CHAPITRE XXV

Ce qui m'advint à la bataille de Wagram.—Brouille avec Masséna.—Prise d'Hollabrünn et entrée à Guntersdorf.

Après avoir lu le récit des épisodes dont j'ai cru devoir accompagner le récit succinct de la bataille de Wagram, vous désirez probablement savoir ce qui m'advint de personnel dans ce terrible conflit.

J'eus le bonheur de n'être pas blessé, quoique ayant été souvent très exposé, surtout le second jour, au moment où l'artillerie ennemie faisait converger presque tous ses feux sur la calèche du maréchal Masséna. Nous étions, à la lettre, sous une grêle de boulets, qui abattit bien du monde autour de moi. Je courus aussi de très grands dangers, lorsque la cavalerie autrichienne ayant enfoncé et mis en déroute la division Boudet, le maréchal m'envoya vers ce général, perdu dans la foule de dix mille fuyards, que la cavalerie taillait en pièces!… Je fus encore souvent mis en péril lorsque, pour porter des ordres, j'étais obligé de passer auprès des incendies partiels qui, sur une infinité de points, dévoraient les moissons dans la plaine. Grâce à de nombreux détours, je parvenais à éviter les flammes; mais il était presque impossible de ne pas traverser les champs, sur lesquels les cendres des pailles consumées conservaient encore assez de chaleur pour excorier les pieds des chevaux. Deux des miens furent pour quelque temps mis hors de service par les blessures qu'ils y reçurent, et l'un d'eux souffrit tant, qu'il fut sur le point de me rouler dans ces débris de paille mal éteinte. Enfin, je m'en tirai sans autre accident grave. Mais si ma personne échappa à l'incendie, ainsi qu'au plomb et au fer des ennemis, il m'arriva un désagrément dont les suites me furent bien funestes, car, le second jour de la bataille, je me brouillai presque complètement avec Masséna. Voici à quel sujet.

Chargé par ce maréchal d'une mission auprès de l'Empereur, que je n'avais pu rejoindre qu'avec les plus grandes peines, je revenais, après avoir fait plus de trois lieues au galop sur les cendres encore brûlantes des moissons consumées. Mon cheval, exténué de fatigue et les jambes à moitié brûlées, ne pouvait plus marcher, lorsqu'en arrivant auprès de Masséna, je le trouvai dans un bien grand embarras. Son corps d'armée, vivement poussé par la droite des ennemis, battait en retraite le long du Danube, et les fantassins de la division Boudet, chargés et enfoncés par la cavalerie autrichienne qui les sabrait sans relâche, couraient pêle-mêle dans l'immensité de la plaine! Ce fut le moment le plus critique de la bataille.

Le maréchal, du haut de sa calèche, voyait le danger imminent qui nous menaçait, et prenait avec calme des dispositions pour maintenir en bon ordre les trois divisions d'infanterie qui n'avaient point été entamées. Pour cela, il avait été obligé d'envoyer tant d'aides de camp vers ses généraux, qu'il n'avait plus auprès de lui que le jeune lieutenant Prosper Masséna, son fils, lorsqu'il s'aperçut que les soldats de la division Boudet, toujours poursuivis par la cavalerie autrichienne, se portaient vers les trois divisions qui combattaient encore, et allaient, en se jetant dans leurs rangs, les entraîner dans une commune déroute! Pour prévenir cette catastrophe, le maréchal voulut détourner le torrent des fuyards, en faisant dire aux généraux et officiers de le diriger vers l'île de Lobau, qui, armée d'une nombreuse artillerie, offrait aux troupes débandées un asile assuré. La mission était périlleuse, et il était plus que probable que l'aide de camp qui irait au milieu de cette multitude désordonnée serait attaqué par quelques-uns des cavaliers ennemis qui la sabraient. Le maréchal ne pouvait donc se résoudre à exposer son fils à un danger aussi imminent; cependant, il n'avait que cet officier auprès de lui, et il fallait bien que cet ordre fût transmis!

