XIV
Parmi les diverses relations ayant égard à ce conseil, est celle de M. Bourrienne, et si nous en devons croire ce témoin des délibérations qu'il raconte, voici comment M. de Talleyrand répondit à une ouverture que fit l'empereur à propos du prince couronné de Suède, et comment il se prononça sur les prétentions variées qui avaient été successivement mises en avant:
«Sire, vous pouvez m'en croire, il n'y a que deux choses possibles, Bonaparte ou Louis XVIII. Je dis Bonaparte, mais ici le choix ne dépendra pas entièrement de Votre Majesté, car vous n'êtes pas seul. Toutefois, si nous devons avoir un soldat, que ce soit Napoléon: c'est le premier du monde. Je le répète, Sire, Bonaparte ou Louis XVIII, chacun de ces hommes représente un parti; tout autre ne représenterait qu'une coterie.»
Ce fut cette opinion positive exprimée avec tant de force qui, tout le monde s'accorde à le dire, décida le conquérant auquel on prête ces paroles: «Quand j'arrivai à Paris, je n'avais aucun plan. Je m'en remis entièrement à Talleyrand; il avait la famille de Napoléon dans une main, et celle des Bourbons dans l'autre; je pris ce qu'il me donna.»
La résolution de ne pas traiter avec Napoléon et sa famille étant ainsi prise, M. de Talleyrand engagea l'empereur de Russie à le faire connaître par une proclamation affichée sur les murs de Paris, et le public lut dans toutes les rues ces paroles: «Les souverains alliés ne traiteront plus, ni avec Napoléon Bonaparte, ni avec aucun membre de sa famille.»
Mais ce ne fut pas tout. M. de Talleyrand ne désirait pas échapper au despotisme de Napoléon pour tomber sous celui de Louis XVIII.
Il comptait peu sur la reconnaissance des rois, et il était aussi nécessaire à sa propre sécurité qu'à celle de son pays, que les passions de l'émigration et l'orgueil de la maison de Bourbon fussent tenus en échec par une constitution. C'est pourquoi, à son instigation, la proclamation fameuse à laquelle je fais allusion, contenait la phrase suivante: «Les souverains alliés reconnaîtront et garantiront la constitution que la nation française se donnera, et invitent par conséquent le sénat à désigner un gouvernement provisoire qui puisse pourvoir aux besoins de l'administration; il préparera la constitution qui conviendra au peuple français. Alexandre, 31 mars 1814.»
De cette manière, les alliés reconnaissaient le sénat comme le représentant de la nation française, et comme M. de Talleyrand avait une influence prédominante dans le sénat, sa victoire semblait assurée.
Ceci se passait le 31 mars. Mais le 30, à une heure avancée de la journée (ou vers le soir), comme Marmont et Mortier, qui avaient défendu vaillamment les hauteurs de Paris pendant la journée, se disposaient à quitter cette cité, en vertu d'une capitulation que les circonstances dans lesquelles ils se trouvaient les avaient forcés à signer, Napoléon, qui avait pris les devants sur son armée, arriva aux environs de sa capitale et apprit du général Belliard, qui en sortait, ce qui s'était passé.
Dans le dessein de rassembler ses troupes, encore en marche à Fontainebleau, et afin de gagner du temps, il envoya Caulaincourt, qui l'avait représenté à Châtillon, aux souverains alors maîtres de la situation, avec l'ordre de faire semblant d'entrer en négociations avec eux presque à n'importe quels termes.
Quoique le czar et le roi de Prusse fussent assez fermement résolus à ne plus rien avoir à faire avec Napoléon, et eussent affiché cette résolution d'une manière assez décidée, ils ne laissaient cependant pas de se sentir mal à l'aise dans le voisinage du grand capitaine qui était encore à la tête, disait-on, d'une force militaire se montant à 50,000 hommes, sans compter les forces de Marmont et de Mortier.
Les armées d'Augereau et de Soult se trouvaient aussi à une distance peu considérable.
La classe inférieure à Paris, chez qui le sentiment national était plus vif et qui avait moins d'intérêts personnels à compromettre que la classe supérieure, était, comme on l'avait remarqué pendant le passage des troupes russes et prussiennes à travers Paris, triste et mécontente; une ombre de l'ancienne terreur attachée au nom de Napoléon agissait encore sur l'esprit de beaucoup de ceux qui s'étaient si longtemps courbés sous sa volonté, et qui n'étaient qu'à moitié disposés à renverser son autorité. La présence de Caulaincourt à Paris attestait que des négociations seraient tentées.
