CHAPITRE XXXVII

1811.—Aventures d'un espion anglais.—Mauvais vouloir des chefs de corps.—Retraite.—Incidents et combats divers.

Nous commençâmes à Torrès-Novas l'année 1811, dont les premiers jours furent marqués par un fâcheux événement qui affecta vivement tout l'état-major. Notre camarade d'Aguesseau, aide de camp de Masséna, mourut!… Cet excellent jeune homme, portant un nom illustre, possesseur d'une grande fortune, adoré de sa famille, ne pouvant résister au désir d'acquérir de la gloire, avait pris la carrière des armes, que la faiblesse de sa constitution semblait lui interdire. Il avait néanmoins assez bien supporté les fatigues de la campagne d'Autriche, mais celles de la campagne de 1810 en Portugal furent au-dessus de ses forces, et il quitta la vie à la fleur de l'âge, loin de ses parents et de sa patrie! Nous lui fîmes élever un tombeau dans la principale église de Torrès-Novas.

Le major Casabianca, que Masséna avait dépêché auprès de l'Empereur, était revenu à la suite du comte d'Erlon, en portant au généralissime l'assurance que le maréchal Soult, commandant une nombreuse armée en Andalousie, avait reçu l'ordre d'entrer en Portugal pour se joindre à lui.

Les préparatifs que nous faisions inquiétant Wellington, dont les espions subalternes ne pouvaient pénétrer dans l'espace occupé par nos troupes, il voulut savoir où en étaient nos travaux et employa pour cela un moyen extrême, qui lui avait réussi dans d'autres campagnes. Par une nuit fort obscure, un Anglais revêtu de l'uniforme d'officier se jette dans une petite nacelle placée à la rive gauche, un peu au-dessus de Punhete. Il aborde en silence, passe entre les postes français, et dès les premières lueurs de l'aurore s'avance résolument vers nos chantiers de construction, examine tout à loisir, comme s'il avait fait partie de l'état-major de notre armée, en se promenant tranquillement!… Nos artilleurs et sapeurs, en arrivant pour les travaux du matin, aperçoivent cet inconnu, l'arrêtent et le conduisent au général Eblé, auquel le misérable déclare effrontément qu'il est officier anglais; que, indigné d'un passe-droit fait au détriment de son avancement, il a déserté pour venir se ranger sous les drapeaux de la légion irlandaise au service de France. Envoyé devant le généralissime, non seulement le prétendu déserteur reproduit le même conte, mais il offre de donner les renseignements les plus détaillés sur la position des troupes anglaises et d'indiquer les points les plus favorables pour faire traverser le Tage à notre armée!… Le croiriez-vous?… Masséna et Pelet, tout en méprisant ce misérable, ajoutèrent foi à son récit, et, voulant profiter des avis qu'il donnait, passèrent des journées entières avec lui, couchés sur des cartes et prenant note des dires du déserteur! La crédulité du général Fririon et des autres officiers de l'état-major ne fut pas aussi grande, car on ne put nous persuader qu'un officier anglais eût déserté, et nous déclarâmes hautement que, à notre avis, ce prétendu capitaine n'était autre qu'un habile espion envoyé par Wellington. Mais tout ce que nous dîmes ne put ébranler la conviction de Masséna, ni celle de Pelet! Cependant nos conjectures étaient bien fondées, ainsi qu'on en eut bientôt la preuve!

