CHAPITRE XI

Remonte improvisée.—Épisodes de la bataille d'Eckmühl.—Combat de cavalerie devant Ratisbonne.—Déroute de l'ennemi.

L'armée française, traversant l'Isar, se dirigea sur Eckmühl qu'occupait le gros des forces de l'armée autrichienne. L'Empereur et le maréchal Lannes passèrent la nuit à Landshut. Une bataille paraissait imminente pour le lendemain. La ville et ses environs étaient remplis de troupes et sillonnés en tous sens par des officiers d'état-major, allant porter des ordres ou revenant d'en porter. Mes camarades et moi eûmes de très nombreuses courses à faire, et comme, par suite de notre rapide voyage d'Espagne en Allemagne, nous ne possédions que de très médiocres chevaux achetés au hasard, et que ces animaux se trouvaient très fatigués, nous prévoyions avec peine combien il nous serait difficile de faire un bon service dans la bataille du jour suivant.

Je rentrais vers dix heures du soir, venant de remplir une mission à trois ou quatre lieues de Landshut, lorsque le maréchal Lannes m'ordonna d'aller porter un ordre au général Gudin, dont la division se trouvait fort éloignée; je devais ensuite attendre près de ce général que le maréchal arrivât sur le champ de bataille. Mon embarras fut très grand alors, car le cheval que je venais de quitter était harassé; le maréchal n'avait pas de chevaux à me prêter, et il ne se trouvait pas à Landshut de cavalerie française à laquelle on pût ordonner de m'en fournir un. Je ne pouvais entrer chez l'Empereur pour dire au maréchal que j'étais à peu près démonté; cependant, sans un bon coursier, comment porter un ordre dont allait peut-être dépendre le salut de l'armée? Je me tirai de cet embarras par une assez mauvaise action, je l'avoue, mais que ma situation difficile rendait peut-être excusable. Vous en jugerez.

J'appelle Woirland, mon domestique, homme de sac et de corde, qui avait fait son apprentissage dans la légion noire d'Humbert, et n'était embarrassé de rien. Je lui fais part de mes perplexités et le charge de se procurer à tout prix un cheval… enfin il m'en faut un!…—Vous allez l'avoir, me répondit-il, et tout de ce pas Woirland, sortant de la ville qu'entouraient divers corps de troupes de la Confédération germanique, entre dans le camp de la cavalerie wurtembergeoise. Tous les hommes dormaient, les factionnaires comme les autres. Woirland passe tranquillement l'inspection des chevaux, en voit un qui lui convient, le détache, et au risque de se faire assommer, si quelqu'un l'apercevait, il le conduit hors du camp, jette tout l'équipage à bas, rentre en ville, place ma selle sur le dos de l'animal, et vient me prévenir que tout est prêt! Les chevaux de troupes de la cavalerie wurtembergeoise portent pour marque un bois de cerf imprimé sur la cuisse gauche; il me fut donc très facile de reconnaître d'où provenait la nouvelle monture qu'amenait mon Figaro. Il ne s'en défendit pas!… Ce cheval venait d'être maraudé, ou, pour parler franchement, volé. Mais voyez combien une situation difficile élargit la conscience! Pour faire taire la mienne, je me dis: «Si je ne prends pas cet animal qui appartient au roi de Wurtemberg, il me devient impossible de porter au général Gudin les ordres qu'il doit exécuter au point du jour, ce qui peut compromettre le gain de la bataille et amener la chute de la couronne du roi de Wurtemberg; je lui rends donc un service indirect en me servant d'un cheval de son armée; d'ailleurs, puisque l'Empereur a donné un royaume à ce prince, celui-ci peut bien lui prêter un cheval que je rendrai après m'en être servi dans leur intérêt commun!» Je ne sais, mes chers enfants, si un casuiste approuverait ce raisonnement, mais, pressé par les circonstances, je m'élançai en selle et partis au galop!

Maître Woirland avait choisi en connaisseur; la bête était excellente. Une seule chose me contrariait, c'était que le maudit bois de cerf marqué sur la cuisse du cheval, indiquant sa provenance, m'exposait à le voir réclamer par quelque officier wurtembergeois. J'arrivai enfin au point du jour auprès du général Gudin, dont les troupes se mirent en marche. Je le suivis jusqu'à ce que l'Empereur et le maréchal Lannes nous eussent rejoints avec le gros de l'armée. La bataille s'engagea, la victoire ne fut point un moment douteuse: le maréchal Davout s'y distingua, ce qui lui valut plus tard le titre de prince d'Eckmühl.

