CHAPITRE XXII
Préparatifs faits en vue d'un nouveau passage du Danube.—Arrestation d'un espion.—Bataille de Wagram.—Prise d'Enzersdorf.—Combat sur le Russbach.
Plus le moment du nouveau passage du Danube approchait, plus les Autrichiens surveillaient les rives du petit bras de ce fleuve qui nous séparait d'eux. Ils fortifiaient même Enzersdorf, et si quelque groupe de militaires français approchait trop de la partie de l'île située en face de ce bourg, les postes ennemis faisaient feu sur eux; mais lorsqu'on s'avançait isolément, ou au nombre de deux ou trois personnes, ils ne tiraient pas. L'Empereur désirait voir de près les préparatifs de l'ennemi. On a dit que pour y parvenir, sans courir de danger, il s'était déguisé en soldat et s'était placé en faction. Le fait a été inexactement rapporté: voici ce qui se passa.
L'Empereur et le maréchal Masséna, revêtus de capotes de sergents, et suivis de Sainte-Croix costumé en simple soldat, s'avancèrent jusqu'au bord du rivage. Le colonel se déshabille complètement et se met dans l'eau, tandis que Napoléon et Masséna, pour éloigner tout soupçon de l'esprit des ennemis, quittent leurs capotes, comme s'ils se proposaient de se baigner, et examinent alors tout à leur aise le point où ils voulaient jeter des ponts et opérer le passage. Telle était l'habitude de voir nos soldats venir par très petits groupes se baigner en ce lieu, que les Autrichiens restèrent tranquillement couchés sur l'herbe. Ce fait prouve qu'à la guerre les chefs doivent sévèrement prohiber ces espèces de trêves et ces désignations de points neutres, que les troupes des deux partis établissent souvent pour leur convenance respective.
L'Empereur, ayant alors résolu de passer le bras du fleuve à cet endroit, décida que plusieurs ponts y seraient construits; mais comme il était plus que probable que, dès que les postes ennemis donneraient l'éveil, les troupes autrichiennes placées à Enzersdorf accourraient pour s'opposer à l'établissement de nos ponts, il fut convenu que l'on ferait d'abord transporter deux mille cinq cents grenadiers sur l'autre rive, et qu'en y arrivant, ils iraient attaquer Enzersdorf, afin que la garnison ainsi occupée ne pût venir troubler nos travaux et s'opposer à notre passage. Cela bien arrêté, l'Empereur dit à Masséna: «Comme cette première colonne sera évidemment très exposée, puisque ce sera contre elle que l'ennemi dirigera d'abord tous ses efforts, il faut la composer de nos meilleures troupes et choisir pour la commander un colonel brave et intelligent.—Mais, Sire, cela me revient! s'écria Sainte-Croix.—Pourquoi donc? répondit l'Empereur, charmé de ce zèle, et qui n'avait probablement fait la demande que pour entraîner la réplique.—Pourquoi? reprit le colonel, mais parce que de tous les officiers qui sont dans l'île, c'est moi qui depuis six semaines ai supporté le plus de fatigues, étant constamment sur pied jour et nuit pour faire exécuter vos ordres, et je demande que Votre Majesté veuille bien m'accorder comme récompense le commandement des deux mille cinq cents grenadiers qui doivent aborder les premiers sur la rive ennemie!—Eh bien, tu l'auras!» répliqua Napoléon, auquel cette noble hardiesse plut infiniment. Le projet de passage étant définitivement réglé, la nuit du 4 au 5 juillet fut désignée pour l'attaque.
Dans l'intervalle qui s'écoula avant cette époque, deux graves événements se produisirent dans notre corps d'armée. Le général de division Becker était un bon officier, quoique assez paresseux; mais il avait le tort de tout critiquer. Il se permit donc de désapprouver hautement le plan d'attaque conçu par Napoléon. Celui-ci, en ayant été informé, ordonna au général de rentrer en France. Nous verrons le général Becker se venger de cette disgrâce en 1815. Le général Fririon devint chef d'état-major; c'était un homme capable, d'un excellent caractère, mais manquant de la fermeté qu'il fallait auprès d'un homme tel que Masséna.
