CHAPITRE XXXV

Les Portugais quittent précipitamment Coïmbre.—Marche sur
Lisbonne.—Massacre de nos blessés dans Coïmbre.—Lignes de Cintra et de
Torrès-Védras.—Mésintelligence entre Masséna et ses
lieutenants.—Retraite sur Santarem.

L'armée française étant entièrement sortie du défilé de Boïalva et réunie dans la plaine aux environs d'Avelans, le maréchal Masséna la dirigea sur Coïmbre, par Pedreira, Mealhadu, Carquejo et Fornos. Il y eut sur ce dernier point un combat de cavalerie dans lequel Sainte-Croix culbuta l'arrière-garde anglaise qu'il rejeta dans Coïmbre, où les Français entrèrent le 1er octobre.

Les malheureux habitants de cette grande et belle ville, trompés par le premier résultat du combat de Busaco, et l'assurance donnée par les officiers anglais que l'armée française se retirait en Espagne, s'étaient livrés aux plus grandes démonstrations de joie. Il y avait eu illuminations, bals nombreux, et les fêtes duraient encore, lorsqu'on apprit tout à coup que les Français, après avoir tourné les montagnes de l'Alcoba, étaient descendus dans les plaines et marchaient sur Coïmbre, dont ils n'étaient plus qu'à une journée!… On ne saurait peindre la stupeur de cette population de cent vingt mille âmes qui, longtemps entretenue dans la plus grande sécurité par les Anglais, recevait instantanément l'avis de l'arrivée des ennemis et l'ordre d'abandonner ses foyers sur-le-champ!… De l'aveu même des officiers anglais, ce départ fut un spectacle des plus affreux, dont je m'abstiendrai de raconter les épisodes déchirants.

L'armée de Wellington, embarrassée dans sa marche par cette énorme masse de fuyards, dans laquelle hommes, femmes, enfants, vieillards, moines, religieuses, bourgeois et soldats étaient entassés pêle-mêle avec des milliers de bêtes de somme, l'armée de Wellington, dis-je, se retira dans le plus grand désordre vers Condeixa et Pombal. Il périt beaucoup de monde au passage du Mondego, bien que le fleuve fût guéable en plusieurs endroits.

L'occasion était bonne pour Masséna. Il aurait dû lancer à la poursuite des ennemis le 8e corps, celui de Junot, qui, n'ayant pas combattu à Busaco, était parfaitement disponible et pouvait, par une brusque attaque, faire éprouver de grandes pertes à l'armée anglaise. Plusieurs de nos soldats pris à Busaco, et récemment échappés de ses mains, nous la disaient dans une confusion inexprimable. Mais, à notre grand étonnement, le généralissime français, comme s'il eût voulu donner aux ennemis le temps de se remettre de leur désordre et de s'éloigner, prescrivit de suspendre la poursuite, et cantonnant son armée dans Coïmbre et les villages voisins, il y séjourna trois jours pleins!…

Pour expliquer cette déplorable perte de temps, on disait qu'il était indispensable de réorganiser les 2e et 6e corps, qui avaient tant souffert à Busaco; qu'il fallait établir des hôpitaux à Coïmbre et laisser reposer les attelages de l'artillerie, ce qu'on aurait pu faire, tout en mettant le 8e corps à la poursuite des Anglo-Portugais, car, jetés dans un désordre affreux et engagés dans une série de défilés, ceux-ci n'auraient ni osé ni pu tenir tête nulle part. Mais les véritables motifs du séjour que l'on fit à Coïmbre furent, d'une part, l'accroissement de la mésintelligence qui régnait déjà entre Masséna et ses lieutenants, et surtout l'embarras dans lequel se trouvait le généralissime de savoir s'il laisserait une division à Coïmbre, afin d'assurer ses derrières et de veiller à la sûreté des nombreux malades ou blessés qu'on y laisserait, ou bien si on abandonnerait ces malheureux à leur fatale destinée, en emmenant toutes les troupes pour ne point affaiblir le nombre de combattants, car on s'attendait à une nouvelle bataille devant Lisbonne. Chacune de ces deux résolutions offrait ses avantages et ses inconvénients; mais il ne fallait cependant pas trois jours pour prendre un parti.

