LIVRE DIXIÈME

1301-1304.


Luttes héroïques des communes flamandes. Batailles de Courtray, de Zierikzee et de Mont-en-Pévèle.

A peine le roi de France était-il sorti des remparts de Bruges, que déjà les murmures des corporations protestaient contre l'orgueil des vainqueurs et les humiliations réservées à la Flandre.

Un bourgeois du métier des tisserands, nommé Pierre Coning, se place à la tête de la résistance. Pauvre et d'une naissance obscure, déjà chargé d'années, borgne et de petite taille, il n'offre dans sa personne que l'extérieur le plus vulgaire; mais quoiqu'il ne sache point le français, il parle la langue flamande avec une éloquence irrésistible. Pierre Coning accuse à haute voix l'ambition des magistrats de Bruges, et associe à ses plaintes vingt-cinq chefs de métiers: cependant les magistrats ordonnent qu'ils soient arrêtés et Coning avec eux; mais le peuple tout entier s'assemble en tumulte et brise les portes de leur prison.

Le nouveau gouverneur de la Flandre, Jacques de Châtillon, était absent: après avoir passé avec le roi neuf jours au château de Winendale et quatre jours à Ypres, il l'avait accompagné jusqu'à Béthune, quand le bruit de l'émeute des Brugeois le rappela précipitamment. Il se hâta de réunir cinq cents chevaux et se dirigea vers Bruges. Toutefois, il craignait d'en trouver les portes fermées et de se voir réduit à former le siége des remparts qui avaient été élevés deux années auparavant par les soins des Français. Il avait résolu de rester à quelque distance de la ville jusqu'à ce qu'un signal convenu (ce devait être le son d'une cloche) l'avertît que les magistrats et le sire de Ghistelles, qui lui étaient favorables, occupaient la porte par laquelle il devait y pénétrer. Ceci se passait le 13 juillet 1301. De vagues rumeurs attribuaient à Jacques de Châtillon le projet d'anéantir toutes les libertés des Brugeois. La commune, inquiète et agitée, avait suspendu tous ses travaux. Dès qu'elle entendit retentir la cloche qui appelait les Français, elle prit les armes, s'élança sur les magistrats qui se préparaient à la livrer à ses ennemis, et les poursuivit dans le Bourg; quelques-uns des chefs du parti leliaert périrent; les autres furent conduits dans la prison, d'où Pierre Coning venait de sortir.

Jacques de Châtillon n'avait point osé entrer à Bruges: il avait jugé plus prudent d'attendre de nouveaux renforts. Chaque jour son armée s'accroissait, et de nombreux chevaliers ne tardèrent point à le rejoindre sous les ordres de son frère le comte de Saint-Pol. Une lutte sanglante était imminente, lorsque des hommes sages offrirent leur médiation. Grâce à leurs efforts, elle fut acceptée: il fut convenu que tous ceux qui reconnaissaient avoir pris part aux émeutes s'exileraient à jamais de la Flandre, et Pierre Coning quitta aussitôt la ville avec tous ses amis. Dès que Jacques de Châtillon y eut rétabli son autorité, il commença à faire démolir les fortifications, qui, construites par le roi de France afin de repousser les tentatives de ses adversaires, lui semblaient déjà menaçantes pour sa propre puissance. On brisa les portes et on renversa les tours de pierre et de bois: on devait aussi détruire une partie des boulevards pour combler les fossés. Enfin, quand la ville eut vu démanteler toutes ses murailles, le sire de Châtillon déclara que les bourgeois de Bruges avaient forfait, par leur insurrection, tous leurs droits et tous leurs priviléges. En vain envoyèrent-ils leurs députés pour plaider leur cause à la cour du roi: le comte de Saint-Pol les avait précédés à Paris, où leurs prières et leur humiliation ajoutèrent à son triomphe.

Les députés des bourgeois de Bruges purent raconter, à leur retour, que l'évêque de Pamiers, chargé par le pape Boniface VIII de réclamer la liberté du comte de Flandre et de ses fils, avait été repoussé avec outrage par le roi de France et jeté dans une prison. Ils avaient vu bâtir des citadelles à Lille et à Courtray, et trouvèrent les Français occupés à en construire une autre dans leur propre ville. Leurs récits augmentèrent l'irritation. Jean de Namur, Gui son frère, leur neveu Guillaume de Juliers, en profitèrent pour entrer en relation avec leurs partisans et chercher à rétablir la puissance de leurs ancêtres. Pierre Coning reparut même à Bruges, et telle était l'affection que lui portaient les corps de métiers que le bailli du roi n'osa point s'y opposer. Bien plus, quand on eut appris que la cour du roi avait confirmé la confiscation des priviléges de Bruges, il se rendit sur les remparts et ordonna aux ouvriers de cesser de combler les fossés. Ils obéirent immédiatement, et ce dernier succès effraya si vivement le bailli et les échevins que, jugeant leurs jours en péril, ils se hâtèrent de fuir.

Le mécontentement faisait des progrès rapides en Flandre; il avait même pénétré dans la ville de Gand, qui avait soutenu si ardemment les intérêts du roi de France contre Gui de Dampierre. Au mois de novembre 1301, Philippe, cherchant à s'attacher de plus en plus les Gantois, avait modifié l'organisation de leur échevinage. Les Trente-Neuf, qui étaient restés les représentants du vieux parti du gouvernement municipal, avaient été supprimés, et il avait été décidé qu'à partir de l'année 1302 huit bourgeois, désignés par le roi et les magistrats se réuniraient chaque année, trois jours avant les fêtes de l'Assomption, et nommeraient vingt-six échevins divisés en deux bancs, dont le premier administrerait les affaires de la commune, tandis que le second s'occuperait des partages héréditaires, des tutelles et de la réconciliation des haines privées. Bien que cette réforme fût réclamée par les vœux d'une partie de la commune, et dût se maintenir pendant le cours de plusieurs siècles, elle ne produisit point de résultats immédiats. Soit que les Trente-Neuf conservassent encore leur autorité, soit que leurs successeurs eussent été choisis parmi leurs amis, il arriva qu'au mois de mars 1301 (v. st.), on voulut rétablir à Gand les impôts que Philippe le Bel lui-même y avait abolis; on alléguait qu'ils étaient nécessaires pour payer les frais des dépenses faites pour la réception du roi, qui s'élevaient, disait-on, à vingt-sept mille livres, et une proclamation publique fut lue le 1er avril 1301 (v. st.), quatrième dimanche du carême, au nom de Jacques de Châtillon et en présence du bailli royal, pour inviter les bourgeois de Gand à se soumettre de nouveau aux taxes dont ils étaient à peine affranchis. Il est assez remarquable qu'à Gand et à Bruges les mêmes prétextes servirent à justifier les mêmes exactions, et donnèrent lieu à une résistance également énergique.

Le même soir des groupes se formèrent et le lendemain les travaux de tous les métiers furent interrompus. Les magistrats avaient donné l'ordre que l'on saisît et conduisît au supplice tous ceux qui ne rentreraient point dans leurs ateliers, lorsque, vers trois heures, les bannières de métiers furent tout à coup déployées. La plupart des bourgeois avaient pris les armes, et, après un combat acharné, ils poursuivirent leurs adversaires jusqu'aux portes du château de Sainte-Pharaïlde. On l'attaqua de toutes parts, et avant la nuit les magistrats demandèrent à capituler. Deux d'entre eux furent les victimes de l'effervescence populaire; et tous les autres eussent partagé le même sort, s'il n'avaient consenti, ainsi que le bailli du roi, à prêter serment de fidélité à la commune insurgée.

Peu de semaines se sont écoulées, quand le prévôt de Maestricht, Guillaume de Juliers, que les malheurs de la Flandre ont récemment rappelé de l'université de Bologne, quitte l'aumusse pour revêtir une armure, et accourt à Bruges, impatient de venger son frère si cruellement traité par les Français après la bataille de Bulscamp. Pierre Coning le soutient, et près de lui apparaît un autre bourgeois de Bruges, Jean Breydel, membre de la corporation des bouchers, qui semble avoir appartenu à l'une des familles les plus riches de la cité. Ainsi s'ouvre l'année 1302, pendant laquelle doit éclater cette guerre prévue depuis si longtemps, et si prodigue de sang, où le roi de France opposera tous ses sujets des royaumes de France et de Navarre, et tous les chevaliers qu'il pourra recruter dans les autres pays de l'Europe, aux fils d'un prince prisonnier et aux communes de Flandre, secondées par un petit nombre de nobles zélandais exilés eux-mêmes de leur patrie.

La première expédition de Guillaume de Juliers fut dirigée contre la porte de Damme, dont la possession était nécessaire au commerce des Brugeois; la seconde, contre le château de Male, qu'un chevalier gascon, nommé Gobert de l'Espinasse, avait obtenu pour avoir livré la ville de la Réole aux Français. Au bruit de ses succès, les bourgeois de Gand envoyèrent à Bruges des députés pour l'inviter à se rendre au milieu d'eux; cependant, tandis que les chefs du parti favorable au comte de Flandre remplissaient leur message, les Leliaerts engageaient leurs concitoyens à écarter de leurs foyers le fléau de la guerre. Jacques de Châtillon leur avait adressé des lettres qui respiraient la douceur et la modération, et il était d'autant plus urgent de s'y soumettre, que le roi avait ordonné d'assembler à Courtray une armée assez nombreuse pour qu'elle pût châtier sans délai toutes les rébellions. Le roi de France semblait résolu à employer s'il le fallait toutes les forces du royaume, pour vaincre la Flandre; récemment encore, dans une assemblée tenue à Paris, le chancelier Pierre Flotte avait rappelé la nécessité de dompter l'orgueil des Flamands, et avait déclaré en même temps que le roi ferait tous ses efforts pour terminer une querelle dont la durée était honteuse pour la France. Les conseils des Leliaerts furent écoutés, et la bannière des lis avait été de nouveau arborée à Gand, lorsque Guillaume de Juliers se présenta aux portes de la ville. En vain protesta-t-il qu'il ne venait point y porter la guerre, mais demandait seulement à être reçu en ami: les Gantois persistèrent dans leur refus.

A Bruges, les bourgeois, dominés par les mêmes craintes, reprochaient à Pierre Coning de les avoir engagés à briser le joug, et s'il ne fût sorti de Bruges, ils l'eussent peut-être mis à mort. Bruges exilait ses défenseurs au moment où l'on ignorait encore ce que lui réservait la colère de ses ennemis. Le mercredi 16 mai 1302, on publia dans toutes les rues que ceux qui croyaient avoir quelque chose à redouter pouvaient s'éloigner de la ville. Cinq mille bourgeois quittèrent Bruges la nuit suivante et se retirèrent vers Damme, et de là vers Ardenbourg et le rivage du Zwyn, où ils retrouvèrent Pierre Coning et Jean Breydel. Le lendemain, Jacques de Châtillon arriva à Bruges; mais loin d'y paraître sans armes et avec une faible escorte, comme il l'avait promis, il amenait à sa suite, en ordre de bataille, dix-sept cents chevaliers et une multitude de sergents et d'archers, dont le frère mineur de Gand a jugé inutile de déterminer le nombre, parce que les Flamands, hommes vaillants et robustes, craignent peu, dit-il, les fantassins français. A cet aspect, les bourgeois se souvinrent que les efforts de Jacques de Châtillon avaient tendu constamment à réduire toute la Flandre à la servitude et à détruire ses libertés. Leur inquiétude s'accrut lorsqu'il refusa d'écouter leurs représentations: il déclara toutefois qu'il ne voulait châtier que ceux qui avaient pris part au sac du château de Male; mais son regard était menaçant, et l'on racontait que déjà on l'avait entendu s'écrier que la plupart des Brugeois ne tarderaient pas à être suspendus au gibet.

Le même soir, un message secret vint annoncer aux bannis que s'ils voulaient sauver leurs concitoyens, leurs amis, leurs femmes et leurs enfants, ils devaient se trouver aux portes de Bruges avant le lever du jour. La nuit régnait encore lorsqu'ils arrivèrent près de l'église de Sainte-Croix, et ce fut là qu'ils tinrent conseil. Seize cents hommes reçurent l'ordre de se placer devant les portes de Gand, des Maréchaux, de Sainte-Croix et de Sainte-Catherine, afin que la retraite des Français fût impossible. Le reste se partagea en deux troupes. La première, guidée par Breydel, pénétra dans la ville en traversant les fossés à demi comblés par les Français, et se dirigea vers l'hôtel qu'occupait le sire de Châtillon; la seconde s'avança avec Pierre Coning, de la porte Sainte-Croix vers la place du Marché. De toutes parts avait retenti le cri de l'insurrection: Schilt ende vriendt! «Nos boucliers et nos amis pour la Flandre au Lion!»

Les Français, surpris par ces clameurs, s'élançaient dans les rues pour combattre; mais, disséminés et éloignés de leurs chefs, ils résistaient à peine et rougissaient de leur sang les dalles qu'éclairaient les premiers rayons du soleil. Jacques de Châtillon avait un instant cherché à lutter contre le mouvement populaire, mais son cheval avait été percé de traits sous lui, et il s'était réfugié, avec le chancelier Pierre Flotte, dans un asile qu'ils ne quittèrent que la nuit suivante. L'extermination s'étendit de quartier en quartier, de maison en maison, et il n'y eut de lutte que sur la place du Marché, où quelques chevaliers s'étaient ralliés à la voix du maréchal de l'armée, l'intrépide Gauthier de Sapignies. Entourés par les bannis, pressés par les bourgeois qui sortaient de toutes les rues, menacés par les femmes et les vieillards qui leur lançaient des pierres du haut des toits, ils succombèrent en se défendant glorieusement, tandis que les archers et les sergents étaient arrêtés aux portes de la ville et mis à mort dès que leurs lèvres se refusaient à prononcer la rude aspiration des mots flamands: Schilt ende vriendt! Quinze cents Français avaient péri dans les matines de Bruges. (Vendredi 18 mai 1302.)

