CHAPITRE XVII
Oudinot nous rejoint et se sépare de Victor.—Grave situation de l'armée.—Abandon et reprise de Borisoff.—Incendie du pont de la Bérésina.—Nous faisons un immense butin à Borisoff.
Au bout de quelques jours, il m'échut une nouvelle mission, dans laquelle nous n'eûmes plus à braver les feux follets, mais bien ceux des mousquetons des dragons russes. Un jour que le général Castex s'était rendu à Sienno, auprès du maréchal Victor, et que, le 24e de chasseurs étant en expédition, mon régiment se trouvait à Zapolé, je vois arriver deux paysans et reconnais dans l'un M. de Bourgoing, capitaine aide de camp d'Oudinot. Ce maréchal, qui s'était rendu à Wilna après avoir été blessé à Polotsk, le 18 août, ayant appris que Saint-Cyr, blessé à son tour le 18 octobre, venait de quitter l'armée, avait résolu de rejoindre le 2e corps et d'en reprendre le commandement.
Oudinot, sachant que ses troupes étaient dans les environs de Sienno, se dirigeait vers cette ville, lorsque, arrivé à Rasna, il fut prévenu, par un prêtre polonais, qu'un parti de dragons russes et de Cosaques rôdait auprès de là; mais comme le maréchal apprit en même temps qu'il y avait de la cavalerie française à Zapolé, il résolut d'écrire au commandant de ce poste pour lui demander une forte escorte, et expédia sa lettre par M. de Bourgoing, qui, pour plus de sûreté, se déguisa en paysan. Bien lui en prit, car à peine était-il à une lieue qu'il fut rencontré par un fort détachement de cavaliers ennemis qui, le prenant pour un habitant de la contrée, ne firent pas attention à lui. Peu de moments après, M. de Bourgoing, entendant plusieurs coups de feu, pressa sa marche et parvint à Zapolé.
Dès qu'il m'eut informé de la position critique dans laquelle se trouvait le maréchal, je partis au trot, avec tout mon régiment, pour lui porter un prompt secours. Il était temps que nous arrivassions, car, bien que le maréchal se fût barricadé dans une maison en pierres où, ayant réuni à ses aides de camp une douzaine de soldats français qui rejoignaient l'armée, il se défendait vaillamment, il allait néanmoins être forcé par les dragons russes, lorsque nous apparûmes. En nous voyant, les ennemis remontèrent à cheval et prirent la fuite. Mes cavaliers les poursuivirent à outrance, en tuèrent une vingtaine et firent quelques prisonniers: j'eus deux hommes blessés. Le maréchal Oudinot, heureux d'avoir échappé aux mains des Russes, nous exprima sa reconnaissance, et mon régiment l'escorta jusqu'à ce que, arrivé dans les cantonnements français, il fût hors de danger.
À l'époque dont je parle, tous les maréchaux de l'Empire paraissaient résolus à ne pas reconnaître entre eux les droits de l'ancienneté, car aucun ne voulait servir sous un de ses camarades, quelle que fût la gravité des circonstances. Aussi, dès qu'Oudinot eut repris le commandement du 2e corps d'armée, Victor, plutôt que de rester sous ses ordres pour combattre Wittgenstein, se sépara de lui et se dirigea vers Kokhanow avec ses 25,000 hommes. Le maréchal Oudinot, resté seul, promena ses troupes pendant quelques jours dans diverses parties de la province, et alla enfin établir son quartier général à Tschéréia, ayant son avant-garde à Loukoulm.
Ce fut pendant un petit combat, soutenu en avant de cette ville par la brigade Castex, que me parvint enfin ma nomination au grade de colonel. Si vous considérez que j'avais reçu, comme chef d'escadrons, une blessure à Znaïm, en Moravie, deux à Miranda de Corvo, en Portugal, une à Jakoubowo, fait quatre campagnes dans le même grade, et que, enfin, je commandais un régiment depuis l'entrée des Français en Russie, vous penserez peut-être que j'avais bien acquis mes nouvelles épaulettes. Je n'en fus pas moins reconnaissant envers l'Empereur, surtout en apprenant qu'il me maintenait au 23e de chasseurs que j'affectionnais beaucoup, et dont j'avais la certitude d'être aussi aimé qu'estimé. En effet, la joie fut grande dans tous les rangs, et les braves que j'avais si souvent menés au combat vinrent tous, soldats comme officiers, m'exprimer la satisfaction qu'ils éprouvaient de me conserver pour leur chef. Le bon général Castex, qui m'avait toujours traité comme un frère, voulut me faire reconnaître lui-même à la tête du régiment. Enfin, le colonel du 24e lui-même, bien que nous fussions peu liés, crut devoir venir me féliciter à la tête de son corps d'officiers, dont j'avais su acquérir la considération.
