NOTES:
[1] Les habitans des Pyrénées, bien différens des Suisses, des Auvergnats, des Savoyards, sont constamment attachés à leurs ingrates montagnes. On ne les voit point, comme les autres montagnards, émigrer à certains tems de l'année pour se procurer une subsistance plus abondante. Accoutumés à une vie chetive et dure, ils préfèrent le dénuement de la misère à l'aisance que pourroient leur obtenir des courses hors de leur pays.
D'où vient ce caractère particulier à l'habitant des Pyrénées? Il me semble qu'il est le résultat de son isolement. Pendant huit mois de l'année, la plus grande partie de ces montagnes est sans relation avec l'Espagne faute de routes praticables, et sans autre relation avec la France que celle que peuvent produire ses eaux minérales, en sorte que ces montagnards sont presque perpétuellement séparés du monde entier.
Le moyen de mettre ce pays en société avec la France seroit d'y faire naître une branche de commerce, et je pense qu'on en trouveroit une très-riche dans l'établissement de quelques fabriques. Les eaux courantes tombent de toutes parts, et les flancs de plusieurs montagnes recèlent des mines de différens métaux qui ont été jadis exploitées avec succès. Tout récemment des Allemands avoient établi à Bagnères de Luchon une manufacture de cobalt qui auroit pu devenir très-précieuse; elle étoit sous la direction du comte de Beust, maintenant ambassadeur d'une cour d'Allemagne. La révolution a culbuté cet établissement. Mais il seroit d'autant plus facile de le remettre en activité, qu'une partie des bâtimens nécessaires à l'entreprise subsiste encore.
Les communications avec l'Espagne seroient praticables toute l'année, si l'on applanissoit quelques-uns des ports ou ouvertures dans les montagnes qui servent de limites à la France, lesquels sont ordinairement fermés pendant 8 ou 9 mois par les neiges et les glaces. La confection de quelques routes dans cette partie de nos frontières pourroit s'obtenir sans qu'il en coûtât un sou au trésor public. Il ne faudroit pour cela qu'y appliquer pendant quelques années le produit des forêts de ces montagnes, celui des bains d'eau minérale, et enfin la ferme du privilége des banques de jeu qui y sont établies pendant la saison des eaux, si toutefois le Gouvernement juge à propos de laisser subsister près des sources salutaires des Pyrénées, ces autres sources de corruption et de mort. L'usage qui en seroit fait semblerait alors une sorte d'antidote au poison des banques.
[2] Il est très-probable que d'après la menace du chef de cette colonie que l'on verra à la fin de cette relation, aucun aéronaute ne s'exposera au danger d'un second voyage dans le Vallon aérien.
[3] Je doute qu'il y ait jamais eu un tems où l'homme existât isolé, errant sur la terre sans famille, sans domicile et sans patrie. Un Ecrivain célèbre a fait l'histoire ou le roman de l'espèce humaine dans cette première période de sa création; il lui a trouvé beaucoup de vertus qui n'étoient au vrai que l'absence des vices, et il a dit: L'homme est bon, les hommes seuls sont méchans. Comme il n'existe aucun monument qui constate que l'homme, tel qu'il en a eu l'idée, ait jamais existé, on ne peut rien affirmer ni nier de cette prétendue bonté; mais que les hommes soient méchans, que les passions, les vices et les crimes soient nés dans le sein des sociétés, rien de plus certain; et je pense encore comme J-J., que ces passions et ces vices ont d'autant plus d'énergie, que les sociétés sont plus civilisées. Un problême admirable seroit donc de trouver une organisation sociale telle que l'homme jouit des avantages d'une société parfaitement civilisée sans en éprouver les inconvéniens. Or, c'est ce problême que je trouve complètement résolu dans le Vallon aérien. La grande passion qui tue les sociétés de la terre, l'ambition, ne se trouve pas dans celle-ci. Tous les individus sont parfaitement égaux et n'ont aucun motif d'aspirer à quelque distinction; car il n'y a ni richesses, ni honneurs, ni pouvoirs à distribuer. Tous sont égaux et le seront toujours, quelle que soit même la différence de mérite personnel; le gouverneur est le seul qui jouisse d'une autorité.
Conséquemment au principe de J.-J., tous les hommes ici semblables à son homme par excellence, sont donc bons et heureux.
(Note de M. de Montagnac.)
[4] Cet ouvrage eût été certainement très-curieux à connôitre; mais il faut que M. de Montagnac se soit trompé, car il ne s'est pas trouvé parmi ses papiers.