En effet, le général Junot étant venu au grand quartier général, ses aides de camp reconnurent le prétendu officier anglais comme ayant joué le même rôle de déserteur en 1808, lorsqu'une armée française occupait Lisbonne. Le général Junot se rappela aussi parfaitement l'espion, bien que celui-ci eût pris l'uniforme de fantassin anglais au lieu de celui de housard qu'il portait à Lisbonne, et il conseilla à Masséna de le faire fusiller. Mais l'étranger protesta n'avoir jamais servi dans la cavalerie, et, pour constater son identité, il montra un brevet de capitaine, dont Wellington l'avait probablement muni pour le mettre à même de passer pour ce qu'il disait être. Masséna ne voulut donc pas ordonner l'arrestation de cet homme; mais ses soupçons étant éveillés, il prescrivit au chef de la gendarmerie de le faire surveiller de près. L'espion s'en douta; aussi, la nuit suivante, descendit-il fort adroitement par la fenêtre d'un troisième étage, se jeta dans la campagne et gagna les environs de Tancos, où il passa probablement le Tage à la nage, car on trouva sur la rive une partie de ses vêtements. Il fut ainsi démontré que c'était un agent du généralissime anglais qui s'était joué de Masséna!… Celui-ci s'en prit à Pelet, et sa colère monta au paroxysme lorsqu'il s'aperçut que le faux déserteur, si imprudemment admis dans son bureau, y avait escamoté un petit carnet sur lequel on inscrivait l'état du nombre des combattants de chaque régiment!… On sut plus tard que l'adroit fripon n'était point officier dans l'armée britannique, mais un chef de contrebandiers de Douvres, rempli de moyens, d'audace, parlant plusieurs langues, et habitué à prendre toutes sortes de déguisements!

Cependant, le temps s'écoulait sans apporter aucun changement à notre position; car, bien que l'Empereur eût prescrit trois fois au maréchal Soult d'aller promptement avec une partie de l'armée d'Andalousie renforcer Masséna, Soult, imitant en cela l'attitude du maréchal Victor à son égard, lorsqu'en 1809 il s'agissait d'aller le joindre à Oporto, s'était arrêté en chemin vers la fin de janvier, pour faire le siège de Badajoz, dont nous entendions très distinctement le canon. Masséna regrettait vivement que son collègue perdît un temps précieux à faire un siège au lieu de marcher vers lui, quand le défaut de vivres allait bientôt nous contraindre à abandonner le Portugal!… L'Empereur, même après la prise de Badajoz, blâma la désobéissance du maréchal Soult en disant: «Il m'a rendu maître d'une ville et m'a fait perdre un royaume!»

Le 5 février, Foy rejoignit l'armée, à laquelle il conduisit un renfort de deux mille hommes laissés à Ciudad-Rodrigo. Ce général revenait de Paris; il avait longtemps conféré avec l'Empereur sur la fâcheuse position des troupes de Masséna, et portait la nouvelle annonce que le maréchal Soult viendrait bientôt se joindre à nous. Mais tout le mois de février s'étant écoulé sans qu'il parût, le général comte d'Erlon, que par une faute inexplicable l'Empereur n'avait pas mis sous les ordres de Masséna, déclara que ses troupes ne pouvant vivre plus longtemps à Leyria, il allait rétrograder sur l'Espagne. Le maréchal Ney et le général Reynier ayant saisi cette occasion pour exposer de nouveau la misère de leurs corps d'armée dans un pays complètement ruiné, force fut au généralissime de se résigner enfin, après plusieurs mois d'une résistance opiniâtre, à battre en retraite vers la frontière, où il espérait trouver les moyens de nourrir son armée, sans abandonner entièrement le Portugal, qu'il comptait envahir dès l'arrivée des renforts promis.

La retraite commença le 6 mars. Le général Éblé avait à grand regret employé les jours précédents à détruire les barques construites avec tant de peine à Punhete; mais, dans l'espoir qu'une partie de ces immenses préparatifs pourrait un jour être utile à une armée française, il fit enterrer secrètement toutes les ferrures, en présence de douze officiers d'artillerie, et dresser un procès-verbal qui doit être au ministère de la guerre, et indique le lieu où se trouve ce précieux dépôt, dont le gisement restera probablement inconnu pendant bien des siècles!

Les préparatifs de l'armée française furent tenus si secrets et exécutés avec tant d'ordre, pendant la nuit du 5 au 6 mars, que les Anglais, dont les postes n'étaient séparés des nôtres devant Santarem que par la petite rivière de Rio-Mayor, n'eurent connaissance de notre mouvement que le lendemain matin, lorsque les troupes du général Reynier étaient déjà à cinq lieues de là. Lord Wellington, dans l'incertitude de savoir si notre mouvement avait pour but d'aller passer le Tage à Punhete, ou bien de nous ramener vers l'Espagne, perdit douze heures en hésitations, et l'armée française avait gagné une marche sur la sienne, lorsqu'il prit enfin la résolution de la suivre; mais il le fit mollement et de fort loin. Néanmoins, le général Junot, ayant été imprudemment caracoler devant les housards anglais, reçut une balle dans le nez. Cette blessure ne l'empêcha pas de conserver le commandement du 8e corps pendant le reste de la campagne.

