I

Talleyrand favorise l'extension de la puissance du Premier consul, puissance qui a pris pour point de départ un principe de tolérance et d'oubli du passé.—Napoléon tente de faire la paix avec l'Angleterre; il échoue.—Bataille de Marengo.—Traité de Lunéville et paix d'Amiens.—De la société à Paris pendant la paix.—Rupture.—M. de Talleyrand appuie le consulat à vie, la création de la Légion d'honneur et du Concordat.—Il obtient du pape la permission de porter l'habit séculier et d'administrer les affaires civiles.—Il se marie.—Exécution du duc d'Enghien.—Nouvelle coalition.—Bataille d'Austerlitz.—Traité de Presbourg.—Fox entre au pouvoir et essaye inutilement d'une paix.—La Prusse se déclare contre la France et est vaincue à Iéna.—Paix de Tilsitt.—M. de Talleyrand renonce au ministère des affaires étrangères.—Différends sur la politique en Espagne.—Talleyrand et Fouché alors à la tête d'une opposition modérée.—Campagne de Russie; idée d'employer M. de Talleyrand.—Les défaites de Napoléon commencent.—Après la bataille de Leipzig, il offre à M. de Talleyrand le ministère des affaires étrangères, mais à des conditions inacceptables.—Pendant la série continue de désastres qui s'ouvre alors, M. de Talleyrand ne cesse de conseiller la paix.—Il essaye de persuader à Marie-Louise de ne pas quitter Paris.—Il hésite entre une régence avec elle, et les Bourbons.—Toutefois, lorsque son départ suspend l'autorité constituée, et que l'empereur de Russie prend pour lieu de résidence l'hôtel Talleyrand, et demande à M. de Talleyrand quel gouvernement il faudrait établir, il répond: «Celui des Bourbons.»—Efforts pour obtenir une constitution avec la Restauration.—Napoléon arrive à Fontainebleau.—Il négocie, mais finit par abandonner le trône de France, et accepte pour lieu de retraite l'île d'Elbe, conservant cependant son titre d'empereur.

L'un des mots les plus frappants de M. de Talleyrand, mot que j'ai déjà cité était celui-ci: «la Révolution a désossé la France!» En effet, dans ce pays, il y avait cessé d'y avoir de grands principes, acceptés de tous, qui servissent comme de ciment et de lien, et qui, héréditairement et presque instinctivement appliqués, missent de la suite dans les affaires et maintinssent les choses en ordre. M. de Talleyrand dit alors: «Ce que les principes ne peuvent faire, il faut qu'un homme le fasse. Lorsque la société ne peut créer un gouvernement, il faut qu'un gouvernement crée la société.» Ce fut avec cette idée qu'il consentit à concentrer dans les mains de Napoléon toute la puissance que demandait le génie extraordinaire de cet homme extraordinaire. Mais, en retour, il lui fallait deux choses: l'une, qu'il pût lui-même tirer profit du pouvoir qu'il avait contribué à établir; l'autre, que ce pouvoir, en somme, s'exerçât pour le plus grand bien du peuple français. Comptant, pour le moment, que ces conditions seraient remplies, il se mit au service d'une dictature qui devait tranquillement et graduellement absorber les institutions antérieures et rallier des hommes de toutes les opinions.

Sieyès, dont l'intelligence était moins clairvoyante quoique plus profonde, s'imaginait qu'après avoir, lui, philosophe politique, fait passer l'État aux mains d'un homme du monde audacieux et sans scrupules, il pourrait gouverner cet homme. Mais M. de Talleyrand avait un certain dédain pour Sieyès qu'il n'estimait certainement pas à sa valeur, et qu'il regardait comme un tailleur faisant des habits qui ne vont jamais—un habile inventeur de théories, mais n'ayant pas la moindre idée de ce qu'il faut pour les appliquer; et lorsque quelqu'un, à propos de la nouvelle constitution, que Sieyès avait entrepris de fabriquer, dit: «Après tout, ce Sieyès a un esprit bien profond,» il répondit: «Profond! Hem! Vous voulez dire peut-être creux.»

La conduite de Bonaparte donna raison à ce trait d'esprit; car lorsque le premier projet de la constitution à laquelle l'on vient de faire allusion, lui fut présenté, il le tourna en ridicule, se servant de cette phrase bien connue: «Ce serait un homme peu honorable ou peu intelligent que celui qui consentirait à être un cochon à l'engrais, avec tant de millions par an.»

En effet, le héros du 18 Brumaire n'était pas homme à accepter les dehors sans la réalité du pouvoir; et ayant pris du plan proposé à son acceptation ce qui était en rapport avec ses vues, et laissé de côté tout le reste, il s'arrogea autant d'autorité qu'il pensait qu'on lui en laisserait prendre; car quoique la France fût fatiguée de déchirements et de changements perpétuels, elle n'était pas alors prête à y mettre un terme en se soumettant à une nouvelle monarchie. Il est vrai de dire qu'une des causes qui facilitèrent les premiers pas de Napoléon vers le grand objet de son ambition, fut que personne ne croyait alors qu'il pût jamais l'atteindre.

M. de Talleyrand lui-même, selon toute probabilité, ne croyait pas créer un empire militaire, lorsqu'il visait à concentrer l'autorité dans les mains du chef de la république; mais il pensait qu'il était de toute nécessité d'affermir un État qui, depuis si longtemps, avait perdu son équilibre; et un contemporain[ [26] raconte que, peu de temps après la formation du nouveau gouvernement, alors que le rôle que devait jouer le Premier consul n'avait pas encore été arrêté, dans une entrevue particulière que M. de Talleyrand eut avec le Premier consul, il tint le langage suivant:—«Citoyen Consul, vous m'avez confié le ministère des relations extérieures, et je justifierai votre confiance; mais je dois vous déclarer dès à présent que je ne veux travailler qu'avec vous. Il n'y a point là de vaine fierté de ma part; je vous parle seulement dans l'intérêt de la France. Pour qu'elle soit bien gouvernée, pour qu'il y ait unité d'action, il faut que vous soyez le Premier consul, et que le Premier consul ait dans sa main tout ce qui tient directement à la politique, c'est-à-dire les ministères de l'intérieur et de la police, pour les affaires du dedans, et mon ministère pour celles du dehors; ensuite les deux grands moyens d'exécution, la guerre et la marine. Il serait donc de toute convenance que les ministres de ces cinq départements travaillassent avec vous seul. L'administration de la justice et le bon ordre dans les finances tiennent sans doute à la politique par une foule de liens; mais ces liens sont moins sacrés. Si vous me permettez de le dire, Général, j'ajouterai qu'il conviendrait de donner au deuxième consul, très-habile jurisconsulte, la haute main sur la justice, et au troisième consul, également bien versé dans la connaissance des lois financières, la haute main sur les finances[ [27]. Cela les occupera, les amusera; et vous, Général, ayant à votre disposition les parties vitales du gouvernement, vous arriverez au noble but que vous vous proposez—la régénération de la France[ [28]