CHAPITRE XXVIII

Campagne de Portugal.—Mon départ.—D'Irun à Valladolid.—Masséna et
Junot.—Fâcheux pronostics sur l'issue de la campagne.

L'époque où le maréchal Masséna devait se rendre en Portugal approchait, et déjà les nombreuses troupes dont son armée devait être composée étaient réunies dans le sud-ouest de l'Espagne. Comme j'étais le seul des aides de camp du maréchal qui eût été dans la Péninsule, il décida que je le devancerais et que j'irais établir son quartier général à Valladolid.

Je partis de Paris le 15 avril, avec le triste pressentiment que j'allais faire une campagne désagréable sous tous les rapports. Mes premiers pas semblèrent justifier cette prévision, car une des roues de la chaise de poste dans laquelle je voyageais avec mon domestique Woirland se brisa à quelques lieues de Paris. Nous fûmes obligés de gagner à pied le relais de Longjumeau. C'était un jour de fête; nous perdîmes plus de douze heures, que je voulus rattraper en marchant nuit et jour, de sorte que j'étais un peu fatigué quand j'arrivai à Bayonne. À partir de cette ville, on ne voyageait plus en voiture; il fallut donc courir la poste à franc étrier, et, pour comble de contrariété, le temps, que j'avais laissé magnifique en France, se mit tout à coup à la pluie, et les Pyrénées se couvrirent de neige. Je fus bientôt mouillé et transi; mais, n'importe, il fallait continuer!…

Je ne suis pas superstitieux; cependant, au moment où, quittant le sol français, j'allais traverser la Bidassoa pour entrer en Espagne, je fis une rencontre que je considérai comme un mauvais présage. Un énorme et hideux baudet noir, au poil malpropre et tout ébouriffé, se trouvait au milieu du pont, dont il semblait vouloir interdire le passage. Le postillon qui nous précédait de quelques pas lui ayant appliqué un vigoureux coup de fouet, pour le forcer à nous faire place, l'animal furieux se jeta sur le cheval de cet homme, qu'il mordait cruellement, tandis qu'il lançait de terribles ruades contre moi et Woirland, qui étions accourus au secours du postillon. Les coups que nous administrions tous les trois à cette maudite bête, loin de lui faire lâcher prise, semblaient l'exciter encore plus, et je ne sais vraiment comment ce ridicule combat se serait terminé, sans l'assistance des douaniers, qui piquèrent la croupe du baudet avec leurs bâtons ferrés. Les faits justifièrent mes fâcheuses impressions, car les deux campagnes que je fis dans la Péninsule, en 1810 et 1811, furent pour moi très pénibles; j'y reçus deux blessures, sans obtenir la moindre récompense, ni presque aucun témoignage de la bienveillance de Masséna.

Après avoir passé le pont de la Bidassoa, j'arrivai à Irun, premier relais espagnol. Là cessait toute sécurité; les officiers porteurs de dépêches devaient, ainsi que les courriers de poste, se faire escorter par un piquet de la gendarmerie dite de Burgos qui, formée dans la ville de ce nom, avec des hommes d'élite, était spécialement chargée d'assurer les communications et avait, à cet effet, à tous les relais de poste, un détachement retranché dans un blockhaus, ou maison fortifiée. Ces gendarmes, dans la force de l'âge, braves et zélés, firent pendant cinq années un service très pénible, et éprouvèrent de grandes pertes, car il y avait guerre à mort entre eux et les insurgés espagnols.