Cependant la situation de l'armée française s'aggravait chaque jour. Le feld-maréchal Schwartzenberg, commandant en chef du corps autrichien dont Napoléon avait formé l'aile droite de son armée, venait, par la trahison la plus infâme, de laisser passer devant lui les troupes russes de Tchitchakoff, qui s'étaient emparées de Minsk, d'où elles menaçaient nos derrières. L'Empereur dut alors vivement regretter d'avoir confié le commandement de la Lithuanie au général hollandais Hogendorf, son aide de camp, qui, n'ayant jamais fait la guerre, ne sut rien entreprendre pour sauver Minsk, où il pouvait facilement réunir les 30,000 hommes des divisions Durutte, Loison et Dombrowski, mises à sa disposition. La prise de Minsk était un événement grave auquel l'Empereur attacha néanmoins peu d'importance, parce qu'il comptait passer la Bérésina à Borisoff, dont le pont était couvert par une forteresse en très bon état gardée par un régiment polonais. La confiance de Napoléon était si grande à ce sujet que, pour alléger la marche de son armée, il avait fait brûler à Orscha tous ses équipages de pont. Ce fut un bien grand malheur, car ces pontons nous eussent assuré le prompt passage de la Bérésina, qu'il nous fallut acheter au prix de tant de sang!
Malgré sa sécurité relativement à ce passage, Napoléon, en apprenant l'occupation de Minsk par les Russes, manda au maréchal Oudinot de quitter Tschéréia pour se rendre à marches forcées sur Borisoff; mais nous y arrivâmes trop tard, parce que le général Bronikowski, chargé de la défense du fort[8], se voyant entouré par de nombreux ennemis, crut faire un acte méritoire en sauvant la garnison, et au lieu d'opposer une vive résistance, qui eût donné au corps d'Oudinot le temps d'arriver à son secours, le général polonais abandonna la place, puis il passa avec toute sa garnison sur la rive gauche, par le pont, et prit la route d'Orscha pour venir rejoindre le corps d'Oudinot, qu'il rencontra devant Natscha. Le maréchal le reçut fort mal et lui ordonna de revenir avec nous vers Borisoff.
Non seulement cette ville, le pont de la Bérésina et la forteresse qui le domine étaient déjà au pouvoir de Tchitchakoff, mais ce général, que ses succès rendaient impatient de combattre les troupes françaises, s'était porté le 23 novembre au-devant d'elles avec les principales forces de son armée, dont le général Lambert, le meilleur de ses lieutenants, faisait l'avant-garde avec une forte division de cavalerie. Le terrain étant uni, le maréchal Oudinot fit marcher en tête de son infanterie la division de cuirassiers, précédée par la brigade de cavalerie légère Castex.
Ce fut à trois lieues de Borisoff, dans la plaine de Lochnitza, que l'avant-garde russe, marchant en sens contraire des Français, vint se heurter contre nos cuirassiers, qui, ayant fort peu combattu pendant le cours de cette campagne, avaient sollicité l'honneur d'être placés en première ligne. À l'aspect de ces beaux régiments, encore nombreux, bien montés, et sur les cuirasses desquels étincelaient les rayons du soleil, la cavalerie russe s'arrêta tout court; puis, reprenant courage, elle se reportait en avant, lorsque nos cuirassiers, chargeant avec furie, la renversèrent et lui tuèrent ou prirent un millier d'hommes. Tchitchakoff, à qui l'on avait assuré que l'armée de Napoléon n'était plus qu'une masse sans ordre et sans armes, ne s'était pas attendu à une vigueur pareille; aussi s'empressa-t-il de battre en retraite vers Borisoff.
On sait qu'après avoir fourni une charge, les grands chevaux de la grosse cavalerie, et surtout ceux des cuirassiers, ne peuvent longtemps continuer à galoper. Ce furent donc le 23e et le 24e de chasseurs qui reçurent l'ordre de poursuivre les ennemis, tandis que les cuirassiers venaient en seconde ligne à une allure modérée.
Non seulement Tchitchakoff avait commis la faute de se porter au-devant du corps d'Oudinot, mais il y avait encore ajouté celle de se faire suivre par tous les équipages de son armée, dont le nombre de voitures s'élevait à plus de quinze cents!… Aussi le désordre fut-il si grand dans la retraite précipitée des Russes vers Borisoff, que les deux régiments de la brigade Castex virent souvent leur marche entravée par les chariots que les ennemis avaient abandonnés. Cet embarras devint encore plus considérable dès que nous pénétrâmes dans la ville, dont les rues étaient encombrées de bagages et de chevaux de trait, entre lesquels se faufilaient les soldats russes qui, après avoir jeté leurs armes, cherchaient à rejoindre leurs troupes. Cependant nous parvînmes au centre de la ville, mais ce ne fut qu'après avoir perdu un temps précieux, dont les ennemis profitèrent pour traverser la rivière[9].
