CHAPITRE PREMIER.

Annales du Vallon Aérien.

J'écris les annales du Vallon aérien: ces annales seroient sans intérêt pour les hommes de notre ancienne patrie; ils n'y verroient, ni guerres sanglantes, ni révolution terrible, ni trônes renversés, ni grands empires détruits; ils diroient: Que nous importe l'histoire d'un peuple qui n'a fait aucun bruit sur la terre? car c'est par le bruit qu'ils ont fait, que sont appréciés là-bas les peuples comme les souverains. Mais nos lecteurs seront aussi paisibles que nous; ils seront touchés du bonheur dont nous aurons joui; les grands exemples des pères serviront de modèles aux enfans, et successivement d'âge en âge, nos vertus et notre félicité passeront jusqu'à notre dernière postérité. Mais devons-nous espérer une postérité? Peut-être l'air raréfié qu'on respire dans ce Vallon n'est-il pas approprié à la vie de l'homme; peut-être la population qui habite ce lieu isolé entre le ciel et la terre disparoîtra-t-elle sans laisser de génération. Mais si cette population se perpétue, il est du moins probable que le peu de connoissances qu'elle possède se perdra faute de moyens de les entretenir. Les lumières ont fait le tour du monde; elles sont maintenant fixées en Europe dans une certaine latitude; mais les communications étant devenues plus faciles que jamais, et tous les hommes se touchant moralement, les contrées qui sont aujourd'hui dans les ténèbres, seront peut-être demain brillantes de clarté. Cette chance est inespérable ici. Si les germes de quelques connoissances que nous cultivons dans ce Vallon viennent à périr, c'est pour jamais; le sol redeviendra agreste comme il étoit avant que nous y fussions établis, et ce sera désormais sans retour. Cet avenir de ténèbres et de mort est cependant inévitable; car l'histoire de tous les peuples prouve, sans réplique, que les sciences et les arts ont une période d'accroissement, un point stationnaire, et ensuite une autre période de décadence; et cette succession est aussi générale et paroît aussi naturelle que la vie et la mort de tout ce qui existe sur la terre. Cet écrit sera donc un jour, et peut-être dans un très-petit nombre d'années, enseveli dans l'éternel abîme de l'oubli[6]: c'est dommage, car je pense qu'il seroit vraiment curieux dans quelques siècles de connoître l'origine de l'établissement de cette haute région. Mais combien cette connoissance seroit encore plus curieuse pour la terre dont nous sommes pour jamais séparés! quel incroyable roman notre histoire paroîtroit à toute l'Europe, si elle parvenoit à en être connue! comme on traiteroit le pauvre auteur de visionnaire et d'extravagant! Cependant je ne dis que la simple vérité: mes frères de ce Vallon, les seuls qui liront cet écrit, ne lui laisseroient pas un moment d'existence si je me permettois d'y mêler la moindre fiction. Je la dirai, cette vérité, sur les choses comme sur les personnes, sans être, plus que Tacite, stimulé par le desir de la louange ou retenu par la crainte du blâme.

Je commencerai par faire connoître les motifs qui m'ont amené dans ce Vallon. Cet évènement tient à l'histoire de ma vie, dont le récit trouvera sa place dans un autre lieu. Mais si tant est que la colonie aérienne subsiste et ait une postérité, cette postérité m'entendra-t-elle quand je parlerai du monde que j'ai quitté et qu'elle ne connoîtra jamais? pourra-t-elle se faire une idée de cet autre monde, soit au moral, soit au physique? l'enceinte de ce Vallon ne sera-t-il pas pour elle les bornes de la terre? comprendra-t-elle que ce Vallon n'est qu'un point imperceptible sur la vaste étendue du globe? Les cartes géographiques ne présentent de figures sensibles que pour ceux qui ont pu comparer l'objet réel avec sa représentation; il faut avoir un peu voyagé, parcouru quelques distances, visité quelques pays, pour bien rapporter ces différens objets sur la carte; et c'est ensuite, en étendant par analogie les connoissances positives qu'on a acquises, qu'on parvient à connoître nettement toutes les parties et toutes les divisions de la terre.

