieu de sa victoire et ordonne de cesser le feu. Les Espagnols n'avaient cependant plus que huit cartouches par homme, mais il leur arrivait des renforts, et ils voulaient gagner du temps. Le général Dupont demanda au général Reding, Suisse au service de l'Espagne, la permission de passer avec son armée pour retourner à Madrid!… Reding, après y avoir consenti, déclara ne pouvoir rien faire sans l'autorisation du général Castaños, son supérieur, qui se trouvait à plusieurs lieues de là; celui-ci voulut à son tour en référer à la Junte supérieure, qui éleva toutes sortes de difficultés.

Pendant ce temps-là, les jeunes conscrits de Dupont étaient dans la plus pénible position. Dupont donnait des ordres contradictoires, ordonnant tour à tour à Vedel d'attaquer ou de ramener sa division sur Madrid. Vedel, prenant ce dernier parti, se trouvait le lendemain 21 juillet au pied de la Sierra-Morena, hors de l'atteinte de Castaños.

Mais, malheureusement, le général Dupont s'était décidé à capituler, et, par une faiblesse vraiment inqualifiable, il avait compris dans cette capitulation les troupes du général Vedel, auxquelles il donna l'ordre de revenir à Baylen. Ces dernières, mises désormais en position de regagner Madrid, s'y refusèrent avec tumulte. Leur général, au lieu de profiter de cet enthousiasme, leur fit comprendre à quelles représailles elles exposaient les huit mille hommes de Dupont, ajoutant que la capitulation n'avait rien de rigoureux, puisqu'elle stipulait leur transport en France, où leurs armes leur seraient rendues. Les officiers et soldats déclarèrent que mieux valait alors se retirer immédiatement tout armés sur Madrid; mais à force de prêcher l'obéissance passive, le général Vedel parvint à ramener sa division à Baylen, où elle mit bas les armes.

Le fait d'avoir compris dans la capitulation une division déjà hors d'atteinte de l'ennemi, fut de la part du général Dupont un acte des plus blâmables; mais que penser du général Vedel, obéissant aux ordres de Dupont qui n'était plus libre, et remettant aux Espagnols toute sa division d'un effectif de près de dix mille hommes? Dupont poussa l'égarement jusqu'à comprendre dans son traité toutes les troupes de son corps d'armée et même celles qui n'avaient pas passé la Sierra-Morena!

Le général Castaños exigea que ces détachements feraient vingt-cinq lieues pour venir rendre les armes! Entraînés par l'exemple, les commandants des corps isolés se conformèrent aux ordres du général Dupont. Un seul, il faut le citer, un seul, le brave chef de bataillon de Sainte-Église, répondit qu'il n'avait plus d'ordre à recevoir d'un général prisonnier de guerre, et marchant rapidement, malgré l'attaque des paysans insurgés, il parvint avec peu de pertes à rejoindre les avant-postes du camp français qui couvrait Madrid. L'Empereur donna à ce courageux et intelligent officier le grade de colonel.

À l'exception du bataillon de M. de Sainte-Église, toute l'armée du général Dupont, forte de 25,000 hommes, se trouva ainsi désarmée. Alors, les Espagnols, n'ayant plus rien à craindre, refusèrent de tenir les articles de la capitulation qui stipulaient le retour des troupes françaises dans leur patrie, et non seulement ils les déclarèrent prisonnières de guerre, mais, les maltraitant indignement, laissèrent égorger plusieurs milliers de soldats par les paysans!

Dupont, Vedel et quelques généraux obtinrent seuls la permission de retourner en France. Les officiers et les soldats furent d'abord entassés sur des pontons stationnés sur la rade de Cadix; mais une fièvre épidémique fit de tels ravages parmi eux, que les autorités espagnoles, craignant que Cadix n'en fût infesté, reléguèrent les survivants dans l'île déserte de Cabrera, qui ne possède ni eau ni maisons! Là, nos malheureux Français, auxquels on apportait toutes les semaines quelques tonnes d'eau saumâtre, du biscuit de mer avarié et un peu de viande salée, vécurent presque en sauvages, manquant d'habits, de linge, de médicaments, ne recevant aucune nouvelle de leurs familles et même de la France, et étant obligés, pour s'abriter, de creuser des tanières comme des bêtes fauves!… Cela dura six ans, jusqu'à la paix de 1814; aussi, presque tous les prisonniers moururent de misère et de chagrin. M. de Lasalle, qui devint officier d'ordonnance du roi Louis-Philippe, était du nombre de ces malheureux Français, et lorsqu'on le délivra, il était, comme la plupart de ses camarades, presque entièrement nu depuis plus de six ans!… Les Espagnols, lorsqu'on leur faisait observer que la violation du traité de Baylen était contraire au droit des gens, admis chez tous les peuples civilisés, répondaient que l'arrestation de Ferdinand VII leur roi n'avait pas été plus légale, et qu'ils ne faisaient que suivre l'exemple que Napoléon leur avait donné!… Il faut convenir que ce reproche ne manquait pas de fondement.