Je survins fort à propos pour tirer Masséna du cruel embarras dans lequel il se trouvait; aussi, sans me donner le temps de respirer, il m'ordonna d'aller me précipiter dans les dangers qu'il craignait pour son fils. Mais s'apercevant que mon cheval pouvait à peine se soutenir, il me prêta l'un des siens, qu'une ordonnance conduisait en main. J'avais trop le sentiment des devoirs militaires pour ne pas comprendre qu'un maréchal ou général ne peut s'astreindre à suivre le règlement que ses aides de camp ont fait entre eux, pour marcher à tour de rôle, quelque périlleuse que soit la mission: il faut que, dans certaines circonstances, le chef puisse employer l'officier qu'il juge le plus propre à faire exécuter ses ordres. Aussi, bien que Prosper n'eût de toute la journée fait une seule course, et que ce fût à lui de marcher, je ne fis aucune observation. Je dirai même que mon amour-propre m'empêchant de pénétrer le véritable motif qui avait porté le maréchal à me donner une mission aussi difficile que périlleuse, lorsqu'elle devait échoir à un autre, j'étais fier de la confiance qu'il avait en moi! Mais Masséna détruisit bientôt mon illusion, en me disant d'un ton patelin: «Tu comprends, mon ami, pourquoi je n'envoie pas mon fils, bien que ce soit à lui de marcher… Je crains qu'on ne me le tue… tu comprends… tu comprends?…» J'aurais dû me taire; mais indigné d'un égoïsme aussi peu déguisé, je ne pus m'empêcher de répondre, et cela devant plusieurs généraux: «Monsieur le maréchal, je partais croyant aller remplir un devoir; je regrette que vous me tiriez de cette erreur, car je comprends parfaitement, à présent, que, forcé d'envoyer l'un de vos aides de camp à une mort presque certaine, vous préfériez que ce soit moi plutôt que votre fils; mais je pense que vous auriez pu m'épargner cette cruelle vérité!…» Et sans attendre la réponse, je m'élançai au grand galop vers la division Boudet, dont les cavaliers ennemis faisaient un affreux massacre!…

En m'éloignant de la calèche, j'avais entendu un commencement de discussion entre le maréchal et son fils, mais le bruit du champ de bataille et la rapidité de ma course m'avaient empêché de saisir leurs paroles, dont le sens me fut bientôt expliqué; car à peine avais-je joint la division Boudet, et commencé à faire tous mes efforts pour diriger cette masse épouvantée vers l'île de Lobau, que j'aperçois Prosper Masséna auprès de moi!… Ce brave garçon, indigné de ce que son père m'eût exposé à sa place et voulût le réduire à l'inaction, s'était échappé à l'improviste pour me suivre. «Je veux, me dit-il, partager au moins les dangers que j'aurais dû vous éviter, si l'aveugle tendresse de mon père ne l'eût rendu injuste envers vous, puisque c'était à moi à marcher!…»

La noble simplicité de ce jeune homme me plut: à sa place, j'aurais agi de même. Cependant, j'aurais désiré qu'il fût bien loin de moi à ce moment critique, car, à moins de l'avoir vu, on ne peut se faire une idée exacte de ce qu'est une masse de fantassins dont les rangs ont été enfoncés par la cavalerie, qui les poursuit avec vigueur, et dont les sabres et les lances font un terrible ravage au milieu de ce pêle-mêle d'hommes épouvantés, courant en désordre, au lieu de se pelotonner et de se défendre à coups de baïonnette, ce qui serait pourtant facile et moins dangereux que de tourner le dos en fuyant! Prosper Masséna était très brave; le péril ne l'étonna nullement, bien qu'à chaque instant nous nous trouvassions dans ce tohu-bohu face à face avec des cavaliers ennemis. Ma position devenait alors fort critique, parce que j'avais une triple tâche à remplir: d'abord, parer les coups qu'on portait au jeune Masséna, qui, n'ayant de sa vie manié un sabre, s'en servait très maladroitement; en second lieu, défendre ma personne; enfin, parler à nos fantassins en désordre pour leur faire comprendre qu'ils devaient se rendre vers l'île de Lobau, et non sur les divisions qui se trouvaient encore en ligne. Prosper et moi ne reçûmes aucune blessure. Dès que les cavaliers autrichiens nous voyaient décidés à nous défendre énergiquement, ils nous quittaient pour aller frapper les fantassins qui n'opposaient aucune résistance.

