CHAPITRE XIII
Une Française nous dirige vers le pont du Danube.—Récits erronés au sujet du siège de Ratisbonne.—Masséna à Ébersberg.—Incertitudes de Napoléon.—Arrivée à Mölk.
Le terrible danger que nous venions de courir s'étant dissipé par l'éloignement des caissons, le maréchal fit avancer la division d'infanterie jusqu'au centre de la ville. Arrivé sur ce point, et voulant assurer contre des retours offensifs les quartiers qu'il avait déjà pris, il fit, à l'exemple des Espagnols, occuper toutes les croisées des principales rues. Ces sages dispositions prises, le maréchal prescrivit de continuer à diriger la colonne vers le pont, m'ordonna de me placer en tête pour la conduire. J'obéis, quoique la chose me parût fort difficile, car c'était la première fois que je me trouvais dans Ratisbonne, dont je ne connaissais par conséquent aucune rue.
Cette ville appartenant au roi de Bavière, notre allié, les habitants dévoués à notre cause auraient dû nous indiquer le chemin du pont; mais la crainte les retenait chez eux, et l'on n'en voyait aucun. Toutes les portes et les fenêtres étaient closes, et nous étions trop pressés pour les enfoncer, car de chaque carrefour sortaient des groupes d'Autrichiens, qui faisaient feu sur nous tout en se retirant. Les ennemis n'avaient d'autre retraite que le pont du Danube; je pensais donc que j'y arriverais en les suivant; mais il régnait si peu d'ensemble parmi les Autrichiens, que la plupart de leurs pelotons de tirailleurs placés devant nous s'enfuyaient à notre approche dans des directions différentes. Ainsi égaré au milieu de ce dédale de rues inconnues, je ne savais par où diriger la colonne, lorsque, tout à coup, une porte s'ouvre, une jeune femme pâle, les yeux hagards, s'élance tout éperdue vers nous en criant: «Je suis Française, sauvez-moi!» C'était une marchande de modes parisienne qui, établie à Ratisbonne et craignant que sa qualité de Française ne la fît maltraiter par les Autrichiens, était venue se jeter à l'étourdie dans les bras de ses compatriotes, dès qu'elle avait entendu parler français.
En voyant cette femme, une idée lumineuse m'éclaira sur le parti que nous pouvions tirer de sa rencontre.—«Vous savez où est le pont? lui dis-je.—Certainement.—Eh bien, conduisez-nous.—Mon grand Dieu! au milieu des coups de fusil! Je meurs de frayeur et venais vous supplier de me donner quelques soldats pour défendre ma maison dans laquelle je rentre à l'instant!…—J'en suis bien fâché, mais vous n'y rentrerez qu'après m'avoir montré le pont. Que deux grenadiers prennent madame sous les bras et la fassent marcher en tête de la colonne!…» Ainsi fut fait, malgré les pleurs et les cris de la belle Française, qu'à chaque angle de rue je questionnais sur la direction qu'il fallait prendre. Plus nous avancions vers le Danube, plus le nombre des tirailleurs augmentait. Les balles sifflaient aux oreilles de la craintive marchande de modes, qui, ne sachant ce que c'était, paraissait bien moins touchée de ce petit sifflement que des détonations des fusils. Mais tout à coup, un des grenadiers qui la soutenaient ayant eu le bras percé d'une balle, et le sang ayant rejailli sur elle, ses genoux s'affaissèrent; il fallut la porter. Ce qui venait d'arriver à son voisin me rendant plus circonspect pour elle, je la fis passer derrière le premier peloton, dont les hommes la garantissaient en partie contre les balles. Enfin nous arrivons à une petite place en face du pont. L'ennemi qui en occupait l'autre extrémité, ainsi que le faubourg de la rive gauche, nommé Stadt-am-hof, apercevant la colonne, se met alors à nous canonner! Je pensai qu'il était inutile d'exposer plus longtemps la Parisienne, et pour tenir la parole que je lui avais donnée, je lui rendis la liberté. Mais comme la pauvre femme, plus morte que vive, ne savait où se cacher, je lui proposai d'entrer provisoirement dans une chapelle de la Vierge située au bout de la place: elle accepte, les grenadiers l'enlèvent par-dessus la petite grille qui en défend l'entrée, et elle court se mettre à l'abri des projectiles, en se blottissant derrière la statue de la Vierge, où, je vous assure, elle tenait fort peu de place.