L'ordre du maréchal était de gagner le pont de la Bérésina et de tâcher de le passer en même temps que les fuyards russes; mais, pour cela, il aurait fallu savoir où se trouvait ce pont, et aucun de nous ne connaissait la ville. Mes cavaliers m'amenèrent enfin un Juif que je questionnai en allemand; mais, soit que le drôle ne comprît pas cette langue ou feignît de ne pas la comprendre, nous n'en pûmes tirer aucun renseignement. J'aurais donné beaucoup pour avoir auprès de moi Lorentz, mon domestique polonais qui me servait habituellement d'interprète; mais le poltron était resté en arrière dès le commencement du combat. Il fallait pourtant sortir de l'impasse dans laquelle la brigade se trouvait engagée. Nous fîmes donc parcourir les rues de la ville par plusieurs pelotons, qui aperçurent enfin la Bérésina.
Cette rivière n'étant pas encore assez gelée pour qu'on pût la traverser sur la glace, il fallait donc la franchir en passant sur le pont; mais pour l'enlever il aurait fallu de l'infanterie, et la nôtre se trouvait encore à trois lieues de Borisoff. Pour y suppléer, le maréchal Oudinot, qui arriva sur ces entrefaites, ordonna au général Castex de faire mettre pied à terre aux trois quarts des cavaliers des deux régiments, qui, armés de mousquetons et formant un petit bataillon, iraient attaquer le pont. Nous nous empressâmes d'obéir, et, laissant les chevaux dans les rues voisines à la garde de quelques hommes, nous nous dirigeâmes vers la rivière sous la conduite du général Castex, qui, dans cette périlleuse entreprise, voulut marcher à la tête de sa brigade.
La déconfiture que venait d'éprouver l'avant-garde russe ayant porté la consternation dans l'armée de Tchitchakoff, le plus grand désordre régnait sur la rive occupée par elle, où nous voyions des masses de fuyards s'éloigner dans la campagne. Aussi, bien qu'il m'eût paru d'abord fort difficile que des cavaliers à pied et sans baïonnettes pussent forcer le passage d'un pont et s'y maintenir, je commençai à espérer un bon résultat, car l'ennemi ne nous opposait que quelques rares tirailleurs. J'avais donc prescrit aux pelotons qui devaient arriver les premiers sur la rive droite de s'emparer des maisons voisines du pont, afin que, maîtres des deux extrémités, nous pussions le défendre jusqu'à l'arrivée de notre infanterie, et assurer ainsi à l'armée française le passage de la Bérésina. Mais tout à coup les canons de la forteresse grondent et couvrent le tablier du pont d'une grêle de mitraille qui, portant le désordre dans notre faible bataillon, le force à reculer momentanément. Un groupe de sapeurs russes, munis de torches, profite de cet instant pour mettre le feu au pont; mais comme la présence de ces sapeurs empêchait l'artillerie ennemie de tirer, nous nous élançons sur eux!… La plupart sont tués ou jetés dans la rivière, et déjà nos chasseurs avaient éteint l'incendie à peine allumé, lorsqu'un bataillon de grenadiers, accourant au pas de charge, nous force à coups de baïonnette à évacuer le pont, qui bientôt, couvert de torches enflammées, devint un immense brasier dont la chaleur intense contraignit les deux partis à s'éloigner!
Dès ce moment, les Français durent renoncer à l'espoir de passer la Bérésina sur ce point, et leur retraite fut coupée!… Cette immense calamité nous devint fatale et contribua infiniment à changer la face de l'Europe en ébranlant le trône de Napoléon!
Le maréchal Oudinot, ayant reconnu l'impossibilité de forcer le passage de la rivière devant Borisoff, jugea qu'il serait dangereux de laisser encombrer cette ville par les troupes de son armée. Il leur envoya donc l'ordre de camper entre Lochnitza et Némonitza. La brigade Castex resta seule dans Borisoff, avec défense de communiquer avec les autres corps, auxquels on voulait cacher aussi longtemps que possible la fatale nouvelle de l'embrasement du pont, qu'ils n'apprirent que quarante-huit heures plus tard.
