LIVRE TREIZIÈME.

1346-1383.


Louis de Male.—Continuation des guerres. Mouvements des communes en France et en Flandre. Bataille de Roosebeke.

Tandis que le roi d'Angleterre poursuivait sa marche triomphante vers Calais, Philippe de Valois, prêt à se rendre à Paris pour assembler une nouvelle armée, recevait précipitamment à Amiens l'hommage du jeune comte de Flandre. Louis de Male n'avait pas seize ans: il était fort beau, disent les historiens, et avait été armé chevalier à la bataille de Crécy; quelques chroniques ajoutent qu'il y avait été blessé en combattant vaillamment près de son père.

Les milices flamandes n'avaient point quitté l'Artois. Elles assiégeaient depuis trois semaines la ville de Béthune que défendaient Geoffroi de Charny et Eustache de Ribeaumont, lorsque le bruit se répandit que les Anglais vaincus fuyaient devant les Français; elles levèrent aussitôt le siége de Béthune afin de protéger la retraite d'Edouard III, mais elles ne tardèrent point à apprendre que le roi d'Angleterre n'avait plus d'ennemis à redouter, et, dans les derniers jours d'octobre, elles rentrèrent dans leurs foyers, après avoir brûlé Térouane.

Dès qu'une fausse rumeur avait porté à Gand la nouvelle de la défaite d'Edouard III, les magistrats s'étaient hâtés de faire publier une ordonnance pour inviter tous les bourgeois, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à celui de soixante, à se diriger immédiatement vers l'Artois. Si cette prise d'armes devint inutile, le zèle généreux qu'avaient montré les communes flamandes pour rester fidèles à leurs promesses mérita du moins la reconnaissance du roi d'Angleterre; il quitta pendant quelques jours le siége de Calais et vint lui-même les remercier de leurs bonnes intentions. Le 17 octobre, il se trouvait à Ypres avec la reine Philippine qui y rencontra sa sœur Marguerite, épouse de l'empereur Louis de Bavière, devenue depuis peu l'héritière du comté de Hainaut. De là Edouard III se rendit à Gand, et, pendant toute la durée de son séjour en Flandre, il eut de fréquentes entrevues avec les échevins des bonnes villes: ils protestèrent unanimement de leur désir d'observer les alliances qui avaient été conclues autrefois, et peu de jours après le roi d'Angleterre et les deux princesses poursuivirent leur voyage vers Ath, où les députés de la Flandre, du Brabant et du Hainaut renouvelèrent solennellement leur serment de maintenir la confédération fondée par Jacques d'Artevelde.

Cependant les communes flamandes continuaient à concilier le respect dû aux traités et celui qu'elles n'avaient cessé de conserver pour les droits héréditaires de leurs princes. Louis de Male leur avait fait connaître son avénement, et immédiatement après l'assemblée d'Ath s'ouvrirent à Halewyn des conférences où l'on discuta les conditions auxquelles pourrait avoir lieu sa rentrée en Flandre. Il paraît que Louis de Male accepta sans hésitation toutes celles qui lui furent proposées, car dès le 7 novembre, il arriva à Courtray d'où il se rendit successivement à Ypres, à Bruges et à Gand. Les chevaliers qui avaient accompagné son père dans son long exil (parmi ceux-ci il faut nommer Roland de Poucke et Louis Van de Walle) étaient revenus en Flandre avec lui, et loin d'écouter les conseils de l'expérience et les graves enseignements de l'histoire, il ne suivait que l'avis des flatteurs qui l'excitaient chaque jour à renverser l'influence légitime des communes au moment même où elles l'accueillaient avec honneur. A cette pensée se liait intimement, dans l'esprit de Louis de Male, celle de séparer la Flandre de l'Angleterre pour y rétablir la suzeraineté de Philippe de Valois, dont la protection lui était assurée. Il ne cachait point ses espérances à cet égard, et engageait publiquement les échevins des bonnes villes à se réconcilier avec le roi de France.

Le dissentiment qui existait entre le comte et les communes se manifesta à l'occasion d'un double projet de mariage. Les négociations qui avaient été entamées, lors de la surprise de Termonde, entre le comte de Flandre et le duc de Brabant, n'avaient point été abandonnées. Au mois de novembre 1345, Philippe d'Arbois, doyen de Bruges et Josse de Hemsrode avaient été chargés de les renouer; et peu après, le 3 février, ils avaient scellé à Binche une convention qui portait que Louis de Male épouserait Marguerite de Brabant, et renoncerait, en faveur de ce mariage, à toutes ses prétentions sur la ville de Malines. Si la guerre avait fait suspendre la conclusion de ce projet, Louis de Male n'y avait du moins pas renoncé; d'un autre côté, les communes flamandes avaient conçu l'espoir de voir l'héritier des comtes de Flandre s'unir à l'une des filles d'Edouard III; à leurs yeux, cette alliance devait affirmer à jamais les relations commerciales qu'elles entretenaient avec l'Angleterre, et quelle que fût l'opposition du comte qui déclarait qu'il n'épouserait jamais la fille de celui qui avait tué son père, elles insistaient vivement pour que ce mariage eût lieu. Des ambassadeurs anglais (c'étaient les comtes de Northampton et d'Arundel et le sire de Cobham) arrivèrent en Flandre pour en régler les conditions avec leurs députés, et elles avaient, de concert avec Edouard III, désigné le marquis de Juliers, beau-frère du roi d'Angleterre, pour gouverneur de leur jeune prince, qu'elles faisaient garder avec le plus grand soin, de peur qu'il n'allât rejoindre le roi de France. Cependant Louis de Male supportait impatiemment ce que Froissart nomme «sa prison courtoise:» il feignit de céder aux prières des communes, et consentit à se rendre le 14 mars à Bergues, à l'abbaye de Saint-Winoc, où le roi et la reine d'Angleterre se trouvaient déjà avec leur fille Isabelle. Les échevins des villes de Flandre s'y étaient également réunis avec toute la pompe qui convenait à l'éclat de cette cérémonie. Dès qu'Edouard aperçut le jeune comte de Flandre, il le prit doucement par la main, l'assurant dans les termes les plus affectueux qu'il était tout à fait étranger à la mort de son père. Louis de Male parut satisfait de ces protestations, et ce fut une grande joie pour les magistrats de Flandre de le voir jurer au pied des autels qu'il épouserait une princesse anglaise. Edouard III, s'associant à leurs sentiments, promit de fonder un hôpital pour les pauvres et une église avec une chartreuse destinée à treize religieux dans l'île de Cadzand, où avait eu lieu le combat du 9 novembre 1337, afin que le souvenir de toutes les discordes qui avaient existé entre les deux peuples fût complètement effacé.

Quelques jours s'étaient à peine écoulés depuis les fiançailles de Bergues; les communes flamandes s'applaudissaient de ce que leur jeune comte s'était montré si docile à leurs vœux, et dans leur enthousiasme, elles l'exhortaient déjà à rompre tous les liens qui l'unissaient au roi de France en rendant solennellement hommage au roi d'Angleterre. Le 27 mars, c'est-à-dire quinze jours environ avant l'époque fixée pour son mariage avec la fille d'Edouard III, des ambassadeurs anglais l'avaient invité à prendre le commandement de l'armée flamande qui se préparait à rentrer en Artois pour combattre le roi de France. Leurs instances hâtèrent sa détermination, et dès le lendemain, prétextant une partie de chasse dans son domaine de Male, il frappa son cheval de l'éperon, aussitôt que ses veneurs eurent lancé le faucon à la poursuite des oiseaux, et ne s'arrêta que lorsqu'il fut parvenu, avec Roland de Poucke et Louis Van de Walle, aux portes de Lille.

Le roi d'Angleterre fut vivement offensé de cette violation des serments les plus solennels. Isabelle d'Angleterre se montrait surtout affligée: triste victime, trahie le lendemain de ses fiançailles, elle ne pensait pas qu'il suffît à Louis de Male de fuir en France pour être dégagé de sa promesse. Elle disait qu'elle était bien réellement comtesse de Flandre et continuait à en porter les armes sur sa robe.

Les communes de Flandre protestaient également contre un parjure dont elles n'étaient point complices. Avant que Louis de Male fût arrivé à la cour de Philippe de Valois, leurs milices prirent les armes et se dirigèrent vers Saint-Omer. Mais elles furent repoussées aux bords de l'Aa par les hommes d'armes de Morel de Fiennes et de Gui de Nesle. On attribua depuis ce revers à la trahison d'un chevalier français nommé Oudart de Renty qui, après s'être présenté aux Flamands comme un transfuge et avoir pris part à leur expédition, ne tarda point à rentrer en France pour combattre sous les bannières de Philippe de Valois. Les Flamands s'étaient repliés vers leurs frontières. Edouard III leur avait promis de leur annoncer plus tard le moment où il réclamerait le concours de leurs nombreuses milices.

Le roi de France était arrivé à Arras dans les premiers jours de mai 1347, suivi de trente-cinq mille chevaux et de cent mille hommes de pied: il espérait que cette grande armée assurerait la destruction de tous ses ennemis. Cependant, craignant un mouvement offensif des communes flamandes, qui pouvaient plus aisément secourir Edouard III sous les murs de Calais qu'au bourg de Poissy ou sur les bords de la Somme, il avait résolu de tenter un dernier effort pour obtenir leur neutralité. Le 13 mai, l'évêque de Tusculum, exécutant une bulle de Clément VI, publia solennellement, dans l'église de Notre-Dame de Tournay, en présence de l'évêque et de tout le clergé, la sentence pontificale qui frappait la Flandre d'interdit. Un complot avait été organisé à Gand, afin de profiter des premiers moments de la stupeur publique pour y rétablir l'autorité du comte, mais il fut découvert, grâce au zèle des magistrats. Il ne restait au roi de France qu'à négocier avec les communes flamandes. Les propositions qu'il leur adressa par ses ambassadeurs étaient si brillantes qu'il semblait qu'elles ne pussent être rejetées. Il voulait non-seulement, disait-il, oublier toutes les violations des traités conclus entre la France et la Flandre, mais il leur offrait aussi de faire lever l'interdit et de fournir aux Flamands, pendant six années consécutives, au prix de quatre sous, la mesure de blé, qui à cette époque en valait douze; il promettait de faire porter dans leur pays toutes les laines de France, et de leur reconnaître le droit de fixer à la fois le prix auquel ils les achèteraient et celui auquel ils jugeraient convenable de vendre leurs draps, qui devaient être les seuls que l'on pût présenter aux marchés de France; Philippe de Valois ajoutait qu'il leur restituerait les villes de Lille, de Douay et de Béthune avec leurs châtellenies, qu'il les défendrait en même temps contre tous leurs ennemis, et qu'il donnerait des biens et une position avantageuse aux jeunes gens les moins riches qui étaient robustes et courageux. Des sommes considérables auraient été remises aux Flamands pour garantir l'exécution de ces promesses. Les communes de Flandre avaient été trop souvent trompées par les discours fallacieux de Philippe de Valois pour ajouter foi aux bienfaits dont il leur étalait complaisamment le pompeux tableau, et elles répondirent unanimement qu'il n'était rien qui pût les engager à ne pas rester fidèles à leurs serments vis-à-vis d'Edouard III.

Dès que Philippe de Valois apprend l'altier refus des communes flamandes, il ordonne à ses chevaucheurs d'aller livrer aux flammes Arleux, Hazebrouck et d'autres villes situées au sud et au nord de la Lys. Ces dévastations révèlent à la Flandre le péril qui la menace et rappellent toutes les communes sous leurs bannières. Tandis que les bourgeois de Bruges se dirigent vers Bergues et vers Bourbourg, les milices de Gand, commandées par le rewaert Sohier de Courtray, se sont hâtées d'accourir à Cassel, où elles établissent de nouveaux retranchements, garnis de tours et de barbacanes. Cassel est l'une des portes de Flandre: l'autre est à Courtray. C'est vers Cassel que se dirige le 8 juin une armée de quarante mille hommes, sous les ordres du duc de Normandie, fils aîné du roi. Les Français semblent résolus à ne reculer devant aucun sacrifice pour réussir dans leur tentative, puisque leur victoire doit préparer la délivrance de la garnison de Calais. Un premier assaut est repoussé, mais ils en tentent immédiatement un second; cette fois il dure pendant deux jours, et les Français ne se retirent que pour recommencer de nouveau le combat le lendemain. Quoi qu'il en soit, les défenseurs de Cassel résistent à toutes les attaques: tantôt ils renversent les assaillants en les perçant de leurs piques, tantôt ils précipitent sur eux des troncs d'arbres, suspendus par des chaînes à leurs remparts. Lorsque les Français se retirèrent, ils emmenaient avec eux deux cent quatre-vingt chariots chargés de leurs morts et de leurs blessés. Les assiégés, qui, d'après le témoignage assez douteux de Robert d'Avesbury, n'avaient point perdu un seul homme, les poursuivirent jusqu'aux portes de Saint-Omer.

Une autre armée française, qui, selon le récit toujours hyperbolique de nos chroniqueurs, comptait soixante et dix mille combattants, fut chargée de venger cet échec. Ayant pour chefs Jacques de Bourbon, le duc d'Athènes et le sire de Saint-Venant qu'avaient rejoint Charles d'Espagne, les sires de Montmorency et de Beaujeu et beaucoup d'autres chevaliers accourus de Lille et de Saint-Omer, elle devait, en se portant rapidement de Béthune vers Ypres, tourner la position des milices communales, et envahir la Flandre abandonnée sans défense. Toute la contrée qu'elle traversa fut dévastée, et la capitulation de Merville et d'Estaire lui livra le passage de la Lys. De là, continuant sa marche, elle s'avançait vers Messines et vers Bailleul par des chemins bordés de larges fossés, lorsque tout à coup on entendit retentir le tocsin dans tous les villages. Les laboureurs saisissaient leurs épieux et leurs faux, tandis que le sire d'Hautekerke, qui commandait à Ypres, se hâtait de faire prendre les armes à tous les bourgeois pour partager leurs périls. Le sire d'Hautekerke, repoussé d'abord par les Français, leur disputait pas à pas le sol de la Flandre, et bientôt, grâce aux difficultés d'un terrain argileux et humide où les chariots et les chevaux de l'armée française s'enfonçaient profondément, il la réduisit à une seconde retraite non moins désastreuse que celle de Cassel.

Le siége de Calais durait encore. Cette ville, qu'un comte de Boulogne allié aux Anglais avait fortifiée au treizième siècle en l'entourant d'un rempart et d'un fossé et en y faisant construire un château, n'avait jamais été plus importante pour la France. Le courage de sa garnison, commandée par Jean de Vienne, et le dévouement de ses habitants à la cause française, paraissaient devoir permettre à Philippe de Valois de venger, sur les rivages de cette mer qui baigne l'Angleterre, l'injure qui avait été faite à son honneur au milieu de son propre royaume.

Philippe de Valois s'était avancé jusqu'à Hesdin pour profiter de l'une ou de l'autre des expéditions dirigées contre la Flandre en attaquant l'armée du roi d'Angleterre dès que celle des communes flamandes aurait été détruite. La funeste issue du siége de Cassel et la malheureuse retraite de Jacques de Bourbon avaient trompé tous ses projets, et il passa un mois dans son camp, inquiet et plein d'incertitude.

Ce fut pendant ce repos si fatal à ses intérêts, au moment où les braves habitants de Calais expiraient de faim et de misère, qu'on célébra le 1er juillet, à Tervueren, les fiançailles de Marguerite de Brabant et de Louis de Male. Le chancelier de France, Guillaume Flotte, avait remis au duc Jean III une charte par laquelle le roi, considérant que ce mariage était fait à sa demande afin de maintenir la paix et la tranquillité du royaume, promettait de donner à Louis de Male une somme de dix mille livres parisis et cinq mille livres de rentes en terres, dont une partie provenait de la confiscation de la dot de Jeanne de Flandre, comtesse de Montfort. Peu de jours après, le fils aîné du duc de Brabant épousa à Vincennes une petite-fille de Philippe de Valois, afin qu'aucun doute ne pût plus subsister sur la confédération du roi de France avec le duc de Brabant et le comte de Flandre.

Cependant la position des défenseurs de Calais devenait d'heure en heure plus précaire, et, dans les derniers jours de juin, on intercepta une lettre où Jean de Vienne écrivait à Philippe de Valois qu'après avoir mangé les chevaux et les chiens, il ne leur restait qu'à se dévorer les uns les autres, mais qu'ils étaient résolus à chercher la mort sous les coups des Anglais.

Philippe de Valois, cédant aux reproches qui s'élevaient autour de lui, s'avança jusqu'à Sandgate le 27 juillet. Tout semblait annoncer une lutte prochaine, et les deux armées se trouvaient à peine éloignées d'une demi-lieue l'une de l'autre, quand le roi de France apprit que les milices communales de Flandre avaient quitté Bergues et Bourbourg, et qu'elles accouraient au nombre de soixante mille hommes, sous les ordres du marquis de Juliers, pour seconder le roi d'Angleterre et venger la part que les marins de Calais avaient prise quarante-trois années auparavant à la bataille de Zierikzee. Peut-être n'était-ce qu'un motif de plus pour hâter l'heure du combat; mais le roi de France craignait qu'après un assaut aussi malheureux que celui de Cassel, il ne fût exposé à être attaqué simultanément par les Flamands et par les Anglais. Son effroi s'accrut lorsqu'on lui annonça le 1er août que l'avant-garde de l'armée flamande, composée de dix-sept mille hommes, avait rejoint dans la soirée de la veille les troupes d'Edouard III; et, par une résolution qui devait le couvrir de plus de honte que la défaite de Crécy, il se retira précipitamment pendant la nuit du 1er au 2 août, abandonnant tous ses bagages et ayant à peine eu le temps de brûler ses tentes.

La fuite du roi de France entraîna immédiatement la reddition de Calais. Autant les courageux défenseurs de cette ville s'étaient réjouis en voyant paraître les bannières fleurdelisées sur les hauteurs de Sandgate, autant ils s'affligèrent d'apprendre que Philippe de Valois s'était éloigné sans combattre. Il ne leur restait plus aucun moyen de défense, aucun espoir de secours; le roi Edouard était d'ailleurs si irrité d'avoir été retenu onze mois au siége de Calais, qu'il avait formé le dessein d'en exterminer toute la population. Cependant, grâce aux instances de Gauthier de Mauny, il se contenta d'exiger que six des plus notables bourgeois de Calais vinssent se livrer à lui, nu tête et nu pieds, la hart au cou, les clefs de la ville dans leurs mains, pour qu'il en fît sa volonté. L'un d'eux fut Eustache de Saint-Pierre, dont le généreux dévouement a inspiré à Froissart l'une de ses plus belles pages. Calais était une ville flamande. Eustache de Saint-Pierre nous rappelle ces bourgeois de nos communes dont l'héroïsme s'alliait à une si noble simplicité. Quelle que soit la bannière sous laquelle ils aient combattu, on retrouve toujours dans leur courage des caractères communs qui les rapprochent et révèlent la même patrie.

L'armée flamande s'était jointe aux hommes d'armes anglais pour envahir l'Artois. La première expédition fut dirigée vers Fauquemberghe, d'où Philippe de Valois s'éloigna à leur approche. Un autre corps flamand s'était avancé jusqu'aux portes d'Aire; enfin, dans les premiers jours de septembre, toutes les milices communales se replièrent vers Cassel: le roi de France avait déjà licencié son armée.

Quelque repos succéda à ces longues guerres. Une trêve, due aux efforts persévérants des légats du pape, fut conclue le 28 septembre 1347: elle devait durer jusqu'aux premiers jours de juillet de l'année suivante. Cette trêve s'étendait à tous les alliés d'Edouard III, et plusieurs articles y concernent spécialement la Flandre. Elle porte notamment que «le counte de Flaundres soit liés en especial par serment de tenir les trewes et toutz les points de ycelles, et qu'il ne ferra guerre, ne grevaunce par luy, ou par ses alliés, ne aultre de par luy en païs de Flaundres ne as Flemmynges durantz les triewes.» La même défense s'appliquait à tous les partisans de Louis de Male qui l'avaient suivi en France. Philippe de Valois promettait également de ne pas recourir à des négociations, soit publiques, soit secrètes, «afyn de eaux attraire à sa part, ne pour rien faire ou procurer au contraire de l'aliance fait entre le roi d'Engleterre.» Toutes les relations commerciales devaient reprendre leur cours, et il était expressément entendu que les bourgeois des communes flamandes, même ceux qui avaient été autrefois proscrits par Louis de Nevers, pourraient librement circuler en France, «saunz moleste ou empêchement du counte de Flaundres.» De même que, pendant les trêves d'Esplechin et de Malestroit, toutes les poursuites relatives aux créances des Crespinois étaient défendues; les cardinaux s'engageaient aussi à suspendre la lecture des sentences d'excommunication prononcées contre la Flandre, qui avait lieu régulièrement chaque semaine dans les diocèses de Cambray, de Tournay, de Térouane et d'Arras, et à faire tous leurs efforts près du pape pour que ces sentences fussent définitivement révoquées.