(Note de l'Editeur.)
[5] Ces annales sont imprimées ici dans l'ordre qu'a désigné M. de Montagnac, mais seulement par fragmens. On dira dans quelques notes pourquoi on n'a pas imprimé cet ouvrage en entier. Je l'ai divisé par chapitres, afin d'en rendre la lecture plus facile.
(Note de l'Editeur.)
[6] Il n'y a personne qui, dans la situation où se trouvoit l'auteur de ces annales, n'en eût dit autant que lui. Il falloit une découverte aussi merveilleuse que celle des ballons pour démentir sa prédiction. Le Vallon aérien, ses habitans, leurs mœurs seront connus hors de son enceinte. Cet auteur s'est également trompé sur la durée des lumières dans ce coin des Pyrénées: ces lumières y sont répandues plus généralement que de son tems; et si elles n'ont pas fait plus de progrès dans la même proportion, du moins paroît-il certain qu'elles n'ont pas décliné. Nos conjectures sur l'avenir ultérieur n'auroient pas de base plus solide que celles de l'auteur des Annales. Eh! qui peut assigner les bornes de l'esprit humain? Qui peut prévoir jusqu'à quelle étendue une société parfaitement organisée porteroit le développement de ses facultés morales? L'esprit est une puissance qui jusqu'à présent n'a été dirigée que par l'ambition. Qui sait ce qu'elle seroit capable de produire, si elle étoit mise en jeu par la sagesse.
(Note de M. de Montagnac.)
[7] Les tems sont bien changés: il n'y a plus maintenant que de très-légères différences entre la Cour, la Capitale et les Provinces. Les communications étant devenues plus fréquentes, les habitans de la France ont tous à-peu-près la même physionomie; il seroit difficile de distinguer à présent le provincial du parisien, à moins que ce ne fût par l'heure du dîner et quelques autres usages aussi importans. Mais les provinces ne tarderont pas sans doute à s'élever à la hauteur de la capitale sur ces graves objets; et il faut espérer que leurs habitans auront bientôt, comme les Parisiens, de grands collets, de gros ventres, de bons estomacs et de forts poumons.
(Note de l'Editeur.)
[8] Je crois que le défaut de renouvellement d'air est la principale cause des goîtres dans les Pyrénées. J'ai toujours observé que les habitans affectés de ces excroissances avoient leur demeure à l'abri du vent et du soleil dans le fond de quelque gorge de montagne où règnent une humidité qui n'est jamais pompée et un air constamment tranquille et stagnant. Je citerai, entre plusieurs autres villages, celui de St.-Mamé adossé au nord de la montagne tout au bout de la vallée de Luchon, dont presque tous les habitans sont goîtreux, tandis qu'à une demi-lieue de là, Bagnères de Luchon, plus avancé dans la plaine et exposé aux rayons du levant et du midi, est exempt de cette maladie. Ce qui fortifie mon opinion, c'est que tous les goîtreux guérissent parfaitement au bout de quelque tems de séjour sur la montagne.
(Note de l'Editeur.)
[9] On s'appercevra aisément que l'homme qui parle ici, est un protestant aigri par les persécutions qui l'ont forcé de s'exiler de sa patrie. Il est impossible qu'on juge sainement des choses quand on a l'esprit troublé par le ressentiment d'un violent outrage.
[10] Le lecteur voudra bien observer que cette réforme dans la religion est proposée pour une espèce d'hommes qui se rapproche beaucoup de la nature des anges.
(Note de l'Editeur.)
[11] Cette distinction est fausse. Le courage qui défend l'Etat n'est pas moins honorable que la sagesse qui le gouverne ou qui l'administre. L'erreur vient de ce que le fait dont il s'agit n'est pas suffisamment expliqué. Le soldat étoit sans doute coupable si l'ordre avoit été donné de n'épargner personne; mais il est au contraire très-probable que sa commisération avoit été calomniée, parce qu'il y a tout lieu de croire que, conformément aux lois de la guerre, l'ordre de mort ne frappoit que ceux qui étoient pris les armes à la main.
(Note de l'Editeur.)
[12] Je supprime ici le récit des divers évènemens d'un intérêt concentré dans l'intérieur du Vallon: ce récit comprend l'historique de plusieurs années; mais on conçoit qu'il est peu d'objets d'un intérêt général dans l'histoire d'un peuple sans ambition, sans distinction de richesses, de pouvoirs et d'honneurs, et de plus sans ennemis au dehors, et par conséquent sans batailles et sans héros. Tranquille au milieu des guerres les plus sanglantes, il n'eut connoissance que de celle entre la France et l'Espagne, à l'occasion du testament de Charles II, qui embrasa toute l'Europe au commencement du 18e siècle. Voici ce qui est dit de cette guerre dans les Annales.