Le second événement faillit priver l'Empereur du concours de Masséna, pour la bataille qui se préparait. Un jour où Napoléon et le maréchal parcouraient l'île de Lobau, le cheval de ce dernier s'étant abattu dans un trou caché par de hautes herbes, le maréchal fut assez grièvement blessé à une jambe pour ne plus pouvoir se tenir en selle. Ce contretemps affligea d'autant plus l'Empereur que Masséna avait la confiance des troupes et connaissait parfaitement le terrain sur lequel nous devions combattre, puisque c'était celui sur lequel avait eu lieu la bataille d'Essling, à laquelle le maréchal avait pris une part si glorieuse. Masséna fit alors preuve d'une grande force d'âme; car, malgré les vives souffrances qu'il éprouvait, il voulut conserver son commandement, déclarant qu'à l'exemple du maréchal de Saxe à Fontenoy, il se ferait porter sur le champ de bataille par des grenadiers. Un brancard fut établi à cet effet; mais, sur les observations que je pris la liberté de faire au maréchal, il comprit que ce moyen de transport semblerait prétentieux et présenterait moins de sécurité qu'une calèche légère qui, traînée par quatre bons chevaux, transporterait bien plus rapidement le maréchal d'un point à un autre, que ne pourraient le faire des hommes. Il fut convenu que Masséna irait sur le champ de bataille dans sa calèche découverte, ayant auprès de lui son chirurgien, le docteur Brisset. Celui-ci, bien que placé par état parmi les non-combattants, ne voulut pas quitter le maréchal, parce qu'il fallait renouveler toutes les heures les compresses qui recouvraient sa jambe, et il s'acquitta de ce soin périlleux avec le plus grand sang-froid, au milieu des boulets, non seulement pendant les deux jours que dura la bataille de Wagram, mais encore pendant les divers combats qui s'ensuivirent.
Napoléon savait que les ennemis s'attendaient à le voir déboucher de l'île de Lobau, en passant entre Essling et Aspern, ainsi qu'il l'avait fait au mois de mai, et qu'ils venaient de construire des retranchements dans l'intervalle qui sépare ces deux villages; or, comme il sentait aussi combien il importait de cacher aux Autrichiens le projet conçu par lui de les tourner, en traversant le petit bras du Danube devant Enzersdorf, il faisait surveiller tout ce qui entrait dans l'île de Lobau par les grands ponts qui l'unissaient à Ebersdorf. Cependant, vers les derniers jours, les préparatifs indispensables avaient dévoilé ce secret à toutes les personnes placées dans l'île; mais, comme on pensait avoir la certitude qu'il ne s'y trouvait que des militaires français ou des domestiques d'officiers, ayant chacun une garde de sûreté, on se croyait à l'abri des investigations des ennemis: c'était une erreur. Le prince Charles était parvenu à introduire un espion parmi nous, et déjà cet homme se préparait à l'avertir que nous devions l'attaquer par Enzersdorf, lorsqu'une lettre anonyme, écrite en hongrois et adressée à l'Empereur, fut apportée à son mameluk Roustan par une petite fille bien mise, qui se borna à lui dire que cette lettre était importante et très pressée! On crut d'abord qu'il s'agissait d'une demande d'argent; mais les interprètes, ayant traduit la dépêche, se hâtèrent d'en donner connaissance à l'Empereur, qui se rendit à l'instant dans l'île de Lobau, où, dès son arrivée, il donna l'ordre de suspendre les travaux de tous genres, de faire former en rangs non seulement les troupes, mais les états-majors, les administrateurs, les boulangers, bouchers, cantiniers, et même les domestiques, qui devaient chacun se placer derrière leurs maîtres. Ces dispositions prises, et lorsqu'il n'y eut plus un seul individu hors des rangs, l'Empereur fit annoncer aux troupes qu'un espion s'était glissé dans l'île, espérant qu'on ne pourrait le découvrir au milieu des 30,000 hommes qui s'y trouvaient; qu'il fallait donc, à présent que tout le monde était à son rang, que chacun regardât ses voisins de droite et de gauche. Le succès de cet ingénieux moyen fut instantané; car, au milieu du plus profond silence, on entendit deux soldats s'écrier: «Voici un inconnu!» On arrêta cet homme, on le questionna, et il avoua s'être déguisé en fantassin français avec les effets des morts laissés sur le champ de bataille d'Essling.