Il semblait toutefois que le rétablissement de la paix dût être moins favorable à la Flandre que la guerre même, puisque les intrigues qui se cachent sous le voile des négociations lui avaient été fatales à toutes les époques. Le roi de France avait fait publier solennellement à Saint-Omer une défense de recommencer les hostilités; mais ce n'était qu'une ruse pour tromper les communes flamandes. Le 23 août, les hommes d'armes de la garnison de Saint-Omer, soutenus par ceux de la ville d'Aire, s'avancèrent tout à coup, sous les ordres de Charles d'Espagne, dans la vallée de Cassel, abandonnée sans défense à l'invasion: ils y livrèrent aux flammes toutes les habitations qui se trouvaient sur leur passage. Plusieurs villages furent détruits, d'immenses troupeaux de bœufs, de vaches et de brebis furent enlevés dans les prairies ou dans les fermes des laboureurs. Au bruit de ces dévastations, douze députés des communes de Flandre se rendirent en Angleterre pour y réclamer le secours d'Edouard III. Le roi d'Angleterre leur fit bon accueil; mais ses trésors étaient épuisés par dix années de guerres, et, tout en protestant de son zèle pour leurs intérêts, il leur exposa que s'il avait autrefois payé les frais de leurs grandes expéditions, à l'époque où il avait eu recours à leur appui pour envahir la France, il était devenu également nécessaire que les Flamands lui fournissent à leur tour des subsides pour assurer la défense de leurs frontières. Cette réponse paraît avoir vivement mécontenté les communes flamandes, et lorsque, peu de jours après, le roi d'Angleterre, aimant mieux rétablir la paix que de venger par les armes le pillage de la vallée de Cassel, leur annonça la prorogation de ses trêves avec Philippe de Valois, l'irritation s'accrut et les bourgeois favorables à Louis de Male, répétèrent tout haut: «Nous sommes trompés par le roi d'Angleterre!»

En 1338, le signal du mouvement des Leliaerts avait été donné à Dixmude; en 1348, il partit de la ville d'Alost, qu'ils avaient sans doute préférée parce qu'elle était plus voisine du Brabant. Bien que Louis de Male en adhérant à la trêve eût formellement promis de ne point chercher à rentrer en Flandre, il s'empressa de se rendre à l'appel de ses amis et de planter aux bords de la Dendre la bannière qui devait les rallier autour de lui. Les échevins de Gand, se plaçant à la tête de la commune, s'étaient aussitôt dirigés vers Alost; mais le comte de Flandre ne se croyait pas encore assez fort pour les attaquer ouvertement: recourant de nouveau aux négociations, il leur fit proposer le 14 septembre une conférence. «Mes bons amis, leur dit-il, vous savez que je suis le légitime héritier du comté de Flandre: je ne l'ai point acheté, je ne m'en suis point emparé par violence; c'est de mes ancêtres que je tiens tous les droits que je possède. Je n'ai jamais fait tort à aucun de vous et je suis prêt à jurer d'observer toutes les bonnes coutumes qui ont existé du temps du comte Robert et de ses prédécesseurs. Je veux vous pardonner tous mes griefs, suivre désormais tous vos conseils, et faire en toutes choses ce qui appartient à un bon seigneur pour rétablir la concorde, l'union et la paix.»

Lorsque les chefs de l'armée gantoise eurent rapporté les paroles de Louis de Male aux bourgeois et aux gens de métiers assemblés, un grand tumulte éclata; les bouchers, les pêcheurs et les autres membres des petits métiers voulaient recevoir le comte comme leur seigneur; mais les tisserands répliquaient qu'ils ne violeraient point les serments qui les liaient au roi d'Angleterre, et cette délibération se changea bientôt en une lutte sanglante dans laquelle les tisserands triomphèrent.

Les Gantois avaient invité les Brugeois à venir les rejoindre au siége d'Alost; mais ceux-ci, plus portés à la paix, semblaient disposés à accepter les propositions du comte, qui venait de confirmer tous leurs priviléges (18 septembre 1348): l'ancienne jalousie qui séparait les villes de Bruges et de Gand avait contribué puissamment à ce résultat, et les Brugeois s'applaudissaient surtout de pouvoir concourir à l'humiliation de leurs rivaux. Termonde, Grammont, Audenarde et Courtray avaient suivi leur exemple; mais les bourgeois de Gand et d'Ypres persistaient dans leur résolution.

Le comte de Flandre s'était rendu d'Alost à Courtray, et de là au château de Male. Ses fidèles compagnons, Roland de Poucke et Louis Van de Walle, avaient fait en son nom les plus brillantes promesses: il avait même consenti, pour plaire aux communes, à congédier tous les chevaliers français qui l'accompagnaient. Cependant une extrême agitation régnait dans les villes qui avaient reconnu son autorité; c'était surtout dans le métier des tisserands que l'inquiétude était la plus vive; leur puissance avait été si grande au temps de Jacques d'Artevelde qu'ils comprenaient bien que le comte ne la leur pardonnerait jamais. A Bruges, Gilles de Coudebrouck, qui a été longtemps bourgmestre de la ville, se place à la tête des mécontents. Louis de Male croit éviter une sédition en le faisant conduire captif à Audenarde ainsi que plusieurs de ses amis; leur arrestation ne fait que hâter l'explosion de l'irritation populaire: les tisserands et les foulons se réunissent sur la place publique en réclamant à grands cris leur délivrance; mais les partisans du comte accourent pour les disperser; les tisserands, privés de leurs chefs, sont vaincus après un combat acharné, et on leur ordonne, sous peine de mort, de porter aux halles toutes leurs armes.

Ce succès encourage Louis de Male dans sa lutte contre ses adversaires. Jusqu'à ce jour il s'est contenté d'adresser aux bourgeois d'Ypres et de Gand de belles lettres où il leur promet de les gouverner loyalement, et de se conformer à leurs lois et à leurs coutumes. Ses exhortations ont produit peu de résultats, lorsqu'il se décide à régner par la force à Gand et à Ypres comme à Bruges. Il assemble ses chevaliers et presse les armements de ses alliés. Le 1er novembre 1348, le duc de Brabant et le duc de Limbourg arrivent à Termonde avec un grand nombre d'hommes d'armes et envahissent la Flandre. Tous les moyens sont employés dès ce moment pour amener la soumission des cités rebelles: on arrête les convois de vivres qui leur sont destinés; on détruit dans les campagnes environnantes les moissons qui auraient pu suppléer à l'insuffisance des blés étrangers. Louis de Male se propose de les affamer, en même temps qu'il ruine leur commerce. Ce fut alors qu'on vit au sein de ces villes livrées à la misère, mais fidèles à la cause des libertés nationales, les plus nobles bourgeois s'empresser de porter dans le trésor de la commune ce qu'ils avaient recueilli dans l'héritage paternel, ou ce qu'ils avaient acquis eux-mêmes par d'utiles travaux. Si Jacques d'Artevelde ne vivait plus pour les éclairer de ses conseils, il n'était du moins dans sa famille personne qui ne fût resté digne de porter son nom: Marie de Cocquelberghe, femme de Guillaume d'Artevelde, concourut par sa générosité à la défense de Gand, comme Baudouin Goethals qui avait épousé Catherine d'Artevelde, et de tous les dons il n'y en eut point de plus considérables que ceux que la veuve même de Jacques d'Artevelde était venue offrir, vêtue de deuil, et entourée de trois fils orphelins.

Ces exemples de zèle et de patriotisme n'étaient point stériles: les bourgeois de Gand et d'Ypres persévéraient chaque jour de plus en plus dans leur résolution de ne point ouvrir leurs portes à Louis de Male, qui s'y présentait suivi de mercenaires étrangers, et parfois ils sortaient de leurs remparts pour les repousser. Quelques Anglais qui n'avaient pas quitté la Flandre soutenaient les Gantois tour à tour victorieux et vaincus, et l'approche de l'hiver leur permettait d'espérer que les chevaliers du Brabant et du Limbourg ne tarderaient point à s'éloigner.

Louis de Male reconnut bientôt qu'il lui serait plus difficile de désarmer les tisserands de Gand et d'Ypres que ceux de Bruges; plus il se voyait près d'être abandonné par ses alliés à ses propres forces, plus il sentait le besoin de se réfugier de nouveau dans un système de fraudes et de déceptions pacifiques: tristes alternatives de guerres sanglantes et de négociations désastreuses qui semblent, pendant deux siècles, remplir toute l'histoire de la Flandre dans ses relations politiques, non-seulement avec les rois étrangers, mais même avec ses propres princes. Si les historiens du quatorzième siècle n'avaient soin d'observer combien était naïve et crédule la bonne foi des communes flamandes toutes les fois qu'on leur offrait des conditions avantageuses pour leur industrie et leurs libertés, nous ne comprendrions point un aveuglement aussi étrange, une confiance si funeste dans ce qui était évidemment une ruse et un mensonge. Louis de Male affectait un changement complet dans ses relations privées et dans ses alliances publiques. Il déclarait hautement qu'il se proposait de se séparer de Philippe de Valois et de reconquérir les châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune qui avaient été injustement enlevées à la Flandre: il voulait, disait-il, se réconcilier avec Edouard III en l'acceptant pour médiateur dans toutes ses discordes avec les communes insurgées. Le comte de Lodi, qui était comme lui issu de Gui de Dampierre, mais qui s'était du moins constamment montré fidèle à la cause de la Flandre, se chargea avec joie de porter ce message aux comtes de Lancastre et de Suffolk qui se trouvaient à Boulogne pour y traiter de la paix avec Philippe de Valois, et peu de jours après le roi d'Angleterre adressa à ses ambassadeurs de nouveaux pouvoirs «pour transiger et s'accorder avec les députés de ses fidèles sujets de Flandre et le comte de Flandre lui-même sur tous les débats et différends qui pouvaient exister entre eux, et pour conclure la paix définitive et tous traités de ligue, de confédération et d'amitié perpétuelle.» Le comte de Lancastre, qui avait été nommé dans les derniers jours d'octobre son lieutenant «ès parties de Calais et de Flandre et en son royaume de France,» conduisit activement ces négociations; dans la trêve conclue entre les rois de France et d'Angleterre, le 17 novembre 1348, il plaçait déjà les Flamands au nombre des alliés d'Edouard III, et désignait le rewaert de Flandre avec le capitaine de Calais comme gardiens des trêves en Flandre et en Picardie. Les conditions proposées par Henri de Flandre et Sohier d'Enghien, comme députés de Louis de Male, et par Jacques Metteneye, comme représentant de la commune de Bruges, furent approuvées par le comte de Lancastre, et le 10 décembre Edouard III les ratifia. Elles portaient que le comte pardonnait aux bourgeois de Gand, de Bruges et d'Ypres, et confirmait leurs franchises; qu'il exécuterait tous les traités conclus entre le roi d'Angleterre et les communes flamandes, et qu'il obligerait les chevaliers qui l'avaient accompagné en France à adhérer aux engagements que les communes flamandes avaient pris vis-à-vis du roi d'Angleterre.

Il ne restait plus qu'à recevoir la ratification du comte de Flandre, et ce fut dans ce but que Louis de Male se rendit à Dunkerque où il jura, le 13 décembre, en présence des comtes de Lancastre et de Suffolk et de l'évêque de Norwich, d'observer les conventions arrêtées avec le roi d'Angleterre. C'était également à Dunkerque que, moins de deux années auparavant, Louis de Male avait promis «de fiancer loyaument Ysabel d'Engleterre pour l'amour et le bien du pays de Flandres.»

Le traité de Dunkerque fut accueilli en Flandre avec une grande joie. Les bourgeois qui avaient cru pendant longtemps que les conventions conclues avec le roi d'Angleterre ne leur permettaient point de recevoir un prince intimement allié à Philippe de Valois, n'osaient plus le repousser depuis que Edouard III lui-même interposait sa médiation en sa faveur. Ce fut ainsi qu'à Gand les habitants du bourg qui entourait le monastère de Saint-Pierre se soumirent à l'autorité de Louis de Male, et plusieurs hommes sages sortirent de la ville, croyant qu'au lieu de perpétuer les guerres civiles, il valait mieux profiter de la pacification de Dunkerque: la même opinion prévalut bientôt chez beaucoup de bourgeois qui chargèrent des députés d'aller en leur nom traiter de la paix avec le comte de Flandre: des otages lui avaient déjà été remis quand six cents membres du métier des tisserands, qui s'étaient assemblés sur la place du marché, protestèrent qu'ils ne se confieraient jamais dans les serments de Louis de Male et refusèrent d'approuver ces négociations: leur capitaine, Jean Van de Velde, était l'un des otages réclamés par le comte; mais il avait refusé d'obéir parce qu'il craignait qu'on ne le livrât au supplice, et déclarait que s'il devait mourir il ne voulait d'autre tombeau que la place du marché. Dans ces circonstances Louis de Male crut urgent de profiter des bonnes dispositions de la plus grande partie des bourgeois, et il ordonna à Louis Van de Walle et au sire de Steenhuyze d'entrer à Gand pour y attaquer les tisserands (13 janvier 1348, v. st.). Ceux-ci, décimés par les guerres et privés sans doute de l'appui des membres les plus considérables de leur métier, étaient trop faibles pour résister longtemps: les uns se noyèrent dans la Lys, les autres furent impitoyablement massacrés. Jean Van de Velde s'était réfugié dans la boutique d'un boulanger: on l'y découvrit et on l'en arracha aussitôt pour le traîner vers la place du marché qu'il avait lui-même désignée comme son tombeau. Avec lui périt l'ancien doyen des tisserands, Gérard Denys, qui expiait ainsi par sa mort la part qu'il avait prise à celle de Jacques d'Artevelde.

Ypres avait déjà ouvert ses portes, et le sire d'Halewyn s'y était aussitôt rendu avec des hommes d'armes pour en prendre possession au nom du comte: là comme à Gand, les tisserands succombèrent après avoir tenté un dernier effort. Sept de leurs chefs furent décapités sur la place publique, et ceux qui réussirent à se dérober aux mêmes supplices allèrent chercher dans d'autres villes de la Flandre un asile qu'ils ne devaient point y trouver.

Au milieu de ces longues guerres et de ces sanglantes divisions, la main de Dieu s'appesantit tout à coup sur les princes et sur les peuples pour leur rappeler, par d'effroyables désastres, tout ce que sa colère renferme de grandes leçons et de châtiments terribles. La peste noire avait paru en Europe: on racontait qu'elle avait commencé dans les régions éloignées du Cathay et des Indes; puis elle avait visité l'Egypte, l'Arménie et la Grèce; des navires l'avaient portée à Pise en 1348, et, bientôt après, elle avait franchi les Alpes pour s'arrêter à Avignon et à Montpellier: c'était de là que, prenant un immense essor, elle avait envahi rapidement l'Espagne, l'Allemagne, le Brabant, la Flandre, l'Angleterre, d'où elle s'était étendue jusqu'à l'Islande, enlevant dans plusieurs pays les deux tiers des populations. Ici, les maisons restaient sans habitants et tombaient en ruine; plus loin, les troupeaux erraient, privés de leurs pasteurs, dans les champs abandonnés sans culture: la désolation était générale. Un léger gonflement sous les aisselles était un signe fatal qui précédait à peine la mort de deux ou trois jours, et la violence de l'épidémie était si grande que, pour en être atteint, il suffisait d'apercevoir de loin un malade. Tous les liens de la famille, tous ceux de l'affection et de la reconnaissance étaient méconnus, et rien n'eût retracé les devoirs de l'humanité si le zèle courageux de quelques prêtres n'eût fait revivre, au milieu de ces scènes d'égoïsme et de douleur, les plus beaux exemples de la charité chrétienne.

En Flandre, la peste éclata d'abord au port de l'Ecluse; de là, elle se répandit dans tout le pays. A Tournay le son des cloches qui annonçaient de nombreuses funérailles révéla l'apparition du fléau, et les magistrats firent aussitôt publier une proclamation par laquelle ils conjuraient tous les bourgeois de mettre un terme aux désordres qui appelaient le courroux du ciel. Ils défendirent en même temps aux marchands d'ouvrir leurs boutiques le dimanche et ordonnèrent que dorénavant on n'attestât plus par serment le nom de Dieu ni celui des saints; ils prohibèrent aussi les jeux de hasard, et l'on se hâta de toutes parts de tailler les dés en grains de chapelet. Aucun repas de plus de dix convives ne pouvait avoir lieu, et l'on ne devait plus à l'avenir porter le deuil pour personne, pas même pour un père, un fils ou un mari. Les magistrats avaient également décidé qu'on inhumerait immédiatement les corps des pestiférés, et que des fosses creusées à une profondeur de six pieds seraient sans cesse prêtes à les recevoir. Deux nouveaux cimetières avaient été établis hors de la ville; mais les malades demandèrent comme une dernière consolation que si la mort les devait séparer de leurs enfants, il leur fût du moins permis d'aller rejoindre sous la pierre de la tombe leurs frères et leurs aïeux. Bien que l'épidémie se développât presque toujours dans les rues les plus étroites, et quoique l'usage du vin fût considéré comme l'un des moyens les plus efficaces pour se préserver de la peste, elle parut se jouer de tous les calculs de la prudence humaine en frappant les riches plutôt que les pauvres, et les hommes robustes plutôt que les enfants et les vieillards. L'abbé de Saint-Martin de Tournay, Gilles li Muisis, évalue à vingt-cinq mille le nombre de ceux qui périrent dans la seule cité de Tournay, et il n'est point douteux que les mêmes ravages n'aient attristé toutes les autres villes de Flandre.

Une terreur profonde s'était répandue dans le peuple, toutes les églises étaient remplies de familles désolées qui venaient y porter leurs prières. On avait renoncé aux fêtes, aux danses et aux chansons; les maisons, qui avaient été jusque-là l'asile des rixes et des désordres, s'étaient fermées, et il n'y avait personne qui n'eût juré de pardonner à ses ennemis toutes leurs injures. Ce fut alors que se forma la secte bizarre des flagellants. Elle avait pris naissance en Hongrie, de là elle s'était propagée dans l'Allemagne. Mais c'était surtout en Flandre et dans les contrées voisines que ces confréries avaient atteint la plus grande extension. Les flagellants prétendaient être guidés par la volonté divine, et racontaient qu'un ange était descendu du ciel sur l'autel de Saint-Pierre à Jérusalem devant le patriarche et tout le peuple, qui, prosternés à terre, saluèrent son éclatante apparition en chantant: Kyrie eleïson; c'était là, disaient-ils, qu'il avait déposé une table de pierre semblable à celles qu'avait jadis reçues Moïse, où le doigt de Dieu avait tracé une nouvelle loi, celle de l'expiation.

Si les confréries des flagellants croyaient, en présence des châtiments de Dieu, devoir recourir à une pénitence aussi publique que les vices qui l'avaient offensé, elles mêlaient à ce zèle religieux une exaltation mystique qui leur en exagérait le mérite en leur faisant croire que leur sang se mêlait à celui que Jésus-Christ avait répandu dans sa passion. Tous s'appelaient du nom de frère, distribuaient d'abondantes aumônes, observaient un silence rigoureux et s'abstenaient de coucher dans un lit; tous avaient juré de ne prendre part à aucune guerre, si ce n'est à celles auxquelles ils seraient tenus de se rendre pour obéir à leur légitime seigneur. Ils étaient vêtus de longues robes qui descendaient jusqu'aux pieds, et leurs capuces étaient marqués d'une croix rouge. Chaque jour, ils devaient se flageller trente-trois fois; ils s'agenouillaient cinq fois avant leur repas et récitaient à plusieurs reprises des prières.

Souvent ils parcouraient les campagnes en marchant la nuit à la clarté des flambeaux. Leurs chefs portaient le crucifix et tous ceux qui les suivaient entonnaient des litanies et des hymnes. On les voyait aussi parfois traverser les villes pour aller exécuter quelque vœu de pèlerinage. Des flagellants arrivés d'Allemagne avaient paru au mois de juin 1349 à Gand; le 15 août, d'autres flagellants venant de Bruges entrèrent à Tournay. Ils se rendirent aussitôt sur l'une des places de la ville, et là, saisissant leurs fouets armés d'aiguilles d'acier, ils accomplirent publiquement ce qu'ils nommaient eux-mêmes leur pénitence. Rangés en cercle autour de quelques moines appartenant aux ordres mendiants, ils se précipitaient le visage contre terre, les bras étendus en croix, et se relevaient trois fois pour se flageller. Les bourgeois de Tournay, qui n'avaient jamais assisté à un semblable spectacle, les accueillirent avec admiration. A Tournay comme à Bruges, les hommes les plus puissants et les plus nobles dames se soumirent à cette règle sévère, et les flagellants y eurent pour chefs deux chevaliers, nommés Jean de Léaucourt et Jacques de Maulde, et un chanoine de Saint-Nicolas des Prés.

Aux flagellants de Bruges succédèrent bientôt ceux de Gand, de l'Ecluse, de Damme, de Nieuport, d'Eecloo, de Cassel, de Deynze, de Dixmude, d'Audenarde, de Lille, de Maubeuge et de Bailleul, qui venaient successivement prier dans l'église de Notre-Dame de Tournay.

D'autres pèlerins se rendaient en grand nombre à l'abbaye de Saint-Médard de Soissons où était déposé le corps de saint Sébastien, vénéré comme le patron des pestiférés. On vit même s'embarquer dans les ports de Flandre des flagellants de Hollande et de Zélande, qui traversaient la mer pour aller visiter l'église de Saint-Paul à Londres.

Tant que la peste exerça ses ravages, les flagellants conservèrent l'austérité de leur vie, les rigueurs de leur pénitence, et la ferveur d'une imagination si vivement émue qu'elle brisait le joug de l'obéissance et de l'orthodoxie; cependant à mesure que l'épidémie s'éteignit, leur zèle devint moins sincère, et les désordres du vieux monde reparurent au milieu et parfois même sous le voile des pieuses cérémonies qui devaient en être l'expiation.

Quelque repos avait succédé aux discordes politiques et au fléau des épidémies, quand on apprit en Flandre la mort du roi de France. Il laissait à son fils le soin de continuer la dynastie des Valois et de lutter contre le mécontentement des communes qu'il avait lui-même réussi à comprimer pendant toute sa vie.