Mais en supposant même que notre postérité ne fût pas arrêtée par cet obstacle dans l'étude de la description du globe, les cartes que nous avons apportées, quelques soins que nous en prenions, périront sous les coups du tems ainsi que nos livres imprimés; alors cette postérité sera comme la Souris de Lafontaine; son trou sera tout l'univers. Mais laissons là l'avenir qui s'arrangera bien de lui-même: nous avons fait de notre mieux pour l'éclairer et le rendre heureux. Nos moyens sont foibles et bornés, mais ceux de la Providence sont tout-puissans; espérons qu'elle aura le même soin des enfans qu'elle a eu des pères. Après cette digression, qui ne sera pas la dernière, et que mes frères seront sûrement bien disposés à me pardonner, je viens à l'historique de mon établissement dans ce Vallon.

Je n'en suis pas un des premiers fondateurs: il y avoit déjà depuis trois ans un commencement de colonie lorsque je vins m'y réunir. Voici ce qui donna lieu à cet évènement.

Une maladie cruelle m'avoit amené a Barrèges; j'y étois depuis deux ans, l'hiver à Tarbes, l'été près de mon urne salutaire. Les eaux de ce coin des Pyrénées jouissoient d'une grande faveur depuis le voyage encore récent qu'y avoit fait le duc du Maine accompagné de Mme Scarron: la mode, plus que le besoin, y attiroit, avec le monde brillant de la cour, les gens riches des provinces voisines. Mais autant la cour de Louis XIV brilloit d'esprit, de grace et d'élégance, autant la province étoit obscurcie d'ignorance et de gaucherie[7]. Cette ligne de démarcation disparut, et il s'en forma une autre par le mélange. Le changement ne fut pas en bien, car l'ignorance provinciale étoit compensée par beaucoup de franchise et de simplicité. Ces bonnes qualités firent place au précieux et à l'affectation; le vice brillant fit rougir l'innocence; on devint ridicule en voulant imiter les manières de la cour, et l'art ne réussit qu'à défigurer la nature.

J'allois rarement dans ces assemblées où un brillant essaim de jeunes courtisans se faisoit un jeu de berner quelques nigauds, de faire des dupes au lansquenet, ou d'enlever quelque beauté novice à sa mère ou à son mari; j'aimois mieux errer au milieu de ces belles montagnes qui présentent, comme dans un tableau, une variété de culture, de productions, de couleurs que contiendroit à peine la surface de la plaine la plus étendue et la plus diversifiée. Ce qui achève de donner un aspect magique à ce tableau, ce sont les légères vapeurs qui, en s'élevant continuellement des vallées, l'enrichissent d'un vernis tel qu'il n'en a jamais paru d'aussi brillant sur les plus beaux paysages du Poussin.

Cependant la saison des eaux touchoit à sa fin; déjà les sapins des montagnes élevant leur sombre verdure pyramidale au milieu du feuillage jaunissant du hêtre, du charme et du bouleau, sembloient autant de tiges noircies et à demi consumées par le feu du tonnerre: les brillantes voitures étoient parties; il ne restoit plus que quelques habitans du pays et des environs, qui, soit par l'humidité de leurs vallées, soit par les viandes salées dont ils se nourrissent, soit par la malpropreté de leur demeure et de leurs vêtemens, soit enfin par l'habitude de marcher pieds nus dans une eau aussi froide que la neige, dont elle provient, étoient attaqués de goîtres, de rhumatismes, de paralysies et autres semblables maladies; heureusement pour eux la nature a placé le remède près du mal[8].