Lorsqu'une troupe est en désordre, les soldats se jettent moutonnement du côté où ils voient courir leurs camarades; aussi, dès que j'eus transmis l'ordre du maréchal à un certain nombre d'officiers, et qu'ils eurent crié à leurs gens de courir vers l'île de Lobau, le torrent des fuyards se dirigea sur ce point. Le général Boudet, que j'avais enfin trouvé, parvint à rallier ses troupes, sous la protection de notre artillerie, dont le feu arrêta les ennemis. Ma mission ainsi terminée, je retournai vers le maréchal avec Prosper; mais voulant prendre le chemin le plus court, j'eus l'imprudence de passer auprès d'un bouquet de bois, derrière lequel étaient postés une centaine de uhlans autrichiens. Ils s'élancent à l'improviste sur nous, qui gagnons la plaine à toutes jambes, en nous dirigeant vers une ligne de cavalerie française qui venait dans notre direction. Il était temps! car l'escadron ennemi était sur le point de nous joindre et nous serrait de si près que je crus un moment que nous allions être tués ou faits prisonniers. Mais à l'approche des nôtres, les uhlans firent demi-tour, à l'exception d'un officier, qui, parfaitement monté, ne voulut pas nous quitter sans avoir déchargé ses pistolets sur nous. Une balle traversa le cou du cheval de Prosper, et l'animal, en balançant fortement la tête, inonda de sang la figure du jeune Masséna. Je le crus blessé, et me préparais à le défendre contre l'officier de uhlans, lorsque nous fûmes joints par les éclaireurs du régiment français qui, tirant leurs mousquetons sur l'officier autrichien, l'étendirent mort sur la place, au moment où il s'éloignait au galop.

Prosper et moi retournâmes alors auprès du maréchal, qui jeta un cri de douleur en voyant son fils couvert de sang… Mais en apprenant qu'il n'était pas blessé, il donna un libre cours à sa colère, et en présence de plusieurs généraux, de ses aides de camp, et de deux officiers d'ordonnance de l'Empereur, il gronda vertement son fils et termina sa mercuriale en lui disant: «Qui vous a ordonné, jeune étourdi, d'aller vous fourrer dans cette bagarre?…» La réponse de Prosper fut vraiment sublime! «Qui me l'a ordonné?… mon honneur! Je fais ma première campagne; je suis déjà lieutenant, membre de la Légion d'honneur; j'ai reçu plusieurs décorations étrangères, et cependant je n'ai encore rendu aucun service. J'ai donc voulu prouver à mes camarades, à l'armée, à la France, que si je ne suis pas destiné à avoir les talents militaires qui ont illustré mon père, je suis du moins, par ma valeur, digne de porter le nom de Masséna!…» Le maréchal, voyant que tous ceux qui l'entouraient approuvaient les nobles sentiments de son fils, ne répliqua pas; mais sa colère concentrée retomba principalement sur moi, qu'il accusait d'avoir entraîné son fils, quand, tout au contraire, celui-ci m'embarrassa fort par sa présence.

Les deux officiers d'ordonnance de l'Empereur, qui venaient d'être témoins de la scène entre le maréchal et son fils, l'ayant racontée à leur tour au grand quartier général, Napoléon en fut informé, et Sa Majesté étant venue le soir à Léopoldau, où se trouvait l'état-major de Masséna, fit appeler Prosper et lui dit, en le prenant amicalement par l'oreille: «C'est bien, c'est très bien, mon cher enfant; voilà comment des jeunes gens tels que toi doivent débuter dans la carrière!» Puis, se tournant vers le maréchal, il lui dit à voix basse, mais de manière à être entendu par le général Bertrand, de qui je le tiens: «J'aime mon frère Louis autant que vous chérissez votre fils; mais, lorsqu'il était mon aide de camp en Italie, il faisait son service comme les autres, et j'aurais craint de le déconsidérer, en exposant l'un de ses camarades à sa place.»

La réponse que j'avais eu le tort de faire à Masséna, le blâme que l'Empereur lui infligeait, ne pouvaient que l'aigrir encore davantage contre moi; aussi, à compter de ce jour, il ne me tutoya plus, et quoique ostensiblement il me traitât fort bien, je compris qu'il me garderait toujours rancune: vous verrez que mes prévisions se vérifièrent.