Les premiers événements qui signalèrent le règne du roi Jean furent le supplice du comte d'Eu et la conclusion d'une alliance avec Pierre le Cruel, roi de Castille. Une flotte nombreuse avait quitté les ports de l'Espagne pour aller attaquer les navires des marchands anglais dans la Gironde et jusque sur les côtes de l'Angleterre. Bientôt après, emmenant avec elle vingt navires qu'elle avait capturés, elle jeta l'ancre dans le port de l'Ecluse, et il semble que Louis de Male, impatient de violer le traité conclu moins de deux années auparavant avec Edouard, se soit dès ce moment associé secrètement à tout ce que cette expédition présentait d'hostile et de menaçant. En 1350, comme depuis en 1386, un armement considérable, sortant inopinément du havre du Zwyn, devait envahir l'Angleterre, brûler ses villes maritimes et piller ses rivages. Edouard III s'était rendu avec ses plus braves chevaliers à bord des vaisseaux qu'il avait réunis au port de Sandwich, et croisait devant Winchelsea: ses ménestrels faisaient entendre autour de lui des chants joyeux comme s'ils voulaient célébrer son triomphe, même avant la combat, quand on signala à l'horizon un grand nombre de voiles. La lutte commença vers le soir: Edouard III et le prince de Galles faillirent y périr, mais ils restèrent victorieux; quatorze navires espagnols étaient tombés au pouvoir des Anglais; les autres poursuivirent leur navigation vers l'Espagne ou rentrèrent dans les ports de Flandre (29 août 1350.)

Les communes flamandes apprirent avec joie le triomphe des Anglais; elles proclamèrent de nouveau, sans que rien pût les intimider, leurs sympathies pour l'alliance d'Edouard III. Ce fut la patrie de Jacques d'Artevelde qui donna le signal de ce mouvement, comme nous l'apprend une lettre adressée le 20 mai 1351, par le roi d'Angleterre aux bourgeois de Gand, par laquelle il leur annonce qu'en souvenir de leur ancienne affection et du zèle qu'ils montrèrent autrefois pour soutenir ses droits à la couronne de France, il leur pardonne tout qu'ils ont fait contre lui par le conseil de ses ennemis, et les reçoit dans son amitié comme ceux de ses sujets qu'il honore le plus, ut fideles præcipuos, consideratione gestus laudabilis in futurum.

Un prince anglais qui jouissait de toute la confiance d'Edouard III, Henri de Derby, récemment créé duc de Lancastre, fut chargé de profiter de ces circonstances pour former dans toute l'Europe et jusqu'au sein de la France une ligue formidable contre le successeur de Philippe de Valois. Il devait se rendre d'abord en Flandre, et les instructions qui lui furent remises le 27 juin à la Tour de Londres, portaient qu'il proposerait à Louis de Male le mariage de sa fille unique Marguerite, née le 15 avril 1350, avec l'un des fils d'Edouard III, et qu'il réclamerait en même temps un subside au nom du roi d'Angleterre pour la guerre qu'il se proposait de porter en France de concert avec les communes flamandes.

A ces pourparlers se mêlait une autre négociation dont nous ne connaissons point exactement tous les détails. En 1350, un valet nommé Taillevent, accusé d'avoir voulu attenter aux jours du comte et de la comtesse de Flandre pendant un voyage qu'ils firent à Aspre, protesta dans les tortures qu'il n'avait agi qu'à l'instigation de Sohier d'Enghien; mais Gilles Tollenaere, autre valet arrêté comme son complice, jura au contraire jusqu'à sa dernière heure «sur la dampnacion de son ame, que le dit Seigneur d'Enghien et lui estoient sanz coulpe des choses susdites.» Sohier d'Enghien voulait se justifier: il n'avait pu toutefois obtenir de sauf-conduit du comte de Flandre qui lui reprochait peut-être d'avoir été l'un des négociateurs de l'alliance de 1348, et vers le mois de septembre il s'était rendu à Londres; annonçant qu'il y attendrait jusqu'aux fêtes de la Noël quiconque oserait répéter une accusation offensante pour son honneur; personne ne s'était présenté, et Edouard III, ayant aussi proposé inutilement une conférence pour y entendre les allégations des conseillers du comte et la défense de l'accusé, avait proclamé solennellement que le sire d'Enghien, ayant offert «tout ce que chivaler poet resonablement offrir,» devait être tenu «pur excusez devers totes gentz.» Bien que selon les usages de la chevalerie il arrivât souvent aux princes de présider au champ clos des champions qui les acceptaient pour juges, l'intervention du roi d'Angleterre dans ce démêlé avait bien plus le caractère d'un acte de suzeraineté: sous ce rapport, il était important de la faire accepter au comte de Flandre, surtout s'il consentait en même temps à concourir par un subside à une nouvelle invasion de la France. Ces tentatives échouèrent, et le duc de Lancastre ne comptait sans doute que peu sur leur succès: sa véritable mission s'adressait aux communes flamandes dont il cherchait à réveiller l'indépendance et le courage, parce qu'il espérait que leur exemple ne serait point sans influence sur les communes françaises.

Le roi de France continuait à imiter le fondateur de sa dynastie dans les actes les plus déplorables de son règne. Dès le mois de mars 1350 (v. st.), il avait recommandé à ses officiers de cacher le véritable aloi de la monnaie, et de ne point reculer, s'il le fallait, devant un mensonge: il avait même osé déclarer coupable de trahison quiconque exécuterait maladroitement ces falsifications, «afin que les marchands ne puissent apercevoir l'abaissement.» Cependant ces ressources avaient été presque aussitôt épuisées par la frivolité de ses goûts et de ses dépenses, et en 1351 il se vit réduit à convoquer les états des provinces pour leur demander des subsides. Les réclamations y furent nombreuses, les murmures parfois menaçants. Les états annonçaient en 1351 ce qu'ils devaient être en 1355. Les barons et les hommes des communes n'attendaient qu'un chef pour se réunir de nouveau dans une même ligue. Ce fut, comme en 1314, un prince issu de la maison de France; il se nommait Charles de Navarre et se souvenait peut-être que, si Edouard III descendait de Philippe le Bel, il était lui-même, par sa mère, le petit-fils de Louis le Hutin. A peine âgé de vingt ans, mais déjà dépouillé d'une partie de ses domaines par Charles d'Espagne, il était courageux, affable, éloquent, et jamais prince n'affecta plus de qualités et de vertus pour cacher plus de vices. Robert d'Artois était mort depuis neuf ans lorsque Charles le Mauvais arriva à Ypres, accompagné des sires de Pecquigny, qui avaient été naguère les chefs des alliés en Artois. Il venait y négocier une alliance étroite avec les communes flamandes et les ambassadeurs d'Edouard III, et il est probable que ce fut à Ypres qu'il conclut, le 1er août 1351, avec Etienne de Kensington, cette célèbre convention par laquelle Edouard III lui céda les comtés de Champagne et de Brie et la ville d'Amiens, en se réservant «la couronne et le seurplus du royaume de France.»

Peu après, le duc de Lancastre se rendit à Mons, près de la comtesse de Hainaut, qui était sœur de la reine d'Angleterre: elle consentit volontiers à tout ce qui lui fut demandé, et le bruit se répandit bientôt qu'elle avait résolu de livrer ses Etats aux Anglais.

Tandis que le duc de Lancastre allait poursuivre de semblables négociations en Allemagne, des ambassadeurs du roi Jean se hâtaient d'accourir en Flandre afin de persuader à Louis de Male de se déclarer solennellement en faveur du roi de France. Par un traité conclu à Fontainebleau le 24 juillet 1351, et destiné probablement à rester secret, le roi Jean promettait au comte dix mille livres de rente en terres héritables, assises dans le comté de Flandre. Il s'engageait aussi à le soutenir contre le roi d'Angleterre en lui envoyant une armée pour défendre ses frontières, une garnison de deux cents hommes d'armes pour garder Gravelines, et l'argent nécessaire pour qu'il pût solder lui-même mille hommes d'armes. Enfin le roi annonçait que si le comte avait recours à des moyens de rigueur contre les communes, il lui abandonnerait toutes les confiscations prononcées pour délit de rébellion, et que si, au contraire, Louis de Male jugeait plus utile de se les attacher en réclamant, comme il s'y était engagé autrefois, la restitution des châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune, il ne s'y opposerait point. Si rien ne devait justifier cette prévision d'un rapprochement des communes flamandes avec le roi, ce traité assura du moins définitivement son alliance avec le comte de Flandre.

Louis de Male rompit bientôt toute négociation avec Edouard III: se croyant désormais assez fort pour ne plus ménager les communes, il fit proclamer à Bruges, le 4 octobre 1351, une sentence de bannissement perpétuel contre trois cent quatre-vingts bourgeois, qu'il accusait d'avoir traité avec les ambassadeurs anglais. Ils n'étaient pas moins coupables à ses yeux d'être l'objet du respect de la commune ou de porter un nom qu'elle vénérait: on remarquait parmi eux, Guillaume, Jacques, Lampsin et Gilles Coning, Jean Zannequin, Guillaume et Gilles Lam, Martin Koopman, Jean de Lisseweghe, Jean de Biervliet, Sohier de Poelvoorde, Nicolas de Cruninghe, Jean de Rodes. Peu de jours après, le comte de Flandre partit pour Paris avec quelques échevins des bonnes villes, pour y renouveler son acte d'hommage et de vassalité entre les mains du second monarque de la maison de Valois.

Si les dernières vengeances du comte avaient accru le mécontentement des communes, son départ les encouragea dans leur résistance. Elles résolurent d'opposer à l'autorité oppressive de Louis de Male une manifestation légale qui devait frapper ceux qui en avaient été les instruments les plus odieux: c'étaient Josse d'Halewyn, seigneur d'Espierres, et son frère Gauthier d'Halewyn. Au mois de juin 1347, au moment où les bourgeois de Flandre se signalaient par leur héroïque défense à Cassel, le sire d'Espierres avait abandonné leurs bannières pour fuir dans le camp du roi de France. Les habitants de Courtray, dans leur indignation, avaient brûlé aussitôt le château d'Espierres afin que rien ne rappelât sur le sol de la patrie le séjour d'un traître, mais Josse d'Halewyn s'était vengé en venant à son tour des frontières françaises dévaster les biens des habitants de Courtray. C'était Gauthier d'Halewyn qui, l'année suivante, avait inauguré la restauration de la puissance de Louis de Male dans la cité d'Ypres par l'extermination de ses tisserands. Depuis cette époque l'orgueil des sires d'Halewyn n'avait plus connu de limites, et ils croyaient qu'il n'était point de crime dont l'impunité ne leur fût assurée. Souvent ils sortaient de leurs domaines pour aller enlever sur les grandes routes des marchands ou de paisibles voyageurs qu'ils forçaient par une cruelle captivité à leur payer rançon: un jour le bailli de Courtray faillit périr sous leurs coups, et ils ne respectaient pas même les prêtres qui tombaient en leur pouvoir.

L'absence de Louis de Male devait rétablir le règne de la justice et des lois: il s'était à peine éloigné de ses Etats, lorsqu'un pauvre laboureur de Menin vint se plaindre aux magistrats de Courtray d'un nouvel attentat du sire d'Espierres: Josse d'Halewyn avait fait briser, pendant la nuit, à coups de hache et d'épée, la porte et les fenêtres de sa maison; saisi par ses ordres au moment où il se précipitait demi-nu au milieu des glaçons que charriait la Lys, il avait été couvert de blessures et retenu prisonnier jusqu'à ce qu'il eût pu remettre à ses geôliers le prix de sa liberté. Ce fut dans ces circonstances que les magistrats des trois bonnes villes de Flandre, «considérant qu'aucune justice n'était faite des grands crimes et que les pauvres n'avaient aucun moyen de maintenir leurs droits contre les hommes puissants,» jugèrent convenable d'ordonner une enquête. Une citation légale fut immédiatement adressée au sire d'Espierres et à son frère, au nom des communes de Gand, de Bruges et d'Ypres; mais ils maltraitèrent leur messager et lui firent avaler les lettres dont il était porteur. Peu de jours après, les deux chevaliers, arrêtés dans leurs domaines, puis condamnés par les magistrats, en vertu des règles du droit commun, malgré leur rang et leur pouvoir, furent décapités sur la place publique de Courtray.

La sentence avait été prononcée par les échevins des trois bonnes villes assemblés à Courtray. Ceux de la ville de Gand se disposaient à rentrer dans leurs foyers et étaient arrivés à Vyve-Saint-Bavon, lorsque des Leliaerts, conduits par Gérard de Steenhuyze, les attaquèrent et vengèrent par leur mort celle de leurs chefs. On éleva plus tard, dans ce pauvre village où Louis de Male avait traversé l'Escaut en 1347 pour fuir en France, une chapelle expiatoire qui rappelait l'assassinat des juges qui avaient condamné le sire d'Espierres et son frère.

Ces événements hâtèrent le retour de Louis de Male. Il se rendit immédiatement à Gand où il se présenta, précédé de sa bannière et entouré de ses serviteurs, aux tisserands réunis sur la place publique. Ceux-ci demandaient à haute voix que l'on supprimât les impôts auxquels ils avaient été soumis. On ne répondit à leurs murmures que par des supplices, et leur sang coula au pied de ces murailles qu'avait déjà rougies celui des compagnons de Jean Van de Velde.

Cependant Edouard III fit une nouvelle tentative auprès de Louis de Male. Le duc de Lancastre, qui dirigeait en ce moment d'autres négociations avec les envoyés du roi de France, vint de Calais en Flandre, et peu après le chancelier du roi de Navarre se rendit à Damme, après s'être arrêté à Bruges pour emprunter les sommes dont il avait besoin, en y laissant pour gage les joyaux de son maître. Ce fut à Damme qu'il remit au duc de Lancastre les lettres du roi de Navarre qui appelaient les Anglais en France, et là aussi dans l'embrasure d'une fenêtre, eut lieu, selon les documents de cette époque, une longue conférence dont les détails sont restés secrets.

Les nombreuses possessions de Charles le Mauvais en Normandie pouvaient ouvrir de nouveau aux Anglais la route qu'ils avaient suivie en 1346, depuis la Hogue jusqu'à la plaine de Crécy. Le roi Jean s'effraya et feignit de pardonner à ses ennemis. Il n'avait pas toutefois abandonné ses projets, et tandis que le roi de Navarre et le duc de Lancastre s'assemblaient à Avignon afin d'y poursuivre leurs complots, il pressait lui-même activement le cours des négociations qui devaient faire échouer leurs efforts: il ne s'agissait de rien moins que d'unir la Flandre à la France par le mariage de Marguerite de Male avec le jeune duc de Bourgogne, dont le roi Jean avait épousé la mère.

Une année s'écoula: le roi Jean avait adressé aux communes flamandes une déclaration par laquelle il renonçait pour lui et ses successeurs à tout droit de les faire excommunier; comme elles se souvenaient que Philippe de Valois, après avoir pris le même engagement, l'avait fait annuler par le pape, elles avaient exigé que cette promesse fût sanctionnée par l'autorité pontificale, et l'on avait, conformément à leurs désirs, publié dans toutes les villes de Flandre une bulle d'innocent VI, qui révoquait les pouvoirs de requérir l'interdit conférés aux rois de France par Honorius III, Clément V et Jean XXII. Grâce à ces démarches conciliatrices, les ambassadeurs français terminèrent heureusement leur mission en Flandre vers les premiers jours du mois de novembre 1355, et déjà des dispenses nécessitées par un degré rapproché de parenté avaient été demandées, quand de nouveaux périls vinrent menacer la royauté de Jean de Valois: la médiation du pape n'avait point réussi à faire cesser les guerres, et deux grandes expéditions avaient quitté l'Angleterre; l'une, placée sous les ordres du prince de Galles, abordait en Guyenne; Edouard III avait conduit l'autre à Calais et s'avançait rapidement vers Hesdin. Le roi de France avait également convoqué son armée à Amiens, et tout annonçait que la guerre allait se rallumer sur les frontières de Flandre et d'Artois; mais une invasion des Ecossais ne tarda point à rappeler le roi d'Angleterre dans ses Etats.

Les états généraux de la Langue-d'oïl avaient été convoqués le 30 novembre pour suppléer par de nouvelles taxes à l'insuffisance du trésor royal. Témoins de la misère qui régnait de toutes parts, ils exprimèrent le vœu qu'elles fussent désormais uniquement appliquées aux frais de la guerre, et que leur levée, aussi bien que leur emploi, fût soumise à la surveillance des députés que désigneraient les trois états: le roi accéda à leur prière pour obtenir la gabelle sur le sel et une aide de huit deniers par livre sur chaque objet qui serait exposé en vente; mais impatient de punir les intrigues du roi de Navarre, il le fit inviter par son fils aîné, le duc de Normandie, à un banquet au château de Rouen, où on l'arrêta avec le comte d'Harcourt et d'autres chevaliers, à qui le roi des ribauds trancha la tête.

Il était plus aisé de s'emparer par trahison du roi de Navarre que de vaincre le prince de Galles, qui se dirigeait vers la Loire en pillant toutes les provinces qui se trouvaient sur son passage. Le roi Jean osa toutefois l'attaquer au milieu des vignes et des haies de Maupertuis, près de Poitiers: quoique les Français fussent sept contre un, les archers anglais décidèrent la victoire comme à Crécy. Geoffroi de Charny, imitant l'exemple d'Anselme de Chevreuse, tomba en tenant dans ses bras la bannière de France, et le roi, abandonné par le duc de Normandie, rendit son épée au sire de Morbecque. Philippe, le plus jeune de ses fils, plusieurs comtes, un grand nombre de chevaliers et deux mille hommes d'armes partagèrent sa captivité.

Denis de Morbecque appartenait à l'illustre maison de Saint-Omer, qui avait donné à l'ordre du Temple l'un de ses fondateurs, et aux possessions chrétiennes d'Asie des princes de Tabarie et des comtes de Tripoli: avec lui avaient combattu près du prince de Galles deux autres chevaliers de Flandre, le sire de Pamele et Jean de Ghistelles, qui brillèrent également par leur courage. Le Hainaut comptait aussi à cette grande journée, dans l'une ou l'autre armée, un sire de Lalaing, dont l'obituaire des Frères mineurs de Poitiers nous a conservé le nom, Eustache d'Aubrecicourt, qui engagea le combat pour les Anglais, Jean de Landas, qui était gouverneur du duc de Normandie, et ne le suivit pas dans sa fuite.

Tandis que les Français succombaient à Poitiers, la Flandre voyait éclater la guerre entre le duc de Brabant et Louis de Male. Selon les uns, d'anciennes discussions relatives à la possession de Malines en étaient la cause; selon d'autres, elle avait été le résultat du refus du duc Wenceslas de payer la dot promise à sa fille; les rumeurs populaires toutefois en expliquaient autrement l'origine, et aujourd'hui encore l'on montre au château de Male l'horrible cachot où le comte de Flandre avait, dit-on, fait enfermer Marguerite de Brabant, coupable d'avoir donné un libre cours à sa cruelle, mais trop légitime jalousie. Le duc de Brabant et le comte de Flandre se montraient animés des dispositions les plus hostiles. Si Louis de Male semblait avoir perdu la mémoire de tout ce que le vieux duc Jean III avait fait en 1347 pour le remettre en possession de son autorité, les communes flamandes n'avaient point oublié que c'étaient les chevaliers brabançons qui avaient à cette époque assiégé et réduit à la famine et à la misère les bourgeois d'Ypres et de Gand; quelle que fût l'énergie du sentiment qui les séparait de Louis de Male, la guerre contre les chevaliers du Brabant excitait toutes leurs sympathies, enflammait tout leur zèle. Mathieu Villani raconte qu'elles réunirent cent cinquante mille combattants. Il ajoute que les chevaliers brabançons étaient plus redoutables que ceux de Flandre, mais que les milices flamandes n'étaient pas moins supérieures par leur courage à celles du Brabant. Ce fut inutilement que des conférences s'ouvrirent à Assche. Malines avait déjà capitulé, et Louis de Male en profita pour s'avancer jusqu'à Scheut, aux portes de Bruxelles. Ce fut là qu'il rencontra l'armée du duc de Brabant. Dès que les Flamands l'aperçurent, ils se précipitèrent en avant en poussant, selon leur coutume, de grands cris qui remplirent leurs ennemis de terreur et qui s'élevèrent, dit Villani, jusqu'au ciel pour y lutter avec le bruit du tonnerre. Les Brabançons se dispersèrent aussitôt qu'ils eurent vu tomber la bannière du sire d'Assche, et le duc de Brabant, réduit à fuir en Allemagne, abandonna au comte de Flandre Bruxelles, Louvain et toutes les villes les plus importantes de ses Etats. Un triomphe si rapide accrut la renommée et la gloire des armes flamandes; cependant Louis de Male était à peine revenu dans ses Etats quand l'un des plus braves chevaliers brabançons, Everard T'Serclaes, qui n'avait point assisté à la bataille de Scheut, rallia un grand nombre de ses parents et de ses amis, et escalada pendant la nuit les remparts de Bruxelles. Son premier soin fut d'aller arracher de l'hôtel de ville la bannière de Flandre pour la remplacer par celle du duc Wenceslas. A ce signal, tous les bourgeois le rejoignirent, et la garnison flamande, surprise par l'insurrection et trop faible pour la combattre, se hâta d'évacuer Bruxelles.

Ce fut en ce moment que le comte Guillaume de Hainaut interposa sa médiation: elle fut acceptée, et le 4 juin 1357, le comte de Hainaut, considérant que les bonnes villes de Brabant avaient déjà fait acte de foi et d'hommage au comte de Flandre, déclara comme arbitre que tant qu'il vivrait elles seraient tenues de le servir dans ses expéditions pendant six semaines, chacune avec vingt-cinq hommes d'armes, et que la noblesse du Brabant devrait également lui envoyer en ce cas deux chevaliers et deux bannières. Il confirma aussi ses prétentions sur Malines et lui accorda la ville d'Anvers pour lui tenir lieu de la dot promise à la comtesse de Flandre.

