CHAPITRE XXVIII

Napoléon, sourd aux avis du roi de Wurtemberg, se décide à combattre à
Leipzig.—Combat de Wachau.—Topographie de Leipzig.—Position de nos
troupes.—Surprise avortée des souverains alliés au
Kelmberg.—Alternatives de la journée du 16 octobre.

On ne connaîtra jamais bien l'exacte vérité sur la bataille de Leipzig, tant à cause de l'étendue et de la complication du terrain sur lequel on combattit plusieurs jours, qu'en raison du nombre immense des troupes de différentes nations qui prirent part à cette mémorable affaire. Ce sont principalement les documents relatifs à l'armée française qui manquent, parce que plusieurs commandants de corps d'armée, de division, et une partie des chefs d'état-major, ayant trouvé la mort sur le champ de bataille, ou étant restés au pouvoir de l'ennemi, la plupart des rapports n'ont jamais pu être terminés, et ceux qui l'ont été se ressentent de la précipitation et du désordre inévitables qui présidèrent à leur rédaction. D'ailleurs, comme à Leipzig j'étais colonel d'un régiment encadré dans une division dont je dus suivre tous les mouvements, il ne me fut pas possible d'aussi bien connaître ceux des autres corps que je l'avais fait dans les campagnes précédentes, lorsque, étant aide de camp de divers maréchaux, j'avais dû, par position, avoir connaissance de l'ensemble général des opérations de l'armée en portant des ordres sur les diverses parties du champ de bataille. Je dois donc plus que jamais circonscrire mon récit et le borner à ce qui est absolument nécessaire pour vous donner un aperçu des faits les plus importants de la bataille de Leipzig, dont le résultat eut une si grande influence sur les destinées de l'Empereur, de la France et de l'Europe.

Le cercle de fer dans lequel les ennemis se préparaient à enfermer l'armée française n'était point encore complet autour de Leipzig, lorsque le roi de Wurtemberg, homme d'un caractère violent, mais plein d'honneur, crut de son devoir de prévenir Napoléon que l'Allemagne entière allait, à l'instigation des Anglais, se soulever contre lui, et qu'il ne lui restait plus que le temps nécessaire pour se retirer avec les troupes françaises derrière le Mein, car toutes celles de la Confédération germanique l'abandonneraient sous peu pour se joindre à ses ennemis. Il ajouta que lui-même, roi de Wurtemberg, ne pourrait s'empêcher de les imiter, car il devait enfin céder à ses sujets qui le poussaient à suivre le torrent de l'esprit public allemand, en rompant avec lui pour se ranger du côté des ennemis de la France.

L'Empereur, ébranlé par l'avis du plus capable comme du plus fidèle de ses alliés, eut, dit-on, la pensée de faire retraite vers les montagnes de la Thuringe et de la Hesse, de s'y couvrir de la rivière de la Saale et d'attendre que les alliés vinssent l'attaquer à leur désavantage dans ces contrées difficiles, boisées et remplies de défilés.

L'exécution de ce plan pouvait sauver Napoléon; mais pour cela, il fallait agir promptement, lorsque les armées ennemies n'étaient pas encore entièrement réunies ni assez rapprochées pour nous attaquer pendant la retraite; mais au moment de se déterminer à abandonner une partie de ses conquêtes, l'Empereur ne put s'y résoudre, tant il lui paraissait pénible de laisser croire qu'il se considérait comme vaincu, puisqu'il cherchait un refuge derrière des montagnes si difficiles à traverser. Le trop de courage de ce grand capitaine nous perdit; il ne considéra pas que son armée, très affaiblie par de nombreuses pertes, comptait dans ses rangs beaucoup d'étrangers qui n'attendaient qu'une occasion favorable pour le trahir, et qu'elle se trouvait exposée à être accablée par des forces supérieures dans les immenses plaines de Leipzig. Il aurait donc bien fait de la conduire dans les montagnes de la Thuringe et de la Hesse, si favorables à la défense, et d'annuler ainsi une partie des forces des rois coalisés. D'ailleurs, l'approche de l'hiver et la nécessité de nourrir leurs nombreuses troupes devaient bientôt forcer les ennemis à se séparer, tandis que l'armée française, garantie sur son front et ses flancs par l'extrême difficulté de venir l'attaquer dans un pays hérissé d'obstacles naturels, aurait eu derrière elle les fertiles vallées du Mein, du Rhin et du Necker.