L'armée se dirigea en colonnes diverses sur Pombal. Le maréchal Ney formait l'arrière-garde avec le 6e corps et défendit vaillamment le terrain pied à pied. Quant à Masséna, réveillé enfin de sa torpeur, il avait, du 5 au 9 mars, gagné trois jours de marche sur l'ennemi et complètement organisé sa retraite, une des opérations les plus difficiles de la guerre!… Aussi était-il, contre son habitude, d'une gaieté qui nous étonnait tous.

L'armée française, continuant sa retraite d'une manière régulière et concentrée, s'éloignait de Pombal, lorsque son arrière-garde fut vivement attaquée par les coureurs ennemis. Le maréchal Ney les repoussa, et pour leur barrer complètement le passage, et préserver nos équipages dont la marche était fort lente, il fit mettre le feu à la ville. Les historiens anglais se sont récriés contre cet acte qu'ils qualifient de cruauté, comme si le premier devoir d'un général n'était pas le salut de son armée!… Or, Pombal et ses environs étant un étroit et long défilé que les ennemis devaient traverser, le meilleur moyen de les arrêter était d'incendier la ville. C'était une extrémité fâcheuse, à laquelle sont réduites en pareil cas les nations les plus civilisées, et les Anglais eux-mêmes ont souvent agi de la sorte.

Il y eut, le 12 mars, un combat assez vif en avant de Redinha, où le maréchal Ney, ayant trouvé une position susceptible d'une bonne défense, crut devoir s'arrêter. Lord Wellington, prenant avec raison cette halte pour une provocation, fit avancer des masses considérables. Une action très chaude s'engagea; le maréchal Ney repoussa les ennemis et se retira ensuite lestement, mais après avoir eu deux ou trois cents hommes mis hors de combat. L'ennemi en perdit plus de mille, notre artillerie ayant longtemps foudroyé ses masses, tandis qu'il n'avait que deux petites pièces en batterie. Cet engagement était vraiment inutile pour les Anglais comme pour nous. En effet, puisque Ney avait ordre de se retirer, pourquoi Wellington, qui savait fort bien que la retraite des Français étant prononcée, le corps de Ney se remettrait en marche après une halte de quelques heures, se laissa-t-il emporter à l'attaquer, pour le seul plaisir de le contraindre à partir un peu plus tôt?… J'étais présent à cette affaire et déplorai que le faux amour-propre des deux généraux eût fait périr tant de braves gens sans aucun résultat pour aucun des deux partis.

Le gros de l'armée française prit position entre Condeixa et Cardaxo. Le moment critique de notre retraite était arrivé. Masséna, ne voulant pas quitter le Portugal, avait résolu de passer le Mondego à Coïmbre, et d'aller cantonner ses troupes dans le fertile pays situé entre cette ville et Oporto, afin d'y attendre les ordres et les renforts promis par l'Empereur; mais le partisan Trent avait coupé le pont de Coïmbre, et le Mondego, grossi par les pluies, était infranchissable à gué. Le généralissime français dut, par conséquent, renoncer à son projet et chercher à gagner Ponte de Murcelha, afin d'y passer l'Alva, torrent des plus impétueux. Le quartier général prit donc, le 13, cette direction, et devait aller le jour même à Miranda de Corvo; néanmoins, sans qu'on pût en connaître le motif, le généralissime alla s'établir à Fuente-Cuberta, et, se croyant bien gardé par les divisions qu'il avait prescrit au maréchal Ney de placer à Cardaxo et Condeixa, il n'avait auprès de lui qu'un poste de 30 grenadiers et 25 dragons. Mais le maréchal Ney, sous prétexte qu'il allait être attaqué par des forces très supérieures aux siennes, venait d'abandonner ces deux points, en prévenant Masséna si tard que celui-ci ne reçut la lettre de Ney que plusieurs heures après l'exécution du mouvement, ce qui exposa le généralissime et tout son état-major à être enlevés par l'ennemi.