Il était temps que les communes flamandes cessassent de combattre en Brabant: elles allaient entrer dans cette période du moyen-âge où elles devaient s'unir aux communes françaises pour opposer le respect des institutions et des lois aux désordres propagés tour à tour par l'orgueil ou la faiblesse des princes. Plus les malheurs et les désastres qui accablaient les communes avaient été longs et terribles, plus il importait d'en prévenir le retour. Les états du royaume se réunirent de nouveau, et ils offrirent au Dauphin des subsides qui eussent permis d'équiper trente mille hommes d'armes, mais le duc de Normandie s'effraya des remontrances et des réformes qui s'y associaient; il congédia les membres des états et partit pour la Lorraine, abandonnant aux Anglais toutes les provinces situées à l'ouest du royaume.

Si la France était réduite à chercher en elle-même tout ce que réclamait le soin de sa sécurité et de sa paix intérieure, les communes se montrèrent dignes de leur tâche: à Paris, le prévôt des marchands, Etienne Marcel, fit creuser des fossés, construire des tours, élever des remparts garnis de balistes et de canons, et Paris sauva la France.

Plusieurs mois s'étaient écoulés quand le Dauphin rentra à Paris où il avait essayé vainement de faire émettre, pendant son absence, de nouvelles monnaies de mauvais aloi. La situation était restée la même, et quelle que fût l'influence qu'exerçassent sur lui les anciens conseillers de son père, la pénurie du trésor royal l'obligea bientôt à rappeler les députés des trois états; on vit alors, et c'est peut-être le plus mémorable événement de l'histoire politique de la France au moyen-âge, les communes, qui luttaient depuis si longtemps pour recouvrer leurs bonnes coutumes du règne de saint Louis, devenues tout à coup dépositaires de l'autorité suprême et investies légitimement du soin d'amender tous les griefs, de corriger tous les abus. Tel fut le but de l'ordonnance du mois de mars 1356 (v. st.).

Des députés choisis «pour la réformation du royaume» se conformeront aux ordonnances approuvées par les états généraux. Tout ce qu'ils ordonneront sera observé irrévocablement.

Tous les subsides seront employés à la défense des frontières.

Toutes les taxes autres que celles consenties par les états seront immédiatement supprimées.

Les offices de justice ne seront plus vendus, mais confiés à des juges impartiaux qui réprimeront sévèrement les criminels. Tous les procès seront terminés dans l'ordre de leur inscription au rôle des présentations, et les gens du parlement et de la chambre des enquêtes, aussi bien que ceux du grand conseil et de la chambre des comptes, auront soin de se réunir «à l'heure de soleil levant,» pour expédier promptement les affaires.

On frappera dorénavant bonne monnaie d'or et d'argent.

Toutes les haines privées seront suspendues tant que durera la guerre. Les hommes d'armes qui pilleront le pays seront punis de mort.

Aucune trêve ne pourra être conclue si ce n'est avec l'adhésion des trois états.

Le tableau de la taille de Paris en 1313 nous a appris combien de bourgeois flamands s'étaient fixés sur les bords de la Seine et quelle position leur y avaient assurée leur industrie et leurs richesses. Nous pouvons nous demander si, persécutés par Philippe le Bel comme coupables de représenter au sein de son royaume les tendances généreuses du pays dans lequel ils étaient nés, ils ne travaillèrent point activement en France au triomphe des franchises communales et s'ils n'eurent point quelque part à ces mémorables ordonnances presque semblables aux conventions qu'avaient conclues, le 3 décembre 1339, les bonnes villes de Flandre et de Brabant. Les chroniqueurs français de cette époque nous ont eux-mêmes conservé quelques traces de leurs efforts; car parmi vingt et un bourgeois qu'ils désignent comme amis de Marcel, ils citent Colin le Flament, Hannequin le Flament, Pasquet le Flament, Jacques le Flament, trésorier des guerres, et Jacques le Flament, maître de la chambre des comptes. A ces noms, il faut ajouter celui de Geoffroi le Flament, du porche Saint-Jacques.

Ces six bourgeois, dont les noms sont parvenus jusqu'à nous, voyaient dans les réformes récemment proclamées une règle commune qui devait, par l'unité des lois, de la justice et des monnaies, s'étendre jusqu'à leur ancienne patrie; et ce fut sans doute par leur avis que les états ordonnèrent au comte de Flandre de comparaître dans leur prochaine assemblée, en lui rappelant qu'il était tenu de leur obéir. Ces naïves espérances, qui portaient les hommes du quatorzième siècle vers un temps meilleur, ces illusions et ces rêves dans lesquels ils se représentaient les destinées de leur pays consolidées et agrandies par leur zèle, ne devaient point tarder à s'évanouir. Dès le 5 avril on publia à Paris des lettres royales qui établissaient une trêve sans que les états eussent été consultés, et qui annulaient le subside qu'ils avaient voté, en leur défendant de se réunir de nouveau, comme cela avait été convenu, dans la quinzaine de Pâques. Si le duc de Normandie les révoqua presque aussitôt pour ne pas combattre ouvertement l'autorité si populaire des trois états, il chercha par tous les moyens à l'affaiblir et à la ruiner, et, au mois d'août, il se crut assez fort pour déclarer «que il vouloit dès or en avant gouverner et ne vouloit plus avoir curateurs; et leur défendit qu'il ne se meslassent plus du gouvernement.» Le Dauphin avait réussi à s'attacher l'archevêque de Reims et une partie du clergé, et parmi les chevaliers qui l'entouraient, la plupart se montraient impatients de faire éprouver aux communes, dont ils étaient méprisés depuis la bataille de Poitiers, le courage qui leur avait fait défaut en présence des Anglais. «Toute la France, dit le continuateur de Guillaume de Nangis, fut livrée à l'anarchie et à la désolation, parce qu'elle ne trouvait plus personne qui la protégeât.»

Le 8 novembre, l'un des chevaliers que le régent a naguère chassés de Paris, Jean de Pecguigny, a délivré Charles le Mauvais de sa prison au château d'Arleux, afin d'opposer au duc de Normandie un adversaire d'autant plus dangereux qu'il cachera son ambition sous les dehors d'un grand dévouement au bien public. En effet, le roi de Navarre est à peine redevenu libre qu'il paraît à Amiens, y fait assembler la commune et s'y inscrit au nombre des bourgeois. Peu de jours après, il rentre solennellement à Paris où le parti des états a retrouvé son influence et harangue le peuple du haut d'un échafaud dressé au Pré-aux-Clercs.

Le duc de Normandie a recours aux mêmes ruses, à la même dissimulation. Il se rend aux halles le 11 janvier 1357 (v. st.), et déclare aux bourgeois qu'il veut vivre ou mourir avec eux. Le lendemain il renouvelle les mêmes protestations au monastère de Saint-Jacques de l'Hôpital, et continue à réunir aux portes de Paris des hommes d'armes qu'il veut, assure-t-il, conduire contre les Anglais. Il quitte même bientôt Paris pour les rejoindre, mais au lieu de les employer à repousser les ennemis qui pillent les rives de la Seine, il les établit dans les forteresses de Meaux et de Montereau, où il leur sera aisé d'intercepter les vivres qui arrivent par la Marne et l'Yonne aux bourgeois de Paris: il les attaque bientôt ouvertement, et le 11 juillet 1358, le prévôt des marchands, les échevins et les maîtres des métiers de la capitale du royaume adressent aux communes de Flandre un long et important manifeste, où ils réclament leur appui dans la grande lutte qu'ils soutiennent peur la défense de leurs franchises. Vingt jours après, Etienne Marcel périssait assassiné à la porte Saint-Antoine.

Au moment où la cause des communes succombait, le duc de Normandie resserrait son alliance avec le comte de Flandre. Un mois après la soumission des Parisiens, se croyant assez puissant pour démembrer les provinces que les Anglais ne lui avaient pas encore enlevées, il déclara lui abandonner, comme compensation des dix mille livres promises en 1351, les villes de Péronne, de Crèvecœur, d'Arleux et de Château-Chinon. Louis de Male méritait ces bienfaits par son dévouement. Tandis que Henri de Flandre allait en Normandie combattre sous les drapeaux du duc de Lancastre, il faisait décapiter ou exilait les marchands anglais résidant dans ses Etats et étouffait à Bruges une sédition à laquelle cette mesure n'était pas étrangère: il se ligua même avec quelques nobles picards et normands pour aller en Angleterre délivrer le roi Jean; mais cette tentative ne réussit point. L'étape des laines n'existait déjà plus en Flandre depuis plusieurs années: elle avait été rétablie, le 2 août 1353, par l'ordre d'Edouard III, à Westminster et dans les autres villes d'Angleterre. Les liens politiques qui avaient uni autrefois l'Angleterre et la Flandre se trouvaient complètement rompus, et l'une des conditions auxquelles Edouard III consentit à accepter dans la paix de Brétigny la rançon du roi Jean, portait que le roi de France abandonnerait les Ecossais et que le roi d'Angleterre renoncerait également à ses alliances avec les Flamands. Le comte de Flandre avait été compris dans ces négociations, et lorsque Edouard III reconduisit son illustre captif jusqu'à Calais, il y arriva inopinément et salua les deux rois en ne s'agenouillant toutefois que devant le roi de France. Ceci se passait le 12 octobre 1360: neuf jours après, c'est-à-dire quatre jours avant la délivrance du roi Jean, Edouard III obtint de Louis de Male des lettres de rappel de ban en faveur de Jean et de Jacques d'Artevelde. Cet hommage rendu par le roi d'Angleterre, alors même qu'il se séparait de la Flandre, à des proscrits dont le nom était la gloire, semblait recevoir des lieux et des circonstances quelque chose de plus mémorable et de plus solennel.

Louis de Male restait dévoué aux intérêts du roi de France, et au mois de juillet 1361, le jeune duc de Bourgogne épousa, à Audenarde, Marguerite de Flandre. Bien qu'elle n'eût que onze ans, il l'emmena avec lui dans ses Etats; mais elle n'y fit point un long séjour, car Philippe de Bourgogne mourut quatre mois après au château de Rouvre; en lui s'éteignait la seconde maison des ducs de Bourgogne issus du roi Robert et de Constance de Provence.

De tristes présages avaient marqué des fêtes auxquelles devait succéder si promptement la pompe des funérailles. Les pestes, les inondations, les incendies se succédaient sans relâche en Flandre. L'épidémie de 1360 avait à peine cessé ses ravages quand, dans un même mois, la flamme consuma le quartier de la Biloke à Gand et plus de quatre mille maisons à Bruges. Les mêmes désastres se reproduisirent à Alost, à l'Ecluse, à Furnes. Rien ne fut plus terrible toutefois que la grande tempête du 12 décembre 1367. Elle s'éleva vers le soir portée du nord au sud et s'étendit rapidement sur toute la Flandre, et de là jusqu'en Brabant et jusqu'en Picardie. Les arbres des forêts et des vergers furent jetés à terre. Les tours des châteaux, les beffrois des cités, les clochers des églises ne résistèrent pas mieux à l'ouragan; la mer même avait de toutes parts rompu les dunes, et elle ne se retira qu'en laissant sur le rivage de nombreux cadavres et les débris de tous les vaisseaux qui avaient sillonné, pendant cette nuit funeste, les flots de l'Océan. Dix ans plus tard, une autre inondation engloutit dix-sept villages.

Les discordes civiles étaient une autre source de malheurs. Les bourgeois de Bruges et les habitants du Franc s'agitaient. A Ypres, ce fut une véritable rébellion; mais elle fut sévèrement réprimée. Quinze cents tisserands furent arrêtés et décapités sans jugement: jamais, racontent les chroniques, on ne vit plus de victimes livrées aux supplices. Cependant le comte parut tout à coup s'apaiser: il pardonna aux habitants d'Ypres et de Bruges, et adressa aux communes du Franc des lettres où il protestait de son zèle pour leurs franchises.

Louis de Male avait voulu assurer la tranquillité de la Flandre avant de se rendre à Anvers pour y veiller de plus près à ce qu'exigeait le soin de ses intérêts en Brabant. Wenceslas, son ancien adversaire, avait formé le siége de Louvain pour mettre un terme aux émeutes qui y avaient éclaté. Or c'était dans cette ville, antique résidence des ducs de Brabant, qu'étaient conservés les diplômes impériaux qui admettaient les filles au droit de succession au duché, à défaut d'hoirs mâles, et Louis de Male ajoutait d'autant plus de prix à leur conservation que Wenceslas n'ayant pas de postérité, la comtesse de Flandre Marguerite se trouvait appelée à recueillir son héritage, et il prenait déjà lui-même le titre de duc de Brabant. Il semble, par la réponse que lui adressa Wenceslas, que ses intentions étaient en effet assez douteuses; mais Louis de Male eut recours à des menaces, et Louis de Namur, issu comme lui de Gui de Dampierre, qui avait amené au siége de Louvain de puissants renforts, le seconda en annonçant l'intention de se retirer. Wenceslas céda. Il protesta qu'il n'avait jamais songé à faire porter ces chartes à Luxembourg, et elles furent, après la reddition de Louvain, déposées par son ordre au château de Genappe.

Au moment où la paix paraissait rétablie en Flandre, un événement fortuit la troubla de nouveau. Parmi les bourgeois les plus riches de la ville d'Ypres, on citait Florent Malghewaert qui, l'année précédente, avait été nommé par le comte l'un des commissaires chargés de diriger les enquêtes criminelles dans la ville de Gand: compromis dans l'émeute d'Ypres, il s'était retiré à Tournay et s'y croyait à l'abri de tout péril, quand Olivier de Steelant, chevalier du parti leliaert, traversant les faubourgs de cette ville pour se rendre à Mons, y reconnut par hasard Florent Malghewaert à la porte de la maison d'un prêtre; il se précipita aussitôt sur lui et, saisissant en même temps le prêtre qui lui avait donné l'hospitalité, il les fit placer, l'un sur le cheval de son page, l'autre sur celui de son valet, et se hâta de reprendre le chemin de Courtray. Ceci se passait le jour de la fête de la Chandeleur; plusieurs processions étaient sorties de la ville: l'une d'elles aperçut le sire de Steenlant qui fuyait avec ses prisonniers; elle entendit les cris que poussait le prêtre et accourut à son secours. Le prêtre recouvra presque immédiatement la liberté, et l'on s'empara du valet du chevalier leliaert qui fut pendu le lendemain.

Cependant le sire de Steelant a disparu avec son page, emmenant avec lui l'infortuné bourgeois d'Ypres; il ne tarde point à le livrer à Louis de Male, mais il lui demande pour prix de ce service qu'il lui soit permis de tirer vengeance du supplice que les bourgeois de Tournay ont fait subir à l'un de ses serviteurs. Le comte autorise tout, et Olivier de Steelant assemble soixante hommes bien armés avec lesquels il ravage les environs de Tournay; il ose même aller briser la potence de la ville et en détacher le corps de son valet. A peine les bourgeois l'ont-ils appris qu'ils sortent de leurs portes pour l'attaquer. Le sire de Steelant feint de fuir, mais arrivé à une lieue de la ville, il attend que la troupe des bourgeois de Tournay se presse en désordre sur un pont étroit, et s'élance inopinément au milieu d'eux. Quarante-trois bourgeois y perdent la vie; les autres cherchent leur salut dans la fuite.

Le sire de Steelant ne s'éloignait plus de Tournay: c'étaient chaque jour de nouveaux combats. Il fallut non-seulement l'intervention du comte de Flandre, mais celle du roi de France lui-même pour les faire cesser. La ville de Tournay fut condamnée à payer une amende au sire de Steelant et à élever une chapelle pour le repos de l'âme de son valet; trente-six de ses principaux bourgeois devaient aller se remettre entre les mains du comte et accepter les pèlerinages qu'il leur imposerait; mais la commune de Tournay aima mieux payer une amende de douze mille francs.

Au milieu de ces déchirements et de ces désordres, le pape Urbain réunissait à Avignon, à la prière du roi de Chypre, le roi Jean de France et le roi Waldemar de Danemark qui y prirent la croix. Le roi de Chypre se dirigea bientôt vers la Flandre où le roi Waldemar l'avait déjà devancé, et le comte Louis de Male leur fit grand accueil; mais le roi de Chypre se trompait s'il espérait retrouver dans la Flandre le berceau des héros des anciennes croisades. La brillante intrépidité de Robert, le zélé pieux de Thierri ne devaient plus renaître dans leurs héritiers: ils avaient emporté dans leur tombeau l'épée qui délivra et protégea tour à tour Jérusalem. Dans les autres contrées de l'Europe, l'ardeur des guerres lointaines s'était également calmée. Le roi d'Angleterre, qui avait pendant longtemps rêvé une expédition en Orient, était devenu vieux; et le roi Jean lui-même, malgré son vœu récent à Avignon, songeait peu à l'accomplir, quand il retourna en Angleterre soit pour réparer la déloyauté d'un de ses otages, soit pour y chercher la vie joyeuse de Londres, où deux mois de fêtes et de banquets hâtèrent sa mort. Son successeur fut ce duc de Normandie qui avait trahi les états à Paris après avoir abandonné son père à Poitiers. C'étaient de tristes auspices pour la royauté de Charles V. Le trône chancelait, les finances étaient épuisées, les communes se montraient agitées. Les Anglais ne se contentaient plus des concessions qui leur avaient été faites dans le traité de Brétigny; ils voulaient recommencer la guerre, et loin d'abjurer désormais l'alliance de la Flandre, ils s'efforçaient de se l'assurer en opposant à l'autorité de Louis de Male, privé de l'appui du roi Jean, les sympathies des communes flamandes, qui, depuis Jacques d'Artevelde, considéraient une union étroite avec l'Angleterre comme la condition la plus indispensable de leur industrie.

Bien que le roi d'Angleterre eût promis aux ambassadeurs français de renoncer à ses anciens traités avec la Flandre, il n'avait jamais interrompu les relations qu'il entretenait depuis longtemps avec ses bourgeois les plus influents et les plus riches. Ce fut à un marchand de Bruges, nommé Jean Walewayn, qu'il confia le soin de recevoir en son nom les sommes stipulées pour la délivrance du roi d'Ecosse, David Bruce. Ce même Jean Walewayn se trouva de nouveau chargé, quelques mois plus tard, de se faire payer deux cent mille écus d'or offerts par le duc de Bourgogne pour que les Anglais ne pillassent pas ses Etats. Edouard III regretta même bientôt les conditions qu'il avait acceptées, et cinq mois s'étaient à peine écoulés depuis la paix de Brétigny, quand il déclara, le 24 octobre 1360, que tant que les lettres de cession qui y étaient mentionnées n'auraient pas été remises à ses envoyés dans l'église des Augustins de Bruges, lieu convenu pour cette formalité, il ne se croirait pas tenu d'observer les clauses du traité par lesquelles il s'était engagé à abandonner l'alliance des Flamands. Enfin, en 1363, il manifesta plus ouvertement son affection pour les communes flamandes en fixant à Calais, près de leurs frontières, l'étape des laines anglaises.

Dès que le roi d'Angleterre avait appris la fin prématurée du jeune duc de Bourgogne, il avait résolu de chercher, quelques difficultés que dût rencontrer ce projet, à faire épouser l'héritière de Flandre à l'un des princes de sa maison, et son choix s'était arrêté sur le cinquième de ses fils, Edmond, comte de Cambridge: il n'avait pas tardé à envoyer en Flandre l'évêque de Winchester et le comte de Suffolk pour qu'ils négociassent ce mariage. Leurs propositions furent sans doute rejetées avec dédain par Louis de Male: cependant, après la mort du roi Jean, d'autres ambassadeurs anglais traversèrent la mer et s'arrêtèrent à Audenarde. Ce fut dans cette ville, où avait été célébré le premier mariage de Marguerite de Flandre avec un prince français, que l'on en conclut pour elle un second avec l'un des fils d'Edouard III. Louis de Male, se confiant moins dans l'appui de Charles V, n'osait plus résister aux désirs des communes, et leurs députés se rendirent avec les siens au château de Douvres, où une convention fut définitivement scellée le 19 octobre 1364, par le duc de Lancastre, les comtes d'Arundel, d'Hereford, d'Oxford, de Suffolk, Henri de Flandre, Louis de Namur, Roland de Poucke et Gérard de Rasseghem. Par cette convention, Louis de Male déclarait qu'afin d'assurer le repos, le bien et le profit de ses sujets, il avait, de l'avis et du consentement des prélats, des nobles et de tous ses conseillers, résolu de donner sa fille au comte de Cambridge. Ce mariage devait être célébré à Bruges le mardi après la Chandeleur, et il avait été arrêté que la jeune princesse serait aussitôt après remise à son époux. Edouard III promettait à son fils six mille francs de rentes assises en terres, et de plus il lui cédait tout le comté de Ponthieu, le comté de Guines, la terre de Marcq et le château de Calais, ainsi que tous les droits que pouvait posséder la reine d'Angleterre sur les comtés de Hainaut, de Hollande, de Zélande et la seigneurie de Frise. Louis de Male, toujours avide de l'or que dévorait rapidement sa vie fastueuse et dissolue, devait recevoir cent mille francs.

Des dispenses pontificales, pour cause de consanguinité, étaient nécessaires pour la célébration de ce mariage. Edouard III s'était chargé de les obtenir. Plusieurs mois s'écoulèrent toutefois sans qu'il réussît dans ses démarches, et il se vit réduit à autoriser, par des lettres du 18 décembre, Henri Scrop, gouverneur de Calais, à retarder, de concert avec Louis de Male, l'époque qui avait été fixée pour les noces de la princesse flamande. Charles V s'était hâté d'envoyer des ambassadeurs à Avignon pour supplier le pape de ne point accorder les dispenses qu'on lui demandait. Ils lui remontraient que si la Flandre s'alliait étroitement à l'Angleterre, il en résulterait un trop grand dommage pour le roi de France, et ajoutaient que puisque les Flamands étaient tenus de lui obéir, ils ne pouvaient pas traiter avec ses ennemis. Ces observations furent favorablement accueillies, et les dispenses ecclésiastiques furent refusées au roi d'Angleterre par Urbain V. Le mariage du comte de Cambridge n'eut pas lieu: Marguerite de Flandre ne devait point fonder la maison d'York, dont une princesse épousa, au quinzième siècle, son arrière-petit-fils, Charles le Hardi: il appartenait à une fille de Pierre le Cruel d'être l'aïeule de Richard III.