Jamais les Autrichiens ne combattirent depuis avec autant de vigueur qu'à Wagram; leur retraite même fut admirable par le calme et le bon ordre qui y régnèrent. Il est vrai qu'ils eurent l'avantage de pouvoir quitter le champ de bataille sans être poursuivis; j'ai donné les motifs qui retinrent Napoléon le 6 au soir; mais il ne me serait pas possible d'expliquer les causes du retard qu'il mit, le 7 au matin, à suivre les traces des ennemis. On a prétendu qu'ayant devant lui la route de Bohême et celle de Moravie, qui toutes deux aboutissent au pont de Spitz, près de Florisdorf, l'Empereur, avant de s'éloigner du champ de bataille, voulait savoir quel était à peu près le nombre des troupes que le prince Charles avait engagées sur chacune de ces routes, et qu'il attendait le rapport des reconnaissances faites à ce sujet. Mais il est à remarquer que les reconnaissances ne donnent en pareil cas que des renseignements très imparfaits, parce qu'elles ne peuvent apercevoir ce qui se trouve au delà des arrière-gardes ennemies, qui les arrêtent au bout d'une demi-lieue: c'est ce qui arriva aux nôtres. On perdit donc inutilement un temps précieux; et puisqu'on avait vu la veille les colonnes ennemies s'engager sur les deux routes, il aurait fallu les poursuivre le 7 au matin, dès l'aurore, sur l'une ou sur l'autre; nous avions assez de troupes disponibles pour être en force sur tous les points. Quoi qu'il en soit, l'Empereur ne fit commencer la poursuite qu'à deux heures de l'après-midi et ne franchit, de sa personne, que trois petites lieues, pour aller coucher au château de Volkersdorf, du haut duquel l'empereur d'Autriche avait, les deux jours précédents, observé les mouvements des armées belligérantes.

L'Empereur confia au général Vandamme le soin de garder la ville de Vienne. Le général Régnier resta donc dans l'île de Lobau; Oudinot prit position à Wagram, et Macdonald à Florisdorf. Après avoir ainsi assuré ses derrières, Napoléon fit suivre l'ennemi sur la route de Moravie par les corps de Marmont et de Davout, et sur celle de Bohême par Masséna. Enfin, l'armée d'Italie et la garde devaient marcher entre ces deux grandes routes dans la direction de Laa, prêtes à se porter où besoin serait.

La plus forte partie de l'armée autrichienne s'était engagée sur la route de Bohême, que suivait le corps de Masséna. Mais le prince Charles avait très bien utilisé la nuit du 6 au 7 et une partie de ce jour, que Napoléon lui avait laissée, et tous ses bagages, chariots, caissons et l'artillerie étaient déjà loin et hors de notre atteinte, lorsqu'en quittant le champ de bataille, nous rencontrâmes les éclaireurs de l'arrière-garde ennemie, au défilé de Langen-Enzersdorf. Par sa longueur et son resserrement, ce passage aurait été fatal au prince Charles si, la veille, nous eussions pu le pousser jusque-là. Après avoir traversé le défilé, nous entrâmes dans une vaste plaine, au centre de laquelle se trouve Korneubourg. Cette petite ville, ayant un mur d'enceinte, était occupée par neuf bataillons de Croates et de chasseurs tyroliens, et l'on apercevait, sur les deux flancs, de fortes masses de cavalerie et une nombreuse artillerie. Ainsi postée, cette arrière-garde nous attendait avec un calme imposant.