Il n'y avait donc pas de temps à perdre. M. de Talleyrand réunit le sénat sous sa présidence, cette fonction lui appartenant d'une manière légitime en tant que vice-président et grand dignitaire de l'empire. Ce corps, surpris de sa propre puissance, et la remettant de grand cœur aux mains de son président, qui, faisant allusion à la retraite de Marie-Louise, les somma de venir au secours d'un gouvernement délaissé, nomma, séance tenante, un gouvernement provisoire composé de cinq membres, et ayant à sa tête M. de Talleyrand. Ces personnages étaient des illustrations de l'empire ou de l'Assemblée nationale; l'abbé Montesquiou était le seul légitimiste décidé. En même temps, le sénat, partageant tout à fait les vues de M. de Talleyrand quant à une constitution, s'engagea à en faire une dans l'espace de quelques jours.
Toutefois, rien ne fut encore dit de l'exclusion projetée de Napoléon et de sa famille, ni du projet de remettre la couronne aux Bourbons. Beaucoup des partisans de cette dernière famille étaient aussi étonnés que vexés de cette omission.
Nourrissant encore les idées qu'ils avaient emportées avec eux dans un long exil, ils ne pouvaient pas même concevoir en quoi la France, ou le sénat français, ou les alliés avaient à intervenir dans le choix du souverain qui gouvernerait la France et dans la fixation des règles suivant lesquelles s'exercerait son autorité. Louis XVIII n'était-il pas l'héritier de Louis XVI? pouvait-on douter qu'il fût le seul roi possible, maintenant que l'audacieux usurpateur avait été défait?
Est-ce qu'il ne tardait pas au comte d'Artois, à ce que disaient les dames du faubourg Saint-Germain, d'embrasser son compagnon de jeunesse, l'évêque d'Autun?
M. de Talleyrand, avec un sourire légèrement cynique, avouait que ce serait aussi pour lui une grande joie que de se jeter dans les bras du prince; mais il demandait, d'un air de mystère, que cette touchante reconnaissance fût remise jusqu'à nouvel ordre. Cependant il ne jugea pas à propos que le sénat tardât plus longtemps à confirmer l'acte de la coalition quant à la déposition de Napoléon; et cette assemblée donnant comme motif de sa conduite mille abus qu'elle aurait dû précisément prévenir, si elle avait pris au sérieux sa mission constitutionnelle, déclara, comme l'empereur Alexandre l'avait déjà fait, que ni Napoléon ni sa famille ne régneraient plus en France, et affranchit la nation de son serment de fidélité.
Elle nomma aussi un ministère composé d'hommes faits pour la circonstance, et ainsi s'appropria provisoirement tous les attributs du gouvernement.
Pendant ce temps l'empereur, que l'on venait de déposer, était encore à Fontainebleau, et, avec une énergie que le malheur n'avait pas abattue, il comptait ses forces qu'il cherchait à rassembler, il étudiait la position de ses ennemis, et dressait le plan d'un dernier et suprême effort qui consistait à battre l'une des trois divisions de l'ennemi, campée sur la rive gauche de la Seine, à la poursuivre dans les rues de Paris, où, au milieu de la confusion générale, il était sûr d'une victoire facile, dût le combat se livrer au milieu des ruines flamboyantes de la cité impériale.
Pour lui, il ne calculait pas les pertes, quand elles devaient conduire au succès, et, quoiqu'il eût préféré la victoire dans d'autres conditions, il était parfaitement décidé à l'obtenir, de quelque prix qu'il dût l'acheter. Du moins ceci fut dit, et les projets qu'on lui attribua à ce sujet et qu'il ne nia pas, ayant été divulgués avant d'être mis à exécution, ébranlèrent ce qui restait encore de fidélité chez ses anciens officiers. Il ne put comprendre leurs scrupules timorés; ses résolutions désespérées les effrayèrent. Une altercation s'ensuivit, et, enhardis par le désespoir, les maréchaux se hasardèrent à insister pour qu'il abdiquât en faveur de son fils. Il comprit d'avance la futilité de cette proposition, mais se décida néanmoins à y accéder, en partie afin de montrer la folie des espérances que ses fâcheux conseillers avaient l'air de nourrir, en partie afin de se débarrasser de leur présence, ce qui le laisserait libre, pensait-il, de mettre à exécution son projet primitif, s'il se décidait à le faire. Ney, Macdonald, avec Caulaincourt, qui avait rejoint l'empereur le 2 avril et lui avait communiqué le peu de succès de sa précédente mission, furent donc envoyés aux souverains alliés; ils devaient énumérer ce qui leur restait de forces, protester de leur fidélité inébranlable à cette famille, dont ils avaient si longtemps partagé la fortune, se déclarer résolûment contre les princes légitimes, qu'ils regardaient comme étrangers à leur époque; et faire part, avec fermeté, de leur résolution de conquérir ou de périr à côté de leur ancien maître, si cette dernière proposition qu'ils venaient faire en son nom était rejetée.