De nouveaux traités de confédération entre la Flandre et l'Angleterre avaient été conclus en 1367, lorsque Charles V forma lui-même le dessein de donner la Flandre à son frère le duc de Bourgogne, en lui faisant obtenir la main de Marguerite de Male; mais il reconnut aisément que pour réussir dans ce projet il devait s'assurer l'adhésion des communes, et ne négligea aucun moyen de se la concilier. Il commença par prendre sous sa protection les tisserands flamands qui se rendaient à Tournay: puis il envoya des ambassadeurs chargés d'offrir la restitution des trois châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, pour qu'elles tinssent lieu des dix mille livres de rentes héritables promises à Louis de Male en 1351, et des villes de Péronne, de Crèvecœur, d'Arleux et de Château-Chinon qui lui avaient été assignées en 1358. Ces propositions, qui exauçaient, sans luttes et sans guerres, des vœux si fréquemment renouvelés, en reconstituant dans toute sa puissance sinon l'héritage de Baudouin de Constantinople, du moins celui de Gui de Dampierre, furent acceptées avec joie par les communes, et le 27 mars, jour du mardi saint, Marguerite de Male jura solennellement qu'elle ne consentirait jamais à ce que ces châtellenies fussent séparées de la Flandre.

Ce fut le 12 avril 1369 que fut scellée à Gand la convention où l'évêque d'Auxerre et Gauthier de Châtillon déclarèrent que le roi, afin de satisfaire aux réclamations du comte relatives aux dix mille livres qui lui étaient dues, lui cédait à perpétuité, pour lui et ses successeurs, les villes et les châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, en se réservant seulement le droit de rachat dans le cas où viendrait à s'éteindre la postérité mâle qui naîtrait du mariage du duc de Bourgogne avec Marguerite de Male. Douze jours après, le roi de France confirma cette charte, «en bonne foy et loyalté et parolle de roy, sans fraude.» Quelque solennelle que fût cette promesse et malgré cet appel à la bonne foi et à la loyauté de la parole royale, la fraude existait, car, dès le mois de septembre 1368, Charles V avait exigé que son frère s'engageât, par des lettres secrètes, à lui restituer les châtellenies de Lille et de Douay aussitôt après la mort de Louis de Male. Par ces mêmes lettres, le duc de Bourgogne avait consenti au rétablissement des censures ecclésiastiques à peine révoquées depuis quelques années par le roi Jean, en maintenant dans leurs fonctions si redoutées d'exécuteurs l'évêque de Senlis et l'abbé de Saint-Denis.

Cependant un obstacle imprévu faillit faire échouer, au moment même où elle allait se terminer, une négociation si habilement conduite. Les ambassadeurs français avaient cru s'assurer l'assentiment du comte de Flandre en se montrant généreux à son égard. Edouard III lui avait accordé cent mille francs dans le contrat de mariage du comte de Cambridge; ils lui en promirent deux cent mille dans celui du duc de Bourgogne; mais Louis de Male, par un de ces changements de système politique qui révèlent dans l'esprit des princes autant de faiblesse que d'inconstance, refusait de se rapprocher de la France. Il savait que Charles V l'aimait peu, et les mesures rigoureuses qui avaient été prises contre une princesse de sa maison le confirmaient dans ce sentiment. Yolande de Flandre, fille de Robert de Cassel et veuve de Philippe de Navarre, avait été arrêtée et retenue captive, d'abord à Sens, puis à Paris. Louis de Male s'en plaignit sans doute, et ce fut un de ses bâtards, Louis, dit le Haze de Flandre, que l'on vit plus tard brûler les domaines du sire de Longueval, qui avait repris la prisonnière évadée de la Tour du Temple.

Le duc d'Anjou et le cardinal d'Amiens multiplièrent inutilement leurs efforts pour que le comte de Flandre changeât d'avis, et lorsque le roi de France lui-même se rendit de Péronne à Tournay, afin d'y trouver l'occasion d'une entrevue, il ne voulut point aller le saluer dans cette ville si voisine des frontières flamandes. Tout espoir de le persuader semblait perdu, quand sa mère Marguerite, digne fille de Philippe le Long, réussit à dompter sa résistance, elle lui avait annoncé, dans le langage le plus énergique, qu'elle le renierait pour son fils en mutilant le sein qui l'avait nourri, et qu'elle lèguerait à quelque prince étranger son beau comté d'Artois. Cette menace seule engagea Louis de Male à ratifier, le 12 mai, les stipulations matrimoniales telles qu'elles avaient été réglées au mois d'avril.

La bannière du Lion de Flandre avait été arborée de nouveau, le 13 mai 1369, sur les remparts de Lille, de Douay et d'Orchies, d'où elle avait disparu depuis un demi-siècle, et les villes de Saint-Omer, d'Aire, de Béthune et d'Hesdin avaient été en même temps remises aux hommes d'armes de Louis de Male, pour qu'ils les occupassent jusqu'à l'accomplissement de la convention du 12 avril. Ils n'y restèrent que quelques jours: le duc de Bourgogne avait hâte d'aller recevoir la main de cette jeune princesse qui lui portait pour dot «la conté Flandre, laquelle est, dit Christine de Pisan, la plus noble, riche et grant, qui soit en crestienté.» Le 10 juin, il avait fait acte de foi et d'hommage entre les mains de son frère; huit jours après il arrivait à Gand, et la cérémonie des noces y fut pompeusement célébrée le 19 juin.

Le duc de Bourgogne était accompagné d'une suite nombreuse, dans laquelle on distinguait les comtes d'Etampes, de Tancarville, de Joigny, le sire de Coucy et beaucoup d'autres chevaliers. Il avait emprunté des sommes considérables pour paraître avec éclat au milieu des somptueux banquets que lui préparaient les bourgeois de Gand et de Bruges, et il affectait partout une grande générosité. Ce fut ainsi qu'il donna tour à tour au prévôt d'Harlebeke «un entablement d'un chastel à trois brigands devant tenant arbalètes, et un hanap à couvercle tout émaillé;» au sire de Dixmude, «un entablement d'un chastel à trois hommes devant jouans de guitares;» au seigneur de Praet, «un autre entablement à trois hommes en mantelets;» au chancelier de Flandre, «une aiguière émaillée et dorée;» à messire Gérard de Rasseghem, «une aiguière;» au seigneur d'Escornay, «une aiguière de coquille de perle en guise de femme et de sirenne, dorée et émaillée;» à Jean de Beveren, «une aiguière en guise de femme pèlerine;» au seigneur de Maldeghem, «une aiguière dorée et vairée;» à Roland de Poucke, «une quarte taillée à lettres de sarrasin dorée;» à Wulfart de Ghistelles, «une ceinture à perles et à cloux d'argent doré.» Ces présents avaient si bien absorbé le trésor que le duc avait apporté avec lui de Bourgogne, que, moins d'une semaine après son mariage, il se vit réduit à lever de l'argent chez trois marchands de Bruges. Enfin, le 29 juin, il quitta la Flandre, emmenant avec lui sa jeune compagne qu'il conduisit d'abord à Lens, puis à Paris. C'était là un grand triomphe pour la France; mais beaucoup de personnes jugeaient, dit un historien du quinzième siècle, que Charles V eût dû l'épouser lui-même et ne pas sacrifier l'avantage de son royaume à son amour pour Jeanne de Bourbon qu'il trouvait plus belle que Marguerite de Flandre. N'y avait-il pas d'ailleurs quelque péril à porter si haut la puissance de l'un de ses frères, qu'il dépendrait de son ambition ou de celle de ses successeurs de dominer et peut-être de renverser la royauté?

Cependant Charles V s'applaudissait vivement d'avoir empêché l'hymen projeté entre l'héritière de la Flandre et le comte de Cambridge. Il adressa à la commune de Bruges des lettres très-affectueuses pour la remercier du bon accueil qu'elle avait fait à son frère et pour réclamer son amitié. Dans ces mêmes lettres il cherchait à se disculper de tout reproche de violer les conventions conclues avec les Anglais, et afin de témoigner plus de déférence pour les communes flamandes, il avait chargé ses ambassadeurs Tristan du Bos et Sohier de Gand de leur communiquer le texte original du traité de Brétigny, que tout le monde invoquait, mais que personne ne respectait plus.

Rien ne devait d'ailleurs plus contribuer à dissiper tout espoir de réconciliation entre les deux rois que le mariage de Marguerite de Male. Au moment même où il venait d'être célébré, Edouard III avait fait déclarer par son parlement qu'il était délié de tout engagement relatif à la paix, et il avait aussitôt repris le titre de roi de France et d'Angleterre. Il voulait prouver que, quel que fût l'époux que Louis de Male eût accepté pour sa fille, il n'en conservait pas moins en Flandre l'influence qu'il avait maintenue au milieu de toutes les guerres pendant trente années, et il abjurait tous les liens qui existaient entre l'Angleterre et la France pour renouveler ceux qui l'unissaient aux communes de Flandre. Le système de neutralité commerciale qui dominait dans nos villes favorisait ces négociations, et ce fut au moment même où elles obtenaient de Charles V la libre circulation de leurs monnaies dans ses Etats, qu'elles conclurent arec Edouard III un traité d'alliance.

Charles V eût préféré toutefois que la Flandre prît une part active à ses expéditions dirigées contre l'Angleterre. Louis de Male, dont le zèle pour l'alliance française avait reparu, s'associait à ses desseins en cherchant à troubler les relations des marchands anglais et flamands. Le 1er juillet 1371, le roi d'Angleterre avait écrit au comte et aux communes de Flandre pour se plaindre «des grevances, outrages, injuries et damages faitz et commis par aucuns du dit pays de Flandres tant en personnes, come en niefs, vessealx, biens et marchandises.» Le même jour, des navires flamands qui revenaient chargés de vins du port de la Rochelle, s'arrêtaient dans le havre de Torbay, où ils rencontrèrent des vaisseaux anglais commandés par le comte d'Hereford. Les Anglais, ignorant qu'ils eussent devant eux les navires des marchands flamands, les attaquèrent. La mêlée fut longue et sanglante, et bien que les marins flamands, commandés par Jean Pietersone, se défendissent vaillamment, ils furent tous tués ou pris.

Les communes flamandes, peu disposées à rompre leurs relations commerciales avec l'Angleterre pour plaire au comte, envoyèrent aussitôt des ambassadeurs près d'Edouard III, et, après des conférences dans lesquelles intervint l'archevêque de Canterbury, la paix fut rétablie par une convention signée à Marcq, près de Calais, le 20 mars 1371 (v. st.); huit jours après, Edouard III écrivit au maire de Londres pour qu'elle fût immédiatement proclamée.

Deux années s'étaient écoulées lorsque le pape Grégoire XI interposa sa médiation pour faire cesser également les hostilités entre la France et l'Angleterre. L'archevêque de Ravenne et l'évêque de Carpentras, qu'il avait nommés ses légats, se rendirent à Londres et montrèrent un si grand zèle pour la paix qu'ils réussirent à faire conclure, à l'abbaye de Notre-Dame de Bourbourg, une trêve qui devait durer depuis le 11 février 1374 (v. st.) jusqu'aux fêtes de Pâques. Pendant cette suspension d'armes, le duc d'Anjou, frère de Charles V, s'avança jusqu'à Saint-Omer, tandis que le duc de Lancastre abordait à Calais, et les légats pontificaux obtinrent presque aussitôt qu'afin d'éviter les délais qu'entraînaient les fréquents voyages des messagers entre ces deux villes, des conférences pour la paix s'ouvriraient à Bruges. Là se réunirent, dans les derniers jours de mars, le duc de Bourgogne, le comte de Tancarville, le duc de Lancastre et son frère Thomas de Woodstock, depuis duc de Glocester. Leur premier soin avait été de prolonger la trêve; mais les négociations faisaient peu de progrès, et ils ne tardèrent point à se séparer, après avoir promis de s'assembler de nouveau aux fêtes de la Toussaint.

A cette époque, les conférences recommencèrent à Bruges en présence des légats pontificaux. Le duc d'Anjou avait rejoint le duc de Bourgogne, et le duc de Lancastre était accompagné du duc de Bretagne. Le duc de Brabant et le duc Albert de Bavière s'étaient rendus en Flandre pour les saluer. Un grand nombre de seigneurs et de nobles dames y étaient aussi accourus pour voir les princes de France et d'Angleterre, et pour assister aux joutes qu'avait annoncées le duc de Bourgogne. «Si furent ces joutes, dit Froissart, bien fêtées et dansées, et par quatre jours joutées. Et tint là adonc le comte de Flandre grand état et puissant, en honorant et exhaussant la fête de son fils et de sa fille, et en remontrant sa richesse et sa puissance à ces seigneurs étrangers de France, d'Angleterre et d'Allemagne.» Malheureusement, quelles que fussent les démonstrations d'amitié qu'affectassent les ambassadeurs des deux rois, ils ne parvinrent point à s'entendre pour régler les conditions de la paix. Le roi d'Angleterre tenait aux stipulations du traité de Brétigny. Le roi de France exigeait au contraire qu'on lui restituât ce qui avait été déjà payé de la rançon du roi Jean et que les murailles de Calais fussent démolies. Il était difficile de concilier des prétentions si opposées: les conférences furent bientôt rompues et ajournées à l'année suivante.

Au milieu de ces discussions s'agitait à Bruges un procès d'autant plus important qu'il touchait aux mêmes questions de rivalité politique représentées par les noms les plus illustres du quatorzième siècle. L'une des parties était le connétable de France, Bertrand Duguesclin; l'autre, l'un des fils du roi d'Angleterre, le duc Jean de Lancastre, qui se trouvait alors en Flandre, et il s'agissait de la rançon de messire Jean d'Hastings comte de Pembroke. Jean d'Hastings avait brillé parmi les plus intrépides chevaliers de ce temps: après avoir eu pour première femme Marguerite d'Angleterre, il avait épousé en secondes noces la fille de Gauthier de Mauny, si noblement célébré par Froissart, qui, digne héritière de sa gloire, devait rendre aux arts, par la fondation du musée de Cambridge, tout ce que les lettres avaient fait pour immortaliser son père. C'était en 1372 qu'il avait été pris dans la baie de la Rochelle par des corsaires espagnols. Livré aussitôt à Henri de Transtamare, il avait passé une année dans une étroite prison, et tout annonçait qu'on l'y laisserait jusqu'à sa mort, lorsque ses amis résolurent de s'adresser au plus généreux de ses adversaires, à Bertrand Duguesclin, qui avait placé la couronne sur le front de Henri de Transtamare. Bertrand Duguesclin se hâta de répondre qu'il était prêt à sacrifier toutes les terres qu'il possédait en Castille pour obtenir la liberté du comte de Pembroke, s'il s'engageait à l'en indemniser plus tard. Ces terres comprenaient le domaine de Soria, c'est-à-dire les ruines de l'ancienne Numance, renversée par Scipion, qui attendaient pour se relever qu'un héros du moyen-âge effaçât les traces de la dévastation du conquérant romain. Bertrand Duguesclin ignorait peut-être les glorieuses traditions de son bailliage de Soria: s'il les eût connues, il n'eût pas hésité davantage à briser les fers de l'un des compagnons de Chandos, dont il avait été lui-même le prisonnier. Le comte de Pembroke, délivré grâce à sa médiation, se rendit aussitôt à Paris, et là il fut convenu qu'il payerait au connétable cent vingt mille francs, savoir immédiatement cinquante mille francs et le reste six semaines après son retour en Angleterre. Le connétable avait également promis de le faire reconduire hors des frontières de France avant les fêtes de Pâques; mais il fut impossible au comte de Pembroke de trouver l'argent dont il avait besoin pour le premier payement: un délai fut accordé, et l'évêque de Bayeux alla à Bruges avec le comte de Sarrebruck pour sceller, chez un marchand lombard, nommé Forteguierre, le sac dans lequel avaient été enfermées, outre vingt-trois mille cent trente-cinq nobles et demi et deux gros, valant cinquante mille francs, des obligations représentant une somme de soixante et dix mille francs, garanties par les comtes de Warwick, de Strafford, de Salisbury, de Suffolk, et d'autres chevaliers anglais. Cependant le comte de Pembroke épuisé de fatigue ou peut-être affaibli par un poison secret qui lui avait été donné en Castille, avait rendu le dernier soupir sur la route de Paris à Calais, à Moreuil, pauvre bourg de Picardie, le lundi des Rameaux, et les gens du connétable s'étaient hâtés d'enlever son cadavre, afin que leur captif atteignît vif ou mort les frontières anglaises; mais lorsqu'ils se présentèrent aux portes de Guines, les Anglais refusèrent de les laisser passer: ils avaient eu l'ordre de recevoir le comte de Pembroke et non pas un cercueil. On fut réduit à déposer dans une abbaye voisine les restes de l'infortuné chevalier, qui ne devait rentrer dans sa patrie que pour y trouver un tombeau; mais les fêtes de Pâques étaient arrivées avant que ce triste voyage s'accomplît.

C'était dans ces circonstances que les héritiers du comte de Pembroke réclamaient la restitution des sommes déposées à Bruges et Bertrand Duguesclin l'exécution de sa promesse. Les magistrats de Bruges évoquèrent cette contestation; mais le duc de Lancastre intervint aussitôt, alléguant que les sommes confiés à Forteguierre avaient été prêtées par le roi d'Angleterre.

A cette époque appartient un mémoire qui nous a été conservé: c'est celui de maître Yves de Kaërenbars, procureur du connétable. L'exposé des faits y est aussi intéressant que l'argumentation y est logique et pressante. N'existe-t-il pas en faveur de Bertrand Duguesclin des principes de justice et d'équité consacrés par les Pandectes au titre De captivis et redemptis ab hostibus? Ulpien n'ajoute-t-il pas que le rachat d'un captif suffit pour lui imposer, à l'égard de son bienfaiteur, les mêmes devoirs que ceux d'un fils vis-à-vis de son père: Potestatis verbum non solum ad liberos, verum etiam ad eum quem redemit ab hostibus? Ce n'est pas toutefois uniquement dans le droit romain que ces règles se trouvent tracées: elles ne sont pas étrangères aux devoirs de la chevalerie. Si l'on vit un lion délivré de l'attaque d'un serpent garder une éternelle reconnaissance à son libérateur, les héritiers et les amis du comte de Pembroke se montreront-ils moins généreux vis-à-vis de celui qui le sauva si ce n'est de la mort, du moins de la captivité la plus cruelle? Rien n'est d'ailleurs, remarque Yves de Kaërenbars, plus odieux que l'ingratitude; «car c'est contre Dieu, contre vérité et contre bonne foy.»

La réponse du procureur anglais ne nous est point parvenue, et en présence du mémoire de maître Yves de Kaërenbars nous ne pouvons nous empêcher de soupçonner les échevins de Bruges de s'être laissé dominer dans ce procès par des sympathies politiques. Nous ne connaissons même exactement ni les termes, ni l'époque de leur jugement; nous savons seulement, par un acte du 20 juillet 1375, que le roi, prenant en considération l'appel interjeté par Bertrand Duguesclin, ordonna d'ajourner le bourgmestre et les échevins de Bruges à comparaître le 13 août devant son parlement. Le 25 juillet, l'un des sergents d'armes royaux, nommé Pierre le Cochetier, arrivait à Bruges porteur de la citation du roi; dès le lendemain, il se présenta sous le portique de l'antique hôtel des échevins, bâti par Baudouin Bras de Fer, que Louis de Male se préparait à faire démolir. Cependant, bien que Pierre le Cochetier eût annoncé qu'il était envoyé par le roi, on lui fit dire qu'on ne pourrait le recevoir qu'à l'heure des vêpres. Le sergent d'armes français n'ignorait pas les mauvaises dispositions des communes flamandes pour tout ce qui leur rappelait la suzeraineté d'un prince étranger: la réponse des échevins lui parut peu favorable. Il s'effraya, essaya inutilement de remettre les lettres du roi à l'huissier qui gardait les portes de la salle où s'assemblaient les magistrats, et lorsqu'on lui demanda dans quelle hôtellerie il était logé, il n'osa point dire la vérité et indiqua celle qui était située «en la grant rue, à l'enseigne du Mirouir.» On alla bientôt l'y chercher pour le conduire auprès des échevins, mais on ne l'y découvrit point. Mille bruits se répandirent aussitôt parmi les bourgeois, qui ne voyaient plus dans le sergent du roi qu'un espion ou un imposteur. Les scaerwetters, chargés de la police de la ville, allaient d'hôtel en hôtel sommer quiconque lui aurait donné l'hospitalité de le déclarer, sous peine de forfaire la moitié de ses biens, et déjà ils s'approchaient de la maison qu'habitait Pierre le Cochetier, lorsque celui-ci, averti du tumulte pendant qu'il se trouvait à table, jugea prudent de fuir en toute hâte loin des remparts de Bruges.