Peu s'en fallut que les bourgeois de Gand ne suivissent l'exemple de l'insurrection de Bruges. Les partisans du lion de Flandre, ou Liebaerds, s'étaient montrés aux portes de leur ville: les habitants d'Audenarde interceptaient leurs approvisionnements. Jean de Haveldonc fut envoyé à Paris pour exposer leurs plaintes, mais il en revint avec des promesses si magnifiques et des priviléges si étendus que le parti des Leliaerts consolida sa domination à Gand.

Cependant Guillaume de Juliers venait de rentrer dans le pays des Quatre-Métiers, amenant avec lui le comte de Katsenellebogen, le sire de Mont-Thabor et d'autres seigneurs allemands. Un grand nombre de chevaliers zélandais, que l'oppression de Jean d'Avesnes, devenu comte de Hollande par la mort de son pupille Jean Ier, avait réduit à s'exiler dans la Flandre impériale, lui avaient offert l'appui de leur courage: l'un de ceux-ci était Jean de Renesse. L'illustre maison des sires de Borssele montra également un si grand zèle que la commune de Bruges adopta depuis les orphelins de Wulfart de Borssele: Florent de Borssele devait recevoir vingt sous par jour, Rasse de Borssele la moitié; ils étaient accompagnés de cinquante-sept écuyers, dont la plupart jouissaient d'une solde de quatre sous.

Avant de s'éloigner du pays des Quatre-Métiers, Guillaume de Juliers apprit que, lorsque le comte de Flandre avait quitté le château de Rupelmonde, il avait déposé son épée chez le sire de Moerseke. Il alla la lui redemander et, quoique le sire de Moerseke s'y opposât, il la prit de force en s'écriant: «Les combats seront désormais mon école; voici mon bâton pastoral, et le roi regrettera bientôt sa perfidie vis-à-vis de ses prisonniers.» Le jeune prévôt de Maestricht ne quitta plus l'épée de Gui de Dampierre. A peine passa-t-il quelques jours à Bruges: dès la fin de mai, il mit le siége devant le château de Winendale, que sept cents Français défendirent pendant trois semaines. Ypres lui ouvrit ses portes, et son autorité fut aussitôt reconnue par toutes les populations de Furnes, de Dixmude et de Nieuport. Bergues chassa sa garnison, commandée par le sire de Valpaga, et le 9 juin, Guillaume de Juliers parut devant les murailles de Cassel, où s'était enfermé un chevalier leliaert, messire Jean d'Haveskerke.

Pierre Flotte s'était arrêté à Lille, où il avait juré (serment fatal dont la mort seule devait le délier) qu'il ne retournerait jamais en France, s'il ne pouvait venger sa honte; et c'était Jacques de Châtillon qui était allé porter au roi la nouvelle de l'insurrection de Bruges. Philippe le Bel avait aussitôt chargé le comte d'Artois de publier un mandement dans toutes les provinces du royaume, pour que les feudataires et les sergents d'armes se rassemblassent aux frontières de Flandre. Déjà Raoul de Nesle s'était avancé avec quinze cents hommes d'armes jusqu'à Saint-Omer, pour faire lever le siége du château de Cassel; mais ses forces étaient insuffisantes, et il attendit que toute l'armée l'eût rejoint.

Dans les premiers jours de juin, Gui de Namur entra à Bruges. Il y fut reçu avec les plus vifs transports d'allégresse; les bourgeois lui offrirent des présents, ornèrent les rues de fleurs et firent sonner toutes les cloches. Gui de Namur prit aussitôt entre ses mains les soins du gouvernement et ceux de la défense de la Flandre. Il fit presser les armements, et en même temps il prescrivit des prières publiques pour obtenir la protection du ciel. «Veuillez, écrivait-il aux abbés des principaux monastères, ordonner des processions solennelles tant que durera la guerre que nous soutenons contre nos ennemis: que tout le peuple y assiste, et qu'il prie Dieu avec une dévotion convenable et avec une pleine effusion de cœur, non-seulement pour nous, mais encore plus pour vous, afin que le Seigneur tout-puissant nous accorde la palme du triomphe.»

La première expédition de Gui de Namur fut dirigée contre le château de Courtray. Le châtelain de Lens, qui était parvenu à s'échapper de Bruges, s'y était enfermé avec une forte garnison après avoir mis le feu à une partie de la ville. Le comte d'Artois venait d'arriver à Arras, d'où il comptait poursuivre son expédition vers Cassel, lorsqu'il trouva un message du châtelain de Lens qui le priait instamment d'accourir à son aide, et, modifiant aussitôt son projet, il continua sa marche vers Lille, en ordonnant à Raoul de Nesle de l'y suivre.

Guillaume de Juliers, averti par ses espions, abandonna à son exemple le siége de Cassel, et le 26 juin, son armée se réunit à celle de Gui de Namur, sous les murs de Courtray, dans la plaine de Groeninghe. C'était sur ce plateau élevé, borné au nord par la Lys, à l'ouest par les fossés du Château de Courtray, à l'est et au sud par un petit ruisseau, que tous les défenseurs de l'indépendance flamande venaient planter leurs bannières et répondre à l'appel de leurs chefs.

Au premier rang, nommons les milices de Bruges, conduites par Pierre Coning et Jean Breydel. On y voyait toutes les corporations rangées autour de leurs doyens. Tous les membres des métiers portaient de riches costumes quelquefois jaunes ou bleus, quelquefois blancs avec une croix rouge; tous étaient armés avec soin. Mais c'était surtout au milieu des milices du Franc qu'il fallait chercher le zèle le plus belliqueux et une soif de vengeance qui ne pouvait s'étancher que dans le sang. A toutes les époques, la destinée des habitants du Franc avait été de souffrir, plus que toutes les autres populations, des invasions étrangères auxquelles leurs mœurs restaient constamment hostiles. Four eux l'histoire du quatorzième siècle était l'histoire de tous les siècles précédents. De même que Richilde et Mathilde, Jacques de Châtillon les avait réduits à un état voisin de la servitude; et après avoir accueilli avec enthousiasme la présence de Guillaume de Juliers, ils étaient accourus à la voix du fils du comte de Flandre pour repousser les étrangers. A demi nus, la tête haute, les membres robustes et nerveux, brandissant dans leurs mains la massue de leurs ancêtres, garnie du scharmsax, ils se serraient autour d'Eustache Sporkin, arrière-petit-fils de l'un des chefs des Blauvoets.

Nous avons déjà nommé les barons zélandais et allemands qui servaient la cause des communes flamandes; quelques chevaliers, qu'indignait l'oppression du comte Jean sans Merci, quittèrent aussi le Hainaut pour les rejoindre: parmi ceux-ci on remarquait André de Landas et Richard du Chastel. Du Brabant et du Limbourg étaient accourus Hugues d'Arckel, Jean de Cuyk, Gilles et Henri de Duffel, Arnould de Looz, Goswin de Gotzenhove, Henri de Petersem. Mais il faut surtout signaler la part que la noblesse flamande prit à la défense de la Flandre. Plusieurs chevaliers avaient protesté contre la conquête de Philippe le Bel en suivant Gui de Dampierre dans sa captivité. D'autres, plus nombreux, se pressaient près de l'abbaye de Groeninghe pour y relever la bannière du comte de Flandre. C'étaient Baudouin de Poperode, vicomte d'Alost, Sohier et Jean de Gand, Baudouin, Thierri et Jean de Hondtschoote, Philippe d'Axel, Robert de Leeuwerghem, Gautier de Vinckt, Gérard de Rodes, Michel de Carnin, Sohier de Courtray, Gilles de Mullem, Arnould d'Audenarde, Eustache de Maldeghem, Eustache et Hellin de Calcken, Jean Van de Woestyne, Jean de Menin, Jacques de Lembeke, Jean de Tournay, Francon de Somerghem, Gilles de Poelvoorde, Gilles de Moorslede, Pierre de Bailleul, Daniel de Belleghem, Alexis d'Assenede, Godefroi de Wercken, Baudouin de Winendale, Gilbert de Beernem, Gilbert de Dunkerke, Michel de Coudekerke, Philippe de Moor, Hellin de Steelant, Jean, Pierre et Louis et de Lichtervelde, Jean de Cockelaere, Baudouin de Crombeke, Arnould de Beerst, Baudouin de Raveschoot, Roger de Ghistelles, Guillaume de Breedermeersch, Henri de Pitthem, François de Meulebeke, Salomon de Sevecote, Gauthier de Deynze, les sires de Gavre, de Steenhuyze, de Heyne, de Nockere, d'Anseghem, de Landehem, d'Herzeele, de Masmines, de Vosselaere. Guillaume de Boonem, chevalier de l'ordre de l'Hôpital, qui avait pris part avec Jean Breydel, à l'escalade du château de Male, y commandait des écuyers que l'on désignait sous le nom des chevaliers du Cygne. Là se trouvaient aussi trois troupes de templiers: les templiers noirs, les templiers blancs et les templiers gris. Les habitants d'Ypres avaient envoyé, malgré l'opposition des Leliaerts, cinq cents hommes d'armes vêtus de rouge et sept cents arbalétriers au corselet noir. A Gand, sept cents bourgeois avaient violé les ordres des magistrats, pour payer leur dette à la patrie; leurs chefs étaient Jean de Coeyghem, Simon Bette, Simon de Vaernewyck, Philippe Uutenhove, Baudouin Devos, Pierre, Gérem et Baudouin Goethals, Simon Loncke qui portait la bannière de la ville de Gand, où Notre-Dame semble veiller sur le noble lion endormi à ses pieds, et Jean Borluut dont le nom rappelait le triomphe de la cause nationale à une autre époque. Enfin la veille de la bataille, six cents hommes d'armes du marquisat de Namur étaient arrivés dans la plaine de Groeninghe.

Toutes les forces des Flamands représentaient environ vingt mille hommes. Ils plaçaient leur espoir en Dieu, et avaient résolu de mourir pour la défense de leurs lois et de leur liberté. Les historiens contemporains comparent les Flamands aux Israélites, et les armées de Philippe le Bel à celles des rois de Babylone. «Ce fut certainement par le jugement de Dieu, dit Jean Villani, que l'on vit s'accomplir des choses qui paraissaient impossibles: c'est ainsi que lorsque le peuple d'Israël était glacé de terreur à la vue de la puissance et de la multitude de ses ennemis, il entendit la voix de Dieu qui disait: Combattez avec courage, car le succès des batailles est dans ma main et non dans la force du nombre, parce que je suis le Dieu des armées.» Matthieu de Westminster ajoute que l'armée des Français était si nombreuse que leurs chevaux et leurs chars cachaient la surface de la terre. Toutes les provinces de la monarchie avaient envoyé leur noblesse; on avait recruté des Navarrais et des Espagnols; puis on avait appelé à grands frais les meilleurs archers de la Lombardie et du Piémont; on avait distribué aux sergents d'armes des casques faits chez les Tartares; Godefroi de Brabant et Jean de Hainaut, qui espéraient tous les deux profiter du démembrement de la Flandre, s'étaient aussi rendus sous les bannières françaises. Villani (son évaluation est la moins exagérée) porte cette armée à sept mille cinq cents chevaliers, dix mille archers et trente mille sergents d'armes.

Lorsque le comte d'Artois quitta Lille, le 8 juillet, son orgueil n'apercevait plus d'obstacle; une victoire aisée devait le conduire aux portes de Bruges, tandis qu'une flotte venue de Normandie se joindrait à une flotte hollandaise pour attaquer la Flandre par le rivage de la mer. Il avait, disait-on, fait charger ses chariots de cordes destinées à former des gibets, sans épargner personne. «Dès que les Français entrèrent en Flandre, dit le frère mineur de Gand, ils cherchèrent à semer la terreur par leur cruauté, car ils exterminaient tous ceux qu'ils pouvaient atteindre, ne respectant ni les femmes, ni les vieillards ni les enfants. Mais ces dévastations, loin d'effrayer les Flamands, n'excitèrent que de plus en plus leur fureur en les portant à de terribles représailles.»

Il fallut deux jours à l'armée française pour se réunir devant Courtray. Tandis que des escarmouches s'engageaient à l'entrée des faubourgs, Robert d'Artois et ses chevaliers faisaient dresser leurs tentes sur une colline qu'on appelait alors le Mossenberg, mais qui depuis ne fut plus connue que sous le nom de Berg van Weelden, parce que, selon le récit des historiens contemporains, les chevaliers français y passèrent ces deux journées au milieu des banquets, des jeux et des plaisirs.

Le mercredi 11 juillet 1302, le soleil se leva voilé de nuages et de brouillard. Douze cents Yprois avaient été placés sur les remparts de la ville et vis-à-vis des fossés du château, pour empêcher toute sortie du châtelain de Lens. Le reste de l'armée flamande s'était rangé en bon ordre, en forme de croissant, devant un large fossé, creusé à une largeur de cinq brasses et à une profondeur de trois, que l'on avait recouvert de rameaux pour cacher aux ennemis les travaux qui y avaient été faits. A l'aile droite, les corporations de Bruges avaient pour chef Gui de Namur; l'aile gauche, composée des Gantois et des milices du Franc, obéissait à Guillaume de Juliers et se prolongeait jusqu'à l'angle formé par le ruisseau de Groeninghe qui coule vers la Lys. Guillaume de Juliers et Gui de Namur, saisissant un goedendag, avaient mis pied à terre. Jean de Renesse, Hugues d'Arckel et d'autres chevaliers suivirent leur exemple.

L'armée flamande avait commencé la journée par le jeûne et la prière. Cependant, lorsqu'on vit que le moment du combat approchait, on fit distribuer quelques vivres. Ce repas fut sobre et court. Les chefs de l'armée ne prirent qu'un peu de poisson et un peu d'oseille, puis ils conférèrent l'ordre de chevalerie à plusieurs écuyers et à environ quarante bourgeois; parmi ceux-ci étaient Jean Breydel, Pierre Coning et ses deux fils. Gui de Namur et Guillaume de Juliers exhortaient tous leurs amis à combattre vaillamment. «Vous voyez devant vous, leur disaient-ils, ceux qui se sont armés pour votre destruction; quel que soit leur nombre, c'est en Dieu qu'il faut mettre votre confiance, invoquez sa protection.»—«Souvenez-vous, ajouta Guillaume de Renesse, que notre cri de guerre sera toujours: Flandre au Lion!» Puis un prêtre leur montra le viatique, et chaque homme prenant un peu de terre la porta à ses lèvres. Cette terre, bénie par la religion, était désormais sainte: c'était celle de la patrie.