Masséna finit par décider qu'on ne laisserait à Coïmbre qu'une demi-compagnie, dont la mission serait de garder l'immense couvent de Santa-Clara, dans lequel on avait réuni les blessés pour les garantir de la fureur des premiers miliciens qui pénétreraient en ville, et de capituler dès que les officiers ennemis paraîtraient. Si cette résolution eût été communiquée aux chefs de corps la veille du départ, elle pouvait avoir son bon côté; on n'eût laissé à Coïmbre que les hommes vraiment incapables d'aller plus loin, tandis que, faute d'ordres positifs, et d'après les bruits répandus dans l'armée, qu'une forte division devait rester dans la place, les colonels avaient déposé tous leurs éclopés, malades et blessés dans le monastère destiné à servir d'hôpital. Cependant, l'immense majorité d'entre eux pouvait marcher, puisqu'ils étaient venus de Busaco à Coïmbre et ne demandaient pas mieux que de suivre leurs régiments. Le nombre de ces infortunés s'élevait à plus de trois mille, auxquels on laissa pour défenseurs deux lieutenants et quatre-vingts soldats du bataillon de marine attaché à l'armée.

Je m'étonnais que Masséna, prêt à joindre les rives du Tage, où il allait avoir besoin de matelots, sacrifiât une demi-compagnie de ces hommes précieux, et si difficiles à remplacer, au lieu de laisser à Coïmbre de moins bons fantassins, car il était facile de prévoir qu'il ne se passerait pas vingt-quatre heures avant que les partisans ennemis revinssent occuper la ville. En effet, l'armée française s'étant éloignée de Coïmbre le 3 au matin, les miliciens portugais y pénétrèrent le soir même et se portèrent en foule vers le couvent, où nos malheureux blessés s'étant barricadés, après avoir acquis la triste certitude que Masséna les avait abandonnés, se préparaient à vendre chèrement leur vie contre les paysans miliciens qui menaçaient de les égorger. Dans cette pénible situation, les lieutenants de marine tinrent une conduite vraiment admirable; aidés par les officiers d'infanterie qui se trouvaient isolément parmi les blessés, ils réunirent ceux d'entre eux qui, ayant encore des fusils, pouvaient s'en servir, et organisèrent si bien leurs moyens de défense qu'ils combattirent toute la nuit sans que les Portugais parvinssent à s'emparer de l'hôpital. Enfin, le 6 au matin, parut le brigadier Trent, chef des miliciens de la province, avec lequel nos officiers de marine conclurent une capitulation écrite. Mais à peine les blessés français eurent-ils rendu le petit nombre d'armes dont ils venaient de se servir, que les paysans miliciens, se précipitant sur ces malheureux qui se soutenaient à peine pour la plupart, en égorgèrent plus d'un millier!… Le surplus, impitoyablement mis en route vers Oporto, périt dans le trajet: dès qu'un d'entre eux, tombant de fatigue et de besoin, ne pouvait suivre la colonne, les miliciens portugais le massacraient… Ces miliciens étaient cependant organisés et conduits par des officiers anglais, ayant à leur tête un général anglais, Trent, qui, en ne réprimant pas ces atrocités, déshonora son pays et son uniforme… En vain, pour excuser Trent, l'historien anglais Napier prétend qu'il n'y eut que dix prisonniers français sacrifiés; le fait est qu'ils périrent presque tous assassinés, soit dans l'hôpital de Coïmbre, soit sur la route d'Oporto; aussi le nom de Trent est-il devenu infâme, même en Angleterre.

Masséna ayant écrit à l'Empereur pendant que nous étions à Coïmbre, la difficulté consistait à faire passer cette dépêche au milieu des populations insurgées, réunies sur nos derrières et nos flancs. Un Français aurait échoué dans cette mission; il fallait quelqu'un qui connût le pays et en parlât la langue. M. de Mascareguas, un des officiers portugais qui avaient suivi le général d'Alorna en France et y avaient pris du service ainsi que lui, s'offrit pour porter la lettre de Masséna.