Lorsque l'Empereur apprit le désastre de Baylen, sa colère fut d'autant plus terrible, que jusque-là il avait considéré les Espagnols comme aussi lâches que les Italiens, et pensé que leur levée de boucliers ne serait qu'une révolte de paysans, que la présence de quelques bataillons français disperserait en peu de jours; aussi versa-t-il des larmes de sang en voyant ses aigles humiliées et le prestige d'invincibles s'éloigner des troupes françaises!… Combien il devait regretter d'avoir composé ses armées d'Espagne de jeunes et inhabiles conscrits, au lieu d'y envoyer les vieilles bandes qu'il avait laissées en Allemagne! Mais rien ne saurait peindre sa colère contre les généraux Dupont et Vedel, qu'il eut le tort d'enfermer pour éviter le scandale d'une procédure retentissante, et qui furent désormais considérés comme victimes du pouvoir arbitraire. On ne les traduisit en conseil de guerre que cinq ans après: c'était trop tard.

Il est facile de concevoir l'effet que la capitulation de Baylen produisit sur l'esprit d'un peuple orgueilleux et aussi exalté que le peuple espagnol!… L'insurrection prit un immense développement. En vain le maréchal Bessières avait-il battu l'armée des Asturies dans les plaines de Miranda de Rio-Seco; rien ne pouvait arrêter l'incendie.

La Junte de Séville correspondit par l'entremise de l'Angleterre avec le général La Romana, commandant les 25,000 hommes fournis par l'Espagne à Napoléon en 1807. Ce corps, placé maladroitement sur les côtes par Bernadotte, fut ramené dans sa patrie et augmenta le nombre de nos ennemis. Les places fortes encore occupées par les Espagnols se défendaient avec vigueur, et plusieurs villes ouvertes se transformèrent en places fortes. Saragosse avait donné l'exemple, et bien qu'attaquée depuis quelque temps, elle se défendait avec un acharnement qui tenait de la rage.

La capitulation de Baylen allait permettre à l'armée espagnole d'Andalousie de marcher sur Madrid, ce qui contraignit le roi Joseph à s'éloigner le 31 juillet de sa capitale, dans laquelle il n'avait passé que huit jours! Il se retira avec un corps d'armée derrière Miranda del Ebro, où le fleuve offre une bonne ligne de défense. Nos troupes abandonnèrent le siège de Saragosse, ainsi que celui de plusieurs places fortes de la Catalogne, et le rendez-vous général fut sur l'Èbre. Telle était la position de notre armée en Espagne au mois d'août. On ne tarda pas à être informé d'un nouveau malheur: le Portugal venait de nous être enlevé!… L'imprudent général Junot avait tellement disséminé ses troupes, qu'il occupait tout le royaume avec sa petite armée et faisait, par exemple, garder l'immense province des Algarves, située à plus de quatre-vingts lieues de lui, par un simple détachement de 800 hommes. Il y avait vraiment folie!

Aussi, on apprit que les Anglais, après avoir débarqué un corps nombreux au portes de Lisbonne, et s'être donné pour auxiliaire la population révoltée contre les Français, avaient attaqué Junot avec des forces tellement supérieures que celui-ci, après avoir combattu toute une journée, avait été obligé de capituler à Vimeira, devant le général Arthur Wellesley, qui fut depuis le célèbre lord Wellington. Ce général, alors le plus jeune de l'armée anglaise, n'eut ce jour-là le commandement que par suite du retard apporté au débarquement de ses chefs. Sa réputation et sa fortune datent de cette journée. La capitulation portait que l'armée française évacuerait le Portugal et serait transportée en France par mer, sans être prisonnière de guerre ni déposer les armes. Les Anglais exécutèrent fidèlement ces traités; mais comme ils prévoyaient que l'Empereur se hâterait d'envoyer en Espagne les troupes que Junot ramènerait de Lisbonne, ils les conduisirent à Lorient, à trente jours de marche de Bayonne, au lieu de les débarquer à Bordeaux.