Mon cheval faisait merveille; mais son dernier jour était arrivé!… Au plus fort de l'action, le maréchal Lannes ayant envoyé un de ses aides de camp les moins expérimentés porter au général Saint-Sulpice l'ordre de charger avec ses cuirassiers sur un corps de cavalerie ennemi, cet aide de camp s'expliqua si mal que le général prenait une tout autre direction que celle indiquée par le maréchal, lorsque celui-ci, s'en étant aperçu, m'ordonna d'aller me placer à la tête de la division Saint-Sulpice, et de la conduire à l'ennemi par la grande route qui forme la principale rue du village d'Eckmühl. Pendant que le maréchal Lannes m'expliquait ses intentions, en examinant une carte que le général Cervoni, lui et moi, tenions chacun d'un côté, un boulet la traversa et étendit le général Cervoni raide mort sur l'épaule du maréchal, qui fut couvert du sang de son ami, arrivé la veille de Corse, tout exprès pour faire cette campagne avec lui!… Le maréchal, pénétré de douleur, n'en continua pas moins à me donner des ordres avec clarté, et je courus vers le général Saint-Sulpice, auprès duquel je marchai à la tête des cuirassiers sur Eckmühl.

Un régiment de Croates occupait les maisons de ce village; mais, au lieu de tirer sur nous par les croisées où ils se trouvaient hors d'atteinte des sabres de notre cavalerie, ces hommes, quittant stupidement l'excellente position qu'ils occupaient, descendirent bravement dans la rue, où ils espéraient arrêter nos escadrons avec leurs baïonnettes, en se formant en colonne serrée. Les cuirassiers français ne leur en donnèrent pas le temps; ils arrivèrent si rapidement que les Croates, surpris en désordre, au moment où ils sortaient des maisons, furent enfoncés, sabrés, et jonchèrent bientôt la rue de leurs cadavres! Néanmoins, ils ne cédèrent pas sans se défendre vaillamment. Un de leurs bataillons surtout opposa une vigoureuse résistance, et mon cheval ayant reçu pendant la mêlée un coup de baïonnette dans le cœur, fit quelques pas et tomba mort contre une borne, de sorte qu'une de mes jambes restant prise sous le corps de ce pauvre animal, tandis que mon genou appuyait contre la borne, je ne pouvais faire le moindre mouvement! En pareil cas, malheur au cavalier démonté! car personne ne s'arrête pour le relever; d'ailleurs, on ne le pourrait pas. Aussi le premier régiment de nos cuirassiers, après avoir haché tous les Croates qui ne s'empressaient pas de jeter leurs armes, continua la charge et traversa le village, suivi de toute la division au galop.

Il est fort rare que des chevaux, à moins qu'ils ne soient très fatigués, posent les pieds sur les corps des hommes étendus par terre; aussi toute la division de cuirassiers passa-t-elle sur moi sans que je reçusse la moindre atteinte. Cependant, je ne pouvais me dégager, et ma situation était d'autant plus pénible que, ayant aperçu, avant la charge, un très gros corps de cavalerie ennemie placé au delà d'Eckmühl, je prévoyais que nos cuirassiers seraient repoussés et ramenés à travers ce village, et je craignais que les cavaliers autrichiens, voulant venger les Croates, ne me fissent un mauvais parti!… Pendant le moment de calme qui succéda dans la rue au tumulte du combat et du passage de la cavalerie de la division Saint-Sulpice, j'aperçus non loin de moi deux grenadiers ennemis, qui, ayant posé leurs fusils, relevaient leurs camarades blessés. Je leur fais signe de venir à moi et de m'aider à dégager ma jambe; ils obéissent, soit par bonté, soit par crainte que je ne les fasse tuer, quoique je n'eusse en ce moment aucun Français à mes ordres. Les deux Croates, sachant nos cuirassiers en ayant, se considéraient comme prisonniers; d'ailleurs, cette espèce de soldats réfléchit peu. Ils vinrent, et j'avoue qu'en voyant l'un d'eux tirer de sa poche un grand couteau pour couper la courroie de l'étrier qui retenait mon pied sous le cheval, je craignis qu'il ne lui prît la fantaisie de m'en plonger la lame dans le ventre, ce qu'il eût pu faire sans danger. Mais il fut loyal, et avec l'aide de son camarade il parvint à me remettre sur pied. Je leur fis prendre mon équipage et je sortis d'Eckmühl pour rejoindre notre infanterie restée en dehors.