J'assistai au départ de Mascareguas, qui, s'étant déguisé en berger montagnard, portant un petit chien dans son panier, se flattait de gagner sans encombre Alméida, dont le commandant français lui donnerait le moyen de se rendre à Paris. Mais Mascareguas, appartenant à la première noblesse de Portugal, eut beau dissimuler sa taille élégante, ses manières distinguées et son langage d'homme de cour, les paysans ne s'y trompèrent pas. Il fut arrêté, conduit à Lisbonne, condamné à mort, et, bien qu'il réclamât les immunités de la noblesse, c'est-à-dire la faveur d'avoir la tête tranchée, il fut considéré comme espion et pendu en place publique.

Les trois jours que les Français venaient encore de perdre à Coïmbre ayant permis aux Anglais de s'éloigner, il nous en fallut trois autres pour joindre leur arrière-garde à Pombal, jolie petite ville, chef-lieu de l'apanage du célèbre marquis de ce nom. Le corps du marquis reposait, avant notre arrivée, dans un magnifique tombeau, construit sous un immense mausolée, dont l'architecture est fort remarquable. Le monument avait été saccagé par les traînards de l'armée anglaise. Ils avaient ouvert le cercueil, jeté les ossements sous les pieds de leurs chevaux logés dans l'intérieur du vaste mausolée, dont ils avaient fait une écurie. Ô vanité des choses humaines! C'est là que gisaient dans la boue quelques rares débris du grand ministre destructeur des Jésuites, lorsque le maréchal Masséna et son état-major visitèrent sa tombe désormais vide!

De Pombal, l'armée française gagna Leyria, et, le 9 octobre, notre avant-garde parvint enfin sur les rives du Tage et occupa Santarem, ville importante par son commerce. Nous y trouvâmes d'immenses approvisionnements de tous genres; mais cet avantage fut désagréablement compensé. Après avoir joui jusque-là d'un temps magnifique, nous fûmes assaillis par des pluies d'automne telles qu'on n'en voit que sous les tropiques et sur les côtes du midi de la Péninsule. Cela fatigua beaucoup les troupes des deux armées; néanmoins, les nôtres atteignirent Alenquer, gros bourg situé au bas des petites montagnes, ou plutôt des collines de Cintra, qui forment une ceinture autour de Lisbonne, dont nous n'étions plus qu'à quelques lieues. Les Français s'attendaient bien à livrer bataille avant d'entrer à Lisbonne; mais, sachant que cette ville était ouverte du côté de terre, personne ne doutait du succès.

Cependant, tous les environs de Lisbonne étaient couverts de fortifications, auxquelles les Anglais faisaient travailler depuis un an et demi, sans que ni le maréchal Ney, qui venait de passer une année à Salamanque, ni Masséna, qui depuis six mois se préparait à envahir le Portugal, eussent eu la moindre notion sur ces travaux gigantesques! Les généraux Reynier et Junot étaient dans la même ignorance; mais, chose plus surprenante encore, et vraiment incroyable, si les faits n'étaient aujourd'hui incontestables, le gouvernement français ne savait pas lui-même que les montagnes de Cintra fussent fortifiées! On ne conçoit pas comment l'Empereur, dont les agents pénétraient dans toutes les contrées, n'en avait pas dirigé quelques-uns sur Lisbonne, ce qui était d'autant plus facile qu'à cette époque des milliers de navires anglais, allemands, américains et suédois portaient journellement sur les rives du Tage les provisions immenses destinées à l'armée de Wellington. Il eût donc été possible de glisser quelques espions parmi les très nombreux matelots et commis employés sur ces vaisseaux: avec de l'argent, on parvient à tout savoir! C'était par ce moyen que l'Empereur se tenait au courant de ce qui se faisait en Angleterre, ainsi que chez les principales puissances de l'Europe. Néanmoins, il ne donna jamais à Masséna aucun renseignement sur les défenses de Lisbonne, et ce ne fut qu'en arrivant à Alenquer, au pied des coteaux de Cintra, que le général français apprit qu'ils étaient fortifiés et unis entre eux par des lignes dont la gauche touchait à la mer derrière Torrès-Védras; le centre occupait Sobral, et la droite s'appuyait au Tage vers Alhandra.