Ce misérable était né à Paris et paraissait bien élevé, instruit même. La passion du jeu l'ayant ruiné, il avait fui la France pour éviter les poursuites de ses créanciers, s'était réfugié en Autriche, où, poussé par le désir de se procurer des moyens de jouer encore, il s'était offert pour servir d'espion à l'état-major autrichien. Pendant la nuit, une très petite nacelle le transportait de la rive gauche du Danube à la rive droite, à une lieue au-dessous d'Ebersdorf, et venait le reprendre la nuit suivante à un signal convenu. Il avait déjà fait de très fréquents voyages de ce genre, entrant dans l'île de Lobau et en sortant, en se mêlant, vêtu en soldat, aux nombreux détachements de nos troupes qui allaient constamment à Ebersdorf pour chercher des vivres ou des matériaux. Craignant d'être remarqué s'il restait seul, l'espion se portait toujours sur les lieux où il y avait foule et travaillait aux retranchements avec les soldats. Il achetait sa nourriture chez les cantiniers, passait la nuit auprès des camps, et dès le point du jour, muni d'une bêche comme s'il allait rejoindre des travailleurs, il parcourait l'île en tous sens, examinant les ouvrages, qu'il dessinait à la hâte, en se couchant parmi les osiers; puis, la nuit suivante, il allait faire un rapport aux Autrichiens et revenait pour continuer ses observations. Cet homme, traduit devant un conseil de guerre, fut condamné à mort. Il exprimait un vif repentir d'avoir servi les ennemis de la France, ce qui portait l'Empereur à commuer sa peine, lorsque, dans l'espoir de décider Napoléon à lui accorder la vie, l'espion proposa de tromper le prince Charles, en allant lui faire un faux rapport sur ce qu'il avait vu dans l'île, et de revenir dire aux Français ce que faisaient les Autrichiens. Cette nouvelle infamie indigna l'Empereur, qui, abandonnant le coupable à sa fatale destinée, le laissa fusiller.
Cependant, le jour de la grande bataille approchait. Napoléon avait réuni autour d'Ebersdorf toute l'armée venant d'Italie, les corps des maréchaux Davout, Bernadotte, la garde, et transformé l'île de Lobau en une immense forteresse, armée de cent pièces de gros calibre et de vingt mortiers. Trois solides ponts sur pilotis, défendus par des estacades, assuraient le passage du grand Danube entre Ebersdorf et l'île. Enfin, on était en mesure de jeter plusieurs ponts de moindre dimension sur le petit bras, le seul qui nous séparât de la rive gauche.
Pour confirmer le prince Charles dans la pensée qu'il chercherait encore à passer entre Essling et Aspern, Napoléon ordonna, le 1er juillet au soir, de faire reconstruire pendant la nuit le petit pont qui avait servi à notre retraite après la bataille d'Essling et de jeter sur la rive opposée, dans les bois, deux divisions dont les tirailleurs devaient attirer l'attention des ennemis sur ce point, pendant que tout se préparait pour notre attaque sur Enzersdorf. On ne comprend pas comment le prince Charles, qui avait entouré Essling et Aspern d'immenses fortifications, garnies de cent cinquante bouches à feu, ait pu croire que Napoléon viendrait les attaquer de front: c'eût été prendre le taureau par les cornes!
Les journées du 2 et du 3 se passèrent en préparatifs de part et d'autre.