Je quittai Irun par une pluie battante, et au bout de quelques heures d'une marche faite au milieu de hautes montagnes, j'approchais de la petite ville de Mondragon, lorsqu'une vive fusillade se fit entendre, une demi-lieue en avant de nous!… Je m'arrêtai pour réfléchir sur ce que j'avais à faire… Si j'avançais, c'était peut-être pour tomber entre les mains des bandits qui inondaient la contrée!… Mais, d'un autre côté, si un officier porteur de dépêches retournait sur ses pas chaque fois qu'il entend un coup de fusil, il lui faudrait plusieurs mois pour remplir la plus courte mission!… J'avançai donc… et bientôt j'aperçus le cadavre d'un officier français!… Cet infortuné, allant de Madrid à Paris, porteur de lettres du roi Joseph pour l'Empereur, venait de changer de chevaux à Mondragon, lorsque, à deux portées de canon de ce relais, son escorte et lui reçurent, presque à bout portant, le feu d'un groupe de bandits cachés derrière un des rochers de la montagne qui dominent ce passage. L'officier avait eu le corps traversé de plusieurs balles, et deux gendarmes de son escorte étaient blessés!… Si cet officier eût retardé d'un quart d'heure son départ du relais de Mondragon, vers lequel je me dirigeais en sens contraire, il est certain que c'eût été moi qui fusse tombé dans l'embuscade préparée par les insurgés!… Cela promettait! et j'avais encore plus de cent lieues à parcourir au milieu de provinces soulevées contre nous!… L'attaque faite aux portes de Mondragon ayant donné l'éveil à la petite garnison de cette ville, elle s'était mise à la poursuite des brigands, qui, retardés dans leur marche par le désir d'emporter trois des leurs, blessés par nos gendarmes, furent bientôt atteints et forcés de fuir dans les montagnes, en abandonnant leurs blessés, qui furent fusillés.

L'expérience que j'avais acquise dans ma précédente campagne d'Espagne m'avait appris que le moment le plus favorable pour un officier qui doit traverser un pays difficile, est celui où les brigands viennent de faire une attaque, parce qu'ils s'empressent alors de s'éloigner, de crainte d'être poursuivis. Je me préparais donc à continuer ma route, lorsque le commandant de la place s'y opposa, d'abord parce qu'il venait d'apprendre que le célèbre chef de bande Mina avait paru dans les environs, et en second lieu parce que la nuit approchait, et que les ordres de l'Empereur prescrivaient de ne faire partir les escortes qu'en plein jour.

Le commandant de Mondragon était un capitaine piémontais, servant depuis très longtemps dans l'armée française, où il était connu pour sa rare intelligence et pour son intrépidité des plus remarquables. Les insurgés le redoutaient au dernier point, et, à l'exception de quelques embuscades secrètes, qu'il était impossible de prévoir, il dominait en maître tout le district, en employant tour à tour l'adresse et l'énergie. Je citerai un exemple de l'une et de l'autre, qui serviront à vous donner une idée de la guerre que nous avions à soutenir en Espagne, bien que nous y eussions beaucoup de partisans dans la classe des hommes éclairés.

Le curé de Mondragon était un des plus fougueux ennemis des Français. Néanmoins, lorsque Napoléon passa dans cette ville pour retourner à Paris, en janvier 1809, cet ecclésiastique, poussé par la curiosité, s'étant rendu devant la maison de poste, ainsi que toute la population, pour voir l'Empereur, fut aperçu par le commandant de place, qui, marchant droit à lui, le prit par la main et, le conduisant vers l'Empereur, dit de manière à être entendu par toute la foule: «J'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté le curé de cette ville, comme un des plus dévoués serviteurs du roi Joseph, votre frère!…» Napoléon, prenant pour argent comptant ce que disait le madré Piémontais, fit le meilleur accueil à l'ecclésiastique, qui se trouva ainsi compromis, malgré lui, vis-à-vis de toute la population!… Aussi, dès le soir même, le curé reçut en rentrant chez lui un coup de fusil qui le blessa au bras!… Il connaissait trop bien ses compatriotes pour ne pas comprendre que sa perte était jurée, si les Français ne restaient victorieux dans cette terrible lutte, et, dès ce moment, il se déclara ouvertement pour eux, se mit à la tête des partisans du roi Joseph, désignés par le nom de Joséphins, et nous rendit les plus grands services.