Il faut, sans doute, être entreprenant à la guerre, surtout devant un ennemi déjà battu; néanmoins, on ne doit pas forcer les conséquences de cette règle jusqu'à manquer de prudence. Les généraux et la cavalerie française sont souvent trop téméraires: ils renouvelèrent ici la faute que Montbrun avait commise au mois de juin devant Raab, lorsque, ne voulant pas attendre l'infanterie, il mena ses escadrons trop près de cette place, dont le canon fit un très grand ravage dans leurs rangs. Malgré cette sévère leçon, le général Bruyère, qui avait remplacé Lasalle dans le commandement de la division de cavalerie légère attachée au corps de Masséna, ayant pris les devants en sortant du défilé, n'attendit pas que notre infanterie l'eût passé aussi et fût formée dans la plaine. Déployant ses escadrons, il s'avança vers les ennemis, qui restèrent impassibles, le laissèrent approcher jusqu'à une portée de canon, et qui, ouvrant alors un feu terrible, lui firent éprouver de grandes pertes!…

À cette vue, Masséna, qui arrivait en ce moment à l'entrée de la plaine, se mit en fureur et m'envoya vers Bruyère pour lui exprimer son extrême mécontentement. Je trouvai ce général très bravement placé à la tête de sa division, sous une grêle de boulets, mais bien peiné de s'être tellement aventuré, et fort embarrassé du parti qu'il devait prendre. En effet, s'il chargeait la cavalerie autrichienne, deux fois plus nombreuse que la sienne, il faisait hacher sa division; d'un autre côté, s'il battait en retraite pour s'éloigner du canon et se rapprocher de notre infanterie, il était certain que, dès que ses régiments auraient fait demi-tour, la cavalerie ennemie s'élancerait sur eux et les pousserait en désordre sur nos bataillons, à leur sortie du défilé, ce qui pouvait avoir les résultats les plus graves!… Rester où l'on se trouvait et y attendre l'infanterie, était donc ce qu'il y avait de moins mauvais; aussi, le général Bruyère m'ayant fait l'honneur de me demander mon avis, ce fut celui que je me permis de lui donner. Le maréchal, auquel j'avais été en rendre compte, approuva ce que j'avais fait, mais je le trouvai dans une colère noire contre le général Bruyère, et il s'écriait à chaque instant: «Est-il croyable qu'on fasse tuer de braves gens aussi inutilement!…» Cependant, il presse l'arrivée de la division Legrand, et, dès qu'elle est formée hors du défilé, il fait attaquer Korneubourg par le 26e léger, qui s'en empare, pendant que la cavalerie ennemie est repoussée par les escadrons de Bruyère, qui courent à la charge avec joie, les dangers d'une charge étant infiniment moins grands que ceux résultant de la canonnade à laquelle ils étaient soumis depuis une demi-heure! Le général Bruyère fit merveille durant ce combat de mains, ce qui n'empêcha pas le maréchal de le réprimander fortement.

Le 8 juillet, Masséna, ayant quatre divisions d'infanterie, une de cavalerie légère, une de cuirassiers et une nombreuse artillerie, continua la poursuite de l'arrière-garde ennemie. Il n'y eut cependant qu'un petit engagement, et nous occupâmes la ville de Stockerau, dans laquelle nos troupes s'emparèrent de plusieurs magasins autrichiens contenant une immense quantité de provisions de bouche, surtout en vins, ce qui excita une joie des plus vives. Le corps d'armée de Masséna continuant sa marche le 9, sur la route de Bohême, fut arrêté devant Hollabrünn par des forces nombreuses. Il s'ensuivit un combat très vif, dans lequel le général Bruyère, voulant faire oublier la faute qu'il avait commise devant Korneubourg, dirigea sa division avec prudence, mais exposa beaucoup sa personne; aussi fut-il grièvement blessé.

La malheureuse ville d'Hollabrünn, à peine rebâtie, à la suite de l'incendie qui l'avait détruite en 1805, lorsque les Russes nous en disputaient la possession, fut de nouveau réduite en cendres, et ensevelit encore un grand nombre de blessés sous ses décombres. Les ennemis se retirèrent avec perte.

Dans la nuit du 9 au 10, le maréchal m'envoya vers l'Empereur, pour l'informer du combat d'Hollabrünn. Après une longue marche par des chemins de traverse, où je m'égarai plusieurs fois dans l'obscurité, je joignis enfin Napoléon au château de Volkersdorf, qu'il occupait depuis le lendemain de la bataille de Wagram. Sa Majesté venait d'apprendre qu'une grande partie de l'armée autrichienne, quittant la route de Nikolsbourg et de Moravie, se portait vers Laa, pour y passer la Taya et rejoindre le prince Charles à Znaïm, et elle avait prescrit au maréchal Marmont de la suivre dans cette nouvelle direction. L'Empereur la prit lui-même le 10 au matin, tandis que Davout continuait de pousser vers Nikolsbourg, dont il s'empara. J'en fus réexpédié vers Masséna, auquel je portai l'ordre de marcher rapidement vers Znaïm, où l'ennemi paraissait vouloir concentrer ses principales forces et se préparer à une nouvelle bataille.