Les deux Croates me suivirent très docilement, et bien leur en prit; car à peine étions-nous hors du village, qu'un bruit affreux s'éleva derrière nous. Il était produit par le retour de nos escadrons, qui, selon mon attente, étaient ramenés par les forces supérieures des ennemis, et ceux-ci, à leur tour, sabraient tout ce qui restait en arrière. Nos cuirassiers, furieux de se voir repoussés, cherchaient, en passant au galop auprès de moi, à pointer les Croates qui portaient ma selle. Ces deux soldats m'avaient secouru; je m'opposai donc à ce qu'on les tuât et leur lis signe de se coucher dans un fossé, où les sabres ne pouvaient les atteindre. Je m'y serais placé moi-même, si je n'eusse vu en tête du corps autrichien des uhlans dont les lances auraient pu me percer. Heureusement pour nous, la division Saint-Sulpice n'avait que trois ou quatre cents pas à faire pour être secourue; car, en la voyant revenir, l'Empereur lança deux divisions de cavalerie qui accouraient rapidement au-devant de nous. Mais si courte que fût la distance que j'avais à parcourir pour ne pas tomber sous les lances autrichiennes, elle était immense pour un homme à pied!… Deux cuirassiers me placèrent alors entre eux, et me tendant chacun une main, ils m'enlevèrent si bien que, faisant de très grandes enjambées, je pus suivre pendant deux, minutes le galop de leurs chevaux. C'était tout ce qu'il fallait; car le secours envoyé par l'Empereur arrivant promptement, les ennemis cessèrent leur poursuite, et furent même rejetés au delà d'Eckmühl, dont nos troupes rentrèrent en possession.

Il était temps que ma course extragymnastique eût un terme, car j'étais hors d'haleine et n'aurais pu la continuer. J'eus lieu de reconnaître en cette occasion combien les fortes et grosses bottes, telles qu'en portaient alors nos cuirassiers, sont défavorables à la guerre. Un jeune officier de l'escadron qui me sauva, ayant eu son cheval tué, deux de ses cuirassiers lui tendaient les mains pour l'aider à courir ainsi que je le faisais; mais, bien qu'il fût grand, mince, et infiniment plus leste que moi, sa lourde et raide chaussure l'empêchant de remuer assez vivement les jambes, il ne put suivre le galop des chevaux; fut contraint d'abandonner les mains secourables qui lui étaient tendues, et lorsque nous revînmes sur le terrain parcouru si rapidement, nous trouvâmes le lieutenant tué d'un coup de lance; on voyait qu'il avait cherché à se débarrasser de ses grandes bottes, dont l'une était à demi tirée. Mes petites bottes à la housarde ne m'avaient nullement gêné, parce qu'elles étaient légères et flexibles.

Dans l'espoir de ravoir ma selle et ma bride, je retournai vers le fossé où j'avais caché les deux Croates; je les aperçus tranquillement couchés. Plusieurs charges avaient eu lieu au-dessus de leur gîte, sans qu'ils eussent reçu la moindre égratignure. Je leur donnai une récompense et les fis marcher devant moi jusqu'au mamelon qu'occupaient l'Empereur et le maréchal Lannes, bien certain que celui-ci, ne voulant pas se priver de mes services pendant le reste de la bataille, me ferait prêter un cheval par un des régiments français qui se trouvaient auprès de lui. En effet, il en donna l'ordre; mais comme il n'y avait en ce moment que des cuirassiers dans notre voisinage, on m'amena un animal énorme, lourd et incapable de porter rapidement un aide de camp d'un point à un autre. Le maréchal en ayant fait l'observation, un colonel des chevau-légers wurtembergeois qui se trouvait derrière l'Empereur s'empressa de faire sa cour en prescrivant à son ordonnance de mettre pied à terre, et me voilà de nouveau sur un excellent cheval marqué du bois de cerf!… L'obligeance de ce bon colonel renouvelait un peu mes remords pour la mauvaise action que j'avais commise le matin, mais je les faisais taire en répétant mon raisonnement un peu jésuitique. Le plaisant de l'affaire, c'est qu'en portant un ordre à la réserve, je rencontrai mon domestique Woirland, qui, s'étant approché de moi pour me donner des vivres dont ses sacoches étaient toujours amplement garnies, s'écria: «Mais ce cheval est donc le diable! Ce matin il était gris, à présent il est noir!…»

La bataille d'Eckmühl avait commencé et se continua toute la journée sur un terrain accidenté, couvert de monticules et de bouquets de bois; mais à mesure qu'on avance dans la direction du Danube, le pays se découvre, s'aplatit, et l'on entre enfin dans une immense plaine qui s'étend jusqu'à Ratisbonne. Les Autrichiens ont une des meilleures cavaleries de l'Europe; mais, sous prétexte qu'il faut la réserver pour couvrir la retraite, dans le cas où ils seraient battus, ils ne l'emploient pas, ou du moins très peu, pendant le combat, ce qui amène leur défaite et nécessite une retraite qu'ils auraient pu éviter; mais alors leur cavalerie couvre admirablement bien leurs mouvements rétrogrades. C'est ce qui eut lieu à Eckmühl; car, dès que le prince Charles vit la bataille perdue pour lui, et son infanterie, repoussée du pays montueux, exposée à faire une retraite difficile en plaine devant les nombreux escadrons français, il fit prendre l'offensive à toute sa cavalerie, qui se présenta bravement pour nous arrêter, pendant que les fantassins, l'artillerie et les bagages autrichiens se retiraient sur Ratisbonne. L'Empereur, de son côté, fit avancer nos housards et chasseurs, soutenus par les fortes divisions de Saint-Sulpice et Nansouty, auxquelles les ennemis opposèrent deux divisions de même arme. Les cavaliers légers des divers partis se jetèrent promptement sur les flancs, pour éviter d'être écrasés par ces formidables masses couvertes de fer qui, s'avançant rapidement l'une sur l'autre, se choquèrent, se pénétrèrent et ne formèrent plus qu'une immense mêlée!