(Note de M. de Montagnac.)
[13] On a dû être indigné des expressions du peuple aérien, toutes les fois qu'il a eu occasion de parler de la guerre. Il faut pardonner à ces hommes extraordinaires et absolument étrangers à nos mœurs, de n'avoir pas des idées plus justes sur le devoir imposé aux Souverains de maintenir leur empire dans un tel état de force et de courage, qu'il ne soit permis à aucun de leurs voisins de les attaquer avec succès. Quand on est assuré d'une paix perpétuelle, on peut impunément méconnoître le prix des guerriers. Partout ailleurs ce langage seroit repréhensible. Les paisibles Quakers, fidèles à leur religion, ne prennent pas les armes; mais ils n'en sont pas moins pénétrés d'une profonde estime pour les défenseurs de leur patrie. Ceux qui ont étudié l'histoire, savent que les plus malheureux de tous les peuples ont été les peuples énervés qui ont fini par subir la loi d'un vainqueur. Tels sont dans les siècles reculés les Perses, les Carthaginois, les Egyptiens; et dans les tems modernes, les Italiens et les Portugais. Qu'une philosophie rêveuse voie au loin dans l'avenir la paix et l'amitié régner sur toute la terre, l'expérience des siècles fera toujours retentir ce mot terrible à l'oreille des peuples subjugués: Malheur aux vaincus! Honneur donc, estime et reconnoissance aux braves qui garantissent, aux dépens de leur sang, leurs concitoyens de ce comble de l'opprobre et de la misère!
[14] La suppression de quelques faits dénués de toute espèce d'intérêt hors de l'enceinte du Vallon, m'oblige de laisser encore ici une lacune dans le manuscrit. Je le reprends au récit d'un des plus grands évènemens qui soit consigné dans les Annales du peuple aérien.
(Note de M. de Montagnac.)
[15] On se rappelera qu'à cette époque l'Europe jouissoit de la paix depuis neuf ans, et que cette paix générale ne fut troublée que cinq ans après.
[16] Si ces Annales sont fidelles, il faut convenir que le peuple du Vallon aérien est supérieur à tous les peuples tant anciens que modernes que nous connoissons. Partout ailleurs une pareille révolution auroit fait couler des torrens de sang. Si de perfides suggestions ont égaré nos montagnards, ils reviennent d'eux-mêmes aussitôt qu'ils sont livrés à leur propre raison. C'est un puissant guide que cette raison accordée à l'homme. Il auroit partout le même empire, s'il n'étoit pas étouffé par les institutions sociales. Le grand mérite de celle qui régit le Vallon aérien, c'est de conserver à cet infaillible guide toute la rectitude et toute la force qu'il tient de la nature.
(Note de l'Editeur.)
[17] Cette petite production de Parnell, qui parut au commencement du dernier siècle, est dans l'original un chef-d'œuvre de précision et de graces. Le sujet est tiré du vieux Conte de l'Ermite, que chaque peuple a habillé à sa mode. Voltaire l'a enchassé dans son charmant roman de Zadig; il a assaisonné de plaisanteries fort gaies et fort spirituelles la philosophie du poète anglois. Mais il faut convenir que cette justification des misères humaines ne vaut pas mieux que tous les systêmes qu'on a imaginés pour expliquer les voies de la Providence. On ne voit point de Prodigues devenir plus sages parce qu'on a abusé de leurs dons, d'avares rendus généreux parce qu'ils ont eu un mouvement de pitié qui leur a tourné à profit. La mort d'un enfant tendrement chéri a plus souvent inspiré aux pères désespérés des murmures contre la Providence que des sentimens de reconnoissance et d'amour. En général, les passions comme les caractères dépendent en partie de la nature du tempérament, et ne sont susceptibles que de simples modifications. Mais si on ne change point les élémens, on peut du moins les diriger et les employer utilement. Ainsi l'habile écuyer qui soumet au frein un coursier indompté, tire un sage parti de sa fougue insensée, et convertit en noble courage son caprice et ses emportemens.
(Note de l'Editeur.)