En effet, dans la persuasion qu'il était garanti par plusieurs divisions françaises, Masséna, trouvant le site de Fuente-Cuberta fort agréable et le temps superbe, avait ordonné de servir le dîner en plein air. Nous étions donc fort tranquillement à table sous des arbres à l'entrée du village, lorsque, tout à coup, on aperçut un piquet de 50 housards anglais à moins de cent pas de nous! Les grenadiers de la garde prirent aussitôt les armes et entourèrent Masséna, pendant que tous ses aides de camp et les dragons, montant promptement à cheval, s'avancèrent vers les ennemis. Ceux-ci ayant pris la fuite sans brûler une amorce, nous pensâmes que c'étaient des hommes égarés cherchant à rejoindre l'armée anglaise; mais nous aperçûmes bientôt un régiment entier, et vîmes les coteaux voisins couverts de nombreuses troupes anglaises qui cernaient presque entièrement Fuente-Cuberta!

Le danger imminent dans lequel se trouvait le quartier général provenait d'une erreur de Ney, qui, croyant le généralissime informé par sa lettre, avait envoyé à toutes ses divisions l'ordre d'évacuer Condeixa et Cardaxo. Fuente-Cuberta se trouvant ainsi découvert, les ennemis s'étaient approchés en silence du quartier général de Masséna: aussi je laisse à penser quel étonnement fut le nôtre! Fort heureusement, la nuit approchant, il s'éleva un épais brouillard, et les Anglais, ne pouvant supposer que le généralissime français se trouvât ainsi coupé de son armée, pensèrent que le groupe formé par notre état-major était une arrière-garde, avec laquelle ils n'osèrent pas s'engager; mais il est certain que si le détachement de housards ennemis qui parut à l'entrée de Fuente-Cuberta, au moment où nous étions dans la plus complète sécurité, eût chargé dans ce village avec résolution, il enlevait Masséna avec tout ce qui était avec lui. Aussi, dès que les Anglais apprirent le danger qu'avait couru Masséna, ils le firent sonner bien haut, et leur historien Napier prétend que le généralissime français n'échappa à leurs housards qu'en arrachant le panache de son chapeau! Conte d'autant plus absurde que les maréchaux ne portaient pas de panache!

À dix heures du soir, le grand quartier général quitta fort tranquillement Fuente-Cuberta, malgré le voisinage de plusieurs régiments ennemis, dont un se trouvait placé sur une éminence traversée par le chemin que nous suivions. Pour l'en éloigner, le maréchal se servit d'un stratagème employé bien souvent par les ennemis contre les Français, dont la langue leur était familière. Le généralissime, sachant que mon frère parlait très bien l'anglais, lui donna des instructions, et Adolphe, s'avançant jusqu'au bas de la colline et se tenant dans l'ombre, cria au chef des ennemis que le duc de Wellington lui envoyait l'ordre d'appuyer vers sa droite, et d'aller gagner un point qu'il indiquait, mais qui se trouvait hors de la direction suivie par nous. Le colonel ennemi, ne pouvant distinguer au milieu de la nuit et dans le brouillard l'uniforme de mon frère, le prit pour un aide de camp anglais; il obéit donc sur-le-champ, s'éloigna, et nous passâmes lestement, heureux d'avoir échappé à ce nouveau danger. Masséna et son état-major rejoignirent avant le jour les troupes du 6e corps.

Pendant ce long et pénible trajet, Masséna s'était vivement préoccupé des dangers auxquels Mme X… était constamment exposée. Son cheval s'abattit plusieurs fois sur les quartiers de roches qu'on ne pouvait apercevoir à cause de l'obscurité; cette femme courageuse se relevait, bien que cruellement meurtrie; mais enfin ces chutes devinrent si nombreuses qu'il lui fut impossible de reprendre son cheval, ni de marcher à pied, et l'on fut obligé de la faire porter par des grenadiers. Que serait-elle devenue si on nous eût attaqués?… Aussi le généralissime, tout en nous conjurant de ne pas abandonner Mme X…, nous dit-il à plusieurs reprises: «Quelle faute j'ai commise en emmenant une femme à la guerre!» Bref, nous sortîmes de la situation critique dans laquelle Ney nous avait jetés.