Peu de temps avant mon passage à Mondragon, ce même commandant de place fit preuve d'un bien grand courage. Obligé d'envoyer la majeure partie de sa garnison dans les montagnes, pour protéger l'arrivée d'un convoi de vivres, et contraint, quelques heures après, de fournir des escortes à des officiers porteurs de dépêches, il ne lui restait plus qu'une vingtaine de soldats. C'était un jour de marché. De nombreux campagnards étaient réunis sur la place. Le maître de poste, un de nos plus grands ennemis, les harangue et les engage à profiter de la faiblesse de la garnison française pour l'égorger!… La foule se porte aussitôt vers la maison, où le commandant avait réuni sa faible réserve. L'attaque est impétueuse, la défense pleine de vigueur; cependant, les nôtres auraient fini par succomber, lorsque le brave commandant de place, faisant ouvrir la porte, s'élance avec sa petite troupe, va droit au maître de poste, le tue d'un coup d'épée dans le cœur, le fait traîner dans la maison, et ordonne de placer son corps inanimé sur le balcon!… À la vue de cet acte de vigueur, accompagné d'une terrible fusillade, la foule, décimée par les balles, s'enfuit épouvantée! La garnison étant rentrée le soir même, le commandant de place fit pendre le cadavre du maître de poste au gibet public, afin de servir d'exemple, et, bien que cet homme eût beaucoup de parents et d'amis dans cette ville, personne ne bougea!

Après avoir passé la nuit à Mondragon, j'en partis au point du jour, et fus indigné en voyant le postillon espagnol qui nous dirigeait, s'arrêter sous la potence et cribler de coups de fouet un cadavre qui s'y trouvait suspendu. J'adressai de vifs reproches à ce misérable, qui me répondit en riant: «C'est mon maître de poste, qui m'a, de son vivant, donné tant de coups de fouet, que je suis bien aise de lui en rendre quelques-uns!» Ce trait seul suffirait pour faire connaître le caractère vindicatif des Espagnols de la basse classe.

J'arrivai à Vitoria trempé jusqu'aux os. Une fièvre ardente me contraignit de m'y arrêter chez le général Séras, pour lequel j'avais des dépêches. C'était, si vous vous le rappelez, ce même général qui m'avait nommé sous-officier dix ans auparavant à San-Giacomo, à la suite du petit combat livré aux housards de Barco, par les cinquante cavaliers de Bercheny que je commandais. Il me reçut parfaitement, et voulait que je me reposasse quelque temps auprès de lui; mais la mission dont j'étais chargé ne pouvant être retardée, je repris le lendemain la poste à franc étrier, malgré la fièvre qu'aggravait un temps affreux. Je passai l'Èbre, ce jour-là, à Miranda. C'est à ce fleuve que se terminent les contreforts des Pyrénées. C'était aussi la limite de la puissance des deux célèbres partisans Mina.

Le premier de ces guerilleros, né dans les environs de Mondragon, était fils d'un riche fermier; il étudiait pour être prêtre, lorsque éclata, en 1808, la guerre de l'indépendance. On ignore généralement qu'à cette époque un très grand nombre d'Espagnols, en tête desquels se plaçait une partie du clergé séculier, voulant arracher leur patrie au joug de l'Inquisition et des moines, non seulement faisaient des vœux pour l'affermissement du roi Joseph sur le trône, mais se joignaient à nos troupes pour repousser les insurgés, qui se déclarèrent contre nous. Le jeune Mina fut du nombre de nos alliés; il leva une compagnie des amis de l'ordre, et fit la guerre aux bandits. Mais, par un revirement bizarre, Mina, épris de la vie d'aventures, devint lui-même insurgé et nous fit une guerre acharnée, en Biscaye et en Navarre, à la tête de bandes qui s'élevèrent un moment au chiffre de près de dix mille hommes. Le commandant de Mondragon réussit enfin à l'enlever, dans une maison où se célébrait la noce d'une de ses parentes. Napoléon le fit transporter en France et enfermer au donjon de Vincennes. Mina faisait la guerre de partisan avec talent et loyauté. Retourné dans sa patrie en 1814, il devint l'adversaire de Ferdinand VII, pour lequel il avait si bien combattu. Sur le point d'être arrêté, il s'évada, gagna l'Amérique, se mêla des révolutions du Mexique et fut fusillé.