Toute l'armée française s'était rangée en bataille sur la route de Tournay, près du château de Mosschere: elle était divisée en dix corps principaux.

Le premier, où l'on ne remarquait que quatre cents chevaux, comprenait les archers provençaux, navarrais, espagnols et lombards, commandés par le sénéchal de Guyenne, Jean de Burlas. Le deuxième et le troisième, formés de douze cents écuyers, obéissaient à Raoul et à Gui de Nesle. Là se trouvaient Renaud de Trie, Guillaume de Saint-Valery, Jean d'Haveskerke, qui avait naguère défendu le château de Cassel contre Guillaume de Juliers, Pierre de Sanghin, que Robert de Béthune avait dépouillé, cinq années auparavant, de la châtellenie de Lille.

Le comte de Clermont était le chef de huit cents chevaliers. Le comte d'Artois en comptait plus de mille à sa suite: on reconnaissait de loin le chef de l'armée française à sa taille élevée et à ses armes brillantes.

Après la bataille du comte Gui de Saint-Pol, où se pressaient sept cents chevaliers, paraissait un autre corps de cavalerie sous les ordres des comtes d'Eu, d'Aumale et de Tancarville: il était aussi nombreux que celui du comte d'Artois. La huitième bataille était celle des chevaliers allemands que dirigeait le comte de Saxe. La neuvième était composée de huit cents chevaliers que Godefroi d'Aerschot, oncle du duc de Brabant, avait conduits au camp français.

La dernière est la plus considérable de toute l'armée, car elle comprend deux cents chevaliers, dix mille arbalétriers et trente mille sergents d'armes lombards, piémontais, navarrais, provençaux et français. Leur chef est aussi celui qui semble le plus altéré de vengeance: c'est Jacques de Châtillon.

Devant tous les chevaliers français se place un chevalier flamand du parti leliaert, Guillaume de Mosschere, que Philippe le Bel a créé châtelain de Courtray: le sol que foule l'armée du comte d'Artois est l'héritage de ses pères. Il a accepté la mission de guider les étrangers dans cette plaine dont tous les sentiers lui sont connus. En contribuant à la ruine de ses concitoyens, il espère profiter de leurs dépouilles: déjà, en 1298, il a reçu de Raoul de Nesle les terres enlevées à un noble bourgeois de Gand nommé Guillaume d'Artevelde.

Les historiens flamands racontent que de tristes présages accompagnèrent les préparatifs des Français. Des colombes voltigeaient autour des milices de Gui de Namur, tandis que des corbeaux, planant au-dessus de l'armée française, semblaient, par leurs croassements, appeler l'heure du carnage. On disait aussi que le comte d'Artois s'était levé triste et sombre. Au moment où il s'armait, une louve familière, qui ne le quittait jamais, lui avait sauté à la gorge et avait voulu le mordre. Enfin, lorsqu'il s'était éloigné de sa tente, son cheval s'était cabré trois fois avant de marcher en avant. Un augure plus certain de malheur était l'ardeur impatiente qui agitait l'esprit du comte d'Artois. Quelques vieux chevaliers n'avaient point oublié que son père avait causé par le même aveuglement, cinquante-trois ans auparavant, la destruction d'une armée française à la bataille de Mansourah, où il avait péri.

Déjà le signal du combat avait été donné: le châtelain de Lens avait fait lancer, du haut du château de Courtray, des flèches enflammées qui étaient dirigées vers l'abbaye de Groeninghe, afin d'indiquer aux Français quelle était la position des Flamands. Le comte d'Artois envoya aussitôt ses maréchaux pour la reconnaître, et ils virent avec étonnement que, loin de se retirer en désordre devant des forces supérieures, ils s'étaient rangés les uns près des autres, formant une muraille de leurs corps et tenant leurs goedendags levés, comme des chasseurs qui attendent le sanglier. Godefroi de Brabant suppliait le comte d'Artois de remettre la bataille au lendemain, disant que les milices flamandes, peu habituées à rester réunies dans un camp et dépourvues de vivres, ne tarderaient point à se disperser. Le comte d'Artois rejeta ce conseil avec hauteur. «Nous sommes supérieurs en nombre; nous sommes à cheval, ils sont à pied; nous avons de bonnes armes, ils n'en ont point, et nous resterions immobiles à l'aspect de nos ennemis déjà glacés de terreur!» Il oubliait, comme le dit un historien hollandais, que le courage ne manque jamais à ceux qui combattent pour leur liberté, et qu'il n'est point d'armes plus terribles que celles que leur donne la défense de leur patrie et de leurs vies.

Tandis que toute la cavalerie se formait en trois divisions principales, commandées par le comte d'Artois, Raoul de Nesle et Gui de Saint-Pol, les archers italiens, soutenus par les sergents d'armes, s'avancèrent vers la route de Sweveghen, où quelques archers flamands s'étaient placés au bord d'un ruisseau, protégés par des haies épaisses. Leur nombre était peu considérable, et de toutes parts sifflait sur leurs têtes une grêle de traits qui obscurcissait le ciel. En ce moment, le sire de Valpaga s'écria en s'adressant au comte d'Artois: «Sire, ces vilains feront tant qu'ils auront l'honneur de la journée; et s'ils terminent seuls la guerre, que restera-t-il donc à faire à la noblesse?—Eh bien! qu'on attaque,» répliqua le prince. Les maréchaux italiens, Simon de Piémont et Boniface de Mantoue, voulurent toutefois l'en dissuader: ils représentaient que, dès que leurs archers auraient rompu les rangs des Flamands et les auraient contraints à quitter leurs fossés et leurs retranchements, les chevaliers auraient seuls la gloire de les poursuivre. Le connétable, bien que le mariage de sa fille avec Guillaume de Flandre et sa conduite généreuse à l'égard des Flamands le rendissent suspect de quelque partialité aux yeux de ses compagnons d'armes, s'empressa d'appuyer leur avis. «Par le diable! interrompit le comte d'Artois de plus en plus irrité, ce sont des conseils de Lombards; et vous, connétable, vous avez encore de la peau du loup.—Sire, répondit Raoul de Nesle, si vous allez là où j'irai, vous irez bien avant.»

A ces mots, le connétable s'élança avec impétuosité: les chevaliers qui le suivaient foulaient aux pieds de leurs chevaux les pauvres archers italiens, et, dans leur jalousie, ils coupaient même de leurs glaives les cordes de leurs arcs, afin qu'ils leur abandonnassent tous les périls et tout l'honneur de la victoire. Les archers flamands, menacés par ce choc terrible, se retiraient précipitamment; mais les retranchements qui avaient été élevés à la hâte ne purent arrêter la course rapide de la cavalerie française. Soit qu'elle eût trouvé quelque passage plus facile, soit qu'en certains endroits les cadavres amoncelés eussent comblé le lit du ruisseau, elle vint heurter avec une force irrésistible les rangs des Flamands qui s'entr'ouvrirent. Raoul de Nesle renversa Guillaume de Juliers, mais on le secourut presque aussitôt et il continua à prendre part à la lutte. Près de lui, son écuyer, Jean de Gand, soutenait sans reculer la bannière de Juliers. Quatre fois il fut jeté au milieu des morts, quatre fois il se releva. Encouragé par son exemple, Sohier Loncke défendait bravement la bannière de Gand, Jean de Renesse accourut; mais deux des plus vaillants chevaliers français, le sire de Moreul et le sire d'Aspremont, s'étaient réunis pour le combattre. Souvent Jean de Renesse, entouré d'ennemis, disparaissait à tous les yeux, puis on voyait briller de nouveau son écu au léopard d'or: autant l'attaque était vive, autant la résistance fut héroïque.

Cependant la garnison du château de Courtray avait tenté une sortie, afin de prendre l'armée flamande en flanc. Ce mouvement, quoique arrêté aussitôt par la fermeté des Yprois, ne resta point inconnu des combattants. Il encouragea les Français et sema la terreur parmi les Flamands. Quelques-uns cherchaient déjà à se réfugier dans la ville; d'autres traversaient en nageant les eaux de la Lys. Toute l'armée flamande se trouva rejetée en désordre jusqu'au monastère de Groeninghe. Ces autels qu'avait élevés Béatrice de Dampierre ne devaient-ils pas être propices aux prières de ses neveux? Ce fut dans le moment le plus critique, lorsqu'une destruction complète semblait inévitable, que Gui de Namur, tournant ses regards vers l'abbaye de Notre-Dame de Groeninghe, s'écria à haute voix: «Sainte reine du ciel, secours-moi en ce péril!»

A ce cri, tous les Flamands s'arrêtèrent et le combat recommença. Guillaume de Juliers, Gui de Namur, Jean de Renesse, Guillaume de Boonem, Jean Borluut, qui transmit à ses descendants sa glorieuse devise: Groeninghe velt! Baudouin de Poperode, dont le bras était armé d'une énorme massue, repoussent les Français jusqu'au ruisseau de Groeninghe. Ce fut là que périt le connétable Raoul de Nesle, après avoir, comme il l'avait lui-même annoncé, pénétré plus avant qu'aucun autre chevalier. Jean Borluut l'avait pressé de rendre son épée, mais le sire de Nesle préféra la mort aux soupçons qui flétrissaient son honneur. Par un hasard étrange, Jacques de Châtillon qui avait été le successeur de Raoul de Nesle dans le gouvernement de la Flandre combattait aussi près de lui. Il tomba de même en se défendant vaillamment, et avec lui le chambellan de Tancarville, et ce noble sire d'Aspremont qu'on avait vu un jour retirer de sa poitrine un trait qui l'avait percé de part en part, et qui cette fois ne devait pas survivre à ses blessures: mille chevaliers cherchent à les venger, et succombent sous les coups des Flamands; au milieu d'eux, un homme s'est jeté à genoux: revêtu pour la première fois d'une cotte d'armes, il croyait assister à une victoire et non pas prendre part à un combat; il implore en tremblant, mais sans l'obtenir, la pitié de ceux qui l'entourent. C'est le chancelier de Philippe le Bel, Pierre Flotte lui-même!

Le comte de Juliers avait été conduit hors de la mêlée, le visage inondé de sang. Cependant son écuyer craignit que son absence ne fût remarquée et ne décourageât ses compagnons. Il se hâta de revêtir lui-même l'armure de son maître, et s'élança au milieu des combattants en s'écriant: «C'est encore Guillaume de Juliers qui lutte avec vous!»

Il était neuf heures du matin, lorsque le comte d'Artois, apprenant que la bataille se prolongeait, se porta en avant en disant: «Que ceux qui me sont fidèles me suivent!» Abandonnant la route que l'attaque du sire de Nesle avait tracée, il poussa droit aux Flamands. En vain un chevalier champenois, Froald de Rains, l'avertit-il de prendre garde au fossé qui se trouvait devant lui; il donne de l'éperon à son cheval, qui, par un effort vigoureux, le franchit et porte le comte d'Artois au milieu de ses ennemis. Le prince français, se penchant vers la bannière de Flandre, la saisit par la hampe et la déchire en lambeaux; mais son mouvement a fait glisser l'un de ses étriers, et un frère convers de Ter Doest, qui avait fui de son abbaye pour rejoindre le sire de Renesse (il se nommait Guillaume de Saeftingen), profite de ce moment pour le renverser et le jeter à terre. Quelques hommes de la corporation des courtiers lui enlèvent aussitôt son épée. «Je me rends! je me rends! s'écrie-t-il: je suis le comte d'Artois!» mais les assaillants lui répondent, en flamand, avec une cruelle ironie: «Nous ne te comprenons pas!» Et avant que Gui de Namur ait pu s'approcher pour sauver ses jours, il a péri sous leurs coups.

Tous les chevaliers qui accompagnaient le comte d'Artois dans sa course impétueuse galopaient à travers la plaine, en criant: «Montjoie saint Denis!» Ils ignoraient ce qui se passait, et vinrent, les uns après les autres, se précipiter dans les fossés dont les Flamands avaient entouré leurs retranchements. Les massues et les lances se brisaient sur les cuirasses et les casques de fer qu'elles faisaient voler en éclats. Là succombèrent misérablement des princes et des barons, qui, sans pouvoir arracher aux vainqueurs les restes sanglants de leur chef, le suivirent dans la tombe: il faut nommer Godefroi et Jean de Brabant, Jean de Hainaut, Godefroi de Boulogne, Henri de Luxembourg, les comtes d'Eu, d'Aumale, de Soissons, de Grandpré, et un chevalier français d'outre-mer qu'on nommait le roi de Mélide.

Cette double mêlée, dans laquelle le comte d'Artois et Raoul de Nesle avaient succombé, avait à peine duré une heure. Des princes, d'illustres barons, d'intrépides chevaliers, avaient mordu la poussière sans que le corps de réserve s'ébranlât pour leur porter secours. Enfin le comte d'Angoulême, s'approchant du comte de Saint-Pol, lui reprocha de ne pas oser venger la mort de son frère, et se dirigea, avec les comtes de Boulogne, de Dammartin et de Clermont, au devant de Gui de Namur et de Guillaume de Juliers, qui avaient traversé, avec les nobles qui les entouraient, le ruisseau de Groeninghe à l'est de leurs retranchements. Le choc fut rude, et les comptes de la commune de Bruges nous apprennent que parmi ceux qui réclamèrent plus tard le prix de leurs chevaux percés de traits, se trouvaient Henri de Petersem, Jean de Menin, Olivier de Belleghem, Guillaume Van der Haeghen, Francon de Somerghem, Hellin de Steelant, Bernard del Aubiel, Éverard de Calcken, Henri de Pape, Henri de Cruninghe, Gauthier de Vinckt, Jacques de Sevecote, et Jean Breydel, qui, ce jour-là, avait ceint la première fois l'épée de chevalier. Toutefois, quels que fussent les efforts du comte d'Angoulême et de ses amis, ils ne tardèrent point à comprendre qu'il ne leur restait aucun espoir de reconquérir la victoire, et après quelques moments d'une lutte acharnée ils tournèrent bride et s'élancèrent en désordre dans les rangs des hommes d'armes qui résistaient encore. Le comte de Saint-Pol avait déjà quitté le champ de bataille.