Le duc de Lancastre ne quitta la Flandre qu'après y avoir obtenu cette double manifestation du zèle des échevins et du peuple pour la cause anglaise; il ne devait plus y revenir. En 1376, il y eut d'autres conférences à Bruges, mais elles furent sans résultats, «car les Anglois demandoient, dit Froissart, et les François aussi.» Ce n'étaient pas seulement les contestations des rois de France et d'Angleterre qui s'opposaient à la paix; les prétentions de leurs alliés n'étaient pas plus aisées à concilier en Bretagne et en Castille. Enfin un prince de plus en plus enclin aux crimes et aux intrigues ténébreuses, le roi Charles de Navarre, cherchait dans de nouvelles discordes le moyen de relever sa puissance détruite. Ses espions parcouraient toute l'Europe pour lui rendre compte de ce qui se passait en France, en Flandre, en Angleterre, de ce que faisaient le duc de Bourgogne, le duc d'Anjou, le connétable Bertrand Duguesclin et l'amiral Jean de Vienne. Leurs lettres ne contenaient toutefois que des noms mystérieux, afin que ceux qui les intercepteraient n'y pussent rien comprendre. Dans ce langage énigmatique, ils appelaient la France la caverne, la Flandre le lac. Ils désignaient Louis de Male par le nom de l'habitant du marais, les ducs de Berry et de Bourgogne par ceux d'Orphée et d'Arion. Le parlement était le zodiaque, la chambre des comptes l'abîme. Ces ruses réussirent si bien qu'au moment même où les derniers députés des deux rois s'éloignaient de Bruges, Edouard III désigna d'autres ambassadeurs pour qu'ils traitassent avec le roi de Navarre. Dans un document qui nous a été conservé, Edouard III, en remerciant le roi de Navarre de son bon vouloir, fait allusion à une alliance secrète du roi de France avec le duc de Lancastre, qui, depuis la mort du Prince noir, convoitait le vaste héritage promis à un enfant. Il rappelle aussi que Charles V a privé le roi de Navarre du duché de Bourgogne qui lui appartenait légitimement, qu'il empêche les pairs de battre monnaie, et qu'il veut asservir le roi de Navarre, le duc de Bretagne et le comte de Foix, «quar eux supplantés, il ne tient compte des aultres.»

Bien que Louis de Male eût résolu de demeurer dorénavant étranger à toutes les négociations, le duc de Bretagne, qui était resté à Bruges, cherchait à l'attirer dans le parti des Anglais. Un événement fortuit vint favoriser ses efforts: Charles V, voulant profiter de la mort d'Edouard III, décédé à Sheen, le 21 juin 1377, avait chargé le sire de Bournazel d'aller engager les Ecossais à s'associer à ses expéditions contre l'Angleterre. Le sire de Bournazel se dirigea vers l'Ecluse pour s'y embarquer, mais les vents étaient contraires, et il fut réduit à y passer quinze jours pendant lesquels il déploya tout le faste d'un ambassadeur, sans aller jusqu'à Bruges pour y saluer le comte de Flandre. Le bailli de l'Ecluse se hâta de rendre compte à Louis de Male de l'arrivée d'un chevalier français qui vivait comme un prince. Le duc de Bretagne réussit aisément à exciter l'orgueil offensé du comte de Flandre, et il se trouvait avec lui causant vivement près d'une fenêtre, quand Louis de Namur, qui avait reçu l'ordre de conduire à Bruges l'ambassadeur du roi, revint avec le sire de Bournazel. Celui-ci se mit aussitôt à genoux devant le comte en lui disant: «Monseigneur, voici votre prisonnier.—Comment, répliqua vivement le comte, tu dis que tu es mon prisonnier parce que je t'ai mandé ici? Les gens du roi peuvent bien se présenter devant moi, et tu t'es mal conduit en faisant un si long séjour à l'Ecluse sans daigner venir me parler.» Le chevalier voulait s'excuser, mais on ne l'écouta point: «Beaux discoureurs du palais, s'était écrié le duc de Bretagne, vous disposez du royaume et vous vous jouez du roi en éloignant de lui les princes de son sang; mais un jour viendra où l'on pendra tant de ces flatteurs que les gibets en seront remplis.»

Lorsque le sire de Bournazel rentra à l'Ecluse, les Anglais connaissaient déjà ses projets, et il n'osa plus continuer son voyage de peur de tomber entre leurs mains: il retourna donc à Paris où le roi fut étonné de le revoir, et il eut grand soin d'y raconter tout ce qui lui était arrivé en Flandre, l'exagérant peut-être afin de se faire pardonner plus aisément la triste issue de sa mission.

Un chambellan du roi, allié à la maison de Flandre, se trouvait en ce moment à la cour de Charles V. Ce fut en vain que Jean de Ghistelles interrompit le sire de Bournazel pour maintenir l'honneur de Louis de Male: le roi, profondément irrité de l'outrage fait à son ambassadeur, adressa des lettres «moult dures» à Louis de Male, où il lui reprochait l'hospitalité qu'il donnait à l'un de ses ennemis les plus redoutables; mais Louis de Male s'obstinait à ne point céder à ces menaces, et le duc de Bretagne ne sortit de Bruges qu'après avoir réussi à le séparer, du moins pour quelque temps, du roi de France. Cinq cents lances anglaises, commandées par le comte de Salisbury, l'attendaient près de Gravelines, afin de le protéger contre les entreprises des capitaines français; elles le conduisirent jusqu'à Calais, et ce fut dans ce port qu'il s'embarqua pour Douvres, où le roi Richard II lui fit un grand accueil.

Froissart raconte que Louis de Male, ayant montré aux députés des communes les lettres de Charles V, en reçut cette réponse: «Monseigneur, nous ne savons aujourd'hui quel qu'il soit, s'il vous vouloit faire guerre, que vous ne trouvissiez dedans votre comté deux cent mille hommes tout armés et bien à point pour eux défendre.» Mais Louis de Male ne voyait dans le zèle des bonnes villes qu'une occasion favorable pour lever de nouveaux impôts: il voulait, dit le religieux de Saint-Denis, comme un autre Roboam, faire peser sur ses sujets des tributs qu'ils n'avaient jamais connus. Ses favoris lui servaient de conseillers, et il passait ses journées tantôt à faire de la musique avec ses ménestrels, tantôt à s'occuper de ses oiseaux, de ses singes et de ses chiens.

Le funeste exemple du prince, qui sacrifiait à ses débauches et à ses fêtes les trésors réunis par l'industrieuse activité de son peuple, se répandait peu à peu dans toute la Flandre. La plupart des nobles oubliaient ce qu'ils devaient au nom qu'ils avaient reçu de leurs ancêtres; de semblables désordres avilissaient les dignitaires du clergé, et s'étendaient de la maison crénelée du bourgeois jusqu'au foyer rustique du laboureur. Les habitants des villes et des campagnes passaient leurs journées à s'enivrer ou à jouer aux dés: il n'en était point qui ne portassent des vêtements aussi somptueux que ceux des plus illustres seigneurs de France. Tandis que les hommes étalaient leurs manteaux de fourrures, leurs ceintures émaillées, leurs grands chapeaux de bièvre, leurs souliers à poulaines d'argent, les femmes se paraient de robes d'écarlate dont les boutons étaient de perles ou d'émeraudes, de voiles de soie, de failles de cendal rouge ou de samyt vert: au milieu de ce faste se multipliait le nombre des usuriers lombards, qui avaient payé à Louis de Male de fortes sommes afin de pouvoir se fixer dans ses Etats. C'est ainsi que, dès la fin du quatorzième siècle, on voit poindre dans toute la Flandre cette déplorable transformation des mœurs qui sera l'un des caractères du gouvernement des ducs de Bourgogne.

Un cordelier, dont on vantait la science en astrologie, avait fait de nombreuses prédictions sur l'année 1379. Vers les derniers jours du mois de mai de cette année, c'est-à-dire peu après l'affaire du sire de Bournazel et le départ du duc de Bretagne, le comte s'était rendu à Gand pour présider à une joute à laquelle avaient été invités les chevaliers du Brabant, de la Hollande, du Hainaut, de la Picardie et de l'Artois. Ce fut au milieu des préparatifs de ces fêtes qu'il fit proclamer la nouvelle taxe qu'il avait résolu d'établir; mais un bourgeois de Gand, nommé Goswin Mulaert, éleva la voix pour protester contre cette exaction illégale: «Il ne faut plus, s'écria-t-il, que les impôts payés par le peuple soient employés aux folies des princes et à l'entretien des histrions et des baladins;» et tous les autres bourgeois s'associèrent à son refus.

Le comte rentra fort irrité à Bruges où il réclama le même subside de la commune, ajoutant qu'il était lui-même prêt à accorder tout ce qu'on lui demanderait. Les Brugeois, guidés par la jalousie qui sépara presque constamment, pour le malheur de la Flandre, ses deux plus grandes cités, formèrent aussitôt le projet de la satisfaire en ruinant les Gantois. Il ne s'agissait de rien moins que de détourner la Lys par un canal qui la joindrait à la Reye, ce qui permettrait de fixer à Bruges l'étape des blés de l'Artois dont Gand avait joui sans interruption.

Ces concessions du comte ne restent pas longtemps secrètes. Une extrême agitation éclate dans la cité de Gand. Ses habitants se pressent sur les places publiques, pleins d'inquiétude et se communiquant les uns aux autres leurs craintes et leur indignation. Tout à coup une femme, les vêtements en désordre et les pieds couverts de poussière, paraît au milieu d'eux et s'assied près de la croix du marché. On l'interroge: elle répond qu'elle revient d'un pèlerinage à Notre-Dame de Boulogne, et qu'elle a vu cinq cents pionniers brugeois qui, travaillant jour et nuit, ne tarderont pas à s'emparer du cours de la Lys. Ces paroles excitent un nouveau mouvement. Les Gantois s'écrient qu'ils ne le souffriront pas, et comme autrefois, sous le règne de Louis de Nevers, ils se hâtent d'aller réclamer les conseils d'un de leurs concitoyens dont ils honorent le patriotisme et le dévouement.

Le sage bourgeois de 1379 s'apppelait Jean Yoens. Son nom n'était point inconnu des Gantois, car Guillaume Yoens avait été en 1338 l'un des collègues de Jacques d'Artevelde dans le commandement de l'expédition de Biervliet. Jean Yoens avait siégé lui-même à deux reprises parmi les échevins de la keure. Froissart ajoute qu'il avait été aussi doyen des francs bateliers. Mais une de ces haines privées dont l'histoire de la Flandre offre de fréquents exemples, l'avait bientôt éloigné de l'exercice de toute magistrature et de toute autorité. D'après un récit qui n'a rien d'invraisemblable, il y avait eu autrefois au port de Damme «guerre mortelle de deux riches hommes et de leurs lignages.» Le premier se nommait sire Jean Piet; le second, sire Jean Baert. Au lignage de l'un appartiennent les Yoens; à celui de l'autre, les Mahieu. Vers 1330, Pierre Mahieu figure parmi les bourgeois les plus riches de Bruges: ses fils s'établissent à Gand, et dans le laps de vingt-deux ans, c'est-à-dire de 1358 à 1379, on remarque quinze fois leurs noms cités dans l'énumération des échevins. C'est à Gand qu'ils retrouvent les Yoens qui ont oublié leurs anciennes querelles. Ils se rencontrent, se parlent, s'asseient aux mêmes banquets; mais les Mahieu ne songent qu'à satisfaire ce que Froissart nomme «leurs haines couvertes.» L'un d'eux, Gilbert Mahieu, «subtil et entreprenant grandement, trop plus que nuls de ses frères,» court près du comte accuser Yoens. A l'entendre, Jean Yoens est le seul obstacle qui empêche Louis de Male d'établir un nouvel impôt de six ou sept mille florins sur le commerce de l'Escaut et de la Lys. «Le comte, qui ne véoit mie bien clair, car la convoitise de la chevance l'aveugloit,» donna Gilbert Mahieu pour successeur à Jean Yoens.

La popularité de Jean Yoens n'en fut que plus grande, et lorsque les Gantois apprirent le péril qui menaçait leur commerce et leur prospérité, ils se réunirent tous autour de lui et le supplièrent de les aider de ses conseils. «Seigneurs, leur répondit Yoens, il faut que en la ville de Gand un ancien usage qui jadis y fut, soit renouvelé, c'est que les blancs chaperons soient remis avant.—Nous le voulons, répondit toute la commune: or avant aux blancs chaperons!» En 1337, Jacques d'Artevelde avait donné aussi à ses amis ce signe de ralliement, et en 1357 les chaperons rouges et bleus avaient également été adoptés en France par tous les membres du parti des états.

Deux troupes de bourgeois revêtus du chaperon blanc, commandées par Arnould Declercq et Simon Colpaert, avaient immédiatement quitté Gand pour s'opposer aux travaux des Brugeois, qui voulaient réunir la Lys à la Reye par un canal qui devait se diriger de Deynze vers Saint-George-au-Chardon. Ils se trouvaient occupés à le creuser entre Aeltre et Knesselaere quand les Gantois arrivèrent. La plupart des ouvriers prirent la fuite: ceux qui résistèrent furent tués.

Cependant l'un des Gantois s'étant éloigné de ses compagnons avait été arrêté et conduit à Eecloo; peu de jours après, un sergent du comte osa, au milieu de la ville de Gand, mettre la main sur un habitant qui portait le chaperon blanc et criait: Bourgeoisie! Le lendemain, tous les bourgeois de Gand se rendaient près de Roger de Hauterive, bailli du comte, pour demander qu'il fût mis en liberté; mais celui-ci les repoussa rudement en leur disant qu'il châtierait de même désormais quiconque oserait prendre le chaperon blanc. Cette réponse accrut l'agitation. Les capitaines des chaperons blancs se réunirent, et le doyen des tisserands qui avaient vu renaître leur puissance, ordonna la suspension de tous les travaux tant que le bailli n'aurait point délivré les deux prisonniers. «Seigneurs, disaient les Gantois à leurs magistrats, on tient en la prison du comte un notre bourgeois, et avons sommé le baillif de monseigneur de Flandre; mais il dit que il ne le rendra point; ainsi se dérompent petit à petit et affoiblissent nos franchises, qui du temps passé ont été si hautes, si nobles et si prisées, et avecques ce si bien tenues et gardées, que nul ne les osoit prendre ni briser, non plus les nobles chevaliers que les autres; et s'en tenoient les plus nobles chevaliers de Flandre à bien parés quand ils estoient bourgeois de Gand.»

Les échevins de Gand partirent sans délai pour le château de Male. Le comte, instruit par Gilbert Mahieu de ce qui se passait, dissimulait sa colère: dans sa réponse aux députés de Gand, il se montra disposé à leur rendre leurs concitoyens captifs et à faire défendre aux Brugeois de continuer leur canal; mais il exigeait que les Gantois renonçassent à leurs chaperons. «Tels les portent maintenant, se disait Mahieu, devenu le confident du comte, qui temprement n'auront que faire de chaperons.»

Jean Yoens soupçonna la ruse de Louis de Male: «Ce sont les chaperons blancs qui vous ont sauvés, dit-il à l'assemblée de la commune: en les prenant vous êtes devenus libres; vous cesserez de l'être dès que vous les quitterez.» «Yoens, ajoute Froissart, parloit si belle rhétorique et par si grand art que ceux qui l'oyoient estoient tout réjouis de son langage.» Toute la commune approuva son avis, et les tisserands ne déposèrent plus les armes.

Il avait été décidé à Male, dans une assemblée des chefs du parti leliaert, que Roger de Hauterive réunirait deux cents chevaux et entrerait à Gand, la bannière du comte déployée, en se dirigeant vers le marché aux Grains où les amis de Gilbert Mahieu l'auraient rejoint. De là il se serait rendu immédiatement devant la maison de Jean Yoens qu'il aurait fait conduire avec le doyen des chaperons blancs et six ou sept de ses amis les plus influents au château de Gand où ils devaient être mis à mort.

Roger de Hauterive avait peut-être compté sur l'effet des promesses et des paroles pacifiques du comte; cependant, bien qu'on lui annonce que les tisserands ne se sont point séparés, il n'hésite pas: Gilbert Mahieu et ses frères le reçoivent au marché aux Grains; mais déjà un cri d'alarme a retenti dans toute la cité. «Trahison! trahison!» répètent les bourgeois qui accourent de toutes parts. Le sire de Hauterive, abandonné par les Mahieu, cherche en vain à se défendre: il devient la victime de l'exaspération populaire. Elle est si vive que les Gantois déchirent la bannière du comte (5 septembre 1376), et trois jours après ils vont brûler le château de Wondelghem, dont la construction, source de nombreuses exactions, avait coûté plus de deux cent mille francs. A leur retour, ils détruisent les ponts de la maison de la Poterne, résidence habituelle de Louis de Male, qui était placée à l'extrémité de leurs remparts du côté de la campagne, «afin que nul ne puest entrer dedans la ville sans leur congiet.»

Cependant des bourgeois de Grand étaient déjà arrivés à Male pour s'excuser de la mort du bailli et pour rétablir la paix. Quand le comte apprit l'incendie du château de Wondelghem, sa fureur ne connut plus de bornes. «Males gens, s'écria-t-il en s'adressant aux députés gantois, vous me priez de paix l'épée en la main. Je vous avois accordé toutes vos requêtes ainsi que vous vouliez, et vos gens m'ont ars l'hôtel au monde que je aimois le mieux. Ne leur sembloit-il que ils m'eussent fait des dépits assez, quand ils m'avoient occis mon baillif faisant son office, et desciré ma bannière et foulé aux pieds? Sachez que, si ce ne fût pour mon honneur et que je vous ai donné sauf-conduit, je vous fisse à tous trancher les têtes. Partez, et dites bien à vos males gens orgueilleux de Gand que jamais paix ils n'auront, ni à nul traité je n'entendrai, tant que j'en aurai des quels je voudrai; et tous les ferai decoller, ni nul ne sera pris à merci.» Et, sans vouloir leur permettre de se justifier, il ordonna qu'on les chassât de sa présence.

Tandis que Louis de Male se retirait à Lille et faisait renforcer la garnison d'Audenarde et celle de quelques autres châteaux, Jean Yoens, proclamé capitaine de Gand, visitait tour à tour Termonde, Alost, Deynze, Ninove, dont les communes le reçurent avec joie. Yoens comprenait toutefois aussi bien que Jacques d'Artevelde que ce mouvement ne serait point considéré en Flandre comme l'expression unanime du sentiment national tant que les bourgeois de Bruges ne s'y seraient point associés. Quelle que fût dans cette cité l'influence du parti leliaert, quels que fussent les priviléges que leur eût accordés le comte, il ne doutait point que leur ancien bourgmestre, Gilles de Coudebrouck, ne trouvât des vengeurs parmi eux. Plusieurs doyens des métiers se rendirent aux barrières de Bruges accompagnés par neuf ou dix mille Gantois. «Allez à Bruges, leur avait dit Jean Yoens, et que l'on sache que nous ne venons point pour combattre, mais pour savoir quels sont nos amis.» Pendant que l'on délibérait, Jean Yoens arriva lui-même près de la ville. Les échevins de Bruges firent aussitôt ouvrir le guichet et, après avoir parlementé un instant, ils laissèrent entrer les Gantois. «Et chevauchoit Jean Yoens delez le bourgmaistre, qui bien sembloit et se montroit être hardi et courageux hom; et toutes ses gens armés au clair le suivoient par derrière. Et fut adonc très-belle chose d'eux voir entrer par ordonnance en Bruges; et s'en vinrent ens ou marché. Ainsi comme ils venoient, ils s'ordonnoient et rangeoient sur la place, et tenoit Jean Yoens un blanc bâton en sa main. Entre ceux de Gand et de Bruges furent là faites alliances, qu'ils devoient toujours demeurer l'un de-lez l'autre, ainsi comme bons amis et voisins. Et furent en cel état ceux de Gand en la ville de Bruges moult amiablement.»

Jean Yoens se dirigea de Bruges vers Damme. Un mois lui avait suffi pour rétablir dans toute la Flandre l'autorité des communes. Ses rapides succès rappelaient ceux qui, quarante ans plus tôt, avaient illustré Jacques d'Artevelde; mais l'on ignorait encore si Jean Yoens montrerait le même génie en consolidant son triomphe. L'avenir ne devait point lui permettre de justifier les espérances qui le saluaient: à peine s'était-il arrêté dans la patrie de Jean Piet et de Jean Baert, où les Mahieu comptaient peut-être quelques parents et quelques complices, «que moul soudainemeni lui prit une maladie dont il fut tout enflé; et la propre nuit que la maladie le prit, il avoit soupé en grand revel avecques damoiselles de la ville, parquoi les aucuns veulent maintenir qu'il fut empoisonné.» On le mit aussitôt sur une litière pour le rapporter à Gand, mais il expira avant d'y arriver, à Ardenbourg, selon les uns; à Eecloo, selon les autres. Froissart, si fréquemment injuste pour les communes flamandes, nous a conservé le tableau des regrets que fit naître la triste fin de leur capitaine. «Quand les nouvelles de la mort furent venues à Gand, toutes gens furent durement courroucés; car moult y estoit aimé. Si vinrent les gens d'église à l'encontre du corps; et fut amené en la ville à aussi grand'solemnité que si ce fût le comte de Flandre; et fut enseveli moult révéremment en l'église de Saint-Nicolas.»

Si le comte et ses amis affectaient une grande joie de la mort d'Yoens, le deuil des Gantois n'avait rien qui pût encourager leurs espérances. Aucun symptôme d'anarchie ne révélait la faiblesse du parti des communes. Il avait déjà choisi de nouveaux chefs: c'étaient Pierre Van den Bossche, Jean Pruneel, Jean Bolle et Rasse d'Herzeele. Ils jurèrent tous de maintenir les franchises de Gand, et le peuple leur prêta serment d'obéissance. Pierre Van den Bossche fut appelé à poursuivre la tâche que Jean Yoens avait commencée: il sortit de Gand le 11 septembre avec douze mille hommes, pour se rendre à Deynze et de là à Courtray où il passa trois jours. Il s'agissait cette fois de compléter la restauration de l'autorité politique des communes en la faisant reconnaître dans la cité d'Ypres, autre métropole de la triade flamande. Malgré le sire d'Antoing et les chevaliers qui avaient été chargés de sa défense, les tisserands et les foulons avaient pris les armes, et mille voix répétaient le cri du doyen des métiers, Jacques Van der Beerst: «Flandre au lion et nos libertés!» A Ypres comme à Bruges, aucun désordre ne signala la victoire des Gantois, et l'alliance des communes flamandes y fut également proclamée.