Cette proposition nous aurait du moins permis de gagner du temps et peut-être de fatiguer les alliés au point de leur faire désirer la paix. Mais la confiance que Napoléon avait en lui, comme dans la valeur de ses troupes, l'ayant emporté sur ces considérations, il prit le parti d'attendre les ennemis dans les plaines de Leipzig.

Cette fatale décision était à peine prise, qu'une seconde lettre du roi de Wurtemberg vint informer l'Empereur que le roi de Bavière, ayant subitement changé de parti, venait de pactiser avec les coalisés, et que les deux armées bavaroise et autrichienne, cantonnées sur les bords de l'Inn, s'étant réunies en un seul camp sous les ordres du général de Wrède, marchaient sur le Rhin; enfin que le Wurtemberg, bien qu'à regret, mais contraint par la force de cette armée, était obligé d'y joindre la sienne; en conséquence, l'Empereur devait s'attendre à ce que bientôt 100,000 hommes cerneraient Mayence et menaceraient les frontières de France.

À cette nouvelle inattendue, Napoléon crut devoir revenir au projet de se retirer derrière la Saale et les montagnes de la Thuringe; mais il était trop tard, puisque déjà les forces principales des alliés étaient en présence de l'armée française et trop rapprochées d'elle pour qu'il fût possible de la mettre en retraite sans qu'elle fût attaquée pendant ce mouvement difficile. L'Empereur se détermina donc à combattre!… Ce fut un grand malheur, car l'effectif des troupes françaises ou alliées de la France que Napoléon avait réunies autour de Leipzig ne s'élevait qu'à 157,000 hommes, dont seulement 29,000 de cavalerie, tandis que le prince de Schwartzenberg, généralissime des ennemis, disposait de 350,000 combattants, dont 54,000 de cavalerie!…

Cette armée immense se composait de Russes, Autrichiens, Prussiens et Suédois, que l'ex-maréchal français Bernadotte conduisait contre ses compatriotes, contre ses anciens frères d'armes! Le nombre total des combattants des deux partis s'élevait à 507,000 hommes, sans compter les troupes laissées dans les places fortes.

La ville de Leipzig, l'une des plus commerçantes et des plus riches de l'Allemagne, est placée vers le milieu de la vaste plaine qui s'étend depuis l'Elbe jusqu'aux montagnes du Harz, de la Thuringe et de la Bohême. La situation de cette contrée l'a presque toujours rendue le théâtre principal des guerres qui ont ensanglanté la Germanie. La petite rivière de l'Elster, qu'on pourrait nommer un ruisseau, tant elle est peu large et peu profonde, coule du sud au nord jusqu'à Leipzig, dans une vallée peu encaissée, au milieu de prairies humides. Ce cours d'eau se divise en un grand nombre de bras, qui opposent un véritable obstacle aux opérations ordinaires de la guerre et nécessitent une infinité de ponts pour mettre en communication les villages qui bordent la vallée.

La Pleisse, autre ruisseau de la même nature, mais encore plus faible que l'Elster, coule à une lieue et demie de celui-ci, auquel elle se joint sous les murs de Leipzig.

Au nord de la ville vient se jeter la Partha, faible ruisseau qui serpente dans un vallon étroit et présente à chaque pas des gués ou de petits ponts à traverser.

Leipzig, se trouvant au confluent de ces trois ruisseaux et presque entourée vers le nord et l'ouest par leurs bras multipliés, est ainsi la clef du terrain occupé par leurs rives. La ville, peu considérable, était à cette époque environnée par une vieille muraille, percée par quatre grandes portes et trois petites. La route de Lutzen par Lindenau et Markranstadt était la seule par laquelle l'armée française pût encore communiquer librement avec ses derrières.

C'est dans la partie du terrain situé entre la Pleisse et la Partha que se livra le plus fort de la bataille. On y remarque le Kelmberg, qui est un mamelon isolé, surnommé la redoute suédoise, parce que, dans la guerre de Trente ans, Gustave-Adolphe avait établi quelques fortifications sur ce point, qui domine au loin toute la contrée.

La bataille de Leipzig, commencée le 16 octobre 1813, dura trois jours; mais l'engagement du 17 fut infiniment moins vif que ceux du 16 et du 18.

Sans vouloir entrer dans les détails de cette mémorable affaire, je crois devoir néanmoins indiquer les principales positions occupées par l'armée française, ce qui donnera une idée générale de celles des ennemis, puisque chacun de nos corps d'armée avait en face de lui au moins un corps étranger et souvent deux.