Les Flamands étaient descendus dans le terrain marécageux où avait eu lieu le premier combat des archers. Ce fut là, dans le Bloed-Meersch (prairie sanglante), que succombèrent douze ou quinze mille sergents d'armes français: culbutés par les mouvements de la chevalerie française, ils se trouvaient rejetés en désordre dans des fondrières couvertes de broussailles où ils ne pouvaient pas se défendre. Plusieurs nobles chevaliers, dans leur fuite rapide, virent également leurs coursiers s'y enfoncer pour ne plus se relever; mais les Flamands les recevaient à rançon, à moins qu'ils n'appartinssent au parti des Leliaerts. Ainsi le châtelain de Bourbourg est mis à mort sans pitié, et son corps dépouillé de ses vêtements est traîné dans la boue comme celui d'un traître. Les Flamands n'épargnent pas davantage les chevaliers brabançons, bien que par ruse, ils répètent à leur exemple: «Flandre au Lion!» Plus loin, ils aperçoivent le sire de Mosschere qui fuit devant eux; ils l'atteignent, et quoiqu'il se jette à genoux, en jurant fidélité à Gui de Namur, ils le frappent au pied du château où il était né; Jean Breydel et Pierre Coning ont vengé Guillaume d'Artevelde, afin qu'un neveu de Guillaume d'Artevelde se souvienne un jour aussi de venger à son tour les fils des vainqueurs de Courtray.

Du château de Mosschere au camp des Français, il n'y avait pas loin: on s'élança de toutes parts sur le Mossenberg. Les habitants des contrées voisines de Furnes et de Ghistelles, aux mœurs rudes et grossières, y contemplèrent avec admiration ces somptueux pavillons de soie et de velours, dont l'or et les joyaux rehaussaient l'éclat. C'était toutefois sur le champ de bataille que se trouvaient les trophées les plus glorieux de la victoire. Les vainqueurs y mesuraient au boisseau les éperons dorés des chevaliers: ils recueillirent aussi les plus illustres bannières de France, celles des barons morts ou fugitifs, et vinrent les planter devant les remparts du château de Courtray. Tandis que le châtelain de Lens et ses compagnons se préparaient à accepter les conditions les plus généreuses qui aient jamais été insérées dans une capitulation, Guillaume de Juliers et Gui de Namur, épuisés de fatigue, s'endormaient sous leur armure, sur le théâtre même de leur triomphe. Le lendemain, à leur réveil, un moine d'Audenarde vint les supplier de permettre qu'il donnât la sépulture au comte d'Artois. Guillaume de Juliers le repoussa d'abord avec dédain. «Je le traiterai, dit-il, comme il a traité mon frère.» Il s'adoucit toutefois et autorisa le moine d'Audenarde à faire ensevelir honorablement, dans l'église de Groeninghe, le comte d'Artois, le comte d'Eu, le comte d'Aumale, le roi de Mélide et d'autres chevaliers français.

Les Flamands avaient poursuivi les Français pendant deux lieues; les comtes de Boulogne et d'Angoulême s'étaient retirés vers Lille mais le comte de Saint-Pol, agité par une terreur plus vive, et impatient de trouver un asile contre la fureur des Flamands, avait pris la route de Tournay. Pour comble de honte, les magistrats de cette ville lui en fermèrent les portes. «Du haut des tours de notre monastère, raconte l'abbé de Saint-Martin de Tournay, Gilles li Muisis, nous pouvions voir les Français fuir sur les routes, à travers les champs et les haies, en si grand nombre qu'il faut avoir assisté à ce spectacle pour pouvoir le croire. Il y avait dans les faubourgs de notre ville et dans les villages voisins une si grande multitude de chevaliers et d'hommes d'armes tourmentés par la faim, que c'était chose horrible à voir. Ils donnaient leurs armures pour avoir du pain; mais la plupart étaient si tremblants que leur terreur les empêchait de le porter à leurs bouches.»

Un chevalier français avait tracé à la hâte quelques mots sur un lambeau de parchemin rougi de son sang: sinistre message qui annonça au roi Philippe le Bel la bataille du 11 juillet 1302.

A Rome, les serviteurs du pape réveillèrent Michel As Clokettes au milieu de la nuit et le conduisirent au palais du Vatican: Boniface VIII avait voulu instruire lui-même le chanoine de Soignies du triomphe des armes flamandes.

Au bruit de la bataille de Courtray, un cri de liberté avait retenti dans toute l'Europe.

En France, Toulouse et Bordeaux s'insurgèrent et chassèrent les officiers de Philippe le Bel.

En Italie, Florence s'émut, et les communes de Bologne, de Mantoue, de Parme et de Vérone conclurent une fédération intime, tandis que, du sein des Alpes helvétiques, les échos de Morgarten répondaient à ceux du champ de bataille de Groeninghe.

Dans le Hainaut, à Liége, en Brabant, en Zélande, le même enthousiasme se manifestait de toutes parts.

Une extrême agitation régnait à Gand. On y avait appris qu'une bataille décisive était engagée près de Courtray, et les deux partis en attendaient le dénoûment avec anxiété. Dès qu'il fut connu, les Leliaerts se cachèrent et la bannière de Flandre fut publiquement arborée. Le 15 juillet, Guillaume de Juliers et Gui de Namur arrivèrent à Gand suivis de toute l'armée victorieuse, que précédaient les sept cents Gantois de Jean Borluut. Jean de Namur, qui accourait pour prendre part à la lutte contre les Français, les rejoignit à Gand presque aussitôt: ils y passèrent sept jours. Les magistrats et les capitaines des corporations de Bruges, accompagnés d'un grand nombre de bourgeois, s'étaient rendus au devant d'eux pour les recevoir. Les comptes de la ville de Bruges renferment des détails intéressants sur les honneurs qui y attendaient les défenseurs de la Flandre. Ils indiquent même quels furent, parmi tous les bourgeois empressés à leur donner l'hospitalité, ceux qui accueillirent dans leurs foyers les chevaliers flamands, allemands ou zélandais. On y voit qu'un banquet solennel leur fut donné à l'hôtel de Paul de Langemarck, et que de nombreuses récompenses couronnèrent leurs services. On offrit des vins de la Rochelle à Pierre Coning et à Jean Breydel, et le premier obtint de plus le tonlieu du port de Damme, accordé en 1273 par Gui de Dampierre à Jaquemon Louchard, et récemment confisqué par la commune de Bruges.

Sohier de Gand s'était rendu sur le rivage de la mer pour s'opposer à tout débarquement qu'y pourraient tenter les Français. En effet, les vaisseaux flamands qui se trouvaient au port de Lammensvliet, déjà plus connu sous le nom de l'Ecluse, ne tardèrent point à voir la mer se couvrir d'une flotte qu'un historien contemporain évalue à neuf mille navires. Elles apportait d'immenses approvisionnements à l'armée du comte d'Artois dont elle ignorait la mort. Après un combat, qui ne paraît pas avoir été sanglant, tout ce butin tomba au pouvoir des Flamands. Une autre tentative d'une flotte hollandaise fut également repoussée.

Tandis que Gui de Namur et Guillaume de Juliers s'arrêtaient à Bruges pour y donner quelque repos à leurs compagnons d'armes, en même temps qu'ils se tenaient prêts à seconder la défense de Sohier de Gand, Jean de Namur se plaçait à la tête des Yprois et des Gantois pour aller assiéger Lille. L'attaque fut si vive que la garnison française, qu'effrayaient les sympathies des habitants pour les assiégeants, offrit immédiatement de capituler, si elle n'était secourue par le roi de France dans le délai de quinze jours (6 août 1302). Les chevaliers français qui occupaient Douay proposèrent les mêmes conditions, et elles furent aussi acceptées. Jean de Namur savait fort bien que Philippe le Bel ne pouvait point faire lever le siége; et, au jour fixé, la bannière de Flandre remplaça celle des lis dans ces deux riches cités. Béthune suivit leur exemple, et toute la Flandre était délivrée, lorsque Jean de Namur, qu'avaient rejoint son frère Gui et Guillaume de Juliers, établit son camp à Évin, à deux milles environ de Douay, près du Neuf-Fossé qui sépare la Flandre de l'Artois. Quoique son dessein fût de ne point franchir les frontières de Flandre, il ne put empêcher les milices des communes d'aller piller les villages d'Artois, notamment le bourg de Hennin-Liétard. La plupart se soumettaient avec peine aux règles sévères de la discipline des camps; et pour éviter de semblables désordres, Jean de Namur jugea utile d'en renvoyer la plus grande partie dans leurs foyers. Les hommes d'armes et les bourgeois qu'il gardait avec lui étaient assez nombreux pour assurer la défense de la ville de Douay et de tout le pays.

Lorsque Philippe le Bel apprit que toute la chevalerie française avait péri avec le comte d'Artois, le connétable et le chancelier, dans un ruisseau inconnu, sous les coups de quelques hommes dont, la veille encore, il méprisait les efforts, sa fureur fut extrême: il manda le vieux comte de Flandre devant lui et l'accabla de reproches; puis il ordonna que Robert de Béthune, qu'il considérait comme le premier auteur de l'opposition des Flamands, fût conduit dans l'un des plus sombres cachots du château de Chinon, où il resta pendant six semaines. Le roi de France n'avait plus d'armée; de plus son trésor était vide. Pour subvenir aux frais de l'expédition, il avait, par le conseil de deux usuriers florentins, Biccio Borno et Musciato Franzesi, fait falsifier les monnaies, de sorte qu'elles ne représentaient plus que les deux tiers de leur valeur précédente, qui était déjà beaucoup au-dessous de leur cours légal. Pour en réparer les désastres, il étend sa falsification des monnaies d'argent aux monnaies d'or et de cuivre.

Si, dans ces calamités, quelque chose a pu consoler l'esprit jaloux de Philippe le Bel, c'est que parmi les comtes et les barons qui ont succombé sous les murailles de Courtray, il en était qui ne semblaient pas avoir été étrangers aux alliances de la noblesse de Bourgogne avec Edouard Ier. Hostile à la chevalerie dont il redoutait la puissance, il aurait vu son affaiblissement avec joie si ses revers ne lui eussent été communs. Lorsque, dans les derniers jours de juillet 1302, il convoqua le ban et l'arrière-ban du royaume, la levée des hommes d'armes, dont les bannerets avaient toujours été chargés, fut confiée aux baillis et aux sénéchaux du roi. L'expédition du comte d'Artois comprenait tous les noms illustres de la noblesse française: l'armée qui doit la venger ne se compose que des milices des communes.

Le roi de France arriva le 29 août à Arras et se porta immédiatement jusqu'à Vitry, à deux lieues de Douay. Il avait avec lui vingt mille chevaux et un nombre si considérable de sergents à pied qu'un historien anglais le compare à celui des grains de sable qui couvrent le rivage de la mer, de la Propontide à l'Océan, mais il n'osa pas s'avancer plus loin et eut recours aux négociations, soit qu'il craignît que l'armée flamande ne quittât Évin pour l'assaillir en flanc dans les terrains bas et humides qui rappelaient la plaine de Groeninghe, soit qu'il eût peu de confiance dans les milices communales, que le souvenir récent de la bataille de Courtray livrait à un profond sentiment de terreur. Les plénipotentiaires du roi, Gauthier de Châtillon, créé depuis peu connétable, et Jean de Châlons se réunirent, dans une église ruinée, aux députés flamands, qui étaient Jean de Renesse, Jean d'Escornay et Baudouin de Poperode. Ceux-ci, se préoccupant avant tout de la délivrance de Gui de Dampierre, proposèrent un pèlerinage outre-mer que les fils du comte feraient pendant un an avec cinq cents chevaliers et mille bourgeois, et la fondation d'un monastère sur le champ de bataille de Courtray. Jean de Châlons demandait davantage: il exigeait que le roi fût rétabli dans tous ses domaines et reconnu comme seigneur par toute la Flandre; de plus, qu'il lui fût permis de punir l'insurrection de Bruges, promettant toutefois vie sauve à tous ceux qui y avaient pris part. «Quoi! interrompit Baudouin de Poperode, on nous laisserait la vie, mais ce ne serait qu'après avoir pillé nos biens et livré nos membres à toutes les tortures!—Sire châtelain, répliqua Jean de Châlons, pourquoi parlez-vous ainsi? Il faut choisir, car le roi est résolu à perdre sa couronne, plutôt que de ne point se venger.» Jean de Renesse, appuyé sur l'autel, avait gardé jusqu'à ce moment le silence. «Puisqu'il en est ainsi, s'écria-t-il, que l'on réponde au roi que nous sommes venus ici pour le combattre, et non pour lui livrer nos concitoyens.» Et il se retira avec les sires d'Escornay et de Poperode.

Le roi de France n'avait jamais songé sérieusement à traiter: il espérait qu'en multipliant les délais qui retenaient les bourgeois flamands dans leur camp, il lasserait leur ardeur jusqu'à ce qu'ils lui abandonnassent leurs frontières sans défense pour rentrer dans leurs foyers. Cependant l'armée flamande, se portant de l'autre côté de Douay, à l'abbaye de Flines, d'où elle n'était pas plus éloignée des ennemis, y avait trouvé des fourrages et des approvisionnements plus abondants. Philippe le Bel souffrait seul de cette inertie, où il n'avait vu qu'une ruse. Sa nombreuse cavalerie avait épuisé toutes les ressources que lui offrait la contrée voisine, et tout annonçait qu'il allait être réduit à choisir entre un combat qu'il redoutait et une retraite aussi honteuse qu'une défaite même.