Le comte de Flandre se trouvait en ce moment à Lille: «Si nous avons perdu Ypres cette fois, s'écria-t-il en apprenant le mouvement des Yprois, nous le recouvrerons une autre fois à leur male meschéance; car j'en ferai encore tant trancher de têtes, et là et ailleurs, que les autres s'en ébahiront.» Tous ses soins furent désormais employés à fortifier Audenarde, dont il voulait se faire une citadelle d'où il pût intercepter le commerce de l'Escaut et dominer toute la Flandre. La garnison était de plus de huit cents lances: on y remarquait Gauthier d'Enghien, Thierri de la Hamaide, Gui de Ghistelles, Gauthier d'Halewyn, Thierri Van der Gracht, François d'Haveskerke, Gérard d'Uytkerke, Roger de Lichtervelde, les sires de Moerkerke, de Moorslede, d'Iseghem, d'Avelin, d'Hontschoote, de Liedekerke, de Lembeke, de Rodes, de Masmines, de Poucke, de Meetkerke, et une foule d'autres illustres chevaliers. Audenarde était le dernier asile de l'autorité du comte et de la puissance des Leliaerts.

Les capitaines gantois connaissaient l'importance de la forteresse d'Audenarde. Peu de bourgeois s'étaient associés au sire d'Herzeele pour attaquer Termonde, où était arrivé Louis de Male; mais quand il fut décidé que l'on assiégerait Audenarde, toute la Flandre se leva, et dès le 15 octobre, cent mille hommes de milices communales dressèrent leurs tentes dans les belles prairies de l'Escaut.

La vieille comtesse de Flandre, Marguerite d'Artois, reprochait vivement à son fils de s'engager imprudemment dans une grande guerre contre les communes flamandes: petite-fille de Philippe le Bel, elle avait appris par une longue expérience qu'elles étaient redoutables dans les combats, et qu'elles n'avaient jamais été vaincues que par la ruse. Elle se hâta d'écrire au duc de Bourgogne pour lui exposer que s'il ne parvenait à calmer les Flamands, son héritage était en péril. Le duc de Bourgogne n'était ni moins habile, ni moins sage; il se conforma à ce conseil et accourut à Tournay. Son premier soin fut d'envoyer tour à tour l'abbé de Saint-Martin au camp flamand pour prêcher la paix, et le maréchal de Bourgogne à Audenarde pour s'assurer de la situation des assiégés. Leurs messages le convainquirent que la paix était nécessaire et qu'elle était possible: quoique les communes de Flandre se montrassent très-fières et bien résolues à maintenir leurs libertés, le duc de Bourgogne cherchait à les apaiser en leur promettant que le comte retournerait à Gand, et qu'il oublierait tous ses griefs. «Mais les Flamens, dit un chroniqueur anonyme, ne s'y volrent acorder se le conte ne les remettoit en leurs libertez et franchises que le conte Robert leur avoit jadis donné, et tant furent Flamens au siége que il convint par force que le conte leur accordast leur voulenté.»

Ce fut dans un banquet que le duc de Bourgogne, après avoir inutilement essayé de séduire les députés flamands par de vaines protestations, souscrivit à toutes leurs demandes et obtint que les communes lèveraient le siége d'Audenarde. La paix avait été conclue aux conditions suivantes:

Le comte pardonnera tout ce qui a été fait jusqu'à ce jour.

Les communes conserveront les priviléges, usages, coutumes et libertés que le comte, lors de son avénement, leur a promis de maintenir, de telle manière que le comte soit un seigneur libre et son peuple un peuple libre.

Tous ceux qui se sont éloignés comme adversaires des communes pourront requérir enquête légale et jugement, afin que personne ne puisse dire qu'on procède arbitrairement et non selon la loi.

Tous les baillis seront changés; s'ils réclament une enquête, elle leur sera accordée; si elle leur est favorable, ils jouiront de toute protection; mais s'ils étaient jugés coupables, ils ne pourraient à l'avenir être appelés à d'autres fonctions.

L'enquête légale aura lieu dans toute la Flandre: le bailli du comte y sera assisté des délégués des trois bonnes villes, et il jurera de n'épargner personne: de plus, s'il manque à ce serment, il sera lui-même soumis à l'enquête, et à l'avenir chaque année de semblables enquêtes seront tenues par vingt-cinq personnes, dont neuf seront choisies par les échevins de Gand, huit par ceux de Bruges et huit par ceux d'Ypres, afin qu'elles punissent tous ceux qui se conduiraient déloyalement, et qu'elles maintiennent les priviléges et les libertés du pays.

Le comte confirma à Malines, le 1er décembre 1379, ces conventions importantes. Louis de Male avait aussi promis aux Gantois d'aller habiter leur ville, pour leur prouver «qu'il leur pardonnoit tout, dit Froissart, sans nulle réservation, exception ni dissimulation.—Mais depuis, ajoute un autre chroniqueur, ne volt le conte tenir l'ordonnanche que ses gens luy avoient fait sceller par force.» La paix de 1379 ne fut qu'une paix à deux visages, comme l'appelle Froissart. Un instant, les Gantois parurent soupçonner la mauvaise foi du comte; lorsqu'ils s'éloignèrent, le 4 décembre, ils regrettaient d'avoir renoncé à la démolition des murailles d'Audenarde, et voulaient les détruire avant de rentrer dans leurs foyers: mais on parvint à les en dissuader. Un de leurs capitaines, Jean Pruneel, avait déjà fait ratifier le traité par les échevins de Gand, et peu après il retourna à Tournay pour le faire sceller, «et là, dit Froissart, lui fit le duc de Bourgogne très-bonne chère.» Nous raconterons bientôt ce que présageait à Jean Pruneel ce généreux accueil.

Dès que les milices communales s'étaient séparées, la garnison d'Audenarde avait reçu de nouveaux approvisionnements et le comte ne cachait plus combien était peu sincère sa réconciliation avec les communes. Partout il faisait entendre des plaintes et d'amères récriminations. Loin d'exécuter la promesse qu'il avait faite aux Gantois, il avait déclaré qu'il ne retournerait au milieu d'eux que lorsqu'ils lui auraient livré les principaux auteurs de la rébellion, puis il s'était rendu à Bruges pour y reprocher aux bourgeois de l'avoir abandonné le jour où Yoens avait paru devant leurs murailles. Il ne tarda point toutefois à accepter leur excuses, car il savait bien que, grâce à leur ancienne rivalité avec les Gantois, il n'était point de ville où il comptât plus de partisans; mais l'affection même que le comte témoignait aux habitants de Bruges irritait ceux de Gand; ils se souvenaient qu'il s'était engagé à résider dans leur ville, et chargèrent vingt-quatre députés de lui exposer combien ils le désiraient, afin que la paix fût mieux affermie. Un refus eût peut-être fait éclater immédiatement une seconde guerre civile à laquelle le comte n'était point préparé en ce moment. Cédant aux sages conseils du prévôt d'Harlebeke il quitta Bruges, et s'était déjà avancé jusqu'auprès de Deynze lorsqu'il rencontra les députés de Gand: ceux-ci se rangèrent des deux côtés de la route, et, bien qu'ils s'inclinassent avec un grand respect, le comte porta à peine la main à son chapeau et continua à chevaucher sans les regarder. Les députés le suivirent à Deynze, et ce fut là qu'ils s'acquittèrent de leur ambassade en le priant d'oublier tous ses anciens griefs: «Ah! je voudrais, répliqua le comte, qu'il ne me souvînt jamais de grandes cruautés et félonies que j'ai trouvées en ceux de Gand; mais il sera, veuille ou non.» Les députés gantois s'efforcèrent de l'apaiser, lui rappelant qu'il avait tout pardonné, et le comte se leva en ordonnant qu'on apportât le vin.

Le lendemain, Louis de Male entra à Gand: tous les bourgeois s'étaient portés au devant de lui pour lui faire honneur, les uns à pied, les autres à cheval; mais il ne leur adressait pas une parole et les saluait à peine de la tête: arrivé à son hôtel, il y déclara aux magistrats que son intention était d'observer la paix, mais qu'il voulait que les chaperons blancs fussent abolis et qu'une amende fût payée pour le meurtre de Roger de Hauterive. Il persistait aussi à exiger qu'on lui remît les principaux chefs de la sédition. Le lendemain matin, le comte parut au marché du Vendredi pour y haranguer le peuple. Il remarqua tristement que tous les chaperons blancs s'y étaient réunis; cependant il ne changea pas de projet, et quoique leurs murmures l'interrompissent, il demanda leur suppression. «Je ne triompherai jamais de ces chaperons blancs!» s'écria-t-il en regagnant son hôtel. Trois jours après il sortit de Gand et se retira à Paris, où Marguerite d'Artois chercha à le réconcilier avec Charles V.

La fuite du comte annonça à la Flandre le renouvellement des discordes civiles. Il n'avait point tardé à retourner de Paris à Lille, où il réunissait toute une armée de mercenaires étrangers. En même temps les Leliaerts prenaient en Flandre des chaperons rouges pour indiquer leur hostilité aux chaperons blancs, et ornaient leurs vêtements de fleurs de lis, tandis que les Clauwaerts adoptaient pour signe de ralliement trois griffes de lion. Un acte odieux de trahison ouvrit la guerre. Olivier de Hauterive et quelques autres chevaliers, cherchant à venger la mort du bailli de Gand, s'emparèrent de quarante barques qui naviguaient sur la Lys, et renvoyèrent les bateliers à Gand, après leur avoir fait crever les yeux et couper les mains. Cet affreux spectacle y souleva tous les esprits. On ne doutait point que ce crime n'eût eu lieu par l'ordre du comte de Flandre, et il n'y avait personne qui osât le justifier. Les bourgeois de Gand sentirent de plus en plus le besoin de réunir leurs forces, et pendant sept années (c'est Froissart qui le raconte) l'on ne vit point une seule querelle dans cette ville qu'avaient si fréquemment troublée des discordes intestines. Les bourgeois se montraient prêts à sacrifier de nouveau leur or et leurs joyaux pour la défense de leurs franchises.

Jean Pruneel et les chaperons blancs avaient résolu de répondre par quelque éclatant exploit au défi d'Olivier de Hauterive. Ils sortirent de Gand le 22 février et se dirigèrent, au nombre de cinq cents, vers Audenarde. Les chevaliers leliaerts, qui n'avaient point prévu cette attaque, avaient quitté les remparts pour célébrer, au milieu des banquets et des jeux, les fêtes de la mi-carême, et les Gantois s'en emparèrent sans rencontrer de résistance.

Cependant quelques riches bourgeois de Gand, qui appartenaient secrètement au parti des Leliaerts, Simon Bette, Gilbert de Gruutere et Jean Van der Zickele, se hâtèrent d'interposer leur médiation et la guerre cessa presque aussitôt. Les Gantois (c'était là le grand désir du comte) évacuèrent Audenarde le 12 mars, et l'on rétablit sans délai les murailles qu'ils avaient commencé à détruire. Afin de punir également tous ceux qui avaient violé la paix, une même sentence d'exil frappa Jean Pruneel et les chevaliers qui avaient mutilé les bateliers de l'Escaut. L'un de ceux-ci voulait aller habiter Valenciennes, mais la commune de cette ville refusa de le recevoir. Quant à Jean Pruneel, il s'était retiré à Ath. S'il n'avait rien à y craindre des bourgeois, le ressentiment de Louis de Male ne devait point l'y laisser dans le repos. En effet, à peine était-il arrivé à Ath qu'il fut enlevé par des hommes d'armes et conduit à Lille, où le comte lui fit trancher la tête.

La mort de Pruneel est une déclaration de guerre: le 7 avril le comte traverse la Lys, en mettant à mort tous les laboureurs qu'il surprend occupés aux travaux des champs, et entre inopinément à Ypres. Sept cents habitants périssent aussitôt par ses ordres; puis il retourne à Lille pour y attendre de nouveaux renforts d'Allemagne, de Picardie et de Bourgogne.

Ces désastreuses nouvelles parvenaient successivement aux bourgeois de Gand; ils virent une triste leçon dans ces supplices, et se hâtèrent de reprendre les armes pour aller autour de la ville détruire les châteaux des chevaliers alliés au comte. Leurs chefs étaient Pierre Van den Bossche, Jean Bolle, Arnould Declercq, Pierre de Wintere, Jean de Lannoy et le sire d'Herzeele.

Les Leliaerts avaient aussi leur armée, et le comte leur avait permis d'y arborer sa bannière. Leurs chefs étaient le sire de Steenhuyze, qui avait tour à tour immolé à Gand Jean Van de Velde et surpris à Vyve les juges de Gauthier d'Halewyn, et le sire d'Antoing, dont la commune d'Ypres avait naguère épargné la vie: l'on remarquait près d'eux, Gauthier d'Enghien, arrière-petit-fils de Robert de Béthune, qui faisait ses premières armes. Louis de Male s'était rendu lui-même à Wervicq pour observer de plus près la marche des événements.

A Ypres, les bourgeois s'assemblèrent aux portes de l'église de Saint-Martin. Les amis du comte s'étaient rangés sous la bannière du grand bailli. Vis-à-vis d'eux s'étaient placés autour de Jacques Van der Beerst ceux qui soutenaient la cause des Gantois: toute la paroisse de Saint-Jean leur était favorable; les tisserands et les foulons les appuyaient. Dès le premier moment du combat, les petits métiers les rejoignirent et décidèrent la victoire.

La défaite des Leliaerts à Ypres fit triompher la cause communale dans toute la Flandre. Bruges s'y associa, et là, aussi bien qu'à Gand et à Ypres, l'on ordonna, selon les anciens usages, une chevauchée pour aller de ville en ville proclamer la paix du pays; mais cette mission toute pacifique, loin d'étouffer les discordes intérieures, devait les rendre plus vives que jamais. Les Gantois et les Brugeois ne pouvaient, même en se confédérant contre le comte, oublier leurs anciennes contestations. Le 13 mai une troupe de Gantois était entrée à Bruges, et le bruit se répandit aussitôt qu'ils avaient formé le projet de détruire la ville pour mettre fin à toute lutte de puissance et à toute rivalité d'industrie. Ce n'était évidemment qu'une fausse rumeur semée par les Leliaerts; mais la plupart des bourgeois s'empressèrent d'accourir armés sur la place publique. Là s'engagea une sanglante mêlée: deux fois les Gantois, surpris et assaillis de toutes parts, tentèrent un nouvel effort pour disperser leurs adversaires, deux fois ils furent repoussés, et bientôt après ils se retirèrent, abandonnant plusieurs morts et quelques prisonniers.

Au premier avis de ce succès des Leliaerts, le comte reparut à Bruges, et des lettres du 11 juin annoncèrent le rétablissement de son autorité dans cette ville. Les Gantois, qui venaient de conquérir Termonde, se préparaient déjà à venger la mort de leurs concitoyens. Il ne s'agissait de rien moins que d'aller briser les portes de Bruges pour en chasser le comte et tous ses amis: cependant le moment n'était pas encore arrivé où ce projet audacieux devait s'accomplir; et Louis de Male, cédant aux prières des Brugeois effrayés, consentit à conclure un traité avec les bourgeois de Gand.

Cette paix dure sept semaines, du 19 juin au 8 août. Les tisserands de Bruges, cruellement opprimés par le comte, qui leur reproche d'avoir secondé les Gantois dans le combat du 13 mai, accusent Louis de Male de violer l'amnistie sanctionnée par ses serments: leurs plaintes réveillent toute la Flandre; Gand, Ypres, Courtray, Thielt, Deynze, Roulers, s'associent sans hésitation à ce mouvement.

Nous abordons une nouvelle guerre civile: Louis de Male s'est rendu à Dixmude; là, cherchant un appui dans les populations du Franc, qui n'ont jamais cessé d'envier aux grandes villes le monopole de l'industrie, il appelle sous ses bannières les chevaliers du Hainaut et de l'Artois. Les Yprois, menacés par ces préparatifs, se hâtent d'envoyer une partie de leurs milices vers Woumen pour s'opposer à l'entreprise du comte de Flandre; en même temps ils décident, de concert avec les bourgeois de Gand, qu'une autre expédition empêchera les Leliaerts de Bruges de se réunir à leurs amis au camp de Dixmude.

Pierre Van den Bossche avait quitté Gand avec neuf mille hommes; Arnould Declercq et Jean Bolle, qui se trouvaient avec quatre ou cinq mille Gantois à Ypres, se préparèrent à le rejoindre avec quelques bourgeois de cette ville; mais ils se précipitèrent aveuglément dans les embûches que les Leliaerts leur avaient préparées à Roosebeke. Douze cents Gantois et autant d'Yprois avaient péri. Louis de Male profita de cette victoire pour disperser les Gantois qui campaient à Woumen. Dès le lendemain, Ypres lui ouvrit ses portes. Les députés de cette ville vinrent se jeter à ses pieds en réclamant des conditions favorables. Il les leur accorda; mais lorsqu'il fut entré dans leurs remparts, suivi d'une armée que Froissart évalue à soixante mille hommes, il changea de langage. Trois cents des plus notables bourgeois furent chargés de fers et l'on arrêta surtout un grand nombre de tisserands. Sept cents de ceux-ci furent immédiatement décapités; quatorze cents, conduits à Bruges, y subirent le même sort: quatre cents furent exilés à Douay et à Orchies. Ce n'était point assez: Louis de Male ordonna qu'on mît le feu à une partie de la ville; puis il convoqua la commune, se vantant que désormais chacun respecterait son seigneur.

Les bourgeois de Courtray, intimidés par ces supplices, se soumirent également au comte, qui choisit parmi eux trois cents otages.

Louis de Male, encouragé par ses succès, vint mettre, le 2 septembre, le siége devant Gand: il avait, dit-on, résolu de détruire complètement cette célèbre cité. Cependant, quelque nombreuse que fût son armée, il lui fut impossible d'empêcher les assiégés de recevoir des renforts et des vivres. C'est à Gand que reposent les destinées de la Flandre communale, qui s'appuient au dedans sur de glorieux souvenirs, au dehors sur de vives et sympathiques espérances.

Les habitants de Malines, appelés par Louis de Male pour servir comme feudataires sous ses drapeaux, ont refusé de combattre les Gantois, et toutes les communes du Brabant leur sont également favorables. Dans la cité épiscopale de Liége les bourgeois se sont aussi assemblés, et d'une voix unanime ils ont adressé à leurs frères des bords de l'Escaut ce message: «Si vous êtes maintenant assiégés, ne vous déconfortez pas; car Dieu sait et toutes bonnes villes que vous avez droit en cette guerre.» Enfin, il semble que la suzeraineté même du roi de France ne doive plus être pour la Flandre une source de désastres et un prétexte d'intrigues, mais une garantie de paix et de protection.

Les échevins de Gand avaient fait exposer au roi de France qu'ils n'avaient pris les armes que pour la défense de leurs franchises, et il accueillit favorablement leur message: peut-être n'avait-il pas oublié que le plus illustre de ses aïeux, dont il se proposait désormais d'imiter la sagesse, avait rendu le repos à la Flandre troublée par d'autres discordes, et eût-il voulu, à l'exemple de saint Louis, imposer la paix à l'arrière-petit-fils de Marguerite de Dampierre. Si la vie de Charles V s'est écoulée au milieu des guerres et des discordes civiles, s'il y a pris lui-même une part active plus par son habileté et ses ruses que par son courage, une longue expérience lui a montré du moins dans les souvenirs de sa jeunesse une leçon plutôt qu'un exemple. Après avoir, en 1356, fait échouer la mémorable réforme abordée par les états généraux, il marche sur leurs traces en écoutant toutes les plaintes de son peuple. Il recherche les conseillers les plus instruits et les plus respectables, et dans ses loisirs il recourt volontiers à l'étude des historiens et des philosophes. A quarante-six ans, Charles V est devenu Charles le Sage; mais ses forces s'affaiblissent d'heure en heure; un mal qui résiste à la science de ses médecins le menace d'une fin prochaine. La crainte de sa médiation a pu, au moins de juin, engager le comte de Flandre, qu'il n'a jamais aimé, à conclure la paix; ses infirmités ne lui permettent plus quelques mois plus tard d'intervenir pour arrêter la guerre qui se rallume, mais il ne manque pas à sa tâche réparatrice vis-à-vis des communes françaises, car le jour même où il expire, il ordonne l'abolition de toutes les tailles injustes établies sous son règne ou sous celui de ses prédécesseurs.

Jean Desmarets, avocat général au parlement, saluait avec enthousiasme le nouveau règne qui allait s'ouvrir sous de si heureux auspices: Novus rex, nova lex, novum gaudium! et le chancelier de France ajoutait, en confirmant au nom du jeune roi le dernier acte de Charles V: «Un gouvernement modéré et sage fut toujours utile au royaume; l'obéissance régulière des peuples fait sa force. Les rois ne règnent que par l'appui de leurs peuples et leur doivent la puissance qui les rend redoutables. Sachez donc que le roi ne veut point abuser de son autorité, mais vous gouverner avec clémence et douceur, afin que, libres du joug de toute servitude, vous viviez heureux et jouissant de la paix.» Le lendemain, il ne restait plus rien des efforts que Charles V avait tentés, des projets qu'il avait conçus. Les ducs de Bourgogne, de Berry, d'Anjou et de Bourbon se disputaient l'exercice de la puissance royale; l'un de ces princes dérobait même le trésor de Charles V; mais il n'en était aucun qui songeât à exécuter son dernier vœu.

Jamais les circonstances n'avaient été plus favorables au comte de Flandre: il en profita pour diriger de nouvelles tentatives contre la ville de Gand. Robert de Namur l'avait rejoint avec ses hommes d'armes, et il voyait chaque jour s'augmenter le nombre des chevaliers de l'Artois et du Hainaut qui espéraient recueillir à la conquête de Gand quelque gloire et peut-être aussi quelques dépouilles. Le plan du siége fut modifié. Le comte, qui avait d'abord placé son camp dans les prairies de Tronchiennes, jugea qu'il était plus avantageux de s'établir au nord de la ville: ce n'était qu'en occupant cette position qu'il pouvait intercepter les approvisionnements que la commune de Gand tirait du pays de Waes, et empêcher ses relations avec les villes du Brabant.