D'après les usages de la guerre, les bagages de l'ennemi appartiennent aux capteurs. Le général Castex autorisa donc les chasseurs de mon régiment et ceux du 24e à s'emparer du butin contenu dans les 1,500 voitures, fourgons et chariots que les Russes avaient abandonnés en fuyant au delà du pont. Le butin fut immense! Mais comme il y en avait cent fois plus que la brigade n'aurait pu en porter, je réunis tous les hommes de mon régiment, et leur fis comprendre qu'ayant à faire une longue retraite, pendant laquelle il me serait probablement impossible de continuer les distributions de viande que je leur avais fait faire pendant toute la campagne, je les engageais à s'attacher principalement à se munir de vivres, et j'ajoutai qu'ils devaient songer aussi à se garantir du froid et ne pas oublier que des chevaux surchargés ne duraient pas longtemps; qu'il ne fallait donc pas accabler les leurs sous le poids d'une quantité de choses inutiles à la guerre; qu'au surplus, je passerais une revue, et que tout ce qui ne serait pas vivres, chaussures et vêtements serait impitoyablement rejeté. Le général Castex, afin de prévenir toute discussion, avait fait planter des jalons qui divisaient en deux portions l'immense quantité de voitures prises. Chaque régiment avait son quartier.
Le corps d'armée d'Oudinot environnant trois côtés de la ville, dont le quatrième, couvert par la Bérésina, était en outre observé par divers postes, nos soldats pouvaient se livrer avec sécurité à l'examen du contenu des voitures et chariots russes. Aussitôt le signal donné, l'investigation commença. Il paraît que les officiers du corps de Tchitchakoff se traitaient bien, car jamais on ne vit dans les équipages d'une armée une telle profusion de jambons, pâtés, cervelas, poissons, viandes fumées et vins de toutes sortes, plus une immense quantité de biscuits de mer, riz, fromage, etc., etc. Nos soldats profitèrent aussi des nombreuses fourrures, ainsi que des fortes chaussures trouvées dans les fourgons russes, dont la capture sauva ainsi la vie à bien des hommes. Les conducteurs ennemis s'étant enfuis sans avoir eu le temps d'emmener leurs chevaux, qui étaient presque tous bons, nous choisîmes les meilleurs pour remplacer ceux dont nos cavaliers se plaignaient. Les officiers en prirent aussi pour porter les vivres dont chacun venait de faire si ample provision.
La brigade passa encore la journée du 24 dans Borisoff, et comme, malgré les précautions prises la veille, la nouvelle de la rupture du pont avait pénétré dans les bivouacs du 2e corps, le maréchal Oudinot, voulant que toutes ses troupes profitassent des denrées contenues dans les voitures des ennemis, consentit à laisser entrer successivement en ville des détachements de tous les régiments, qui faisaient place à d'autres, dès qu'ils avaient opéré leur chargement. Nonobstant la grande quantité de vivres et d'objets de tout genre enlevés par les troupes d'Oudinot, il en restait encore beaucoup dont s'emparèrent, le jour suivant, les nombreux soldats débandés qui revenaient de Moscou.
Cependant, les chefs, ainsi que les officiers capables d'apprécier la fâcheuse position de l'armée, étaient dans de vives anxiétés. En effet, nous avions devant nous la Bérésina, dont les troupes de Tchitchakoff garnissaient la rive opposée; nos flancs étaient débordés par Wittgenstein, et Koutousoff nous suivait en queue!… Enfin, excepté les débris de la garde, les corps d'Oudinot et de Victor, réduits à quelques milliers de combattants, le surplus de cette Grande Armée, naguère si belle, se composait de malades et de soldats sans armes, que la misère privait de leur ancienne énergie. Tout paraissait conspirer contre nous; car si, grâce à l'abaissement de la température, le corps de Ney avait pu, quelques jours avant, échapper aux ennemis en traversant le Dniéper sur la glace, nous trouvions la Bérésina dégelée, malgré un froid excessif, et nous n'avions pas de pontons pour établir un passage!
Le 25, l'Empereur entra dans Borisoff, où le maréchal Oudinot l'attendait avec les 6,000 hommes qui lui restaient. Napoléon, ainsi que les maréchaux et officiers de sa suite, furent étonnés du bon ordre qui régnait dans le 2e corps, dont la tenue contrastait singulièrement avec celle des misérables bandes qu'il ramenait de Moscou. Nos troupes étaient certainement beaucoup moins belles qu'en garnison, mais chaque soldat avait conservé ses armes et était prêt à s'en servir courageusement. L'Empereur, frappé de leur air martial, réunit tous les colonels et les chargea d'exprimer sa satisfaction à leurs régiments pour la belle conduite qu'ils avaient tenue dans les nombreux et sanglants combats livrés dans la province de Polotsk.