Avant que les communications fussent fermées par les neiges, et que les hommes eussent cédé la place aux loups et aux ours, les seuls habitans de Barrèges pendant l'hiver, je désirois beaucoup connoître deux ermites qui vivoient, disoit-on, au milieu des Pyrénées, sur le sommet presqu'inaccessible d'une de leurs montagnes. Tout le monde en parloit; mais personne ne savoit quel étoit le lieu qu'ils habitoient, ni même quel chemin y conduisoit. On m'assura que j'aurois de sûrs renseignemens sur cet objet dans un petit village peu fréquenté, situé à trois lieues de Barrèges. Je résolus d'aller m'établir pendant quelque tems dans ce village, afin d'obtenir plus aisément la confiance des habitans, et par ce moyen les éclaircissemens que je cherchois. Je colorai mon voyage du prétexte de voir quelques terres qui étoient à vendre dans l'endroit; et je m'y introduisis sous le simple vêtement d'un montagnard qui jouissoit d'un peu d'aisance dans sa fortune. Cette aisance me fournissant le moyen de faire faire quelques bons dîners aux habitans, je fus bientôt admis dans leur familiarité. J'appris alors qu'ils étoient tous de la religion réformée; et quand ils surent que je professois le même culte, ils n'eurent plus aucun secret pour moi. Celui des ermites me fut confié. C'étoient deux protestans persécutés pour leur croyance qui s'étoient réfugiés avec leur famille dans cet asile ignoré. Ils y étoient établis depuis trois années. Pendant les deux premières ils avoient entretenu de fréquentes relations avec le village pour se procurer les moyens de subsistance nécessaires; mais aussitôt que la terre les eut assurés d'une récolte suffisante et qu'ils eurent été pourvus de quelques objets indispensables, ils parurent renoncer entièrement à la société. Il y a un an, ajoutèrent les habitans du village, qu'aucun de nous n'a été chez eux, et une seule fois leur domestique est venu nous voir de leur part. Il nous a réitéré en leur nom l'offre qu'ils nous avoient déjà faite d'aller partager leur asile; et nous serons infailliblement forcés à cette émigration, si la persécution continue: nous vous invitons à vous réunir à nous dans le tems. En attendant, nous vous offrons une lettre pour nos frères communs, et un guide pour leur demeure. Je refusai la recommandation, mais j'acceptai le guide qui m'étoit indispensable, et nous partîmes dès le lendemain matin.

Après huit heures de marche, j'arrivai au pied d'un long rempart de rochers perpendiculaires d'environ trois cents toises de hauteur. Je crus alors que mon guide s'étoit trompé de route; car il me parut absolument impossible de pénétrer plus loin par celle où nous étions venus jusques-là; mais la vue de cette énorme barrière lui rendit au contraire son assurance qui commençoit à chanceler.—Me voilà maintenant hors d'inquiétude, s'écria-t-il, nous touchons au Vallon aérien; il n'y a plus que ce rocher qui nous en sépare.—Eh! comment le franchir à moins d'avoir les ailes de ces aigles qui planent au-dessus de sa cîme?—Cela ne nous sera pas tout-à-fait aussi facile qu'à ces aigles-là; mais nous y parviendrons. Commençons par laisser ici nos mulets, et armons-nous chacun d'un bâton ferré que j'ai apporté. Nous mîmes pied à terre, et je suivis mon guide qui se dirigea d'abord sur le lit d'un ruisseau qui sortoit du pied du rocher. Cette sortie étoit masquée par une épaisse fourrée d'arbustes; et ce ne fut qu'en nous baissant presque jusqu'à terre que nous pûmes avancer. Nous marchâmes ainsi courbés une cinquantaine de pas; au bout de cette distance se trouva un petit sentier très-escarpé sur la droite, que nous suivîmes pendant un quart-d'heure, et enfin nous atteignîmes une étroite corniche qui serpentoit sur les flancs du rocher. C'est là surtout que notre chaussure de corde et notre bâton ferré nous rendirent de grands services; nous le changions de main, suivant les différentes directions de la corniche, de manière à ce que le bout fût toujours appuyé sur le bord du précipice. Quelquefois la corniche se trouvoit interrompue, il falloit alors sauter d'un bord à l'autre; mon guide étoit un intrépide chasseur de chamois; cependant, lorsque nous fûmes parvenus au sommet du rocher, il avoua qu'il n'auroit point entrepris la route s'il l'avoit crue aussi périlleuse.

