VIII
A cette époque, M. de Talleyrand, qui, dans les dernières guerres, avait été frappé de la témérité plutôt que des triomphes du conquérant, pensa que la carrière militaire de Napoléon et sa carrière diplomatique à lui-même touchaient à leur terme.
En effet, la fortune avait conduit l'une et l'autre de ces carrières au point le plus élevé qu'elles pussent atteindre, considérant leur caractère particulier à chacune et les circonstances des temps.
Aux succès merveilleux de Napoléon semblait alors s'ajouter un prestige surnaturel, que le plus léger échec pouvait détruire, et auquel une nouvelle victoire pouvait à peine ajouter. Et de même la réputation de M. de Talleyrand était à son plus haut degré, et beaucoup étaient disposés à le considérer comme un maître aussi consommé dans la science de la politique, que son souverain dans celle de la guerre. De plus, il avait acquis, dit-on, d'immenses richesses au moyen de dons arrachés aux puissances avec lesquelles il avait traité, et plus particulièrement aux petits princes d'Allemagne, qu'il pouvait ou sauver ou perdre, puisqu'il était chargé de la division générale de leur territoire; et aussi par d'heureuses spéculations de Bourse[ [39]: moyen de s'enrichir qui honore très-peu son caractère, mais qu'on blâmait peu dans un pays qui enseigne la philosophie de l'indulgence, et où l'on avait récemment vu se disputer si grossièrement la richesse, que le proverbe latin
. . . . . . . rem, facias, rem,
Si possis recte, si non, quocumque modo rem,
était devenu aussi français qu'il avait jamais été latin.
En outre, sa santé était ébranlée, et il n'avait plus la force d'accompagner partout l'empereur, obligation qui était inséparable de sa charge; tandis que l'élévation de Berthier au rang de vice-connétable établissait une supériorité extrêmement blessante pour son orgueil. Dans ces circonstances, il sollicita et obtint la permission de se retirer, et, déjà prince de Bénévent, il reçut le titre de vice-grand-électeur, titre qui l'élevait au rang d'un des grands dignitaires de l'empire; position qu'il paraît avoir ambitionnée—si petits sont, eux-mêmes, les plus grands d'entre nous.
Toutefois, ce changement dans sa position n'était nullement encore une disgrâce, comme on l'a quelquefois représenté. Il conserva encore une grande influence dans les conseils de l'empereur; il était consulté sur toutes les matières ayant trait aux affaires étrangères et fut même adjoint à M. de Champagny, son successeur, pour conduire les négociations avec la cour d'Espagne, négociations qui, à cause de l'invasion du Portugal et des querelles qui avaient déjà éclaté dans la famille de Charles IV, commençaient à prendre un caractère particulier[ [40].
On a dit, d'une part, que M. de Talleyrand ne voulait pas qu'on eût rien à faire avec l'Espagne, et, de l'autre, que ce fut lui qui, le premier, conseilla à Bonaparte d'agir dans ce pays. Il est probable que, dans cette question, il alla jusqu'à conseiller un arrangement qui aurait donné à la France le territoire au nord de l'Èbre, et offert en compensation au roi d'Espagne le Portugal. Il n'est pas impossible non plus qu'il sût déjà en 1805—car le bruit courut alors que Joseph Bonaparte apprenait la langue espagnole—que Napoléon avait le rêve vague de remplacer dans la péninsule les Bourbons par la dynastie des Bonaparte. Mais lorsque les armées françaises, sans notification, prirent possession de Burgos et de Barcelone; lorsqu'une insurrection déposa Charles IV, et que l'empereur fut sur le point d'adopter la politique, non pas d'agrandir paisiblement la France et de fortifier l'Espagne contre la Grande-Bretagne, mais d'enlever les princes espagnols et d'obtenir la couronne d'Espagne par une sorte de tour de passe-passe, M. de Talleyrand s'y opposa avec amertume et décision, en disant: «On s'empare des couronnes, mais on ne les escamote pas.»
«D'ailleurs, l'Espagne est une ferme qu'il vaut beaucoup mieux laisser cultiver pour soi par un autre, que de la cultiver soi-même.»
Le comte Beugnot, dans ses Mémoires récemment publiés, parle en ces termes de ces événements:
«Le prince de Bénévent était instruit dans les plus grands détails de ce qui s'était passé à Bayonne, et il m'en parut indigné: «Les victoires,» me disait-il, «ne suffisent pas pour effacer de pareils traits, parce qu'il y a là je ne sais quoi de vil, de la tromperie, de la tricherie.»
«Je ne peux pas dire ce qui en arrivera, mais vous verrez que cela ne lui sera pardonné par personne. Le duc Decrès m'a plus d'une fois assuré que l'empereur avait reproché en sa présence à M. de Talleyrand de lui avoir conseillé tout ce qui s'était fait à Bayonne, sans que celui-ci eût cherché à s'en défendre. Cela m'a toujours étonné. D'abord, il suffit de connaître un peu M. de Talleyrand pour être bien sûr que si au fond il a été d'avis de déposséder du trône d'Espagne les princes de la maison de Bourbon, il n'a certainement pas indiqué les moyens qu'on a employés. Ensuite, lorsqu'il m'en a parlé, c'était avec une sorte de colère qu'il n'éprouve qu'en présence des événements qui le remuent fortement.»
On ne peut douter, en effet, que ce qui se passa en Espagne ne fut un motif de profonde mésintelligence entre M. de Talleyrand et Napoléon.
Si ce n'avait pas été vrai, M. de Talleyrand ne l'aurait jamais affirmé publiquement comme il le fit plus tard sous le règne de Louis XVIII, entouré qu'il était de contemporains et d'ennemis. En outre, la rumeur publique du moment, qui dans une telle cause est plus digne de foi qu'aucun témoignage individuel, le proclama hautement; et pour ce qui est de ne pas avoir répondu à Napoléon lorsqu'il lançait en termes violents et insultants les accusations qu'il prodiguait quelquefois à ceux qui lui déplaisaient, on sait que M. de Talleyrand ne répondait jamais à de telles attaques que par un visage impassible et un silence digne et hautain.