Guillaume de Juliers était d'avis d'aller attaquer les Français dans leur camp de Vitry, puisqu'ils n'osaient point en sortir. Il avait malgré l'opposition de Jean et de Gui de Namur, fait construire un pont de bateaux pour traverser la Scarpe, lorsque le 20 septembre, on apprit avec étonnement que le roi de France, abandonnant dans son camp d'immenses approvisionnements en vins et en vivres, se retirait vers Arras avec une précipitation extrême. Quelques historiens ne voient dans sa fuite que le résultat d'une terreur panique; d'autres assurent que Philippe le Bel avait été instruit qu'une armée flamande se préparait à surprendre Arras pour l'entourer de toutes parts; enfin, selon un autre récit, le roi Edouard avait feint de confier un vaste complot ourdi par les barons français à la reine d'Angleterre, sœur de Philippe le Bel, et celle-ci, trompée par cet aveu mensonger, s'était hâtée d'avertir son frère des périls qu'elle craignait pour lui. C'est ce que les chroniques de Saint-Denis appellent «la tricherie angloisienne.» Quoi qu'il en soit, il est certain que des négociations suivies avaient lieu à cette époque entre le roi d'Angleterre et les villes de Flandre, dont l'envoyé à Londres était Gérard de Sotteghem. Le duc de Brabant se déclarait également en faveur de la Flandre, et venait de conclure un traité avec Jean Breydel.

L'armée flamande avait brûlé, le 1er octobre, la ville de Saint-Amand en Pévèle, et elle ne se sépara qu'après avoir tenté une attaque contre la cité de Tournay. Dès ce moment, il y eut un gouvernement régulier en Flandre. Jean de Namur, l'aîné des fils issus du second mariage de Gui de Dampierre, exerça l'autorité suprême, et son frère Gui fut élu capitaine de Bruges. Cependant Guillaume de Juliers n'avait point oublié le dissentiment qui s'était élevé lorsqu'il avait voulu assaillir le camp de Vitry; les communes semblaient s'éloigner de lui, et il se montrait moins digne de leur confiance. Il s'abandonnait à de coupables désordres: toutes ses études étaient consacrées à la nécromancie, et les exactions les plus accablantes suffisaient à peine aux dépenses les plus frivoles. Dans les derniers jours de novembre, il s'était retiré dans le pays de Waes et s'y fortifiait dans le château de Rupelmonde, d'où il allait piller les campagnes environnantes. On prétendait que, par haine contre les Brugeois, qui lui avaient préféré Gui de Namur, il était entré dans le complot pour favoriser le parti des Leliaerts. Une lettre écrite par le châtelain de Beveren, Gauthier de Vinckt, pour réclamer le secours de Jean de Namur et de la commune de Bruges, nous apprend que dans les premiers jours du mois de décembre, il se préparait à assiéger le château de Beveren. Néanmoins Guillaume de Juliers se réconcilia peu à peu avec les fils de Gui de Dampierre. Il jura de rester toujours fidèle à leur cause, et observa ce serment avec plus de loyauté que de prudence.

Tandis que le roi de France laissait de nombreuses garnisons dans les forteresses situées sur les frontières de Flandre, une expédition flamande était dirigée contre le comte de Hainaut, qui depuis longtemps secondait Philippe le Bel dans toutes ses entreprises contre la Flandre. On assiégea le château de Lessines, dont la garnison allemande s'était rendue redoutable par ses pillages. Moins de vingt jours suffirent pour s'emparer de ce donjon que l'on considérait comme imprenable. Ses portes et ses murailles furent démolies, puis on livra ses ruines à l'incendie, sans que Jean sans Merci, possesseur de deux vastes comtés et soutenu par le roi de France, osât s'y opposer.

Les fils de Gui de Dampierre ne se contentaient point d'avoir ravagé les Etats héréditaires du comte de Hainaut: ils avaient résolu d'aller le combattre dans ces provinces, dont il ne devait, assurait-on, la possession qu'à un crime. Les îles de la Zélande avaient toujours été un fief relevant du comté de Flandre; il est vrai qu'elles avaient formé la dot de Béatrice de Dampierre; mais, par suite de l'extinction de la postérité de Florent V, elles avaient fait retour à la Flandre, et Gui de Namur en avait reçu l'investiture de son père avant que celui-ci se fût rendu à Paris avec Charles de Valois. Gui et Jean de Namur, laissant à Guillaume de Juliers le soin de défendre la Flandre, réunirent une nombreuse armée, à laquelle se joignirent ces intrépides chevaliers zélandais qui avaient pris une part si glorieuse à la bataille de Courtray. Leur flotte quitta le port de Bruges le 22 avril 1303, et trois jours après, malgré les efforts de deux flottes ennemies, elle abordait à Ten Vere, dans l'île de Walcheren. Le domaine de Ten Vere avait appartenu à Wulfart de Borssele, et ses fils, qui accompagnaient les princes flamands, y furent accueillis avec de grandes démonstrations de joie. Le jour même de leur débarquement, on annonça aux Flamands que deux armées s'approchaient pour les combattre. Gui de Namur vainquit la plus considérable; l'autre, qui comptait deux mille hommes, fut mise en déroute, sur une digue étroite, par une troupe de Zélandais qui s'étaient ralliés à vingt-cinq Brugeois. On forma aussitôt le siége de Middelbourg, où Guillaume de Hainaut, fils aîné de Jean sans Merci, s'était enfermé avec les débris de son armée: dix jours s'étaient à peine écoulés, lorsqu'il demanda à pouvoir se retirer en Hollande et livra les portes de Middelbourg. L'île de Schouwen fut également soumise, à l'exception de la ville de Zierikzee. Les amis de Florent de Borssele et de Jean de Renesse étaient rentrés dans toutes leurs possessions, et bientôt après, le comte de Hainaut proposa une trêve qui assurait à Gui, premier comte de Zélande de la maison de Dampierre, la jouissance paisible de sa conquête.

On ne saurait trop le remarquer, la Flandre avait entrepris l'invasion du Hainaut et de la Hollande, au moment où Philippe le Bel sacrifiait la Guyenne aux Anglais, afin d'envoyer tous ses hommes d'armes vers les frontières flamandes. Il avait choisi pour venger Robert d'Artois le comte Othon de Bourgogne, qui avait épousé sa fille; mais avant que cette armée l'eût reçu pour chef, il trouva la mort dans les mêmes luttes. Sorti de Saint-Omer pour attaquer l'église fortifiée de Buyschuere, il avait surpris un corps de troupes flamandes sur les hauteurs de Ballemberghe, et les poursuivait vers Watten, lorsqu'il fut atteint d'une blessure mortelle.

Guillaume de Juliers, qui se tenait à Ypres pendant l'expédition de Zélande, s'empressa de réunir une nombreuse armée. Il était arrivé à Cassel, quand, le 4 avril, jour de la solennité du jeudi-saint, il résolut de se porter vers Saint-Omer et d'enlever le bourg d'Arques qui avait été fortifié avec soin. Les Yprois de la gilde de Sainte-Barbe, qui composaient l'avant-garde, s'élancèrent sur les retranchements défendus par les Français avec une impétuosité si grande qu'ils les forcèrent à les leur abandonner. Cependant il advint, par une négligence coupable des chefs de l'armée, que le corps de bataille, qui marchait en désordre, fut attaqué tout à coup, près des viviers de Schauwbrouk, par huit cents chevaliers français qui s'étaient cachés dans la forêt de Ruholt. Mille hommes avaient déjà péri, lorsque Guillaume de Juliers, suivi d'un grand nombre de chevaliers et d'hommes d'armes, arriva en toute hâte à leur secours. Tous avaient mis pied à terre, et, s'enlaçant les uns aux autres en croisant les bras, ils formaient un triangle hérissé de fers de lances et de goedendags. En vain les chevaliers français essayaient-ils de provoquer à des combats singuliers leurs ennemis rangés en bon ordre, ils ne pouvaient résister à cette formidable phalange qui s'avançait lentement avec une force irrésistible. Les Yprois avaient aussi quitté le bourg d'Arques pour attaquer par derrière les chevaliers français. Guillaume de Juliers, soutenu par leur troupe victorieuse, poursuivit les Français jusqu'aux portes de Saint-Omer, et ne se retira que le lendemain.

Les désastres de Ballemberghe et de Schauwbrouk, et un autre échec près de Tournay, où Sohier de Courtray fut fait prisonnier, furent réparés presque immédiatement. Les sires de Beaujeu, de Beaufremont, de Walcourt et d'autres chevaliers français se dirigeaient vers l'église de la Bassée occupée par les Flamands, lorsque, parvenus près de Pont-à-Wendin, ils se virent entourés de toutes parts: il y en eut peu qui échappèrent.

Quoique l'été approchât, Philippe le Bel ne prenait pas les armes. Sa grande préoccupation était de réunir beaucoup d'or pour payer des mercenaires. Vers la Toussaint 1302, les impôts levés à cause des guerres de Flandre avaient été augmentés. Aux fêtes de l'Annonciation (25 mars 1302) (v. st.), on les élève de nouveau, et le roi écrit aux évêques «pour qu'ils soient avisez de parler au peuple par douces paroles et desmontrer les grands désobéissances, rébellions et domages des Flamands.» Le 29 mai suivant, il impose l'obligation du service militaire à tous ceux qui possèdent vingt livres de revenu, ou une valeur de cinquante livres en meubles, «pour écraser l'orgueilleuse rébellion des Flamands dont l'audace croît constamment.»

Pour faire accepter au peuple un joug si accablant et des exactions si fréquentes, il fallait renoncer un instant à cette usurpation de tous les droits et de toutes les coutumes qu'avait tentée Philippe le Bel. Il le feignit du moins; et avec une dissimulation perfide, en même temps qu'il étendait au loin l'intervention de ses baillis, de ses prévôts et de ses sergents, il faisait proclamer publiquement les principes de la constitution politique de la France, tels que Louis IX les avait sanctionnés. Ce fut l'objet de la célèbre ordonnance du 23 mars 1302 (v. st.), pour le bien, l'utilité et la réformation du royaume, où Philippe le Bel s'engagea solennellement à rétablir toutes les libertés et toutes les franchises qui existaient sous le règne de son aïeul.

Si le roi de France s'efforçait de donner à son administration une apparence de loyauté et de magnanimité, c'est qu'il redoutait l'effet produit par une bulle récente de Boniface VIII, la bulle Unam sanctam, où le pape rappelait au roi que s'il existait deux pouvoirs, la royauté, quoique placée dans l'ordre temporel par les intérêts qu'elle embrassait, était toutefois soumise aux règles éternelles de justice que Dieu a tracées, et que le pouvoir spirituel doit maintenir. Or, Philippe le Bel méconnaissait tous les devoirs de la royauté en accablant le clergé de vexations, en persécutant les pairs et les barons, en opprimant les communes et le peuple.

A peu près vers l'époque où la bulle Unam sanctam fut promulguée, un jeune prince quittait Rome pour combattre les adversaires de Boniface VIII. C'était Philippe de Thiette, l'un des fils de Gui de Dampierre et de Mathilde de Béthune. Après avoir pris une part active aux guerres de l'Italie et avoir même été longtemps retenu dans les prisons de Jacques d'Aragon, il avait cédé au roi de Naples, Charles d'Anjou, les comtés de Thieti, de Lanciano et de Guardia dans les Abruzzes, qui formaient la dot de sa femme Mathilde de Courtenay, pour recruter en Italie des condottieri, qu'il voulait opposer à ceux que Musciatto Franzesi avait levés pour le roi de France dans la Lombardie, la Toscane et la Romagne. Le comte de Thiette aimait mieux, dit Villani, être un pauvre chevalier sans domaines pour secourir sa patrie et maintenir son honneur que rester un riche seigneur en Pouille.

Le comte de Thiette fut reçu à Bruges par les acclamations les plus vives, au bruit des cloches et des chansons des ménestrels. Dans les derniers jours du mois de juin 1303, il se rendit, avec ses frères et Guillaume de Juliers, à Cassel où se réunirent toutes les milices des communes. La chronique de Flandre, dont le récit est évidemment exagéré, porte leur nombre à douze cents hommes d'armes et deux cent mille hommes de pied, sans compter les varlets. Mais Villani ne l'évalue qu'à cinquante mille combattants. Le connétable Gauthier de Châtillon était accouru à la défense de Saint-Omer avec une nombreuse armée; deux cordeliers ne tardèrent point à lui remettre des lettres de défi ainsi conçues: «En cognoissance de vérité qu'il soit ainsi que vous venez en nostre païs pour ardoir les pauvres gens, en tant que nous n'y sommes mie, si, vous mandons, si vous voulez les besognes acourcir brièvement, que vous venez en nostre terre et nous vous livrerons place: ou nous viendrons en la vostre.» Le connétable fit bon accueil aux deux religieux, mais il se contenta de leur dire pour toute réponse que chacun suivrait les inspirations qu'il recevrait de Dieu. Trois jours après les Flamands franchirent le Neuf-Fossé, et la commune de Gand poursuivit quelques chevaliers français jusqu'à la Maladrerie de Saint-Omer. Ce succès avait donné aux Gantois une confiance funeste dans leurs propres forces: ils croyaient n'avoir rien à craindre, quand Miles de Noyers et Pierre de Courtisot sortirent de Saint-Omer avec huit cents chevaliers, et les assaillirent impétueusement. Les Gantois, surpris, prirent la fuite vers le pont d'Arques, et comme il était fort étroit, la plupart se précipitèrent dans les eaux de l'Aa, où les uns périrent entraînés par le courant, les autres sous les traits des arbalétriers ennemis. Le nombre de ceux qui y trouvèrent la mort fut si considérable que les cadavres formèrent, dit-on, une digue qui arrêta le cours de l'Aa, dont les eaux furent rougies de sang jusqu'à une grande distance du pont. Pierre de Courtisot s'était déjà avancé sur la route de Cassel; mais, presque aussitôt entouré par les Flamands qui se ralliaient, il succomba sous leurs coups, ainsi que son fils et un autre chevalier. Le lendemain, toute l'armée flamande traversa l'Aa et se rangea en ordre de bataille devant le bourg d'Arques. Le connétable quitta aussi Saint-Omer avec ses troupes divisées en six corps principaux, qui comptaient cinq mille hommes d'armes et trente mille hommes de pied; on voyait également, sous les mêmes bannières, les condottieri lombards, sous les ordres de Castruccio Castracani, qui fut depuis le chef du parti gibelin en Italie. Leurs lances étaient, assure-t-on, longues de trente-deux pieds, et elles effrayaient fort les Flamands qui étaient frappés de loin sans pouvoir se défendre.

