V

Le moment où Bonaparte s'arrogea ainsi le titre d'empereur, marqua une des phases de la lutte qui se livrait depuis quelque temps entre les deux hommes d'État qui contribuèrent le plus, d'abord à élever la puissance de Napoléon, et enfin à la renverser. Talleyrand et Fouché sont ces deux hommes d'État; et on peut les considérer comme les deux représentants des classes dont l'adhésion marqua la force de Bonaparte, et dont l'abandon amena son déclin. L'un, plébéien et conventionnel de la Montagne, démocrate et régicide par circonstance, par position et par entraînement; l'autre, noble, haut placé, membre éclairé de l'Assemblée constituante, libéral, tel que la mode, les théories et les abus du vieux régime l'avaient fait. A dater du 18 brumaire, ils s'attachèrent tous les deux à la fortune du Premier consul. Calmes, sans préjugés, sans haines, sans préférences, chacun d'eux cependant avait les sentiments de sa caste; et, en modérant la passion et dirigeant les vues de Napoléon, l'un n'oublia jamais qu'il était né dans l'aristocratie; l'autre, qu'il était l'enfant, le rejeton du peuple.

Fouché, donc, était pour qu'on employât les formes républicaines, et qu'on confiât l'autorité exclusivement à des hommes nouveaux. Talleyrand voulait que l'on reprît les manières de faire, les habitudes de la monarchie, tournait en ridicule, pour nous servir de son expression, les parvenus qui n'avaient jamais marché sur un parquet[ [35], et s'efforçait d'introduire dans les charges de l'État les aspirants dont les principes étaient libéraux, mais dont les noms étaient anciens et historiques.

L'empire qui était la conséquence naturelle de la tendance que Talleyrand avait favorisée et à laquelle Fouché s'était opposé, unit néanmoins ces deux politiques dont il avait besoin; car, tandis qu'il sanctionnait les avantages et les titres de l'ancienne noblesse, il établissait sur une base ferme et égale une nouvelle noblesse, et les ramenait toutes deux à un point central, sous la domination d'un homme de génie.

Fouché, une fois l'empire décidé, renonça désormais à toute tentative ayant pour but de limiter la volonté de Napoléon, et chercha seulement à reconquérir sa faveur.

Talleyrand, comprenant que toutes les espérances des hommes éclairés de sa jeunesse pour chercher à obtenir une monarchie constitutionnelle étaient alors chimériques, les abandonna pour un nouvel ordre de choses, qui, tout en comprimant l'énergie et l'intelligence des individus, donnait une expression concentrée à l'énergie et à l'intelligence de la nation française, et la préparait à accepter sans enthousiasme, mais sans mécontentement, une glorieuse tyrannie. La nation française n'avait d'ailleurs pas tout à fait tort.

Un grand déluge avait récemment englouti tout ce que les siècles précédents avaient établi; la société était encore sur une planche étroite et faible qui avait besoin d'être élargie, raffermie, mais avant tout fixée sur les eaux encore agitées et bouillonnantes. Tout vestige des anciennes mœurs, de ces habitudes de pensée sans lesquelles aucune réunion d'hommes ne peut subsister longtemps, avait disparu. Aucune notion reçue sur les sujets essentiels n'existait plus nulle part; et une nation qui n'a pas ces notions ne peut avoir non plus cette sorte de moralité publique qui est, à la position et à l'honorabilité d'un État, ce que la moralité privée est à l'honorabilité et à la position d'un individu. La première chose essentielle pour une société est l'ordre, car sous le règne de l'ordre certaines notions généralement acceptées s'assoient et s'établissent. L'ordre uni à la liberté est le plus haut degré de l'ordre. Mais l'ordre sans la liberté est préférable au désordre et à la licence.

Le gouvernement intérieur de Napoléon, avec tous ses défauts, était la personnification de l'ordre, comme celui de la Convention avait été celle du désordre; et quelle en fut la conséquence? Un esprit de liberté se développa au milieu du despotisme du dernier, comme une soumission à la tyrannie avait été engendrée par la sauvage violence du premier. Cette phrase, que Bonaparte «refaisait le lit des Bourbons,» était une critique de sa politique, mais elle aurait pu être un éloge de celle de ses successeurs.