De ce sommet nous eûmes la vue du Vallon qui me parut avoir environ une lieue de diamètre; il étoit partout entouré d'une enceinte de rochers pareils à celui que nous venions d'escalader. Je distinguai à-peu-près vers le centre les cabanes des ermites; il falloit, pour arriver au Vallon, descendre à-peu-près autant que nous venions de monter; mais cette descente, par un sentier facile dont on pouvoit suivre de l'œil toutes les sinuosités jusqu'au commencement du Vallon, étoit exempte de toute espèce de dangers; et comme il ne restoit désormais que peu de jour, je pris le parti de congédier mon guide, afin qu'il eût le tems de descendre la corniche et de chercher un gîte sous quelque pointe de roche, avant que la nuit fût venue.

Le soleil étoit couché; l'obscurité commençoit à descendre, et déjà quelques étoiles scintilloient dans les cieux lorsque je fus rendu dans le Vallon. La plus pure sérénité promettoit une de ces nuits brillantes qu'on ne voit dans toute leur beauté que sur les lieux élevés au-dessus des grossières vapeurs de l'atmosphère. J'admirois le profond silence de ces deserts qui n'étoit interrompu que par le bruissement de quelques insectes et le gazouillement mélancolique des eaux lointaines, descendant des monts supérieurs. Bientôt des sons harmonieux vinrent frapper mon oreille: je crus d'abord que c'étoit l'effet de la chute du ruisseau sur quelques corps sonore; mais en écoutant avec attention; ô charme des arts! ô suprême ordonnateur des choses! des sons ravissans dans la tanière des ours! une musique céleste sous le pôle! Je marchai à grands pas pendant plus d'un quart-d'heure, et j'entendis alors distinctement une voix de femme qui chantoit une romance en s'accompagnant du téorbe. Une autre voix plus mâle renforçoit par intervalles les passages qui prêtoient à l'harmonie. J'étois tour-à-tour retenu par la crainte d'effrayer, et excité par le désir de voir des organes d'un concert si surprenant en pareil lieu. Un chien dont j'entendis l'aboiement me décida précipitamment à avancer.

La porte de la cabane étoit ouverte. A peine eus-je paru au-devant, que la jeune fille poussa un cri de frayeur, et que l'homme vint à moi brusquement. Il resta un moment interdit; mais, me voyant sans armes, mon chapeau à la main, et le sourire de la cordialité sur les lèvres, il se remit aussitôt.

«Qui êtes-vous, monsieur? s'écria-t-il; comment avez-vous pu pénétrer dans cette enceinte; et que venez-vous y chercher?»

Tandis qu'il me parloit, une foule d'idées confuses captivoit mon esprit: ce n'étoient pas des étrangers, c'étoient des Français qui paroissoient nés dans une classe distinguée. On m'avoit parlé de deux hommes et je n'en voyois qu'un. La jeune femme auroit-elle déguisé son sexe? mais pourquoi ce mystère? pourquoi..... Le regard de l'homme qui s'armoit de sévérité me rendit à moi-même.

«Monsieur, lui répondis-je, le seul désir de vous voir m'a conduit dans ces lieux; j'espère que vous ne trouverez pas ma curiosité indiscrète, quand vous en connoîtrez le motif. Je vous demande l'hospitalité pour cette nuit.»

Ma réponse ne parut pas le satisfaire. Il me reçut dans sa maison avec une froide politesse; mais ma démarche étant parfaitement innocente, je ne me sentis point offensé de cette froideur, et j'acceptai franchement le siège qu'il me montra de la main au-devant du feu. Des baguettes de sapin allumé éclairèrent la cabane, et je pus considérer les prétendus ermites.

L'homme qui paroissoit avoir environ cinquante ans, portoit une de ces figures caractérisées par de grandes épreuves. Lorsque la fougue de l'âge est passée, et que la lutte des passions et de la raison commence à s'affoiblir, on apperçoit au-dehors, avec le triomphe de la vertu, les cicatrices du cœur. Il reste dans les traits une empreinte d'austère mélancolie qui effarouche au premier abord; et ce n'est que lorsqu'on a mieux connu l'homme, lorsqu'on a pénétré dans son ame, qu'on s'attache à lui et qu'on l'aime.