La veille du jour où nos troupes parurent sur ce point, l'armée anglaise poussant devant elle la population des contrées voisines, c'est-à-dire plus de trois cent mille âmes, venait d'entrer dans les lignes, où le désordre était au comble!… Ceux des officiers français qui devinaient ce qui se passait chez les ennemis éprouvèrent de nouveaux et bien vifs regrets de la résolution prise par Masséna, quinze jours avant, d'attaquer de front la position de Busaco, au pied de laquelle il avait inutilement perdu tant de monde. Si cette position eût été tournée, les ennemis pris en flanc se seraient retirés vers Lisbonne, et notre armée intacte et pleine d'ardeur eût, dès son arrivée, immédiatement attaqué les lignes de Cintra, dont il est certain qu'elle se fût emparée. La capitale prise, les Anglais se seraient retirés avec précipitation, après avoir essuyé d'irréparables revers… Mais les pertes considérables que les Français avaient faites devant Busaco ayant refroidi l'ardeur des lieutenants de Masséna et semé la discorde entre eux et lui, tous cherchaient à paralyser les opérations du généralissime et représentaient les plus petits mamelons comme de nouvelles montagnes de Busaco, dont la prise devait coûter des torrents de sang!… Cependant, malgré ce mauvais vouloir, Masséna dirigea vers le centre des ennemis le 8e corps, dont une division, celle de Clausel, enleva le bourg de Sobral, point des plus importants pour nous, et l'on s'attendait à une attaque simultanée sur toute la ligne, lorsque le général Sainte-Croix, qui l'avait conseillée, fut tué d'un coup de canon en avant de Villa-Franca! Cet excellent officier faisait avec le général Montbrun une reconnaissance sur Alhandra, et longeait le fleuve du Tage, sur lequel croisaient en ce moment plusieurs chaloupes portugaises dirigeant leurs feux contre nos avant-postes, lorsqu'un boulet ramé vint couper en deux l'infortuné Sainte-Croix! Ce fut une perte immense pour l'armée, pour Masséna, et surtout pour moi qui l'aimais comme un frère!…

Après la mort du seul homme qui pût donner de bons conseils au généralissime, celui-ci retomba dans ses perpétuelles hésitations, se laissant ébranler par les clameurs de ses lieutenants pris maintenant de timidité, et présentant toutes les collines de Cintra comme hérissées de canons prêts à nous pulvériser. Pour savoir à quoi s'en tenir, Masséna, qui, depuis l'avis que Ligniville et moi avions ouvert à la bataille de Busaco, nous témoignait quelque bienveillance, nous chargea de parcourir le front des lignes ennemies. Il est incontestable qu'elles étaient d'une force imposante, mais cependant pas telle, à beaucoup près, qu'on voulait bien le dire.

En effet, les retranchements des Anglais formaient autour de Lisbonne un arc immense, dont le développement était de quinze lieues portugaises, qui font au moins vingt lieues de France. Or, quel est l'officier au fait des choses de la guerre auquel on persuadera qu'une position de vingt lieues d'étendue présente partout les mêmes difficultés et n'est pas faible sur quelques points? Nous en reconnûmes plusieurs, en voyant des officiers ennemis, et même des piquets de cavalerie, y monter très facilement avec leurs chevaux. Nous acquîmes aussi la conviction que nos géographes et officiers chargés de lever le plan des collines avaient figuré des redoutes armées partout où ils apercevaient un peu de terre fraîchement remuée!… Or, les Anglais, pour nous induire en erreur, avaient tracé sur les moindres monticules des ouvrages dont la plupart étaient encore à l'état de projet; mais, eussent-ils été achevés, il nous semblait que les accidents de terrain permettant aux Français de cacher les mouvements d'une partie de leur armée composée de trois corps, il serait possible d'en employer un à simuler des entreprises sur le front des ennemis, pendant que les deux autres attaqueraient réellement les points les plus faibles de cette immense ligne, derrière laquelle les troupes anglaises, si elles voulaient tout couvrir, devaient nécessairement être trop disséminées, ou bien avoir leurs réserves fort éloignées des points d'attaque qui ne leur seraient pas connus d'avance.