Pendant le long séjour que le jeune Mina fit à Vincennes, les montagnards insurgés placèrent à leur tête un de ses oncles, grossier forgeron, homme sanguinaire, n'ayant aucuns moyens, mais auquel le nom populaire de Mina donnait une influence extraordinaire. Des officiers instruits, envoyés par la Junte de Séville, étaient chargés de diriger ce nouveau chef, qui nous fit beaucoup de mal.

J'entrai dans les immenses et tristes plaines de la Vieille-Castille. Au premier abord, il paraît presque impossible d'y tendre une embuscade, puisque ces plaines sont totalement dépourvues de bois, et qu'il n'y existe aucune montagne; mais le pays est tellement ondulé, que la sécurité qu'il présente d'abord est infiniment trompeuse. Les bas-fonds, formés par les nombreux monticules dont il est couvert, permettaient aux insurgés espagnols d'y cacher leurs bandes, qui fondaient à l'improviste sur les détachements français, marchant quelquefois avec d'autant plus de confiance que, à l'œil nu, ils apercevaient une étendue de quatre à cinq lieues, en tous sens, sans y découvrir aucun ennemi. L'expérience de quelques revers ayant rendu nos troupes plus circonspectes, elles ne traversaient plus ces plaines qu'en faisant visiter les bas-fonds par des tirailleurs. Mais cette sage précaution ne pouvait être prise que par des détachements assez nombreux pour envoyer des éclaireurs en avant et sur leurs flancs, ce que ne pouvaient faire les escortes de cinq ou six gendarmes qu'on donnait aux officiers porteurs de dépêches; aussi plusieurs d'entre eux furent-ils pris et assassinés dans les plaines de la Castille. Quoi qu'il en soit, je préférais voyager dans ce pays découvert plutôt que dans les montagnes de Navarre et de Biscaye, dont les routes sont continuellement dominées par des rochers, des forêts, et dont les habitants sont beaucoup plus braves et entreprenants que les Castillans. Je continuai donc résolument ma course, traversai sans accident le défilé de Pancorbo et la petite ville de Briviesca; mais, entre ce poste et Burgos, nous vîmes tout à coup une vingtaine de cavaliers espagnols sortir de derrière un monticule!…

Ils nous tirèrent sans succès quelques coups de carabine. Les six gendarmes de mon escorte mirent le sabre à la main; j'en fis autant, ainsi que mon domestique, et nous continuâmes notre route sans daigner riposter aux ennemis, qui, jugeant par notre attitude que nous étions gens à nous défendre vigoureusement, s'éloignèrent dans une autre direction.

Je couchai, à Burgos, chez le général Dorsenne, qui y commandait une brigade de la garde, car, dans ce pays soulevé contre nous, les troupes françaises occupaient presque toutes les villes, les bourgs et les villages. Les routes seules n'étaient pas sûres; aussi les plus grands dangers étaient-ils pour ceux qui, comme moi, étaient obligés de les parcourir avec de faibles escortes. J'en fis une nouvelle épreuve le lendemain, lorsque, ayant voulu continuer mon voyage, malgré mon extrême faiblesse et la fièvre qui me dévorait, je rencontrai, entre Palencia et Dueñas, un officier et vingt-cinq soldats de la jeune garde, conduisant un caisson chargé d'argent, destiné à la solde de la garnison française de Valladolid. L'escorte de ce convoi était évidemment insuffisante, car les guérilleros des environs, prévenus de son passage, s'étaient réunis au nombre de cent cinquante cavaliers pour l'enlever, et ils attaquaient déjà le détachement de la garde, quand, apercevant au loin le groupe que formaient autour de moi les gendarmes de mon escorte, arrivant au galop, les insurgés nous prirent pour l'avant-garde d'un corps de cavalerie et suspendirent leur entreprise. Mais un des leurs gravissant un monticule, d'où il découvrait au loin, leur cria qu'il n'apercevait aucune troupe française; alors les bandits, stimulés par l'appât du pillage du trésor, s'avancèrent assez courageusement vers le fourgon.