En effet, Napoléon dirigeait vers la Péninsule des forces immenses; mais cette fois ce n'étaient plus de jeunes et faibles conscrits auxquels les Espagnols allaient avoir affaire, car l'Empereur fit venir d'Allemagne trois corps d'armée d'infanterie et plusieurs de cavalerie, tous composés de vieilles bandes qui avaient combattu à Iéna, Eylau, Friedland, et il y joignit une grande partie de sa garde; puis il se prépara à se rendre lui-même en Espagne à la tête de ces troupes, dont l'effectif s'élevait à plus de 100,000 hommes, sans compter les divisions de jeunes soldats restés sur la ligne de l'Èbre et dans la Catalogne, ce qui devait porter l'armée à 200,000 hommes!

Quelques jours avant son départ, l'Empereur, qui avait l'intention d'emmener Augereau avec lui, si sa blessure reçue à Eylau lui permettait d'accepter un commandement, l'avait fait venir à Saint-Cloud. J'accompagnais le maréchal auprès duquel j'étais de service, et me tenais à l'écart avec les aides de camp de Napoléon pendant que celui-ci se promenait avec Augereau. Il paraît qu'après avoir traité du sujet qui motivait cette démarche, leur conversation étant tombée sur la bataille d'Eylau et sur la conduite glorieuse du 14e de ligne, Augereau parla du dévouement avec lequel j'avais été porter des ordres à ce régiment, en traversant des milliers de Cosaques, et entra dans les plus grands détails sur les dangers que j'avais courus en remplissant cette périlleuse mission, ainsi que sur la manière vraiment miraculeuse dont j'avais échappé à la mort, après avoir été dépouillé et laissé tout nu sur la neige. L'Empereur lui répondit: «La conduite de Marbot est fort belle; aussi lui ai-je donné la croix!» Le maréchal lui ayant déclaré avec raison que je n'avais reçu aucune récompense, Napoléon soutint ce qu'il avait avancé, et pour le prouver, il fit appeler le major général prince Berthier. Celui-ci alla compulser ses registres, et le résultat de cet examen fut que l'Empereur, informé de ce que j'avais fait à Eylau, avait bien porté le nom de Marbot, aide de camp du maréchal Augereau, parmi les officiers qu'il voulait décorer, mais sans ajouter mon prénom, parce qu'il ignorait que mon frère fût à la suite de l'état-major du maréchal; de sorte qu'au moment de délivrer les brevets, le prince Berthier, toujours très occupé, avait dit pour tirer son secrétaire d'embarras: «Il faut donner la croix à l'aîné.» Mon frère avait donc été décoré, bien que ce fût la première affaire à laquelle il assistât et que, récemment arrivé des Indes, par suite d'un congé temporaire, il ne fît même pas partie officiellement de la grande armée, son régiment étant à l'île de France. Ainsi se trouva vérifiée la prédiction qu'Augereau avait faite à Adolphe, lorsqu'il lui dit: «En vous plaçant dans le même état-major que votre frère, vous vous nuirez mutuellement.»

Quoi qu'il en soit, l'Empereur, après avoir un peu grondé Berthier, se dirigea vers moi, me parla avec bonté, et prenant la croix d'un de ses officiers d'ordonnance, il la plaça sur ma poitrine!… C'était le 29 octobre 1808. Ce fut l'un des plus beaux jours de ma vie, car, à cette époque, la Légion d'honneur n'avait point encore été prodiguée, et on y attachait un prix qu'elle a malheureusement bien perdu depuis… Être décoré à vingt-six ans!… Je ne me sentais pas de joie!… La satisfaction du bon maréchal égalait la mienne, et pour la faire partager à ma mère, il me conduisit auprès d'elle. Aucun de mes grades ne me causa un tel bonheur. Mais ce qui mit le comble à ma satisfaction, c'est que le maréchal du palais, Duroc, envoya chercher le chapeau qu'un boulet avait troué sur ma tête à la bataille d'Eylau: Napoléon voulait le voir!…

Sur le conseil même de Napoléon, Augereau ne pouvait faire campagne; il pria donc le maréchal Lannes, qui avait un commandement en Espagne, de vouloir bien me prendre avec lui, non plus comme aide de camp auxiliaire, tel que je l'avais été auprès du même maréchal pendant la campagne de Friedland, mais comme aide de camp en pied, ce qui fut fait. Toutefois je devais retourner auprès d'Augereau s'il reprenait du service.