L'histoire des guerres du siècle de Louis XIV, époque où l'on faisait grand usage des lignes, prouve que la plupart de celles qui furent attaquées furent enlevées parce que les défenseurs ne pouvaient se soutenir mutuellement. Nous pensions donc qu'il serait facile de percer les lignes anglaises sur quelque point de leur immense développement. La trouée une fois faite, les troupes ennemies, placées à plusieurs lieues et même à une journée de cette trouée, par laquelle pénétrerait en masse un de nos corps d'armée, reconnaîtraient qu'elles n'auraient pas le temps d'accourir, si ce n'est en forces très inférieures, et se retireraient, non pas à Lisbonne, d'où les vaisseaux ne peuvent sortir par tous les vents, mais sur Cascaès, où leur flotte militaire et les transports se trouvaient réunis. La retraite des ennemis eût été bien difficile, et se fût peut-être changée en déroute; mais, dans tous les cas, l'embarquement de l'armée anglaise en notre présence lui eût coûté bien cher: c'eût été la seconde édition de celui de sir John Moore à la Corogne! Nous avons vu depuis des officiers anglais, entre autres le général Hill, convenir que si les Français eussent attaqué pendant les dix premiers jours de leur arrivée devant Lisbonne, ils y auraient facilement pénétré pêle-mêle avec la multitude des paysans, au milieu desquels les troupes anglaises n'auraient pu se débrouiller, ni prendre aucune disposition régulière de défense.

Lorsque mon camarade et moi fîmes notre rapport en ce sens à Masséna, les yeux de ce vieux guerrier étincelèrent d'une noble ardeur, et il dicta sur-le-champ des ordres de marche, afin de préparer l'attaque qu'il comptait faire le jour suivant. Cependant, à la réception de ces ordres, les quatre lieutenants du généralissime accoururent chez lui, et la réunion fut des plus orageuses!… Le général Junot, qui connaissait parfaitement Lisbonne, où il avait commandé, assurait qu'il ne lui semblait pas possible de défendre une ville aussi immense, et se prononçait vivement pour l'attaque. Le général Montbrun partageait cet avis; mais le maréchal Ney et le général Reynier s'y opposèrent avec chaleur, ajoutant que les pertes éprouvées à Busaco, jointes à celles des blessés abandonnés à Coïmbre, et les nombreux malades que les pluies avaient momentanément mis hors de service, ayant infiniment diminué le chiffre des combattants, il n'était pas possible d'attaquer les fortes positions de Cintra; qu'au surplus, leurs soldats étaient démoralisés, assertion inexacte, car les troupes montraient au contraire une très grande ardeur et demandaient à marcher sur Lisbonne. Masséna, impatienté par cette discussion, ayant répété de vive voix les ordres de marche déjà donnés par écrit, le maréchal Ney déclara formellement qu'il ne les exécuterait pas!… Le généralissime eut alors la pensée de retirer au maréchal Ney le commandement du 6e corps, ainsi qu'il fut dans l'obligation de le faire quelques mois après; mais considérant que Ney commandait depuis sept ans les mêmes troupes dont il était aimé, que son éloignement impliquerait celui de Reynier, ce qui achèverait de jeter la discorde dans l'armée, au moment où elle se trouvait à cinq cents lieues de France, environnée d'ennemis, et où elle avait un si grand besoin d'union, Masséna, que les énergiques conseils de Sainte-Croix eussent soutenu, faiblit devant la désobéissance de ses deux principaux lieutenants. Ces derniers, ne pouvant toutefois le déterminer à quitter le Portugal, lui arrachèrent du moins la promesse de s'éloigner des lignes ennemies et de se retirer à dix lieues derrière Santarem et le Rio-Major, afin d'y attendre de nouveau les ordres de l'Empereur!… Je vis avec douleur cette petite retraite qui en pronostiquait, selon moi, une générale et définitive. Mes pressentiments ne me trompèrent point, ainsi que vous le verrez bientôt.

Je m'éloignai donc à regret des collines de Cintra, tant j'étais persuadé qu'on aurait pu forcer les lignes encore inachevées, en profitant de la confusion jetée dans le camp anglais par les fuyards. Mais ce qui était alors facile ne le fut plus quinze jours après!… En effet, Wellington, obligé de nourrir de nombreuses populations qu'il avait fait refluer sur Lisbonne, utilisa les bras de 40,000 paysans valides, en les faisant travailler à l'achèvement des fortifications dont il voulait couvrir Lisbonne; cette ville acquit dès lors une très grande force.