La jeune fille, car son visage étoit évidemment celui d'une vierge, annonçoit de seize à dix-huit ans. Jamais je n'avois vu tant de beauté unie à tant de naïveté. A l'étonnement, à l'émotion, à la curiosité qui se peignoit dans tous ses traits, il étoit facile de deviner que j'étois le premier homme civilisé qui paroissoit devant elle. Sa timidité, sa pudeur et ses graces, étoient l'ouvrage de la seule nature. Il me sembla être tout-à-coup transporté au premier âge du monde et me trouver au sein de la famille de quelqu'ancien patriarche. L'habillement de l'homme étoit fait de peau d'ours; celui de la jeune fille d'une peau de brebis.

Le père, car je ne tardai pas à apprendre que la jeune personne étoit sa fille, ne s'occupa d'abord que de savoir qui j'étois, d'où je venois et par quel moyen incompréhensible j'avois escaladé l'enceinte du vallon. Je lus sur son visage que mes réponses l'avoient satisfait, et ce n'est que de ce moment que je le fus aussi moi-même. Si rien ne trouble autant l'esprit que la crainte de déplaire, il n'est rien aussi qui rende la respiration plus libre que la certitude d'être vu d'un bon œil par les personnes chez qui l'on se trouve pour la première fois.

Je ne pus m'empêcher de lui adresser à mon tour une foule de questions: voici les seuls éclaircissemens qu'il jugea à propos de me donner pour l'instant.

Il y avoit trois ans qu'ils vivoient dans ce vallon avec six autres personnes que je ne tarderois pas à voir. Le sentier qui les y avoit conduits étoit alors plus large; il leur avoit permis d'y introduire avec eux plusieurs animaux. C'étoient eux-mêmes qui avoient depuis brisé la corniche. Ils n'imaginoient pas qu'ils pussent être visités par aucun autre être vivant que les aigles et les chamois. Ces derniers animaux ne se hasardoient encore à franchir cette périlleuse route que lorsqu'ils étoient vivement poursuivis. Le retour même leur étoit impraticable, de sorte que ceux qui pénétroient dans le Vallon s'y trouvoient prisonniers pour le reste de leur vie.

Pendant notre entretien, Dina, c'étoit le nom de la jeune personne, avoit pris une quenouille et filoit au fuseau, en jetant sur moi de tems en tems, à la dérobée, quelques regards de curiosité autant que d'étonnement; l'un et l'autre sentimens étoient bien naturels à la vue de mon étrange visite et de mon habillement tout aussi étrange.

«Ah! les voilà,» s'écria-t-elle tout-à-coup. A l'instant la porte s'ouvre, et je vois entrer deux hommes qui me parurent un père et son fils. L'un et l'autre avoient de ces belles figures à la Henri IV, qui respirent la franchise et attirent la confiance. Ils étoient également vêtus de peaux de bêtes, et portoient sur leur épaule des outils d'agriculture qu'ils allèrent déposer dans une pièce voisine de celle où nous étions.

Tous deux en m'appercevant poussèrent un cri de surprise; mais le plus âgé reprit sa gaîté ordinaire aussitôt qu'il eut observé la tranquillité de son ami. «Monsieur, dit-il, vous êtes apparemment venu ici sur le dos de quelqu'aigle. J'imagine que votre étonnement est égal au nôtre, et que vous ne vous attendiez guères à trouver des hommes si près du ciel.»

Tandis que je lui répétois l'histoire de mon voyage, on apprêtoit le souper dans la pièce voisine, et peu de tems après il fut servi.

Je m'attendois à un très-frugal repas de racines; mais une jeune femme, qui paroissoit être la domestique, garnit la table d'un plat de belles truites, de pain blanc et de bouteilles de bierre faite dans le Vallon.

«Vous voyez, me dit Siméon, c'est ainsi que se nommoit celui des ermites que j'avois vu le dernier, que si notre désert ressemble à celui de la Thébaïde, nous ne vivons cependant pas tout-à-fait comme des anachorètes.» J'en convins, et ils purent s'appercevoir aussi à mon appétit que je me serois difficilement contenté d'un repas de racines; ce qui n'étoit pas étonnant après une route aussi longue et aussi pénible.