Je partis donc en novembre pour Bayonne, qui, pour la quatrième fois, était mon point de rendez-vous avec le nouveau chef auprès duquel je devais servir. Mes équipages, laissés à Bayonne, se trouvèrent tout préparés, et il me fut possible de prêter un cheval au maréchal Lannes, les siens n'étant pas encore arrivés lorsque l'Empereur passa la frontière. Je connaissais parfaitement le pays que nous devions parcourir, ses usages et un peu sa langue; je pus donc rendre quelques services au maréchal, qui n'était jamais venu dans cette partie de l'Europe.

Presque tous les officiers que le maréchal Lannes avait eus près de lui pendant les campagnes précédentes ayant obtenu de l'avancement dans divers régiments à la paix de Tilsitt, ce maréchal s'était trouvé en 1808 dans la nécessité de former un nouvel état-major pour aller en Espagne, et bien que Lannes fût un homme des plus fermes, diverses considérations l'avaient déterminé à prendre des officiers dont les uns, faute de goût pour le métier, les autres par jeunesse et inexpérience, n'avaient aucune connaissance de la guerre. Aussi, quoiqu'à l'exemple du maréchal chacun fût très brave, c'était le moins militaire des états-majors dans lesquels j'ai servi.

Le premier aide de camp était le colonel O'Meara, descendant de l'un de ces Irlandais ramenés en France par Jacques II. Le général Clarke, duc de Feltre, son beau-frère, l'avait fait admettre auprès de Lannes; il était brave, mais pouvait rendre peu de services; il fut préposé dans la suite au commandement d'une petite place forte de Belgique, où il mourut.

Le second aide de camp était le chef d'escadron Guéhéneuc, beau-frère du maréchal Lannes, homme fort instruit et aimant l'étude; devenu colonel du 26e léger, il se fit bravement blesser à la Bérésina. Il commanda en dernier lieu à Bourges, en qualité de lieutenant général.

Le troisième aide de camp, le chef d'escadron Saint-Mars, excellent homme, ancien ingénieur auxiliaire, devint colonel du 3e de chasseurs et fut fait prisonnier en Russie. Comme général de brigade, il finit par remplir les fonctions de secrétaire général de l'ordre de la Légion d'honneur.

J'étais le quatrième aide de camp du maréchal Lannes.

Le cinquième était le marquis Seraphino d'Albuquerque, grand seigneur espagnol, bon vivant et fort brave. Il avait eu de nombreux démêlés avec le prince de la Paix et finit par entrer dans la compagnie des gendarmes d'ordonnance, d'où il passa à l'état-major du maréchal Lannes. Un boulet lui brisa les reins à la bataille d'Essling et le jeta raide mort sur la poussière!

Le sixième aide de camp était le capitaine Watteville, fils du grand landmann de la République helvétique et représentant la nation suisse auprès du maréchal Lannes, qui avait le titre de colonel des troupes suisses au service de la France. Il fit la campagne de Russie comme chef d'escadron des lanciers rouges de la garde, et je le retrouvai un bâton à la main au passage de la Bérésina. J'eus beau lui offrir l'un des onze chevaux que je ramenais dans cette retraite, je ne pus l'empêcher de succomber au froid et à la fatigue en approchant de Vilna.

Le septième aide de camp était le célèbre Labédoyère, qui sortait des gendarmes d'ordonnance. Labédoyère était beau, grand, spirituel, brave, instruit, parlant bien, quoique bredouillant un peu. Devenu aide de camp du prince Eugène de Beauharnais, il était colonel en 1814. On sait comment il amena son régiment à l'Empereur au retour de l'île d'Elbe. La Restauration le fit juger et fusiller.

Le huitième aide de camp se nommait de Viry, fils du sénateur de ce nom, appartenant à une très ancienne famille de Savoie, alliée aux rois de Sardaigne. Je ne lui connaissais que des qualités; aussi m'étais-je lié intimement avec lui. Je l'aimais comme un frère. Élève de l'École militaire, il devint capitaine en Espagne en 1808 et fut grièvement blessé à Essling l'année suivante; il mourut dans mes bras à Vienne.

Outre les huit aides de camp titulaires, le maréchal avait attaché à son état-major deux officiers auxiliaires: le capitaine Dagusan, compatriote et ami de Lannes, qui se retira comme chef de bataillon, et le sous-lieutenant Le Couteulx de Canteleu, fils du sénateur de ce nom, sortant de l'école, très bien élevé, intelligent, brave et actif. Il suivit le prince Berthier en Russie, où il faillit périr pour s'être vêtu à la russe. Un grenadier à cheval lui enfonça la lame de son sabre à travers la poitrine! L'Empereur le ramena dans ses voitures. Il devint colonel aide de camp du Dauphin et mourut en me recommandant son fils.