Cependant le comte de Thiette avait pris toutes ses mesures pour livrer une bataille décisive; mais Gauthier de Châtillon ne voulut point l'accepter, car depuis la bataille de Courtray les Français n'osaient plus attaquer les Flamands, combattant à pied et en rangs serrés; craignant d'être assiégé à Saint-Omer et se méfiant des dispositions des bourgeois, il feignit de vouloir établir son camp hors de la ville, afin qu'on en laissât sortir ses bagages; puis tout à coup, il se retira précipitamment avec toute sa cavalerie vers Térouane, comme s'il avait été vaincu. Indignés de tant de pusillanimité, les sires de Fiennes, de Marteul, de Brissac et d'Haveskerke rentrèrent dans les remparts de Saint-Omer et se placèrent aux barrières avec leurs hommes d'armes. Leur courage se soutint dans toutes les escarmouches, et après neuf jours de siége, les Flamands, ayant mis le feu à leurs logements, se dirigèrent à la poursuite de l'armée française, tandis que leur arrière-garde s'arrêtait sur la montagne d'Helfaut pour protéger leur marche.

Les débris de la grande armée du connétable, qui s'était dispersée sans combat, s'étaient réfugiés à Térouane. Castruccio y avait fait élever de nouveaux retranchements, et lorsque les Flamands se furent emparés des portes et du fossé, ils trouvèrent une autre enceinte palissadée; l'assaut se prolongea jusqu'à la fin du jour, et les Lombards profitèrent de la nuit pour s'échapper par le faubourg de la Lys. Quatre-vingts villages, un grand nombre de châteaux partagèrent le sort de Térouane, livrée aux flammes; les Flamands détruisaient les maisons, arrachaient les blés, renversaient les arbres: c'est ainsi qu'ils voulaient venger les ravages des Français dans la vallée de Cassel.

Il existe une lettre écrite, le 19 août 1303, par le roi de France à l'évêque d'Alby, où il lui expose dans quels périls la prise de Térouane met le royaume, et le presse de lui envoyer de l'argent. De semblables lettres furent adressées à l'archevêque de Reims et à l'évêque d'Amiens. L'abbé de Saint-Vaast fut aussi invité à prêter les sommes nécessaires pour assurer la défense des retranchements d'Arras. Dès le 28 juillet, Philippe le Bel avait prohibé toute relation avec la Flandre, «attendu, portait son ordonnance, que l'on voit se fortifier de jour en jour la rébellion abominable des Flamands insurgés, leur cruauté détestable, leur rage digne des bêtes sauvages.» Pendant toute cette année, le parlement ne siégea point, à cause de la guerre de Flandre.

Les princes flamands, se rendant à la prière des bourgeois de Lille dont les biens étaient fréquemment pillés, venaient de mettre le siége devant Tournay, lorsqu'on apprit que le roi de France réunissait une nombreuse armée à Péronne; mais au lieu de la conduire aux bords de l'Escaut, il chargea le comte de Savoie de proposer une suspension d'armes jusqu'au 1er mai. L'intérêt des Flamands était de la refuser, de s'emparer de Tournay, ou de forcer le roi à livrer bataille; mais le comte de Savoie avait promis aux fils de Gui de Dampierre que leur vieux père serait rendu à la liberté, pourvu qu'ils se portassent garants de son engagement de retourner en France dès que la trêve serait expirée. Leur piété filiale les engagea à l'accepter, et Tournay resta alors, comme depuis, la forteresse la plus menaçante pour la Flandre.

Le roi, dit le continuateur de Guillaume de Nangis, était rentré en France, pour la seconde fois couvert de honte. Peut-être ses trésors, épuisés par les frais de la malheureuse expédition du connétable, ne suffisaient-ils plus pour prolonger la guerre. D'autres préoccupations non moins importantes, non moins vives, tenaient d'ailleurs son habileté en suspens. On lui avait annoncé que le pape Boniface VIII, indigné de le voir tour à tour dédaigner ses conseils, outrager ses légats et méconnaître son autorité, avait résolu de le frapper d'excommunication, et que sa sentence devait être publiée le 7 septembre à Anagni, où il se trouvait à cette époque. Quel eût été l'effet de cette dernière protestation de l'autorité religieuse, au milieu des nobles qui méprisaient le roi et des bourgeois qu'accablaient ses impôts? Si la sentence devait être portée en France, n'était-il pas plus prudent qu'il l'attendît dans son palais de Paris, plutôt que dans un camp entouré d'ennemis, et peut-être le lendemain d'une défaite?

Cependant Philippe le Bel, qui redoute cette excommunication, s'efforce de la prévenir. Guillaume de Nogaret est parti pour l'Italie avec l'ordre de faire tout ce qu'il jugera à propos pour atteindre le but qui lui est indiqué, quels que soient les moyens. Un capitaine de Ferentino, nommé Supino, a reçu dix mille florins pour servir le roi contre Boniface, tam in vita quam in morte Bonifacii. Au jour marqué pour la promulgation de la sentence d'interdit, Supino et Nogaret entrent dans Anagni suivis de trois cents cavaliers qui répètent leur cri: «Meure le pape! Vive le roi de France!» Les cardinaux investis de la pourpre par Boniface VIII, ses parents, ses amis l'abandonnent. «C'est aussi par trahison, s'écrie-t-il, que Jésus-Christ voulut être saisi et conduit à la mort, et je suis prêt à mourir comme son vicaire.» Revêtu du manteau de saint Pierre, portant sur son front la couronne de Constantin, les clefs et la croix à la main, il se place sur le trône pontifical et voit arriver avec résignation ses ennemis qui le soufflettent et l'outragent. Il dit seulement à Nogaret: «Tu es d'une race de patarins, c'est de toi que j'attends le martyre.» Enfin délivré par le peuple d'Anagni, il se retire à Rome et y meurt presque aussitôt (11 octobre 1303).

Le successeur de Boniface VIII fut l'évêque d'Ostie, Benoît XI. Philippe le Bel s'était fait adresser un long mémoire, aussi bizarre que violent, qui portait le titre de: Supplication du peuple de France au roy. Il l'envoya au nouveau pape, et les ambassadeurs qu'il chargea de le lui remettre furent précisément Plasian et Nogaret. Ce choix était la plus énergique de toutes les insultes, et peut-être aussi la plus terrible de toutes les menaces; mais Benoît XI ne s'intimida point, et leur répondit en prononçant l'excommunication de tous ceux qui, par leurs conseils ou leur appui, avaient été les complices de l'attentat d'Anagni. Un mois ne s'était point écoulé, lorsque le nouveau pape mourut empoisonné à Pérouse.

La part que prend Philippe le Bel aux affaires d'Italie ne lui fait point négliger celles de Flandre. Le 7 octobre 1303, c'est-à-dire dès le commencement de la trêve, il ordonne la levée d'un gentilhomme armé par cent livres de rente, et celle de six sergents à pied par cent feux. Enfin, il s'adresse aux barons pour les prier d'entretenir des troupes à leurs frais, en leur promettant de rétablir le cours des monnaies comme il existait sous le roi Louis IX.

Ce fut au milieu de ces préparatifs belliqueux que Gui de Dampierre sortit de la tour du Louvre pour négocier la paix. Les habitants de la Flandre avaient oublié les années de sa puissance pour ne se souvenir que de celles de sa captivité; il le conduisirent, en versant des larmes de joie, jusqu'au domaine de Winendale, dont les verdoyantes forêts ne devaient point abriter sa tombe.

Celui des fils du comte de Flandre qui prenait le titre de comte de Zélande voulut profiter des trêves qui avaient été conclues avec la France, pour rompre celles qui existaient en Hollande. Il avait à peine quitté la Flandre, qu'il apprit une victoire. Florent de Borssele, instruit que l'évêque d'Utrecht, frère du comte de Hainaut, avait débarqué avec une armée dans l'île de Duveland qu'il mettait à feu et à sang, y était accouru aussitôt pour le combattre. Trois mille Hollandais avaient péri, et l'évêque d'Utrecht lui-même avait été fait prisonnier et envoyé au château de Winendale. Le comte de Zélande ne tarda point à mettre le siége devant Zierikzee, la plus redoutable de toutes les forteresses du comte de Zélande, où s'étaient enfermées un grand nombre de milices de la Frise et du Kennemarsland. Cependant, prévoyant un siége sanglant et opiniâtre, il ne s'arrêta que trois jours devant Zierikzee: il espérait que la terreur répandue par la défaite de l'évêque d'Utrecht lui livrerait toute la Hollande. Delft, Leyde, Gouda, Schiedam lui ouvrirent leurs portes, tandis que le duc de Brabant s'avançait vers Dordrecht pour appuyer le mouvement des Flamands. Utrecht a reconnu également l'autorité du jeune prince, quand une insurrection générale, que dirige Witte de Hamstede, l'oblige à retourner en Flandre pour y chercher de nouveaux renforts. Une flotte nombreuse le ramène en Zélande, et cette fois il a résolu de ne point s'éloigner des remparts de Zierikzee, tant que cette forteresse, constant asile de ses ennemis, n'aura point cédé à ses armes comme toutes les autres villes de la Zélande. Ce siége sera long toutefois, et les messagers du comte de Hainaut se sont rendus à Paris pour supplier Philippe le Bel de le secourir dans cette lutte extrême.

Les derniers jours du mois d'avril étaient arrivés. Le roi de France, qui n'avait vu dans la trêve qu'un moyen de gagner du temps et de sauver Tournay, n'avait fait aucune proposition qui pût conduire à la paix. Le vieux comte de Flandre fut le Regulus du moyen-âge: il avait promis de rentrer dans sa prison; et quels que fussent les mauvais traitements qui l'y attendaient, il fut fidèle à son serment. «Je suis si vieux, disait-il à ses amis, que je suis prêt à mourir lorsqu'il plaira à Dieu.»

Cependant Philippe le Bel fait demander aux Flamands que la trêve qui vient de finir soit renouvelée jusqu'aux fêtes de la Saint-Jean; il a changé de langage et proteste de ses intentions pacifiques: les négociations deviennent plus suivies et semblent près de se terminer par un traité. La Flandre oublie que la fin des trêves approche pour goûter d'avance ce repos de la paix que rien ne lui assure. Au milieu de ces espérances, de cette joie, de ces illusions, un cri de guerre retentit tout à coup. A Gand, un vieillard dont personne ne sait le nom, se présente devant un pêcheur agenouillé sur la rive de l'Escaut. «Ne sais-tu donc pas, s'écrie-t-il, que le roi réunit toutes ses armées? Il est temps que les Gantois renoncent à leur inertie: le lion de Flandre ne doit plus sommeiller.» Le lion de Flandre avait dormi trop longtemps. Philippe le Bel n'avait poursuivi les négociations qu'autant qu'il le fallait pour achever ses préparatifs et tromper la confiance des Flamands. Maître de l'Italie, réconcilié avec le roi d'Angleterre, il pouvait enfin diriger contre la Flandre désarmée toutes les forces de son royaume.

Dès les premiers jours de mars, le roi de France avait établi un impôt extraordinaire qui était de vingt livres parisis par cent livres tournois de revenu en immeubles; et, par une seconde ordonnance du 19 mai, il avait confirmé ce qu'il avait réglé précédemment pour la levée des hommes d'armes. Le ban et l'arrière-ban avaient été convoqués à Arras. Là se rendirent Charles de Valois et Louis d'Évreux, frères du roi, le duc de Lorraine, les comtes de Foix, de Comminges, d'Armagnac, d'Esterac, de Périgord, de Boulogne, de Sancerre, de Dreux, de Dammartin, de Rhodez, d'Eu, de Brienne, de Joigny, de Nevers, de Forez, de Montbéliard, d'Aumale, d'Auxerre, de Soissons, de Savoie, de Saint-Pol, les vicomtes de Tartas, de Turenne, de Ventadour, de Polignac, de Thouars, de Limoges, de Rohan, le dauphin de Vienne, les sires de Béarn, de Noailles, de Narbonne, de Mercœur, de Choiseul, de Montmorency, de Mirepoix, de Vendôme, de Sully, d'Harcourt, de Lusignan, de Rochechouart, de Beaufremont, de Montfort, de Beaumanoir, de Rieux, de Chateaubriand, de Beaujeu, de Laval, de Vergy, de Coucy, et deux chevaliers de la maison de Dampierre, dont l'un portait le prénom de Gui comme l'infortuné comte de Flandre. Des documents officiels font connaître que la levée de la province de Languedoc comprit seize cents chevaliers et dix-sept mille trois cent cinquante écuyers et sergents. Si l'on remarque qu'à cette époque le Languedoc ne formait que la dixième partie du royaume, et que Philippe le Bel avait de plus autour de lui de nombreux mercenaires appelés d'Espagne ou d'Italie, on peut évaluer cette armée à deux cent mille hommes; et toutefois le roi se croyait si peu assuré du succès, qu'il avait, par une ruse dont l'histoire n'offrait pas d'exemple, fait faire une fausse oriflamme, de peur qu'elle ne tombât au pouvoir des Flamands.

Le 19 juillet, tandis que le comte de Thiette réunissait précipitamment à Courtray les milices de Gand et de Bruges, l'un des fils de Robert de Béthune, le jeune Robert de Cassel, renvoya au roi l'hommage du fief de Brogny qu'il avait reçu de lui en Champagne. Dans ces lettres de défi, après avoir exprimé sa douleur de voir son père captif depuis quatre années, il ajoutait: «Et tout soit ensi que je sois tenus à vous pour la raison du fief que je tiens de vous, si suis-je plus tenus de garder l'estat et l'onneur de mon seigneur mon père, si que je me tray avec cheaux qui, par leur bonté, veuillent garder l'onneur de li et de son héritage.»