Le maréchal, informé que nous étions au bord du Danube, gagna la tête de la colonne et reconnut par lui-même l'impossibilité de passer le pont, les ennemis ayant incendié le faubourg de Stadt-am-hof, sur lequel il s'appuie à la rive gauche.
Pendant que les Français donnaient l'assaut et s'emparaient de Ratisbonne, six bataillons autrichiens placés sur les remparts, loin du point d'attaque, étaient restés fort tranquillement à regarder dans la campagne s'ils ne voyaient venir personne. Ils ne sortirent de leur stupide inaction qu'en entendant tirer du côté du pont. Ils y accoururent; mais leur retraite était coupée, d'abord par nous, en second lieu par l'incendie du faubourg qu'ils n'auraient pu traverser, quand même ils seraient parvenus à passer le pont: ils furent donc réduits à mettre bas les armes.
L'Empereur fit le jour même son entrée dans Ratisbonne, et prescrivit aux troupes qui n'avaient point combattu de se joindre aux malheureux habitants pour lutter contre l'incendie qui dévorait la ville; mais, malgré ce puissant secours, un grand nombre de maisons furent brûlées.
Napoléon, après avoir visité et récompensé les blessés, glorieux débris des deux premières colonnes dont les efforts avaient échoué, voulut aussi voir la troisième colonne, celle qui avait enlevé Ratisbonne sous ses yeux. Il nous adressa des témoignages de satisfaction et donna plusieurs décorations. Le maréchal lui ayant rappelé mes anciens et nouveaux titres au grade de chef d'escadron, Napoléon répondit: «C'est une chose que vous pouvez considérer comme faite.» Puis, se tournant vers le maréchal Berthier: «Vous me ferez signer ce brevet au premier travail que vous me présenterez.» Je n'avais qu'à me féliciter, et ne pouvais raisonnablement espérer que l'Empereur suspendrait ses importants travaux pour expédier mon brevet quelques jours plus tôt; j'étais d'ailleurs enivré des témoignages de satisfaction que l'Empereur venait de me donner, ainsi que le maréchal Lannes, et des louanges que mes camarades et moi recevions de toutes parts.
Vous pensez bien qu'avant de m'éloigner du pont, j'avais fait retirer de la chapelle la Parisienne, qu'un officier reconduisit chez elle. Le maréchal, voyant les soldats occupés à faire passer cette femme par-dessus la petite grille, me demanda comment elle se trouvait là: je lui contai l'histoire; il la redit le soir à l'Empereur, qui rit beaucoup, et déclara qu'il serait bien aise de voir cette dame.
Je vous ai déjà dit qu'au moment où nous donnions l'assaut, toute la grande armée, rangée à peu de distance de la place, était témoin de ce combat. Parmi les nombreux spectateurs, se trouvait le maréchal Masséna, ainsi que ses aides de camp, dont M. Pelet, aujourd'hui lieutenant général directeur du dépôt de la guerre et auteur d'une excellente relation de la campagne de 1809. Voici ce qu'on lit dans cet ouvrage, à propos de l'assaut de Ratisbonne: «Le maréchal Lannes saisit une échelle et va pour la placer lui-même; ses aides de camp l'arrêtent et luttent contre lui. À l'aspect de ce noble débat, la foule de nos guerriers se précipita, enleva les échelles et franchit l'espace… les coups meurtriers se perdent au milieu d'elle; les aides de camp la précèdent. En un clin d'œil les échelles sont posées, le fossé est franchi… Sur le sommet on voit paraître les premiers, se tenant par la main, Labédoyère et Marbot; nos grenadiers les suivent…»
Ce récit d'un témoin oculaire est fort exact, il donna avec raison une égale part de gloire à mon camarade et à moi; mais l'auteur de la biographie du malheureux Labédoyère n'a pas été aussi juste. Après avoir copié la narration du général Pelet, il a jugé à propos de supprimer mon nom et d'attribuer à Labédoyère seul le mérite d'être monté le premier à l'assaut de Ratisbonne. Je n'ai pas jugé convenable de réclamer; d'ailleurs, l'ouvrage du général Pelet constate le fait, qui se passa sous les yeux de cent cinquante mille hommes.