J'avais pris naturellement le commandement des deux petits détachements réunis. Je prescrivis donc à l'officier de la garde de ne faire tirer que sur mon ordre. La plupart des cavaliers ennemis avaient mis pied à terre, pour être plus à même de s'emparer des sacs d'argent, et ils combattaient fort mal avec leurs fusils; beaucoup même n'avaient que des pistolets. J'avais placé mes fantassins derrière le fourgon: je les fis sortir de cette position, dès que les Espagnols ne furent plus qu'à une vingtaine de pas, et je commandai le feu… Il fut si juste et si terrible que le chef des ennemis et une douzaine des siens tombèrent!… Le reste de la bande, épouvanté, s'enfuit à toutes jambes vers les chevaux gardés à deux cents pas de là par quelques-uns des leurs; mais pendant qu'ils cherchaient à se mettre en selle, je les fis charger par les fantassins et les six gendarmes, auxquels se joignit mon domestique Woirland. Ce petit nombre de braves, surprenant les bandits espagnols en désordre, en tua une trentaine et prit une cinquantaine de chevaux, qu'ils vendirent le soir même à Dueñas, où je conduisis ma petite troupe, après avoir fait panser mes blessés; leur nombre ne s'élevait qu'à deux, encore n'avaient-ils été que légèrement atteints.

L'officier et les soldats de la jeune garde avaient, comme toujours, fait preuve de beaucoup de courage dans ce combat, qui, vu la disproportion du nombre, aurait pu nous devenir funeste, si je n'eusse eu que des conscrits, d'autant plus que j'étais si faible, qu'il ne m'avait pas été possible de prendre part à la charge. L'émotion que je venais d'éprouver avait augmenté ma fièvre; je fus obligé de passer la nuit à Dueñas. Le lendemain, le commandant de cette ville, averti de ce qui s'était passé, fit accompagner le trésor par une compagnie entière jusqu'à Valladolid, où je me rendis avec cette escorte; je marchais au pas, car, pouvant à peine me soutenir à cheval, il m'eût été impossible de supporter le mouvement du galop.

Je suis entré dans quelques détails sur ce voyage, afin de vous mettre de nouveau à même d'apprécier les dangers auxquels étaient exposés les officiers obligés, par leur service, de courir la poste dans les provinces d'Espagne insurgées contre nous.

Ayant atteint le but de ma mission, j'espérais goûter quelque repos à
Valladolid, mais des tribulations d'un nouveau genre m'y attendaient[3].

Junot, duc d'Abrantès, général en chef d'un des corps qui devaient faire partie de l'armée de Masséna, s'était établi depuis quelques mois à Valladolid, où il occupait l'immense palais construit par Charles-Quint. Ce bâtiment, malgré son antiquité, se trouvait dans un état de parfaite conservation, et le mobilier en était fort convenable. Je n'avais pas mis en doute qu'en apprenant l'arrivée prochaine du maréchal, qui devenait généralissime, le duc d'Abrantès ne s'empressât de lui céder l'ancien palais des rois d'Espagne et d'aller se loger dans un des beaux hôtels qui existaient en ville; mais, à mon grand étonnement, Junot, qui avait fait venir la duchesse, sa femme, à Valladolid, où elle tenait une petite cour fort élégante, Junot m'annonça qu'il ne comptait céder à Masséna que la moitié de son palais. Il était, disait-il, certain que le maréchal serait trop galant pour déplacer Mme la duchesse, d'autant plus que le palais était assez vaste pour loger facilement les deux états-majors.