[18] Voici une contradiction qui a dû frapper tous les lecteurs attentifs. Il est dit ici que le conseil décréta de ne plus avoir de communication avec la terre; et cependant une cinquantaine d'années après que cette décision a été prise, M. de Montagnac reçoit des habitans du Vallon l'accueil le plus amical, ainsi qu'on l'a lu dans la relation de son voyage; et ce n'est qu'après y avoir été traité pendant plus d'un jour avec toutes les marques de la bienveillance, qu'un seul individu vient lui signifier l'ordre de partir.
Frappé aussi moi de cette contradiction, je priai M. de Montagnac de me l'expliquer. Il me répondit premièrement, que la décision du conseil n'avoit jamais été publiée, parce qu'on attendoit pour cela qu'il fût proposé quelqu'autre projet d'excursion, ce qui n'avoit pas eu lieu et ne l'auroit peut-être eu jamais. Il me dit ensuite qu'il ne falloit pas juger le peuple aérien avec trop de rigueur. Ce peuple-là a peu de souvenirs parce qu'il a eu peu de peines; car ce sont les chagrins qui fixent principalement les époques du passé. Il est à cet égard semblable au sauvage qui vend son lit aujourd'hui sans prévoir qu'il en aura besoin demain.
M. de Montagnac s'étoit conformé jusqu'à présent au principe qu'il avoit très-judicieusement établi, de ne donner au public que la partie des Annales du Vallon aérien susceptible d'un intérêt général. J'ai vu avec peine qu'il y avoit dérogé en transcrivant ici, outre la liste des gouverneurs, des rédacteurs des Annales, des membres du conseil pendant plusieurs années, deux aventures dont le sujet et le style respirent cette simplicité antique, si admirable quand on la rencontre dans Homère ou dans quelqu'autre auteur des premiers tems, mais qui n'est plus que ridicule lorsqu'elle est appliquée a quelques faits récens. Il semble voir alors un palais moderne bâti dans le genre gothique.
J'ai à faire à M. de Montagnac un autre reproche dans un sens opposé. Là, il a publié ce qui devoit être supprimé; et le passage qui suivoit immédiatement, et qu'il étoit intéressant de faire connoître, il l'a retranché. Ce passage est relatif à la guerre de notre révolution entre la France et l'Espagne. C'est le dernier évènement public dont le Vallon ait eu connoissance. J'ai cru devoir appliquer la suppression au remplissage inutile ou disparate, et rendre la publicité à la manière singulière dont le peuple aérien avoit envisagé cette guerre révolutionnaire. C'est cette guerre qui sans doute fut l'objet de la plus vive curiosité des habitans du Vallon, et sur laquelle ils durent faire les plus pressantes questions à M. de Montagnac. Cependant cet aéronaute n'en dit pas un mot dans sa relation. Je ne conçois pas quelles ont été ses raisons pour passer sous silence tout ce qui a rapport à ce grand évènement. Quoi qu'il en soit, voici ce qui en est dit dans les Annales de ce peuple.
(Note de l'Editeur.)
[19] Ici se termine ce que les Annales aériennes présentent d'intéressant. Il paroît que le peuple de ce coin des Pyrénées croyoit atteints de folie les révolutionnaires de la fin du dix-huitième siècle. Cette opinion étoit sans doute bien honorable pour eux; elle est cependant la plus vraisemblable, car la méchanceté qui tourne au profit de son auteur peut s'expliquer; mais la dépravation portée à l'excès où elle parut alors, cette dépravation qui tendoit à tout détruire, sans plan, sans but et sans projets pour l'avenir, atteste un dérangement dans les organes intellectuels, en un mot une vraie folie.
Il falloit une raison bien forte pour rétablir tout un grand peuple dans la possession de celle qu'il avoit perdue. Elle s'est trouvée, et la réparation aussi prompte qu'inespérée des maux causés par la démence sera dans l'histoire générale le prodige le plus éclatant et le plus admirable.
Au reste, on ne doit pas être surpris du peu d'étendue des Annales du Vallon aérien. Un peuple heureux et qui n'a aucunes relations politiques fournit bien peu de matériaux à l'histoire. Il en est à cet égard des peuples comme des individus: plus ils sont heureux et moins ils font de bruit. L'exemple du peuple aérien ne peut servir de modèle à aucun autre peuple de l'Europe; ses mœurs, son gouvernement, sa constitution sociale sont trop différens de tout ce que nous connoissons; mais c'est un spectacle agréable de voir le prix que la vertu peut encore obtenir quand elle est unie au courage et à l'amour de la liberté.
(Note de l'Editeur.)