L'armée française, traversant le grand bras du Danube sur les trois ponts d'Ebersdorf, se massa dans l'île de Lobau, où l'Empereur réunit 150,000 hommes. Le prince Charles, de son côté, rassembla des forces égales sur la rive gauche, où les troupes autrichiennes, placées sur deux lignes, formaient un arc immense, afin d'envelopper les parties de l'île de Lobau qui leur faisaient face. À la droite des ennemis, la pointe de cet arc s'appuyait au Danube à Florisdorf, Spitz et Iedelsée. Leur centre occupait les villages d'Essling et d'Aspern, fortement retranchés et nouvellement reliés l'un à l'autre par des ouvrages armés d'une nombreuse artillerie. Enfin, la gauche de l'arc formé par l'armée autrichienne se trouvait à Gross-Enzersdorf, ayant un fort détachement à Mühlleiten. Le prince Charles surveillait donc exactement tous les points de l'île de Lobau par où nous pouvions déboucher; mais comme il était persuadé, on ne sait pourquoi, que Napoléon l'attaquerait par son centre, en passant le petit bras du Danube entre Essling et Aspern, ainsi qu'il l'avait fait au mois de mai, le généralissime avait concentré toutes ses forces dans les vastes plaines qui s'étendent depuis ces villages jusqu'à Deutsch-Wagram et à Markgrafen-Neusiedel, gros bourg situé sur le ruisseau de Russbach, dont les rives, fort encaissées et dominées par des hauteurs, offrent une excellente position défensive. Du reste, le prince Charles avait peu de troupes à sa droite, et encore moins à sa gauche, parce qu'il avait prescrit à l'archiduc Jean, son frère, commandant l'armée de Hongrie, de quitter Presbourg avec les 35,000 hommes dont il disposait, et de se trouver le 5 juillet au matin à Unter-Siebenbrünn, pour s'y relier avec la gauche de la seconde ligne de la grande armée autrichienne: mais le prince Jean n'exécuta pas cet ordre.
D'après les instructions de l'empereur Napoléon, l'armée française commença son attaque le 5 juillet, à neuf heures du soir. Un orage épouvantable éclatait en ce moment; la nuit était des plus obscures, la pluie tombait à torrents, et le bruit du tonnerre se mêlait à celui de notre artillerie, qui, garantie des boulets ennemis par un épaulement, dirigeait tous ses feux sur Essling et Aspern, afin de confirmer le prince Charles dans la pensée que nous allions déboucher sur ce point; aussi ce fut là qu'il porta toute son attention, sans s'inquiéter aucunement d'Enzersdorf, sur lequel nos principales forces se dirigeaient.
Dès que les premiers coups de canon se firent entendre, le maréchal Masséna, très souffrant encore, fut placé dans une petite calèche découverte, que ses aides de camp entouraient, et il se fit conduire vers le point sur lequel devait commencer l'attaque. L'Empereur nous rejoignit bientôt; il était très gai et dit au maréchal: «Je suis enchanté de cet orage: quelle belle nuit pour nous! Les Autrichiens ne peuvent voir nos préparatifs de passage en face d'Enzersdorf, et ils n'en auront connaissance que quand nous aurons enlevé ce poste essentiel, quand nos ponts seront placés et une partie de mon armée formée sur la rive qu'ils prétendent défendre…»
En effet, le brave colonel Sainte-Croix, après avoir fait débarquer en silence les 2,500 grenadiers, prit terre sur la rive ennemie en face d'Enzersdorf. Un régiment de Croates bivouaquait sur ce point. Attaqué à l'improviste, il se défend néanmoins avec acharnement à la baïonnette; mais nos grenadiers, animés par la voix de Sainte-Croix qui s'était jeté au plus fort de la mêlée, enfoncent les ennemis, et ceux-ci se retirent en désordre sur Enzersdorf. Ce gros bourg, environné d'une muraille crénelée, précédé d'une digue taillée en forme de parapet, était rempli d'infanterie, tandis que des flèches en terre couvraient toutes les entrées. Enlever ce bourg était d'autant plus difficile que le feu avait incendié les maisons, et que la garnison pouvait être d'un moment à l'autre soutenue par la brigade autrichienne du général Nordmann, placée un peu en arrière, entre le bourg d'Enzersdorf et celui de Mühlleiten. Mais aucun obstacle n'arrête Sainte-Croix, qui, marchant à la tête de ses grenadiers, enlève les ouvrages extérieurs, poursuit les ennemis l'épée dans les reins et entre pêle-mêle avec eux dans le redan qui couvre la porte du Midi. Cette porte était fermée; Sainte-Croix la fait enfoncer sous une grêle de balles, que la garnison lançait par les créneaux du mur d'enceinte. Une fois maîtres de ce passage, le colonel et ses braves soldats se précipitent dans l'intérieur du bourg, dont la garnison, affaiblie par les énormes pertes qu'elle vient d'éprouver, se réfugie dans le château; mais à la vue des échelles que Sainte-Croix fait apporter pour donner l'assaut, le commandant autrichien demande à capituler. Ainsi, Sainte-Croix, auquel ce beau fait d'armes fit le plus grand honneur, resta maître d'Enzersdorf, à la grande satisfaction de l'Empereur, dont cette capture servait merveilleusement les projets. Il prescrivit à l'instant de jeter huit ponts sur le petit bras du Danube, entre l'île de Lobau et le bourg d'Enzersdorf.
