VIII

En quittant l'Angleterre, il dit adieu, non-seulement à la diplomatie, mais à la vie publique, et passa le reste de ses jours à jouir de la situation la plus élevée et de la société la plus agréable et la plus cultivée que son pays pût lui offrir.

Ce serait maintenant le moment, selon l'opinion du philosophe grec, d'apprécier sa fortune et ses talents; car sa carrière était terminée, et si les vieillards recherchaient son salon comme le foyer auprès duquel ils retrouvaient leurs plus chers et leurs plus brillants souvenirs, les jeunes gens le recherchaient aussi afin d'avoir le privilége de juger, de contrôler leurs propres opinions, en profitant de l'expérience de «l'homme politique» qui avait traversé tant de vicissitudes et avait foulé aux pieds avec tant d'aisance insouciante et hautaine les ruines de plusieurs gouvernements, à la chute desquels il avait assisté. Quant à lui, avec cette calme présence d'esprit qui le caractérisait, et bien persuadé qu'il n'y avait que peu d'années entre lui et la tombe, il employait ce peu d'années à poursuivre un des buts qu'il tenait le plus à atteindre et qu'il avait le plus constamment poursuivis, à disposer en sa faveur la génération qui allait lui succéder, et à expliquer, à ceux qui lui semblaient posséder l'oreille de cette génération naissante, les plus sombres passages de sa brillante carrière. Il dit un jour à M. de Montalivet, personnage distingué qui me l'a depuis raconté: «Votre père était impérialiste, et vous m'en voulez, parce que vous croyez que j'ai abandonné l'empereur. Je ne suis jamais resté fidèle à quelqu'un que tout autant que ce quelqu'un a lui-même été fidèle aux règles du sens commun. Mais si vous voulez bien juger toutes mes actions d'après cette grande règle, vous serez obligé de reconnaître que j'ai été extraordinairement conséquent; et où trouverait-on un être assez avili, ou un citoyen assez indigne pour soumettre son intelligence ou sacrifier son pays à un individu quel qu'il soit, quelque bien né ou quelque bien doué qu'il puisse être?»

Et réellement ces quelques mots renferment la théorie de M. de Talleyrand; théorie d'où est sortie l'école qui, sans adhérer strictement au principe que le sens commun doit être la pierre de touche de l'obéissance, s'incline devant toute autorité avec un sourire et un haussement d'épaules et s'en tire par cette phrase bien connue: «La France avant tout.»

Dans l'intention évidente de dire au monde une sorte d'adieu imposant, il parut à la tribune de l'Institut très-peu de temps avant sa dernière maladie. Il choisit pour sujet de son essai M. Reinhard, qui avait longtemps servi sous lui, qui venait de mourir, et qui avait avec lui certains traits de ressemblance, dont le premier était qu'ils avaient tous les deux reçu une éducation ecclésiastique. Le discours est intéressant à cet égard, et aussi en tant que revue des différentes branches du service diplomatique, et des devoirs qui se rattachent à chacune de ces branches, et c'est comme une espèce de legs fait par l'orateur à cette profession dont il avait si longtemps été l'ornement.