Ils emmenèrent avec eux Marmont, qui était alors à la tête de la division importante de l'armée de Bonaparte, campée sur l'Essonne, et dominant la position de Fontainebleau. Ce général, quoique le plus favorisé par Napoléon, était déjà entré en négociation avec le général autrichien; mais, pressé par les autres maréchaux, à qui il confessa sa trahison, de rétracter ses engagements, il le fit; et ordonnant aux officiers qu'il commandait, et qui connaissaient ses desseins, de rester tranquilles jusqu'à son retour, il accompagna Ney et Macdonald à Paris.
La démarche hautaine, le langage hardi et véhément de ces hommes habitués à commander et à vaincre, de ces représentants d'une armée qui avait marché victorieusement de Paris à Moscou, firent une certaine impression sur le mobile Alexandre. Il ne repoussa pas leur pétition tout d'abord, mais il leur accorda une autre entrevue pour le lendemain, entrevue à laquelle le roi de Prusse devait être présent. Celle-là avait eu lieu le 5 avril, à deux heures du matin, avec lui seul.
La lutte était encore indécise; car, ainsi que je l'ai dit, l'empereur de Russie n'avait jamais été très-favorable aux légitimistes, et tenait fort à tout régler avec Bonaparte, sans s'exposer de nouveau aux chances de la guerre; Bonaparte était armé, les Bourbons n'avaient pas de troupes, et on n'avait rien à craindre de leur part.
M. de Talleyrand eut encore à s'interposer, et, avec son aisance à la fois respectueuse et ferme, à montrer la faiblesse et la déloyauté que l'on reprocherait au czar, quoiqu'il agît sous l'empire des sentiments les plus généreux, si après s'être engagé ainsi que ses alliés par ce qu'il avait fait pendant ces derniers jours, il se donnait à lui-même un public démenti et défaisait son ouvrage. Il ajouta, dit-on, qu'en tenant ce langage, il ne consultait pas ses propres intérêts, car il était probable qu'il aurait une position plus durable dans la régence de Marie-Louise, si une telle régence pouvait durer, que dans le gouvernement de l'émigration qui, on devait le craindre par ce qui se passait alors, deviendrait avant longtemps plus puissante et plus oublieuse du passé qu'il n'eût été souhaitable.
Il voulait ainsi attirer l'attention de l'empereur sur les efforts que faisait alors ce parti pour s'opposer à la publication d'une constitution. «Excusez mes observations, Sire,» continua-t-il,—«d'autres sont inquiets; mais je ne le suis pas,—car je sais très-bien qu'un souverain à la tête d'une vaillante armée ne se laissera certainement pas dicter des lois par quelques officiers d'une force ennemie, surtout puisque ces officiers représentent le principe même de la guerre continuelle, principe que répudie la nation française et contre lequel se sont armés les alliés.»
L'empereur Alexandre, dont l'émotion passagère eut bientôt disparu, et le roi de Prusse reçurent les ambassadeurs le jour suivant sous l'empire des impressions qu'avaient fait naître en eux les remarques de M. de Talleyrand, et leurs propres réflexions; et le refus qu'ils firent d'accepter aucune base de négociation qui donnerait le gouvernement de la France à Napoléon ou à sa famille fut nettement formulé, quoique avec courtoisie.
Les ambassadeurs persistaient dans leurs représentations, lorsqu'un officier russe, qui venait d'entrer dans la salle, murmura quelque chose à l'oreille de l'empereur Alexandre. C'était la nouvelle que la division du maréchal Marmont avait quitté son poste; accident produit par cette circonstance que les officiers auxquels Marmont avait confié ses troupes, s'étant imaginé que leur trahison projetée était découverte et serait punie, avaient cru que le seul remède était de la consommer immédiatement.
Après une telle défection, c'en était fait de la force morale de la députation, qui ne pouvait plus parler au nom de l'armée; et tout ce qu'elle essaya d'obtenir fut une stipulation honorable pour l'empereur et l'impératrice, si le premier consentait à une abdication immédiate.
Les conseils des généraux, qui acceptèrent ces misérables conditions, ne laissaient à l'empereur Napoléon d'autre alternative que la soumission, car son gouvernement était une machine militaire dont le principal ressort venait de se briser entre ses mains.
Le 6, le sénat acheva de rédiger une constitution qui fut publiée le 8; elle créait une monarchie constitutionnelle, avec deux chambres et conférait le trône de France à Louis XVIII, s'il acceptait cette constitution.
Le 11, fut signé un traité par lequel Marie-Louise et son fils reçurent la principauté de Parme, et Napoléon la souveraineté d'Elbe, petite île sur la côte d'Italie, où l'on présumait qu'un homme encore dans la force de l'âge et doué du cœur le plus inquiet qui battit jamais dans une poitrine humaine saurait rester tranquille et satisfait en vue des empires qu'il avait conquis et perdus.