Le premier de ces ponts, d'une construction jusqu'alors inconnue, avait été inventé par l'Empereur. Il paraissait n'être que d'une seule pièce; cependant, il se trouvait divisé en quatre sections qu'unissaient des charnières, ce qui lui permettait de contourner et de suivre les sinuosités du rivage. Arrivé dans le bras du Danube, un de ses bouts fut fixé aux arbres de l'île de Lobau, tandis qu'à l'aide d'un câble, porté par un bateau, on dirigeait l'autre extrémité vers la rive opposée. Poussé par le courant, ce pont d'un nouveau genre, tournant sur lui-même, fit un à-droite complet, et put servir à l'instant même. Les sept autres furent complètement établis un quart d'heure après, ce qui permit à Napoléon de faire passer rapidement sur la rive gauche les corps de Masséna, Oudinot, Bernadotte, Davout, Marmont, l'armée du prince Eugène, les réserves d'artillerie, toute la cavalerie, enfin la garde.
Pendant que l'Empereur s'empressait de profiter des avantages que lui offrait la prise du bourg d'Enzersdorf, le prince Charles, toujours persuadé que son adversaire voulait déboucher entre Essling et Aspern, perdait son temps et ses munitions, pour jeter une grêle de boulets et d'obus sur la partie de l’île de Lobau située en face de ces deux villages, pensant qu'il faisait éprouver de grandes pertes aux troupes françaises, qu'il supposait être agglomérées en ce lieu. Ces projectiles ne produisirent aucun effet, car nous n'avions sur ce point que quelques éclaireurs dispersés et protégés par des épaulements en terre, tandis que le gros de nos troupes, massé du côté d'Enzersdorf, traversait le petit bras du Danube et se massait sur la rive gauche. Le généralissime autrichien fut stupéfait, le 5 juillet au matin, lorsqu'en se dirigeant sur l'ancien champ de bataille, entre Essling et Aspern, où il comptait nous combattre avec avantage, au moment où nous déboucherions de l'île de Lobau, il s'aperçut que son aile gauche était tournée par l'armée française qui marchait déjà sur Sachsengang, dont elle ne tarda pas à s'emparer. Surpris sur sa gauche et menacé sur ses derrières, le prince Charles fut obligé, pour nous faire face, d'exécuter un immense mouvement rétrograde vers le ruisseau de Russbach, en reculant constamment devant Napoléon, tandis que nos divers corps d'armée se plaçaient à leur ordre de bataille, dans l'immense plaine ouverte devant eux.
Afin de n'être pas surpris par l'arrivée du prince Jean, dans le cas où celui-ci, venant de Hongrie, paraîtrait sur notre aile droite, à Unter-Siebenbrünn, l'Empereur envoya en observation sur ce point trois fortes divisions de cavalerie, ainsi que plusieurs bataillons, soutenus par de l'artillerie légère. Ces troupes étaient considérées comme hors ligne et destinées à arrêter le premier effort du prince Jean jusqu'à l'arrivée des réserves. Quant au gros de l'armée, sa droite, formée par le corps de Davout, se porta sur Glinzendorf et le Russbach. Le centre était composé par les Bavarois, les Wurtembergeois, les corps d'Oudinot, de Bernadotte, et l'armée d'Italie. La gauche, aux ordres de Masséna, longeait le petit bras du Danube, dans la direction d'Essling et d'Aspern. Chacun de ces corps devait enlever en marchant les villages qui se trouvaient devant lui. La réserve se composait du corps de Marmont, de trois divisions de cuirassiers, d'une nombreuse artillerie et de toute la garde impériale. Enfin, le général Régnier, avec une division d'infanterie et de nombreux artilleurs, restait à la garde de l'île de Lobau, en avant de laquelle on rétablit l'ancien pont, qui nous avait servi lors de la bataille d'Essling.