Déjà l'avant-garde de l'armée française avait quitté Arras. Un chevalier, gagné par les Leliaerts, lui avait livré passages (tel est le nom que l'on donnait aux marais qui séparent la Flandre de l'Artois); de là elle s'était portée à Pont-à-Wendin dont tous les habitants avaient péri. Le comte de Thiette, longtemps retenu à Courtray par les rivalités des Brugeois et des Gantois qui voulaient tous marcher au premier rang, arriva trop tard pour sauver Pont-à-Wendin; mais il en chassa du moins les Français, et les força à se retirer au delà des passages. La rivalité des milices de Bruges et de Gand ne devait plus être qu'une lutte de courage et de gloire. Si les Brugeois obtiennent sur les chevaliers français un éclatant succès dans lequel périt le sire de Joinville, les Gantois prennent aussitôt les armes par une noble émulation, et, précédés de leurs arbalétriers, ils franchissent les passages, rejettent l'avant-garde française vers les portes d'Arras, détruisent tous les retranchements qu'elle a élevés pour défendre l'entrée de l'Artois, et brûlent les faubourgs de Lens.

Ces combats sauvèrent la Flandre. Ils permirent à toutes les milices communales de se rallier sous les bannières du comte de Thiette; d'un autre côté le roi de France, qui voulait traverser les passages pour assiéger Lille, se trouva dans la nécessité de renoncer à son projet: il s'avança jusqu'aux portes de Douay où s'était enfermé Henri de Flandre, le plus jeune des fils de Gui de Dampierre, et tenta un assaut qui ne réussit point, puis il continua lentement sa marche en suivant la rive droite de la Scarpe et de l'Escaut jusqu'à Tournay où il s'arrêta; l'armée flamande avait fait le même mouvement, et gardait la rive gauche de la Marque, jusqu'à ce qu'arrivée près du pont de Bouvines elle y fit halte, prête à livrer bataille: Guillaume de Juliers était venu la rejoindre, ainsi que Jean de Namur qui avait quitté la Zélande pour combattre dans ses rangs.

Le roi était entré à Tournay le 9 août, il y passa l'Escaut et se dirigea par le faubourg Saint-Martin vers Orchies; de là, par un mouvement de flanc, il alla le 11 août s'établir sur la route de Lille à Douay sur le Mont-en-Pévèle, vis-à-vis de l'armée flamande qui s'était avancée jusqu'à Pont-à-Marque. Le 13 août, les deux armées se trouvèrent l'une vis-à-vis de l'autre, et déjà les arbalétriers flamands se préparaient à donner le signal de la lutte, lorsque des envoyés du roi annoncèrent qu'ils venaient porter des propositions de paix. Les communes de Flandre, dont la guerre ruinait la prospérité, désiraient ardemment en voir la fin: aussi les ouvertures qui leur étaient adressées furent-elles accueillies avec empressement, et une suspension d'armes fut immédiatement proclamée. Les chefs de l'armée flamande exigeaient comme première condition de tout traité que le roi reconnût les libertés de la Flandre, et se contentât d'une amende comme réparation des outrages faits à sa suzeraineté. Les ambassadeurs français semblaient assez disposés à y consentir, mais ils réclamaient une indemnité pécuniaire si élevée qu'on ne pouvait la leur accorder: ils observaient du, reste, qu'il était impossible de terminer des négociations si importantes avec une précipitation semblable, et proposaient une trêve de trois jours qui devait durer depuis le 13 août jusqu'au 15 au soir. «Le roi ne désire rien plus que de voir conclure la paix, disaient-ils hypocritement, et nous pouvons compter sur l'intercession de la Sainte-Vierge dont nous allons célébrer les fêtes.» En effet, de longues conférences eurent lieu le jour de la fête de l'Assomption près de l'église de Mont-en-Pévèle. Les Français y étaient représentés par les ducs de Bourgogne et de Bretagne et le comte de Savoie; les Flamands par Gérard de Moor, les sires d'Escornay, de Roubaix, de Sotteghem et douze notables bourgeois; mais elles n'amenèrent aucun résultat. Philippe le Bel cherchait de nouveau à gagner du temps: il attendait des nouvelles de Zélande.

Dès le moment où le roi de France avait reçu les messages du comte de Hainaut, il avait résolu d'attaquer les Flamands en Zélande, en même temps que sur les frontières d'Artois. Le plus célèbre des amiraux italiens, Regnier Grimaldi, qui, après s'être à plusieurs reprises signalé par son courage en servant la cause des Gibelins, s'était engagé à soutenir celle du roi de France, avait conduit pour la première fois une flotte génoise dans l'Océan. Il était arrivé près de Calais, quand Jean Pedogre le rejoignit avec tous les navires qui y avaient été équipés pour cette expédition par l'ordre du roi: huit étaient venus d'Espagne, les autres appartenaient au port de Calais ou aux ports de Normandie.

Le jeune comte de Zélande ne possédait au contraire qu'une multitude de petites barques, avec lesquelles il eût été imprudent de combattre, non-seulement la flotte de Grimaldi, mais même celle du comte de Hainaut. Son armée était d'ailleurs si nombreuse qu'il n'avait aucun débarquement à craindre, et tant que sa flotte resterait à l'ancre, elle devait se trouver également à l'abri de tout danger. Jean de Namur, en quittant son frère, lui avait donné ce conseil, et depuis, Jean de Renesse, qui occupait la cité d'Utrecht, lui avait adressé les lettres les plus pressantes pour l'engager à le suivre. Ce fut dans ces circonstances que la flotte génoise, d'abord conduite à Geervliet pour y rallier la flotte hollandaise, puis retenue pendant quatorze jours dans les eaux de la Meuse, tantôt par un calme plat, tantôt par des vents contraires, pénétra dans le canal qui sépare l'île de Schouwen du Duveland. Elle n'avait plus de vivres, et les approvisionnements qu'on lui envoyait de Hollande lui parvenaient difficilement. A ces privations venait se joindre la difficulté de naviguer dans des cours d'eau peu profonds, où les lourdes galères de Gênes et de Calais s'enfonçaient à chaque instant dans le sable.

Gui de Flandre oublia trop promptement les sages avis de son frère et ceux de Guillaume de Renesse. Il lui semblait que rien ne pouvait être plus glorieux que de vaincre le plus illustre amiral de l'Italie, et lorsque, vers le soir, la marée commença à monter, ne remarquant point que c'était l'heure la plus favorable pour la flotte de Grimaldi, dont le flux de la mer relevait successivement les vaisseaux échoués, il ordonna que quatre-vingts navires, chacun monté par cent hommes et tous attachés par des chaînes les uns aux autres, se portassent en avant. Le choc fut terrible: les arbalétriers remplissaient l'air de leurs traits; les machines de guerre, réunies pour le siége de Zierikzee, faisaient voler des pierres énormes qui rencontraient celles qu'on lançait de la flotte ennemie. Les navires se heurtaient et se brisaient; la fureur des hommes d'armes était extrême et personne ne faisait de quartier. Cette mêlée dura jusqu'à minuit; les deux flottes ne cessèrent de lutter que lorsque la mer se retira; quoique les Flamands n'eussent obtenu aucun succès décisif, ils semblaient posséder l'avantage: car ils s'étaient emparés de quatre grands navires (10 août 1304).

Lorsque l'aurore parut et que la marée s'éleva, la flotte flamande était vaincue sans combat: quelques traîtres zélandais avaient profité des ténèbres pour rompre les liens qui unissaient ses vaisseaux entre eux, de sorte que les flots les avaient séparés et dispersés au hasard. C'était le signal qu'attendaient les Zélandais gagnés par le comte de Hainaut pour se réunir à la flotte de Grimaldi. A l'aspect de cette déroute confuse, les barques les plus légères que Gui avait placées en arrière cherchèrent leur salut dans une fuite rapide, et la plupart de ceux qui se trouvaient sur les grandes galères employèrent les derniers moments que leur laissait la marée pour rejoindre leurs compagnons au siége de Zierikzee. Le vieux sire d'Axel engageait le comte de Zélande à suivre leur exemple. «Dieu nous garde, répondit le jeune prince, comme Macchabée, Dieu nous garde de fuir devant nos ennemis, et que cette honte ne ternisse jamais notre gloire!» Gui de Flandre n'avait conservé que cinq galères; il résista longtemps à toute la flotte ennemie; enfin, cédant à la force du nombre, il tomba au pouvoir de Regnier Grimaldi; sa captivité entraîna la perte de toute la Zélande.

Philippe le Bel espérait qu'au premier bruit de ce revers, toutes les milices communales assemblées sur les bords de la Marque abandonneraient leur camp pour rentrer tumultueusement dans leurs foyers. La nouvelle de la bataille de Zierikzee paraît s'être répandue dans les deux camps le 16 août; les conférences pour la paix cessèrent immédiatement. Le roi de France n'avait plus aucun motif de dissimuler; cependant, en ce moment même où il semble devoir saisir l'occasion qu'il attend depuis si longtemps pour attaquer les Flamands consternés, le courage lui manque, il aime mieux apprendre que les Flamands se sont éloignés, que détruire à jamais leur armée livrée à la désolation. Il s'effraye même d'avoir vu cesser les trêves, et le lundi 17 août, toute l'armée française quitte, par ses ordres, sa position presque inaccessible sur le Mont-en-Pévèle pour se retirer vers le sud; mais les Flamands, loin de se laisser abattre par le malheur de leurs frères, n'écoutaient que leur désir de les venger; le mouvement rétrograde des Français encourageait leur audace, et se portant aussitôt en avant, ils occupèrent vers le soir le Mont-en-Pévèle, bien résolus à combattre le lendemain.

Deux heures avant le lever du soleil, les Flamands s'armèrent; puis, après avoir entendu la messe et pris quelque nourriture, ils renversèrent leurs tentes afin de s'assurer qu'aucun d'eux n'était resté en arrière, et descendirent le Mont-en-Pévèle, tous à pied comme à Courtray, et suivis de leurs nombreux chariots. Parvenus devant le camp français, ils se rangèrent en ordre de bataille, à droite ceux de la ville et de la châtellenie de Bruges, conduits par le comte de Thiette, à gauche les Gantois, commandés par Jean de Namur et Henri de Flandre; au centre, les milices d'Ypres, de Lille et de Courtray placées sous les ordres de Juliers et de Robert de Cassel. Les valets dételèrent aussitôt les chevaux et les ramenèrent au Mont-en-Pévèle. Trois rangs de chariots, dont on avait enlevé les roues, formaient une barrière immense qui empêchait la chevalerie française d'attaquer les Flamands par derrière, dans cette plaine où rien ne les protégeait. Vis-à-vis de l'armée flamande, les chevaliers français se déployaient sur une ligne non moins étendue, entre les bois de Raches et la forêt de Thumeries.

Comme dans toutes les batailles, le combat s'engagea entre les arbalétriers et les archers, et il avait déjà duré quelque temps quand les arbalétriers français entr'ouvrirent leurs rangs pour laisser passer un corps considérable de cavalerie française qui arrivait par la route de Douay à Lille. Les arbalétriers gantois surpris par cette charge, se réfugièrent dans les rangs de l'armée flamande. Les chevaliers français n'étaient plus qu'à quelques pas de cette masse immobile de combattants qui les attendaient, pressés les uns contre les autres, lorsque tout à coup ils s'arrêtèrent; ils s'étaient souvenus de la journée de Courtray, et ce fut au milieu des flèches que leur décochaient les archers brugeois qu'ils tournèrent bride pour se placer à quelque distance, à la droite de l'armée flamande.

Dès ce moment, les Français firent tous leurs efforts pour rompre le front menaçant que leur présentaient nos communes. Des frondeurs espagnols et provençaux vinrent les harceler en les accablant d'une grêle de pierres; puis on amena devant le centre de l'armée flamande une grande machine qui ne cessait de lancer des projectiles; mais les Yprois, quittant un instant leurs rangs, l'assaillirent, s'en emparèrent et revinrent, aussitôt après l'avoir brisée, reprendre la place qu'ils occupaient. On voyait parfois seulement des troupes de vingt, trente ou quarante hommes s'avancer, combattre et se retirer: stériles escarmouches qui coûtaient beaucoup de sang et ne produisaient point de résultats. Philippe le Bel se vit réduit à modifier son plan de bataille: il résolut de faire entourer la position des Flamands, en faisant exécuter sur leurs flancs des mouvements circulaires qui permissent d'attaquer l'enceinte formée par leurs chariots sur laquelle ils s'appuyaient.

Il était important toutefois, pour que ces mouvements réussissent, qu'ils restassent ignorés des Flamands. Il n'était peut-être pas moins habile de retenir dans leur pénible immobilité les bourgeois de Flandre qui, peu habitués aux fatigues de la guerre, se trouvaient, depuis les premières heures de la journée, privés de vivres et exposés aux rayons d'un soleil brûlant. Leur zèle belliqueux s'était déjà calmé, et lorsque des hérauts du roi traversèrent la plaine pour leur offrir la paix, ils accueillirent imprudemment leurs propositions et consentirent à suspendre le combat: ils ne s'aperçurent que trop tard de la ruse des Français, et prirent aussitôt les armes. Philippe le Bel espérait toutefois encore les tromper par de nouvelles négociations, jusqu'à ce que son armée eût terminé son mouvement. Un chevalier, couvert d'armes éclatantes sur lesquelles brillait l'écusson de la maison de Savoie, accourut vers eux en criant à haute voix: «Paix! paix!» Mais, sans l'écouter, ils percèrent de leurs traits celui qui avait pris l'armure du comte de Savoie, d'autant plus empressés à le frapper qu'ils croyaient punir un prince allié à la maison des comtes de Flandre, qui n'avait soutenu d'abord Gui de Dampierre que pour être le premier à le trahir.