Ce combat, à la fois terrible et majestueux, n'était éclairé que par un faible crépuscule et la clarté de la lune naissante. Les cris des combattants étaient couverts par les sons que rendaient plusieurs milliers de casques et de cuirasses, frappés à coups redoublés par des sabres pesants, qui en faisaient jaillir de nombreuses étincelles!… Autrichiens et Français, chacun voulait rester maître du champ de bataille. Des deux côtés, même courage, même ténacité, forces pareilles, mais non pas égales armes défensives; car les Autrichiens n'étant cuirassés que par devant, leur dos ne se trouve nullement garanti dans une mêlée. Ils recevaient dans le dos de grands coups de pointe portés par les cavaliers français qui, ayant deux cuirasses, et ne craignant pas d'être blessés par derrière, ne s'occupaient qu'à frapper, tuaient un grand nombre d'ennemis et n'éprouvaient que de légères pertes. Ce combat inégal dura quelques minutes: enfin, les Autrichiens, dont le nombre de blessés et de morts était immense, furent contraints, malgré leur bravoure, de céder le terrain. Dès qu'ils eurent fait volte-face, ils comprirent encore mieux combien il est défavorable de ne pas être cuirassé par derrière comme par devant, car le combat ne fut plus qu'une boucherie!… Nos cuirassiers poursuivaient les ennemis en leur enfonçant leurs sabres dans les reins, et, sur l'espace d'une demi-lieue, le terrain fut jonché de cuirassiers autrichiens morts ou blessés. Il n'en serait échappé que fort peu, si les nôtres ne se fussent arrêtés pour charger plusieurs bataillons de grenadiers hongrois, qu'ils enfoncèrent et prirent presque en entier.

Ce combat décida sans appel une question débattue depuis longtemps, celle de la nécessité des cuirasses doubles; car le nombre des blessés se trouva de huit Autrichiens pour un Français, et celui des morts de treize ennemis pour un Français!

Après cette terrible charge, les ennemis, n'ayant plus aucun moyen de résistance, s'éloignèrent dans le plus grand désordre, vivement poursuivis sur la chaussée, où les fuyards couraient pêle-mêle avec les vainqueurs. Le maréchal Lannes proposa à l'Empereur de profiter de la déroute des Autrichiens pour détruire complètement leur armée, en l'acculant au Danube, et en entrant avec elle dans Ratisbonne au milieu de la confusion; mais les autres maréchaux ayant fait observer que nous étions encore à trois lieues de cette place, que notre infanterie était harassée, enfin qu'il y aurait danger à s'exposer aux hasards d'un combat de nuit contre des ennemis qui venaient de faire preuve de tant de résolution, l'Empereur ordonna de faire cesser la poursuite, et l'armée bivouaqua dans la plaine. Les Autrichiens avouèrent avoir perdu cinq mille tués et quinze mille prisonniers, douze drapeaux et seize pièces de canon; ils ne nous prirent que quelques hommes et nous en tuèrent quinze cents. Les ennemis se retirèrent dans un tel désordre que, dans la nuit, un de leurs régiments de cavalerie errait autour de nos camps sans trouver aucune issue pour faire retraite, lorsque le colonel Guéhéneuc, allant porter un ordre, tomba dans ce corps, dont le chef, après s'être emparé de la personne de M. Guéhéneuc, lui dit: «Vous étiez mon prisonnier, à présent je suis le vôtre!…» En effet, nous vîmes arriver Guéhéneuc avec le régiment autrichien qui s'était rendu à lui. Cet épisode amusa beaucoup l'Empereur.

Vous concevez qu'après un tel succès remporté par l'armée française, les chevaux de prise étaient nombreux dans le camp; j'en achetai trois excellents pour quelques louis, et me trouvant ainsi parfaitement monté pour le reste de la campagne, j'abandonnai les deux rosses provenant de mes acquisitions antérieures et renvoyai aux Wurtembergeois le cheval qu'on m'avait prêté.