Après le souper on se remit en cercle autour du feu. Je cherchois à plaire à mes hôtes, et je crus n'y mieux parvenir qu'en mettant la conversation sur les nouvelles politiques, qui, depuis si long-tems, leur étoient absolument inconnues; mais, à ma grande surprise, je fus interrompu dès les premiers mots par Antonin; ainsi se nommoit le plus âgé des deux solitaires. «Eh! que nous importent, me dit il, les nouvelles d'une maison dont nous ne sommes plus les locataires? que nous apprendriez-vous? des villes incendiées, des pays dévastés, le sang répandu de plusieurs milliers d'hommes, et toutes ces horreurs-là en échange de quelques lieues de terrain qui repasseront au même prix, le lendemain, à leurs premiers propriétaires ou à d'autres? parlez-nous des sciences, de la littérature, des arts; voilà les seules choses dont le progrès nous intéresse, parce qu'elles font le bonheur ou du moins la consolation du genre humain.» «Pour moi, dit Siméon, je m'intéresse encore plus au sort des bons agriculteurs. Que le peuple, que le laboureur qui fait la plus nombreuse et la plus saine partie de ce peuple, soit heureux, c'est tout ce que je désire. La gloire des grands me fatiguoit autrefois; je ne respirois à mon aise qu'avec l'idée de la tranquillité et du bonheur public.»

Nous n'avions à craindre l'espionnage ni la délation des valets de Le Tellier et de Louvois, et nous pouvions dire la vérité avec franchise. Comme je savois que ces ermites étoient du nombre des victimes persécutées pour leur religion par les ordres de Louis XIV, je m'attendois à de violentes déclamations contre ce monarque; mais je vis au contraire la confirmation de cette remarque: Que la solitude amortit les passions, et surtout la haine, en fortifiant la raison. «Nous plaignons sincèrement, me dirent-ils, les rois qui veulent le bien et qui ne le font pas; ils sont entourés de tant de gens qui ont intérêt à ce que ce soit plutôt le mal qui se fasse. Il faudroit la pénétration de Dieu même pour distinguer le véritable ami du bien public parmi cette foule d'égoïstes qui ne sont occupés que d'eux-mêmes. Et quelles lumières donne-t-on aux enfans des rois pour les éclairer dans les épaisses ténèbres qui les environnent? sans contredit, le plus difficile de tous les métiers est le gouvernement d'une grande nation, et c'est celui qu'étudient le moins ceux que la fortune y a destinés. Que dis-je? Ils n'apprennent au contraire que les moyens de mal faire cette grande besogne. Qu'auroit-on à reprocher à un élève dans l'art d'Apelles qui ne seroit qu'un barbouilleur, ou à un poète qui ne seroit qu'un rimailleur, si, au lieu d'exercer une censure salutaire sur leurs défauts, on les avoit constamment érigés en beautés sublimes? En vérité, en considérant tous les obstacles qu'ils ont à surmonter, ce n'est pas de la rareté des bons rois qu'il faut être étonné, mais c'est qu'il en paroisse encore. Ce sont des phénomènes, des faveurs extraordinaires de la Providence qu'on ne peut trop admirer et trop chérir. Mais remettons cet entretien à un autre jour; vous devez avoir besoin de repos; on va vous conduire dans la cabane où vous pourrez passer tranquillement la nuit. Alors, un jeune pâtre prit plusieurs mèches de pin allumées; et, marchant devant moi, me guida vers une petite chaumière, à quelques pas de celle d'où je sortois. J'y trouvai un lit, qui, ainsi que l'intérieur de la chaumière, étoit de la plus grande propreté. Cette propreté, qui contrastoit d'une manière si remarquable avec l'habitude des habitans de ces montagnes, est le spectacle qui m'avoit le plus frappé d'abord en entrant dans la demeure des ermites, et depuis je ne l'ai vue démentie nulle part dans ce qui leur appartenoit.