Pour comprendre l'embarras dans lequel cette réponse me jeta, il faut savoir que Masséna avait l'habitude de mener toujours avec lui, même à la guerre, une dame X——, à laquelle il était si attaché qu'il n'avait accepté le commandement de l'armée de Portugal qu'à condition que l'Empereur lui permettrait de s'en faire accompagner. Masséna, d'un caractère sombre et misanthropique, vivant seul par goût, retiré dans sa chambre et séparé de son état-major, avait besoin, dans la solitude, de distraire parfois ses sombres pensées par la conversation d'une personne vive et spirituelle. Sous ce double rapport, Mme X… lui convenait parfaitement, car c'était une femme de beaucoup de moyens, bonne et aimable, et qui comprenait du reste tous les désagréments de sa situation. Il était impossible que cette dame logeât sous le même toit que la duchesse d'Abrantès, qui, sortie de la famille des Comnène, était une femme d'une grande fierté. D'un autre côté, il n'eût pas été convenable que le maréchal fût logé dans l'hôtel d'un simple particulier, tandis que le palais serait occupé par un de ses subordonnés! Je me vis donc forcé d'avouer à Junot l'état des choses. Mais le général ne fit que rire de mes observations, disant que Masséna et lui avaient souvent logé dans la même cassine en Italie, et que les dames s'arrangeraient entre elles.

En désespoir de cause, je parlai à la duchesse elle-même; c'était une femme d'esprit; elle prit alors la résolution d'aller s'établir en ville, mais Junot s'y opposa avec obstination. Ce parti pris me contraria fort; mais que pouvais-je contre un général en chef?… Les choses se trouvaient encore dans cet état lorsque, au bout de quelques jours passés dans mon lit, accablé de fièvre, je reçus une estafette, par laquelle le maréchal me faisait prévenir qu'il arriverait dans peu d'heures. J'avais, à tout hasard, fait louer en ville un hôtel pour le recevoir, et, malgré mon extrême faiblesse, j'allais monter à cheval pour me rendre au-devant de lui et le prévenir de ce qui s'était passé; mais les mules qui traînaient sa voiture avaient marché si rapidement que je trouvai au bas de l'escalier M. le maréchal donnant la main à Mme X… Je commençais à lui expliquer les difficultés que j'avais éprouvées pour prendre possession de la totalité du palais, quand Junot, entraînant la duchesse, accourt, se précipite dans les bras de Masséna; puis, devant un nombreux état-major, il baise la main de Mme X… et lui présente ensuite sa femme. Jugez de l'étonnement de ces deux dames! Elles restèrent comme pétrifiées et ne se dirent pas un seul mot! Le maréchal eut le bon esprit de se contraindre; mais il fut vivement affecté de voir Mme la duchesse d'Abrantès prétexter d'une indisposition pour s'éloigner de la salle à manger, au moment où Junot y entraînait Mme X…

Au premier aspect, ces détails paraissent oiseux; mais je ne les raconte que parce que cette scène eut de bien graves résultats; le maréchal ne pardonna jamais à Junot d'avoir refusé de lui céder la totalité du palais, et de l'avoir mis par là dans une fausse situation vis-à-vis d'un grand nombre d'officiers généraux. Junot fit, de son côté, cause commune avec le maréchal Ney et le général Reynier, chefs des deux autres corps qui formaient, avec le sien, la grande armée de Portugal. Cela donna lieu à des divisions très fâcheuses, qui contribuèrent infiniment au mauvais résultat des campagnes de 1810 et 1811, résultat dont l'influence malheureuse fut d'un poids immense dans les destinées de l'Empire français!… Tant il est vrai que des causes en apparence futiles ou même ridicules amènent quelquefois de grandes calamités! Le général Kellermann, commandant à Valladolid, rendit compte à Masséna des démarches que j'avais faites pour lui éviter une partie des désagréments, dont il me garda cependant rancune.