À la plus horrible des nuits avait succédé la plus belle journée. L'armée française, en grande tenue de parade, s'avance majestueusement dans l'ordre le plus parfait, précédée par une immense artillerie qui écrase tout ce que l'ennemi tente de lui opposer. Les régiments dont se composait la gauche autrichienne, précédée par le général Nordmann, furent les premiers exposés à nos coups. Chassés d'Enzersdorf et de Mühlleiten, ils essayèrent de défendre Raschdorf, mais ils furent repoussés, et le général Nordmann périt dans le combat. Cet officier était Alsacien; ancien colonel des housards de Bercheny, il avait passé à l'ennemi en 1793, avec une partie de son régiment, en même temps que Dumouriez, et s'était mis au service de l'Autriche.
La marche de l'armée française n'éprouvant aucune résistance sérieuse, nous occupâmes successivement Essling, Aspern, Breitenlée, Raschdorf et Süssenbrünn. Jusqu'à ce moment, la première partie du plan de Napoléon avait réussi, puisque ses troupes venaient de franchir le dernier bras du Danube et occupaient les plaines de la rive gauche. Cependant, rien n'était encore décidé, tant que nous n'avions pas battu et entamé sérieusement l'ennemi. Celui-ci, au lieu de réunir toutes ses forces sur le ruisseau de Russbach, commit la faute énorme de les diviser, en opérant sa retraite par deux lignes très divergentes, l'une sur Markgrafen-Neusiedel, derrière le Russbach, et l'autre sur les hauteurs de Stamersdorf, où les troupes de l'aile droite autrichienne se trouvaient évidemment trop éloignées du champ de bataille.
La position qui borde le Russbach est forte, domine la plaine et se trouve protégée par ce ruisseau qui, bien que peu large, forme un très bon obstacle, parce que ses bords étant très escarpés, l'infanterie ne peut les franchir qu'avec difficulté, et que la cavalerie et l'artillerie n'avaient d'autre passage que les ponts situés dans les villages occupés par les Autrichiens. Cependant, comme le Russbach était la clef de la position des deux armées, Napoléon résolut de s'en emparer, et fit en conséquence attaquer Markgrafen-Neusiedel par Davout, Baumersdorf par Oudinot et Deutsch-Wagram par Bernadotte, tandis que le prince Eugène, secondé par Macdonald et Lamarque, passait le ruisseau entre ces deux villages. L'artillerie légère de la garde écrasa par son feu les masses autrichiennes; mais le maréchal Bernadotte, à la tête des Saxons, fit une attaque si molle sur Wagram, qu'il ne réussit pas. Les généraux Macdonald et Lamarque, franchissant le Russbach, mirent un moment en péril le centre ennemi; mais le prince Charles, s'élançant bravement sur ce point avec ses réserves, contraignit nos troupes à repasser le ruisseau.
Ce mouvement s'exécuta d'abord avec le plus grand ordre; mais la nuit étant survenue, nos fantassins, qui venaient de résister à une attaque de front faite par les chevau-légers autrichiens, ayant aperçu sur leurs derrières une brigade de cavalerie française amenée à leur secours par le général Salme, se crurent coupés; il en résulta un peu de désordre qui s'aggrava par suite d'une méprise: quelques bataillons saxons tirèrent sur la division Lamarque. Cependant, le trouble occasionné par ces accidents fut promptement réparé. L'attaque faite par le maréchal Oudinot sur Baumersdorf fut aussi repoussée; elle avait été faite sans ensemble. Le maréchal Davout seul avait eu des succès, car, après avoir forcé le passage du Russbach et tourné Markgrafen-Neusiedel, il allait s'emparer de ce bourg, malgré une défense des plus opiniâtres, lorsque la nuit l'obligea à suspendre son attaque, et peu d'instants après l'Empereur lui ordonna de revenir sur ses pas, afin de ne pas l'exposer, en le laissant isolé au delà de ce cours d'eau.