Ratisbonne avait été pris le 23 avril. L'Empereur passa les journées du 24 et du 25 dans cette ville, dont il ordonna de réparer à ses frais tous les dégâts. Pendant que Napoléon, accompagné par le maréchal Lannes, parcourait les rues, j'aperçus la marchande de modes française que j'avais contrainte la veille à guider la colonne d'attaque vers le pont. Je la désignai au maréchal. Celui-ci la montra à l'Empereur, qui, s'approchant d'elle, lui fit en plaisantant des compliments sur son courage, et lui envoya ensuite une fort belle bague en souvenir de l'assaut de Ratisbonne. La foule, tant civile que militaire, qui entourait l'Empereur s'étant informée du motif de cette petite scène, le fait fut légèrement dénaturé, car on représenta cette dame comme une héroïne française qui, de son propre mouvement, s'était exposée à la mort pour assurer le salut de ses compatriotes. Ce fut ainsi que la chose fut racontée, non seulement dans l'armée, mais encore dans toute l'Allemagne, et par le général Pelet lui-même, trompé par la voix publique. Si la Parisienne fut quelque temps sous le feu de l'ennemi, l'amour de la gloire n'y était pour rien.
Pendant le court séjour que nous fîmes à Ratisbonne, le maréchal attacha à son état-major M. le lieutenant de La Bourdonnaye, jeune officier rempli d'esprit et fort brave, qui lui était recommandé par le sénateur Guéhéneuc, père de Mme la maréchale. M. de La Bourdonnaye se désolait de n'être arrivé parmi nous qu'après l'assaut; mais il trouva bientôt d'autres occasions de montrer son courage. Il lui arriva même à ce sujet quelque chose de bizarre. Les élégants de l'armée avaient adopté des pantalons d'une largeur démesurée, qui ne manquaient pas de grâce lorsqu'on était à cheval, mais qui étaient on ne peut plus embarrassants à pied. Or, La Bourdonnaye avait un de ces pantalons immenses, lorsqu'au combat de Wels, le maréchal lui ayant prescrit de mettre pied à terre et de courir sur le pont pour transmettre un ordre aux troupes, les éperons de ce bon jeune homme s'embarrassèrent dans son pantalon; il tomba, et nous le crûmes mort!… Il se releva fort lestement, et, voulant courir de nouveau, il entendit le maréchal s'écrier: «N'est-il pas absurde de venir faire la guerre avec six aunes de drap autour des jambes?» La Bourdonnaye, qui combattait pour la première fois sous les yeux du maréchal, désirant faire preuve de zèle, tire alors son sabre, coupe et déchire son pantalon à mi-cuisses, et, devenu plus leste, reprend sa course, genoux et jambes nus! Quoiqu'on se trouvât sous les balles ennemies, le maréchal et son état-major rirent aux larmes de ce nouveau costume, et, à son retour, La Bourdonnaye fut complimenté sur sa présence d'esprit.
