I
M. de Talleyrand bénit l'étendard de la France à la réjouissance du 14 juillet.—Détresse financière croissante.—Vues de M. de Talleyrand.—Constitution civile du clergé.—Conduite de M. de Talleyrand.—Il refuse l'évêché de Paris.—Lettre aux éditeurs du Moniteur.—Mort de Mirabeau.—Esquisse de sa carrière et de ses relations avec M. de Talleyrand, qui l'assiste à son lit de mort.—Comment il a probablement initié M. de Talleyrand aux intrigues de la cour.—Il laisse à M. de Talleyrand son discours projeté sur la loi de la succession, qui réglait l'état actuel de la loi en France, et que M. de Talleyrand lut à l'Assemblée nationale.—M. de Talleyrand est suspendu de ses fonctions épiscopales et il quitte l'Église.—Fierté du roi.—Conduite et vues de M. de Talleyrand.—Il désire venir au secours du roi.—Folle conduite du parti de la cour.—Décret fatal de l'Assemblée nationale, défendant la réélection de ses membres.—Projet d'éducation de M. de Talleyrand.—L'Assemblée se sépare le 13 septembre 1791.—M. de Talleyrand va en Angleterre, en janvier 1791.
Nous voici arrivés à la fête du 14 juillet, instituée pour célébrer la destruction de la Bastille et pour rendre honneur au gouvernement nouveau qui s'était élevé sur ses ruines: arrêtons-nous un instant pour parler de ce jour de réjouissance.
Un immense et magnifique amphithéâtre a été élevé dans le champ de Mars: le souverain héréditaire de la France et le président temporaire d'une assemblée élective,—symboles de rapprochement entre deux idées et deux époques,—y sont assis sur deux trônes de même niveau, décorés des armes que la nation a prises à ses anciens rois; et voilà le prince enfant qu'un peuple joyeux, triomphant, considère avec bienveillance comme l'héritier des engagements de son père, comme celui qui aura à perpétuer la race de saint Louis; puis la reine, «embellissant et égayant la sphère dans laquelle elle se meut, brillante comme l'étoile du matin, pleine de vie, de splendeur et de joie;» et voilà aussi cette royale jeune fille, parée de tous les charmes de la cour et douée de toutes les vertus du cloître,—une princesse, une sainte,—une future martyre. Voici le vain, mais honnête la Fayette, appuyé sur son épée de citoyen; et à côté le terrible Mirabeau, ses longs cheveux flottant au vent; et là cette assemblée bien connue et encore digne de mémoire, trop tôt fière de l'œuvre dont elle se glorifie, de cette œuvre qui, hélas! ainsi que la représentation à laquelle nous assistons, n'est destinée qu'au triomphe éphémère d'un jour. Et voyez, sur ce balcon, la cour la plus gracieuse et la plus splendide de l'Europe, car telle était encore, même à cette époque, la cour de France; et là-bas, dans ce vaste champ, les bandes confédérées avec leurs musiciens, portant leurs bannières respectives et représentant chaque portion de cette grande famille qui se réjouit en ce moment du triomphe qu'elle a remporté.
Tout d'un coup, le ciel, dont l'éclat est si bien fait pour se confondre avec la joie des hommes, mais qui jusque alors avait été sombre et menaçant,—tout à coup le ciel s'éclaircit, le soleil vient mêler sa pompe à celle de cette noble cérémonie! Et alors, revêtu de ses habits pontificaux et debout sur un autel où se pressent trois cents prêtres, en longues robes blanches et avec des ceintures tricolores, l'évêque d'Autun bénit le grand étendard, l'oriflamme de France, qui n'est plus le symbole de la guerre, mais le signe et le gage de la paix entre le passé et l'avenir, entre les vieux souvenirs et les nouvelles aspirations du peuple français.
Qui, présent ce jour-là à Paris, aurait pu croire que ceux qui pleuraient tendrement, avec les enfants du Béarnais, aux pieds de la statue de Henri IV, riraient bientôt d'une façon si horrible autour de l'échafaud de son descendant?... que la multitude joyeuse, errant dans les Champs-Élysées, au milieu des guirlandes de lumière, et faisant entendre de douces paroles de reconnaissance et de joie, se transformerait si vite en une populace féroce, massacrant dans les prisons, dressant l'échafaud dans les rues et dansant autour de la guillotine, d'où le sang innocent coulerait goutte à goutte?... que le monarque, la cour, les députés, toutes les images populaires et princières de cette auguste cérémonie, que les formes même de la religion qui la consacra devaient, au bout de deux ou trois courtes années, être mises de côté avec dérision: et que lui-même, le pontife qui avait présidé à cette pompeuse solennité, obligé de renoncer à sa sainte vocation, errerait comme un misérable exilé sur des rivages étrangers, banni comme traître à cette liberté pour laquelle il avait sacrifié les préjugés de sa caste, les prédilections de sa famille, les honneurs et les richesses de sa profession?