Le roi Murat dirigeait notre aile droite, dont l'extrémité s'appuyait à la petite rivière de la Pleisse, auprès des villages de Connewitz, Dölitz et Mark-Kleeberg que le prince Poniatowski occupait avec ses Polonais. Après ceux-ci et derrière le bourg de Wachau, se trouvait le corps du maréchal Victor. Les troupes du maréchal Augereau occupaient Dösen.

Ces divers corps d'infanterie étaient flanqués et appuyés par plusieurs masses de la cavalerie des généraux Kellermann et Michaud.

Le centre, aux ordres directs de l'Empereur, se trouvait à Liebert-Wolkwitz. Il était composé des corps d'infanterie du général Lauriston, ainsi que de celui du maréchal Macdonald, ayant avec eux la cavalerie de Latour-Maubourg et de Sébastiani. (Mon régiment, qui faisait partie du corps de ce dernier général, était placé en face du monticule du Kelmberg ou redoute suédoise.)

L'aile gauche, commandée par le maréchal Ney, se formait du corps d'infanterie du maréchal Marmont, ainsi que de ceux des généraux Reynier et Souham, soutenus par la cavalerie du duc de Padoue. Elle occupait Taucha, Plaussig et les rives de la Partha. Un corps d'observation, fort de 45,000 hommes, aux ordres du général Bertrand, était détaché au delà de Leipzig pour garder Lindenau, Lindenthal, Gohlis, les passages de l'Elster et la route de Lutzen.

À Probstheyda, derrière le centre, se trouvait, aux ordres du maréchal Oudinot, la réserve composée de la jeune, de la vieille garde, et de la cavalerie de Nansouty.

Le vénérable roi de Saxe, qui n'avait pas voulu s'éloigner de son ami l'empereur des Français, était resté dans la ville de Leipzig avec sa garde et plusieurs régiments français qu'on y avait laissés pour y maintenir l'ordre.

Pendant la nuit du 15 au 16, les troupes du maréchal Macdonald avaient fait un mouvement pour se concentrer sur Liebert-Wolkwitz en s'éloignant du Kelmberg, ou redoute suédoise; mais comme on ne voulait cependant pas abandonner ce poste aux ennemis avant la fin de la nuit, je reçus l'ordre de le surveiller jusqu'au petit point du jour. La mission était fort délicate, car, pour la remplir, je devais me porter en avant avec mon régiment jusqu'au pied du monticule, pendant que l'armée française se retirerait d'une demi-lieue dans la direction opposée. J'allais courir le risque de me voir cerné et même enlevé avec toute ma troupe par l'avant-garde ennemie, dont les éclaireurs ne manqueraient pas de gravir le sommet du monticule, dès que les premières heures de l'aurore leur permettraient d'apercevoir ce qui se passait dans de vastes plaines situées à leurs pieds et occupées par l'armée française.

Le temps était superbe, et, malgré la nuit, on y voyait passablement à la clarté des étoiles; mais, comme en pareil cas on aperçoit infiniment mieux de bas en haut les hommes qui arrivent sur une hauteur, tandis qu'ils ne peuvent eux-mêmes apercevoir ceux qui sont en bas, je portai mes escadrons le plus près possible du monticule, afin que l'ombre projetée par le sommet cachât mes cavaliers, et après avoir prescrit le plus profond silence et une parfaite immobilité, j'attendis les événements.

Le hasard fut sur le point d'en produire un qui eût été bien heureux pour la France, pour l'Empereur, et eût rendu mon nom à tout jamais célèbre!… Voici le fait.

Une demi-heure avant les premières lueurs de l'aurore, trois cavaliers, venant du côté des ennemis, grimpent à petits pas sur le monticule du Kelmberg, d'où ils ne pouvaient nous apercevoir, tandis que nous distinguions parfaitement leur silhouette et entendions leur conversation. Ils parlaient français: l'un était Russe, les deux autres Prussiens. Le premier, qui paraissait avoir autorité sur ses compagnons, ordonna à l'un d'eux d'aller prévenir Leurs Majestés qu'il n'y avait aucun Français sur ce point-là et qu'elles pouvaient monter, car dans quelques minutes on apercevrait toute la plaine; mais qu'il fallait profiter de ce moment pour que les Français n'envoyassent pas des tirailleurs de ce côté…

L'officier auquel s'adressaient ces paroles fit observer que les escortes, marchant au pas, étaient encore bien éloignées. «Qu'importe, lui fut-il répondu, puisqu'il n'y a ici personne que nous!» À ces mots, ma troupe et moi redoublâmes d'attention et aperçûmes bientôt, sur le haut du monticule, une vingtaine d'officiers ennemis, dont l'un mit pied à terre.