Déjà un corps de cavalerie française, qui s'était dirigé du hameau de Bouvincour vers la forêt de Thumeries, cherchait à pénétrer entre les Brugeois et l'enceinte de leurs chariots, afin de les obliger à s'en éloigner; mais le combat le plus sérieux était engagé à l'aile gauche, où un autre corps de cavalerie non moins nombreux, soutenu par des hommes d'armes et par tous les mercenaires étrangers, se précipitait par la route de Douay sur les milices de Gand. Les assaillants y renouvelaient sans cesse leurs forces, et, à chaque tentative, d'autres chevaliers venaient remplacer ceux qui avaient déjà succombé, tandis que les Gantois se voyaient exposés à tous les périls et ne pouvaient même point profiter de leurs succès, de peur qu'en se portant en avant ils ne laissassent quelque bataille ennemie s'introduire derrière eux. Les milices d'Ypres et de Courtray partageaient toutes leurs fatigues. Ici les Français s'efforçaient de renverser les chariots défendus par des sergents armés de lances, afin d'ouvrir un passage aux chevaliers; plus loin, ils gravissaient le Mont-en-Pévèle, où ils arrachaient, des mains des valets tremblants ou fugitifs, les destriers et les trésors des chevaliers flamands. Jean de Namur, épuisé de lassitude, avait fait connaître à ses frères le danger de sa position. Les milices de Gand, d'Ypres et de Courtray, ébranlées par une lutte incessante et troublées par les cris qui s'élevaient du Mont-en-Pévèle, ne résistaient plus. Tout à coup elles rompirent leurs rangs, et regagnant Pont-à-Marque, elles continuèrent à fuir jusqu'aux portes de Lille.

Le comte de Thiette, plus robuste et peut-être aussi plus vaillant que Jean de Namur, avait repoussé à l'aile droite tous les efforts des Français. Les chevaliers qu'il avait combattus avaient poursuivi leur course vers le Mont-en-Pévèle, où la retraite de Jean de Namur entraînait la plus grande partie de l'armée ennemie; les autres galopaient au hasard, se croyant déjà assurés de la victoire. A peine apercevait-on, au delà d'un ruisseau, aux extrémités de la plaine, l'arrière-garde que le roi n'avait point quittée, séparée des deux ailes de l'armée que l'attaque avait conduites jusqu'aux bords de la Marque.

Le jour touchait à sa fin quand le comte de Thiette résolut de profiter de la confusion qui régnait de toutes parts pour rétablir les chances du combat. Divisant les milices de Bruges et du Franc en trois corps dont il devait partager le commandement avec Guillaume de Juliers et Robert de Cassel, il abandonne sa position et se porte en avant, rejetant en désordre devant lui un grand nombre de chevaliers français qui se noient dans le ruisseau de Beuvry, comme leurs frères s'étaient noyés deux ans auparavant dans le ruisseau de Groeninghe. Les Flamands le traversent sur leurs cadavres et attaquent l'arrière-garde en poussant de grands cris: leurs bataillons serrés s'avancent avec une force irrésistible. En vain quinze cents chevaliers se précipitent-ils vers eux pour les arrêter: ils succombent sous leurs coups; le roi lui-même est entouré. Ses serviteurs se sont hâtés d'arracher sa tunique fleurdelisée, afin qu'on ne le reconnaisse point; au même moment, son cheval est tué et il est renversé au milieu des morts. Cependant deux merciers de la rue Saint-Denis, les frères Gentien, le relèvent et le placent sur un autre cheval. Mais le roi de France, troublé par les périls qui le menacent, ne sait point le diriger, et son nouveau coursier, presque aussitôt blessé au poitrail d'un coup de goedendag, refuse d'obéir au frein et emporte le roi d'une course rapide au milieu des chevaux que les fuyards pressaient de l'éperon. Dans cette troupe vouée à une honte éternelle se trouvent le comte de Valois qui s'est jeté sans haubert et sans casque sur un cheval à peine harnaché, le comte Aimé de Savoie que les Flamands croyaient mort, le comte de Saint-Pol qui tremble comme il tremblait à Courtray. Plus intrépide, le vieux sire de Chevreuse tenait dans ses bras l'oriflamme, et loin de songer à fuir, il appelait les chevaliers épars pour qu'ils se ralliassent autour de la bannière royale. Là périrent le comte d'Auxerre, Jean, frère du duc de Bourgogne, Hugues de Boville, secrétaire du roi. Anselme de Chevreuse tomba lui-même percé de coups, sans quitter la hampe de l'oriflamme déchirée par les communes flamandes.

Au bruit de la fuite de Philippe le Bel, tous les chevaliers français qui avaient envahi les tentes du Mont-en-Pévèle se replièrent précipitamment vers le camp du roi. Guillaume de Juliers y avait déjà pénétré, suivi de quatre-vingts des siens; il était même entré dans la tente royale, et s'était désaltéré en buvant dans la coupe de Philippe le Bel les vins réservés pour son banquet; mais il paya cette témérité de sa vie: entouré presque aussitôt d'ennemis, il succomba sous les coups du comte de Dammartin, en pressant sur les lèvres la croix sanglante de son épée.

Le comte de Thiette, voyant le roi fugitif et toute l'armée française rejetée vers les positions qu'elle occupait avant la bataille, ne jugea pas prudent d'imiter le malheureux exemple donné par Guillaume de Juliers, en attaquant à la chute du jour, avec des troupes épuisées de soif et de lassitude, les retranchements du camp français; il ordonna la retraite vers le Mont-en-Pévèle où il espérait retrouver ses approvisionnements. Les pertes des deux armées étaient à peu près égales, mais chez les Français elles avaient été plus nombreuses parmi les chevaliers qui défendirent le roi que dans les rangs des hommes d'armes, qui avaient passé une partie de la journée à piller le camp flamand (mardi 18 août 1304).

Tandis que les Français, à la lueur des torches, cherchaient à reconnaître parmi les morts les plus illustres des chevaliers dont ils regrettaient le trépas, les Flamands faisaient retentir leurs trompettes du haut du Mont-en-Pévèle pour rallier leurs compagnons égarés. Leur indignation avait été grande lorsqu'en rentrant dans leurs tentes ils n'y virent plus leurs belles étoffes de saies de Bruges ou de draps pers d'Ypres, leurs vins de la Rochelle, leurs bières de Cambray, leurs fromages de Béthune. Tout avait été pillé et enlevé. Aussi, dès la pointe du jour, leurs murmures devinrent de plus en plus forts, et quelles que fussent les remontrances de leurs chefs, ils déclarèrent qu'ils voulaient retourner dans leurs foyers, et il fut impossible de les en dissuader. Le comte de Thiette se vit réduit à s'enfermer à Lille, où il y avait une forte garnison et de nombreux approvisionnements.

Philippe le Bel s'était lui-même retiré à Arras. Quinze jours se passèrent avant qu'il rejoignît ses troupes qui assiégeaient Lille; son premier soin fut de défendre qu'on donnât la sépulture aux restes des ennemis morts à Mont-en-Pévèle; puis il fit publier de toutes parts des lettres où il annonçait que les Flamands étaient vaincus et que tous ceux qui voulaient s'enrichir devaient se hâter de le suivre en Flandre. On sait quelle était à cette époque l'admiration et l'envie que faisait naître au loin la prospérité commerciale de la Flandre; aussi cet appel fut-il entendu. On accourait de toutes les provinces voisines; chacun venait réclamer sa part dans le butin. «J'ai longtemps fait la guerre avec le roi Philippe, avec le roi son père et le roi Louis son aïeul, disait le vieux chevalier flamand Gérard de Moor, mais je ne crois pas que jamais aucun roi de France ait réuni une si nombreuse armée.» Ce vaste armement sema la terreur parmi les bourgeois de Lille, et sans consulter le comte de Thiette, ils s'engagèrent à ouvrir leurs portes au roi, vers les fêtes de la Saint-Michel, s'ils n'étaient secourus avant cette époque.

Le tableau des dangers qui menaçaient la cité de Lille effaça les tristes souvenirs de la retraite de Mont-en-Pévèle. Toute la Flandre courut aux armes. Les travaux des ateliers comme ceux des champs étaient partout suspendus. Les femmes gardaient les villes, et, spectacle unique dans l'histoire, on traversait les campagnes sans rencontrer un seul homme: ils étaient tous au camp de Courtray, au nombre, dit-on, de douze cent mille, préférant mourir en combattant que vivre dans la servitude. Jean de Namur et Robert de Cassel firent aussitôt défier le roi de France, et se dirigèrent vers Warneton pour attaquer son camp, qui était placé sur la route de Lille à Ypres. A peine avaient-ils passé la Lys qu'ils apprirent que Philippe le Bel avait quitté ses positions avec toute son armée pour se retirer vers Wasquehal entre Lille et Tournay, comme s'il songeait déjà à se réfugier dans cette dernière ville. Ils le suivirent aussitôt et s'établirent au Pont-de-Marque, à la jonction de la Marque et de la Deule, à trois cents pas du camp français, que Philippe le Bel avait fait ceindre d'un large fossé et de remparts garnis de palissades.

Lorsque le roi de France aperçut si près de lui les riches pavillons des bourgeois de Flandre, et un nombre immense de cabanes de feuillage qu'avaient élevées les milices communales pour la nuit suivante, la seule qu'elles voulussent passer dans le repos pour se préparer au combat, il ne put s'empêcher de s'écrier: «Je croyais les Flamands détruits, mais il me semble qu'ils tombent du ciel!» On lui racontait qu'ils avaient résolu, ou de marcher droit à lui, comme le comte de Thiette l'avait fait avec les seules milices de Bruges et du Franc à Mont-en-Pévèle, ou bien de l'attaquer pendant la nuit pour lui enlever l'avantage de sa cavalerie. Son effroi s'accrut quand il les vit dès l'aurore accourir devant son camp et commencer à en combler les fossés, malgré tous les traits qu'on leur lançait. Dans toute l'armée, dit Villani, il n'y avait point de baron qui ne conseillât au roi d'éviter toute lutte avec des hommes auxquels le désespoir inspirait tant de courage. Philippe le Bel les crut aisément, et ses hérauts d'armes allèrent aussitôt proposer aux Flamands de nouvelles négociations, qui s'ouvrirent immédiatement, quoique l'expérience eût dû leur apprendre qu'au siége de Tournay, comme à la bataille de Mont-en-Pévèle, toutes les propositions du roi, réelles ou feintes, avaient toujours été désastreuses pour eux.

La veuve du roi Philippe le Hardi, Marie de Brabant, avait adressé les instances les plus vives à son neveu, le duc de Brabant, Jean II, pour qu'il consentît à partager le rôle de médiateur avec le comte de Savoie, devenu également son neveu par son alliance avec une princesse brabançonne. Le comte de Namur accueillit ces ouvertures avec trop d'empressement. Une suspension d'armes avait été conclue le 24 septembre. Il fut presque aussitôt convenu que la Flandre conserverait ses lois, ses libertés et ses frontières; que tous les prisonniers seraient délivrés de part et d'autre, et que la fixation de l'amende, qui ne pouvait excéder huit cent mille livres, serait déterminée par huit arbitres, dont quatre appartiendraient à la Flandre. Lille et Douay devaient être remis en gage aux Français jusqu'à l'époque du payement. C'est à ces conditions que les hostilités cessèrent, et les communes de Flandre en montrèrent une grande joie: elles étaient impatientes de relever leur commerce presque ruiné par les guerres qui les entouraient sur toutes leurs frontières. En vain maître Gérard de Ferlin, porte-scel du comté de Flandre, refusa-t-il d'apposer son sceau sur ces conventions, Jean de Namur le prit et les scella lui-même; tandis que le comte de Thiette, enfermé à Lille, apprenait qu'il ne lui restait plus qu'à livrer aux ennemis les remparts d'où, la veille encore, il espérait pouvoir assister à leur défaite.

Les arbitres envoyés par la Flandre à Paris étaient Jean de Cuyk, Jean d'Escornay, Gérard de Moor et Gérard de Sotteghem. Soit qu'ils cédassent aux menaces de Philippe le Bel, soit qu'ils se laissassent tromper par ses ruses, ils consentirent à tout ce qu'il exigeait, et vers le mois de février, le bruit se répandit en Flandre que la paix ne tarderait point à être proclamée. Les arbitres désignés par le roi avaient fait connaître que, dès que le traité serait signé, toutes les relations commerciales seraient rétablies aussitôt entre la Flandre et la France, et Philippe le Bel avait déclaré en même temps qu'il approuverait tout ce que ses plénipotentiaires arrêteraient d'un commun accord avec les arbitres flamands. C'est dans ce moment, où toute la Flandre se laisse séduire par ces brillantes promesses, que le roi de France charge Hugues de Celles de se rendre à Gand pour y exposer ses intentions pacifiques et ses vœux pour une réconciliation sincère. Hugues de Celles ajoute, dans l'assemblée des bourgeois de Gand, qu'il convient qu'on renouvelle les anciennes formules des traités accordés par les rois de France, c'est-à-dire qu'ils doivent promettre d'exécuter ce que leurs arbitres décideront, de ne pas soutenir le comte s'il voulait s'y opposer, et d'obliger même par la force tous leurs concitoyens à s'y conformer. Godefroi Parys et d'autres échevins prêtèrent aussitôt ce serment devant les halles, et un acte public en fut dressé, au nom du roi, par un clerc de Quimper-Corentin.

Cependant toutes ces protestations, ces simulacres de respect pour la souveraineté de la décision des arbitres, n'étaient que d'astucieux mensonges: un traité avait été secrètement scellé, dès le 16 janvier, tel que Philippe le Bel l'avait dicté. Les ambassadeurs du roi attendaient, pour le publier, que les députés des bonnes villes de Flandre fussent arrivés en France pour y apposer leurs sceaux, lorsqu'on apprit que le vieux comte de Flandre était mort à Compiègne le 7 mars 1304 (v. st.), avant que la conclusion définitive de la paix lui eût rendu la liberté.

Gui de Dampierre avait légué par son testament huit mille livres au chevalier qui se rendrait en terre sainte pour s'y acquitter de son vœu de pèlerinage et y porter sa croix, s'il ne lui était pas donné d'aller lui-même combattre les infidèles. Trente-quatre années s'étaient écoulées depuis l'expédition de Tunis, lorsque les derniers souvenirs des croisades de saint Louis s'éteignirent sur les lèvres d'un vieillard octogénaire dans les prisons de Philippe le Bel.