Après avoir confié à une forte garnison le soin de garder Ratisbonne et son pont, l'Empereur dirigea l'armée sur Vienne par la rive droite du Danube, pendant que le gros des ennemis prenait la même direction, en longeant la rive gauche. Je ne fatiguerai pas votre attention par le récit des nombreux combats que nous eûmes à livrer aux corps autrichiens qui cherchaient à s'opposer à notre marche vers la capitale; je me bornerai à faire observer que le maréchal Masséna, dont les circonstances avaient tenu jusque-là le corps éloigné de tout engagement, commit l'imprudence énorme d'attaquer, le 3 mai, le pont d'Ebersberg, sur la Traun, bien qu'il fût défendu par 40,000 hommes appuyés à un château fort. Cette attaque devenait complètement inutile, puisque, avant qu'elle eût commencé, le corps du maréchal Lannes avait passé la Traun à cinq lieues au-dessus d'Ebersberg, et marchait pour prendre les Autrichiens par derrière. Ceux-ci se fussent certainement retirés le jour même à notre approche, sans que Masséna perdît un seul homme. Il attaqua donc pour passer une rivière déjà passée; il réussit, mais il eut plus de 1,000 soldats tués et 2,000 blessés! L'Empereur blâma ce déplorable abus du sang des hommes, et, sans doute pour donner une leçon à Masséna, il fit partir de Wels une simple brigade de cavalerie légère, sous les ordres du général Durosnel, qui, redescendant la rive gauche de la Traun, parvint à Ebersberg sans tirer un coup de pistolet, en même temps que les troupes de Masséna y entraient, après y avoir subi des pertes considérables et eu deux colonels tués et trois autres blessés! Napoléon se rendit de Wels à Ebersberg par la rive droite, ce qui prouva que la route était parfaitement libre. Arrivé sur le champ de bataille, la vue de ce grand nombre d'hommes, si inutilement tués, le navra de douleur; il s'éloigna et ne vit personne de la soirée!… Si tout autre que Masséna se fût permis de faire sans ordre une attaque aussi imprudente, il eût probablement été renvoyé sur les derrières; mais c'était Masséna, l'enfant chéri de la victoire, et l'Empereur crut devoir se borner à quelques sévères observations. L'armée, moins indulgente, critiqua hautement Masséna. Celui-ci, pour s'excuser, disait que les 40,000 Autrichiens qui défendaient Ebersberg, sous les ordres du général Hiller, ayant non loin de leur droite un pont sur le Danube, à Mauthausen, il était à craindre que, si l'on n'eût promptement attaqué ce corps, sans attendre l'arrivée des troupes qui le tournaient par Wels, le général Hiller passât le Danube et allât se joindre au prince Charles sur la rive gauche. Mais cette supposition se fût-elle vérifiée, il n'en fût résulté aucun inconvénient pour l'armée française; au contraire, puisque toutes les troupes se trouvaient alors au delà du Danube et que nous n'eussions pas eu un seul coup de fusil à tirer pour marcher sur Vienne par la rive droite, entièrement dépourvue de défenseurs. Au surplus, le but que Masséna avait poursuivi en attaquant Ebersberg ne fut pas atteint. Le général Hiller, après avoir reculé d'une ou deux marches sur la rive droite, alla passer le Danube à Stein, et, descendant ce fleuve sur la rive gauche, il se rendit en toute diligence à Vienne.
Quoi qu'il en soit, après avoir traversé la Traun, brûlé le pont de Mauthausen et franchi la rivière de l'Ens, l'armée de Napoléon s'avança jusqu'à Mölk, sans qu'on sût si le général Hiller se trouvait entre Vienne et nous, ou s'il avait traversé le Danube pour aller joindre le prince Charles sur la rive gauche. Quelques espions assuraient que c'était au contraire le prince qui avait passé le Danube pour se réunir au général Hiller, et que nous rencontrerions le lendemain toute la grande armée autrichienne dans une forte position en avant de Saint-Pölten. Dans ce cas, nous devions nous préparer à livrer une grande bataille; dans le cas contraire, il fallait marcher rapidement sur Vienne, afin d'y arriver avant l'armée ennemie, qui se dirigeait vers la capitale par la rive opposée à celle que nous occupions.
L'incertitude de l'Empereur était fort grande, faute de renseignements positifs qui le missent à même de résoudre la question ainsi posée: le général Hiller a-t-il passé le Danube, ou se trouve-t-il encore devant nous, masqué par un rideau de cavalerie légère qui, fuyant toujours, ne se laisse pas approcher, pour qu'on ne puisse lui faire aucun prisonnier, dont on obtiendrait quelques éclaircissements?… Rien n'était encore positif, lorsque le 7 mai nous arrivâmes à Mölk.
C'est à Mölk, mes chers enfants, que j'accomplis celle de toutes mes actions de guerre dont le souvenir me flatte le plus, parce que les dangers que j'avais courus jusqu'à ce jour m'étaient imposés pour l'exécution des ordres donnés par mes chefs, tandis qu'ici ce fut volontairement que je bravai la mort, pour être utile à mon pays, servir mon Empereur, et acquérir un peu de gloire..