Quoique, en établissant une embuscade, je n'eusse certainement pas la prévision de faire une bonne capture, j'avais cependant prévenu mes officiers que, si l'on voyait quelques ennemis sur la redoute suédoise, il faudrait, au signal que je ferais avec mon mouchoir, que deux escadrons contournassent ce monticule, l'un par la droite, l'autre par la gauche, afin de cerner les ennemis qui se seraient ainsi hasardés à venir si près de notre armée. J'étais donc plein d'espoir, lorsque l'ardeur immodérée d'un de mes cavaliers fit échouer mon projet. Cet homme, ayant par hasard laissé tomber la lame de son sabre, prit à l'instant sa carabine en main, et, de crainte d'être en retard lorsque je donnerais le signal de l'attaque, il tira au beau milieu du groupe étranger et tua un major prussien.

Vous pensez bien qu'en un clin d'œil tous les officiers ennemis, qui n'avaient d'autre garde que quelques ordonnances et se voyaient sur le point d'être environnés par nous, s'éloignèrent au grand galop. Nos gens ne purent les suivre bien loin, de crainte de tomber eux-mêmes dans les mains des escortes qu'on entendait accourir. Mes chasseurs prirent néanmoins deux officiers, dont on ne put tirer aucun renseignement. Mais j'appris depuis, par mon ami le baron de Stoch, colonel des gardes du grand-duc de Darmstadt, que l'empereur Alexandre de Russie et le roi de Prusse se trouvaient au nombre des officiers qui avaient été sur le point de tomber aux mains des Français auprès de la redoute suédoise. Cet événement aurait alors changé les destinées de l'Europe. Le hasard en ayant décidé autrement, il ne me restait plus qu'à me retirer lestement, avec tout mon monde, vers l'armée française.

Le 16 octobre, à huit heures du matin, les batteries des alliés donnèrent le signal de l'attaque. Une vive canonnade s'engagea sur toute la ligne, et l'armée alliée marcha sur nous de tous les points. Le combat commença à notre droite, où les Polonais, repoussés par les Prussiens, abandonnèrent le village de Mark-Kleeberg. À notre centre, les Russes et les Autrichiens attaquèrent six fois Wachau et Liebert-Wolkwitz, et furent constamment battus avec de très grandes pertes. L'Empereur, regrettant sans doute d'avoir abandonné le matin la redoute suédoise que les ennemis avaient occupée et d'où leurs artilleurs faisaient pleuvoir sur nous une grêle de mitraille, ordonna de se réemparer de ce monticule, ce qui fut promptement exécuté par le 22e d'infanterie légère, soutenu par mon régiment.

Ce premier succès obtenu, l'Empereur, ne pouvant agir sur les ailes des ennemis qui, par leur supériorité. numérique, présentaient un front trop étendu, résolut de les occuper à leurs extrémités, pendant qu'il essayerait de percer leur centre. En conséquence, il dirigea sur Wachau le maréchal Mortier avec deux divisions d'infanterie, et le maréchal Oudinot avec la jeune garde. Le général Drouot, avec soixante bouches à feu, soutenait l'attaque, qui réussit.

De son côté, le maréchal Victor enfonça et mit en déroute le corps russe, commandé par le prince Eugène de Wurtemberg; mais, après des pertes considérables, celui-ci rallia son corps à Gossa. En ce moment, le général Lauriston et le maréchal Macdonald débouchant de Liebert-Wolkwitz, l'ennemi fut culbuté, et les Français s'emparèrent du bois de Grosspossnau. Le général Maison reçut une blessure en s'emparant de ce point important.

En vain la nombreuse cavalerie autrichienne du général Klenau, soutenue par un pulk de Cosaques, essaya de rétablir le combat; elle fut culbutée et mise en désordre par le corps de cavalerie du général Sébastiani. Le combat fut des plus acharnés; mon régiment y prit part; je perdis quelques hommes, et mon premier chef d'escadrons, M. Pozac, fut blessé d'un coup de lance à la poitrine, pour avoir négligé de la garantir, selon l'usage, avec son manteau roulé en fourrageur.