Pendant cette journée du 10, l'arrière-garde ennemie battit constamment en retraite devant le corps de Masséna, sans oser nous attendre, car elle avait éprouvé des pertes considérables la veille, à Hollabrünn. À compter de ce moment, le désordre se mit dans ses rangs; aussi fîmes-nous un très grand nombre de prisonniers. Ce même jour, le prince de Liechtenstein se présenta comme parlementaire à nos avant-postes, chargé par le généralissime autrichien d'aller proposer un armistice à Napoléon. Masséna le fit accompagner par un de ses officiers; mais, pendant qu'ils gagnaient Volkersdorf, dans l'espoir d'y trouver encore Napoléon, celui-ci s'était porté à Laa, et le parlementaire ne put le joindre que le lendemain au soir devant Znaïm. Ce retard coûta la vie à bien des hommes des deux partis! L'arrière-garde autrichienne, après s'être retirée depuis le matin sans combattre, nous disputa le soir l'entrée du bourg de Guntersdorf. Une vive canonnade s'étant engagée, un boulet traversa la calèche de Masséna, et un second tua un des chevaux qui la traînaient. Heureusement le maréchal venait de mettre pied à terre cinq minutes avant cet accident! Les ennemis, repoussés, nous cédèrent enfin Guntersdorf, où nous passâmes la nuit.

Il est indispensable à la guerre d'avoir des espions; Masséna se servait pour cela de deux frères juifs, hommes très intelligents, qui, pour donner des nouvelles exactes et recevoir plus d'argent, avaient l'audace de se glisser parmi les colonnes autrichiennes, sous prétexte de vendre des fruits et du vin; puis, restant en arrière, ils attendaient l'arrivée des Français et venaient faire leur rapport au maréchal. Celui-ci, pendant son court séjour à Hollabrünn, avait promis une forte somme à l'un de ces juifs s'il lui remettait, le lendemain au soir, l'état approximatif des forces ennemies engagées sur la route que nous suivions. Alléché par l'appât du gain, l'Israélite prend des chemins détournés, marche toute la nuit, gagne la tête de l'armée ennemie, pénètre dans un bois, et, grimpant au sommet d'un arbre touffu, il se blottit dans le feuillage, d'où, sans être aperçu, il dominait la grande route, et, à mesure que les colonnes défilaient devant lui, l'espion inscrivait sur un calepin à quelle arme ces troupes appartenaient, la force des escadrons et des bataillons, ainsi que le nombre des pièces. Mais, au moment où il était ainsi occupé, un sergent de chasseurs entre dans le bois pour s'y reposer quelques instants, et vient se coucher précisément au-dessous de l'arbre sur lequel se trouvait le Juif, qu'il n'avait point aperçu. À cette vue, l'espion, absolument saisi, fit probablement quelque mouvement pour se cacher; le calepin lui échappa des mains et vint tomber à côté du sergent! Celui-ci lève la tête, et voyant un homme au milieu des hautes branches, il le couche en joue, en lui ordonnant de descendre. Le malheureux Juif, forcé d'obéir, est conduit devant un général autrichien, qui, à la vue du calepin accusateur, fait tuer ce misérable à coups de baïonnette. Il gisait sur la grande route lorsque, quelques heures après, l'armée française arriva sur ce point. Dès que le second Juif, qui marchait avec nous en ce moment, aperçut le corps de son frère, il poussa des cris affreux; puis, se ravisant, il fouilla les poches du mort. Mais n'y ayant rien trouvé, il pesta contre les ennemis qui lui avaient, disait-il, volé l'argent dont son frère était pourvu; finalement, pour avoir au moins quelque part de son héritage, il prit tous les vêtements pour les vendre plus tard. Voilà qui peint bien le caractère juif!