Cependant, le prince de Schwartzenberg, voyant sa ligne fortement ébranlée, fit avancer ses réserves pour la soutenir, ce qui détermina l'Empereur à ordonner une grande charge de cavalerie, à laquelle prirent part les deux corps de Kellermann, de Latour-Maubourg et les dragons de la garde. Kellermann renversa une division de cuirassiers russes; mais, pris en flanc par une autre division, il dut se replier sur les hauteurs de Wachau, après avoir enlevé plusieurs drapeaux à l'ennemi.

Le roi Murat fit alors avancer de l'infanterie française, et le combat se renouvela. Le corps russe du prince de Wurtemberg, enfoncé derechef, perdit vingt-six pièces de canon. Ainsi maltraité, le centre de l'armée ennemie pliait et allait être enfoncé, lorsque l'empereur de Russie, témoin de ce désastre, fit avancer rapidement la nombreuse cavalerie de sa garde, qui, rencontrant les escadrons de Latour-Maubourg dans le désordre qui suit toujours une charge à fond, les ramena à leur tour et reprit aux Français vingt-quatre des canons qu'ils venaient d'enlever. Ce fut dans cette charge que le général Latour-Maubourg eut la cuisse emportée par un boulet.

Cependant, comme aucun des deux partis n'avait obtenu d'avantages marquants, Napoléon, pour décider la victoire, venait de lancer sur le centre ennemi la réserve composée de la vieille garde à pied et à cheval et d'un corps de troupes fraîches arrivant de Leipzig, lorsqu'un régiment de cavalerie ennemie, qui s'était glissé ou égaré sur les derrières des Français, jeta quelque inquiétude parmi nos troupes en mouvement, qui s'arrêtèrent, se formèrent en carré pour ne pas être surprises, et, avant qu'on ait pu connaître la cause de cette alerte, la nuit vint suspendre sur ce point les opérations militaires.

D'autres événements s'étaient passés sur l'extrême droite des Français. Pendant toute la journée, le général Merfeld avait inutilement tenté de s'emparer du passage de la Pleisse, défendu par le corps de Poniatowski et ses Polonais; cependant, vers la fin du jour, il parvint à se rendre maître du village de Dölitz, ce qui compromettait notre aile droite; mais les chasseurs à pied de la vieille garde, conduits par le général Curial, étant accourus de la réserve au pas de charge, culbutèrent les Autrichiens au delà de la rivière et leur firent quelques centaines de prisonniers, parmi lesquels se trouvait le général Merfeld, qui tombait pour la troisième fois au pouvoir des Français.

Quoique les Polonais se fussent laissé enlever Dölitz, l'Empereur, pour relever leur moral, crut devoir donner le bâton de maréchal de France à leur chef, le prince Poniatowski, qui ne jouit pas longtemps de l'honneur de le porter.

De l'autre côté de la rivière de l'Elster, le général autrichien Giulay s'était emparé du village de Lindenau, après sept heures d'un combat acharné. L'Empereur, informé de ce grave événement, qui compromettait la retraite de la majeure partie de ses troupes, fit attaquer si vigoureusement Lindenau par le général Bertrand que ce poste fut repris à la baïonnette.

À notre gauche, l'impatience de Ney faillit amener une grande catastrophe. Ce maréchal, qui commandait l'aile gauche, placée par l'ordre de l'Empereur, voyant qu'à dix heures du matin aucune troupe ne paraissait devant lui, envoya de son autorité privée, sous la conduite du général Souham, un de ses corps d'armée à Wachau, où le combat paraissait fortement engagé; mais, pendant ce mouvement irréfléchi, le maréchal prussien Blücher, dont la marche avait été retardée, parut avec l'armée de Silésie et s'empara du village de Möckern. Alors Ney, qui, diminué d'une partie de ses troupes, n'avait plus à sa disposition que le corps de Marmont, fut obligé, sur le soir, de se replier jusque dans les murs de Leipzig et de se borner à défendre le faubourg de Halle.

Les Français perdirent beaucoup de monde dans cet engagement, qui produisit d'ailleurs un fort mauvais effet sur ceux de nos soldats qui, placés en avant ou sur les flancs de Leipzig, entendaient le canon et la fusillade derrière eux. Cependant, vers les huit heures du soir, le combat cessa totalement de part et d'autre, et la nuit fut tranquille.