Il n'était d'ailleurs pas moins important pour le comte de Flandre de s'opposer aux excursions des divers capitaines de Gand. Jamais elles n'avaient été plus fréquentes. Pierre Van den Bossche, Rasse d'Herzeele, Arnould Declercq, Jean de Lannoy et Jacques Vander Beerst, qui avait quitté Ypres pour s'associer à la défense de Gand, parcouraient toutes les châtellenies où le comte n'avait point d'armées, et c'est ainsi qu'ils avaient conquis tour à tour Termonde, Alost, Ninove et Grammont. Arnould Declercq réussit même à surprendre une partie de la garnison d'Audenarde, et le sire de Steenhuyse, cet implacable ennemi des Gantois, atteint à l'abbaye d'Eenhaem, venait d'être la victime de la cruelle loi des représailles, lorsqu'ils se virent eux-mêmes entourés au lever de l'aurore par six cents chevaliers leliaerts et de nombreux arbalétriers qu'avait réunis le sire d'Enghien. Arnould Declercq succomba avec un grand nombre des siens (23 octobre 1380).

Louis de Male, qui deux fois avait fait attaquer inutilement les retranchements de Langerbrugge, reprit courage au bruit de la défaite d'Arnould Declercq, et les attaques devinrent plus vives et plus multipliées.

Parmi les bourgeois assiégés se trouvait un poète. Baudouin Vander Lore, dont la postérité a à peine recueilli le nom, traçait dans des vers admirables le tableau de cette triste lutte à laquelle sans doute il prit une part active:

«Il me semblait que je me trouvais dans un bois verdoyant, où le parfum des plantes s'unissait pour me charmer au chant des oiseaux cachés dans le feuillage; j'y errais depuis longtemps au milieu des fleurs lorsque, dans un vallon où se réunissaient deux rivières, j'aperçus devant moi le joyau le plus précieux qu'ait créé la nature: c'était une noble vierge qui portait un écu de sable, comme si ces couleurs eussent dû retracer son deuil, et je vis s'élancer sur ses genoux un lion de perles couronné d'or. La vierge le pressait dans ses bras pour l'y réchauffer; elle le couvrait de ses baisers. Puis elle chanta, et sa voix s'élevait jusqu'aux cieux: «Vivre vertueux et libre vaut mieux que de l'or ou de riches pierreries. O Jésus de Nazareth! conserve-moi une vie vertueuse et libre.»

«A peine avait-elle cessé de chanter que je vis paraître un prince monté sur un fier coursier, et, à sa suite, un si grand nombre de chevaliers et d'écuyers que tout le bois en tressaillit. Tous menaçaient la noble vierge, mais aucun n'osait traverser la rivière jusqu'à elle; car le lion, se dressant contre eux, leur montrait ses griffes et ses dents.

«Cependant le prince s'irritait: «Fille perverse! s'écriait-il, je m'indigne de ta désobéissance; et si jamais j'en ai le pouvoir, je te punirai.» Alors la vierge, s'agenouillant, lui répliqua: «Mon père et mon seigneur, au nom de Dieu, faites de moi tout ce que vous voudrez, mais laissez-moi ma vie vertueuse et libre.» En achevant ces mots, ses larmes coulèrent; et je pensais que le prince allait lui répondre: «Tu es ma fille!» Mais, parmi ceux qui l'entouraient, plusieurs l'excitaient à la repousser, en le trompant par le mensonge et de honteuses paroles; il n'en était point toutefois qui réussît dans ses efforts contre la noble vierge.

«En ce moment la vierge me vit: «Ami, viens vers moi, me dit-elle; près de moi est libre quiconque ose se confier en ma protection. Je suis une vierge innocente et pure, quoique mon père, séduit par des conseillers perfides, ne cesse de me persécuter.» Je me hâtai de lui répondre: «Comment, ô chaste fleur! osez-vous donc rester ici seule avec votre noble lion, tandis que vous avez tant d'ennemis?—Mon ami, reprit-elle, je ne suis pas seule ici; regarde autour de toi et tu verras ceux qui me protégent.»

«Je regardai et j'aperçus d'un côté le Christ suspendu sur la croix, saint Jacques, saint Bavon, saint Macaire, saint Liévin, saint Amand; de l'autre, saint George, sainte Catherine, saint Jean; plus loin, Notre-Dame, saint Pierre, sainte Amelberge, saint Bertulf, saint Quentin, saint Aubert, saint Nicolas, saint Michel, saint Martin, saint François, saint Dominique, saint Augustin; plus loin encore, saint Christophe, saint Denis et sainte Claire, veillant tous sur les fidèles assemblés à l'ombre de leurs autels. Je croyais voir tous les saints descendre, sur leurs ailes, du trône de Dieu et se réunir sous des bannières de cendal; mais la vierge les remerciait de leur appui, et adressait ses prières à Dieu pour que son père reconnût ses torts et cessât d'outrager celle qui est l'aînée de ses filles.

«Que Dieu veille longtemps sur cette noble vierge! qu'il réconcilie tous ses amis avec son père, afin que la Flandre ne soit plus la Forêt sans merci, mais l'asile de la paix!»

Le 1er novembre, on avait combattu depuis le matin jusqu'au soir; cinq jours après, le pont de Langerbrugge fut le but d'un autre assaut; cependant les Gantois résistaient vaillamment et les Leliaerts n'avaient obtenu aucun succès, quand, au milieu de la nuit, Rasse d'Herzeele et Pierre Van den Bossche, s'élançant inopinément au milieu des assiégeants avec une partie des bourgeois des paroisses de Saint-Michel et de Saint-Jacques, enlevèrent aux Leliaerts brugeois toutes leurs bannières et tuèrent leur capitaine, Josse d'Halewyn. Dès le lendemain, le comte de Flandre, renonçant à l'espoir de dompter les Gantois, leur fit offrir la paix, qui fut proclamée le 11 novembre. Louis de Male s'y engageait à pardonner entièrement aux bourgeois insurgés et à respecter leurs vies, leurs biens, leurs libertés et leurs franchises.

Louis de Male n'était pas plus sincère dans cette réconciliation qu'il ne l'avait été en 1379: il l'avait de nouveau subie comme une nécessité, et peu de jours après, écrivant à la comtesse de Bar que déjà il avait obtenu des bourgeois de Bruges et d'Ypres la restitution du traité d'Audenarde, il ajoutait que s'il avait accordé la paix aux Gantois, son intention «n'en estoit pas moins de remettre et ordonner son pays en aultre ploy,» et qu'il espérait bien «que les besoignes venront en meilleur point l'une après l'autre.» Il supportait d'autant plus impatiemment la convention du 11 novembre qu'elle avait, malgré ses prétentions, consacré tous les droits des magistratures des bonnes villes; et il suffit pour en apprécier exactement le caractère de remarquer qu'immédiatement après sa conclusion, les bourgeois de Gand élurent pour second échevin de la keure l'un des frères de Jean Yoens.

Les événements qui se succèdent en France et en Flandre attestent également les progrès du mouvement communal. A peine les Gantois ont-ils réduit le comte à déposer les armes, que les bourgeois de Paris se réunissent pour supplier le jeune roi Charles VI, qui revient de Reims, de ratifier l'abolition des tailles ordonnée par son père. Le prévôt des marchands parle en leur nom, de même qu'Etienne Marcel s'est trouvé l'organe de réclamations à peu près semblables en 1355. Le roi cède: toutes les tailles établies par Philippe le Bel et ses successeurs sont révoquées par une ordonnance du 16 novembre, qu'une assemblée des états de la Langue-d'oïl confirme solennellement.

Cependant cette réforme pacifique ne se maintint que peu de temps en France, et dès que les oncles de Charles VI l'entravèrent par leurs intrigues, Louis de Male, à leur exemple, recommença la guerre. Il fit arrêter à Bruges les biens des bourgeois de Gand, prétendant qu'ils n'étaient que le fruit de leurs déprédations; puis il s'avança avec une armée de vingt mille hommes pour combattre les Gantois, qui étaient sortis de leur ville sous les ordres de Rasse d'Herzeele et de Jean de Lannoy. Il les rencontra près de Nevele. Les Gantois étaient peu nombreux et les marais de la Cale empêchaient Pierre Van den Bossche, qui revenait de Courtray, de leur porter secours. Le sire d'Herzeele se confiait dans la fortune de Gand, et sans écouter aucun conseil, il engagea le combat. La mêlée fat sanglante; mais les rangs des Gantois furent rompus par le choc des chevaliers leliaerts. Poursuivis vivement à travers les champs et jusque dans les rues de Nevele, ils cherchèrent à se défendre en se ralliant auprès de l'église; cependant avant qu'ils eussent pu se réfugier dans la tour, qui avait été fortifiée avec soin, plusieurs de leurs plus intrépides compagnons avaient péri: là succomba, en protégeant leur retraite, Rasse d'Herzeele, de la maison de Liedekerke, «qui avoit été un grand capitaine en Gand, et que les Gantois aimoient moult pour son sens et pour sa prouesse.» Jean de Lannoy et ses compagnons, qui s'étaient retranchés dans le clocher, ne furent pas plus heureux. Le comte avait fait allumer un grand feu devant l'église, et ils n'échappèrent à l'incendie qu'en se précipitant au milieu des piques de leurs ennemis.

Lorsque la nouvelle de ce revers arriva à Gand, la désolation y fut générale: on pleurait surtout le sire d'Herzeele qui avait dignement représenté, dans le camp des communes, cette patriotique fraction de la noblesse qui ne s'était jamais associée au parti des Leliaerts. Les bourgeois qui favorisaient le comte profitaient déjà de la consternation publique pour répandre le bruit que Pierre Van den Bossche avait trahi les Gantois au lieu de leur porter secours. Ils se flattaient d'exciter, par ces rumeurs, le peuple à le perdre, ne doutant pas que sa mort ne rendît plus aisée la conclusion de la paix avec le comte de Flandre. Les chefs de ce complot étaient Gilbert de Gruutere et Simon Bette, dont nous avons déjà signalé le dévouement à Louis de Male; mais ils ne réussirent point dans leur projet. Pierre Van den Bossche protesta de son zèle et justifia aisément sa conduite.

Soit que le comte eût placé ses espérances dans les intrigues de ses amis, soit que le grand effort qu'il avait fait à Nevele contre les six mille Gantois du sire d'Herzeele eût épuisé toutes ses forces, il s'était retiré à Bruges après avoir conduit son armée au nord de Gand jusqu'au village d'Artevelde. Il croyait inutile de s'opposer à de nouvelles excursions des Gantois, et s'attribuait l'honneur d'avoir exterminé tous leurs combattants; mais ses illusions furent de peu de durée. Gand équipa cinq armées qui se dirigèrent le même jour, l'une vers Grammont, les autres vers Courtray, Deynze, Termonde et le pays des Quatre-Métiers. La première réussit complètement dans la mission qui lui avait été confiée: elle chassa de Grammont la garnison que le comte y avait laissée, et rétablit sur les remparts de cette ville la bannière de Gand.

Cependant la confiance que les bourgeois de Gand plaçaient dans leurs propres forces leur fut fatale, et de nouveaux désastres leur enlevèrent le fruit de leurs derniers armements. Le sire d'Enghien avait réuni quatre mille hommes d'armes, et à peine avait-il paru devant Grammont qu'il ordonna un assaut général. Bien que les assiégés se défendissent vaillamment, les portes furent brisées et les Leliaerts se précipitèrent dans les rues en égorgeant tous ceux qu'ils rencontraient; puis ils mirent le feu à la ville, et un grand nombre de femmes et de vieillards périrent dans les maisons où ils s'étaient réfugiés (30 juin 1381).

Louis de Male était déjà arrivé devant les murailles de Gand lorsqu'on lui annonça la prise de Grammont. Tandis qu'il félicitait le sire d'Enghien, qui était venu le rejoindre, du courage qu'il avait montré au sac de cette ville, il y avait à Gand des hommes qui priaient chaque jour le ciel de permettre qu'il fût vengé: c'étaient des habitants de Grammont qui n'étaient parvenus à fuir de leurs foyers embrasés, qu'en y abandonnant leurs femmes ou leurs enfants. Ils connaissaient l'aventureuse intrépidité du sire d'Enghien et lui tendirent des embûches. En effet, il arriva peu de jours après qu'il sortit un matin du camp avec Michel de la Hamaide, Eustache de Montigny et quelques autres chevaliers. Il avait résolu d'aller reconnaître les moyens les plus aisés d'attaquer la ville de Gand et s'avança si loin qu'il se vit tout à coup entouré de bourgeois armés de piques qui s'élançaient vers lui en criant: «A la mort! à la mort!» Gauthier d'Enghien, surpris, demanda conseil à ses amis: «Conseil! répondit le sire de Montigny, il est trop tard; vendons nos vies ce que nous pourrons: car ici il n'y a pas de rançon.» Les chevaliers, s'étant recommandés à Dieu et à monseigneur saint George, se préparèrent aussitôt à combattre; mais leur courage ne put les sauver. Louis de Male versa des larmes en apprenant la triste fin du sire d'Enghien, que les chroniqueurs nous dépeignent jeune et beau. Gauthier d'Enghien était le dernier duc d'Athènes: il avait aussi des prétentions à la seigneurie de la république de Florence; mais les bourgeois italiens avaient repoussé ce jeune prince, qui devait trouver la mort en luttant contre les communes flamandes.

Le siége de Gand avait été levé immédiatement après la mort du sire d'Enghien. Louis de Male s'était contenté d'augmenter les garnisons des villes voisines et de chercher à intercepter tous les approvisionnements destinés à la ville de Gand, mais le succès de ses efforts semblait douteux. Toutes les villes de Flandre, accablées par les exactions du comte, étaient secrètement favorables aux Gantois, et la crainte d'être la cause de la mort de leurs otages maintenait seule leur soumission. Hors de la Flandre, les Gantois rencontraient d'autres sympathies. La cité de Liége, invitée à interrompre toutes ses relations avec les bourgeois de Gand, avait répondu fièrement qu'ayant toujours été libre, elle voulait en délibérer avec les communes de Saint-Trond, de Huy et de Dinant. En Zélande et dans le Hainaut, les populations n'étaient pas moins bien disposées pour la Flandre, malgré les ordres les plus sévères des baillis et de leurs sergents.

Louis de Male eut de nouveau recours à la ruse: il feignit d'accepter la médiation d'Albert de Bavière; des conférences s'ouvrirent à Harlebeke, et le comte de Flandre, pour se concilier plus aisément les communes flamandes, y fit donner lecture de plusieurs lettres de Charles VI, qui ordonnait de punir les corsaires qui inquiéteraient les marchands flamands, et assurait à ceux-ci la liberté du commerce dans ses Etats, aussi bien par terre que par mer.

Parmi les députés de Gand qui s'étaient rendus à Harlebeke se trouvaient les deux chefs du parti leliaert, Simon Bette et Gilbert de Gruutere; ces négociations n'étaient pour eux qu'un prétexte, afin de poursuivre plus librement leurs complots avec le comte, dont la rentrée à Gand eût été le signal de supplices non moins nombreux que ceux qui avaient naguère ensanglanté les places d'Ypres. Un crime devait préparer cette trahison: le premier capitaine de Gand, Gilles de Meulenaere, périt le 2 janvier 1381 (v. st.), frappé, comme Simon de Mirabel en 1346, par les amis du comte.

Une confusion extrême régnait à Gand, et les bourgeois, reportant leur souvenir vers une ère de gloire et de grandeur, ne cessaient de répéter: «Si Jacques d'Artevelde vivait, nos choses seraient en bon état, et nous aurions paix à volonté.» Pierre Van den Bossche avait entendu souvent Jean Yoens raconter combien la Flandre avait été puissante et redoutée dans ces années à jamais fameuses où elle repoussait Philippe de Valois pour dominer le génie belliqueux d'Edouard III, et sans hésiter plus longtemps il conçut le projet de placer la résistance des communes sous la protection du nom le plus illustre du quatorzième siècle.

Le 25 janvier, le peuple s'assembla. On lui proposa divers capitaines, mais il n'en était aucun qui voulût accepter une mission aussi difficile ou qui fût capable de la remplir. Pierre Van den Bossche avait gardé pendant quelque temps le silence; enfin il éleva la voix: «Seigneurs, je crois que cils qui ont esté nommés méritent d'avoir le gouvernement de la ville de Gand; mais je en sais un qui point n'y vise, n'y ni pense, et si il s'en vouloit ensoigner, il n'y auroit pas de plus propice, ni de meilleur nom: c'est Philippe d'Artevelde, qui fut tenu sur fonts, à Saint-Pierre de Gand, de la noble reine d'Angleterre, en ce temps que son père, Jacques d'Artevelde, séoit devant Tournay avec le roi d'Angleterre, le duc de Gueldre et le comte de Hainaut; lequel Jacques d'Artevelde gouverna la ville de Gand et le pays de Flandre si très bien que oncques puis ne fut si bien gouvernée, à ce que j'en ai ouï et ois encore recorder tous les jours; ni ne fut oncques depuis si bien gardée, ni tenue en droit que elle fut de son temps, car Flandre estoit toute perdue quand par son grand sens il la recouvra. Et sachez que nous devons mieux aimer les branches qui viennent de si vaillant homme que de nul autre.»—«Nous ne voulons autre, nous ne voulons autre!» s'écrièrent tous les bourgeois, pleins d'enthousiasme; et, sans tarder plus longtemps, ils se dirigèrent vers la maison de Philippe d'Artevelde, qu'ils honoraient beaucoup et qu'ils avaient même chargé, l'été précédent, du commandement de l'une de leurs armées. Le sire d'Herzeele, Pierre Van den Bossche, Pierre de Wintere et les doyens des métiers exposèrent à Philippe d'Artevelde quels étaient les vœux unanimes des habitants de Gand. Philippe d'Artevelde rappela tristement la mort de son père, victime de l'ingratitude de ses concitoyens, auxquels il avait rendu tant de services; mais Pierre Van den Bossche le rassura en lui disant que grâce à sa sagesse, «toutes gens se loueroient de lui.»—«Je ne le voulroie mie faire autrement,» répondit noblement Philippe d'Artevelde. Dès ce jour, il ne fut pas seulement premier capitaine de la ville de Gand, mais rewaert de Flandre, «et acquit en ce commencement grand'grâce, car il parloit à toutes gens qui à besogner à lui avoient, doucement et sagement, et tant fit que tous l'aimoient.» Avec Philippe d'Artevelde avaient été élus quatre autres capitaines de la ville de Gand: l'un était Pierre Van den Bossche; les autres se nommaient Rasse Van de Voorde, Jacques Derycke et Jean d'Heyst.

Le plus grand péril qui menaçât la liberté de Gand était la trahison des bourgeois favorables au comte. Simon Bette et Gilbert de Gruutere, revenant d'Harlebeke à Gand, y avaient trouvé le zèle de la commune ranimé par l'élection de Philippe d'Artevelde; cependant ils se persuadèrent qu'en portant des paroles de paix au milieu de ces populations décimées par une longue guerre, ils triompheraient de tous les obstacles, et ils se rendirent sans délai sur la place publique. Là, Gilbert de Gruutere vanta longuement la générosité de Louis de Male qui consentait à pardonner aux Gantois pourvu qu'ils lui livrassent deux cents de leurs concitoyens. Pierre Van den Bossche rejeta avec indignation cet avis, et mille voix s'élevèrent pour reprocher à Simon Bette et à Gilbert de Gruutere leurs complots, qui n'étaient plus ignorés. «Ils se découvrirent trop tôt à leurs amis,» dit Froissart. Simon Bette et Gilbert de Gruutere furent arrêtés par l'ordre du rewaert et conduits dans la salle des échevins. Le 2 février, Simon Bette fut décapité; deux jours après, Gilbert de Gruutere subit le même supplice. Avec eux périt un frère de Gilbert Mahieu.

Aussitôt après, Philippe d'Artevelde fit publier une ordonnance ainsi conçue:

Toutes les haines privées seront suspendues jusqu'au quatorzième jour qui suivra la conclusion de la paix avec le comte.

Celui qui commettra un homicide aura la tête tranchée. Les combats dans lesquels aucune blessure n'aura été faite seront punis d'une détention sévère de quarante jours dans la prison. Ceux qui blasphémeront dans les mauvais lieux, joueront aux dés ou ameuteront le peuple, subiront la même peine.

Chaque mois il sera rendu compte de l'emploi des deniers publics, et tous les bourgeois pourront assister à l'assemblée de la commune.

Tout habitant de Gand portera un gantelet blanc sur lequel seront écrits ces mots: «Dieu ayde!»

Ces mesures étaient insuffisantes: il fallait assurer l'approvisionnement de la ville de Grand. Barthélemi Coolman reçut le commandement d'une flotte destinée à aller chercher des vivres dans les ports de la Hollande et de la Zélande, tandis que François Ackerman se plaçait à la tête de trois mille hommes chargés de parcourir le pays dans le même but. Lorsque ces mesures eurent été adoptées, Philippe d'Artevelde exigea que tous les autres bourgeois et tous les corps de métiers reprissent paisiblement leurs occupations. En associant l'ordre à la liberté, il voulait renouveler cet admirable spectacle de l'histoire des communes flamandes: l'industrie florissant au sein de la guerre, comme l'alcyon bâtit son nid sur des flots soulevés par la tempête.

Le nom d'Artevelde reparaissant après quarante années d'agitations stériles semble le drapeau d'un nouveau mouvement qui assurera le triomphe des libertés communales. A peine quelques jours se sont-ils écoulés qu'Ackerman paraît aux portes de Bruxelles, où les bourgeois viennent lui apporter des vivres. Les habitants de Louvain lui font grand accueil; à Liége, il réunit en deux jours six cents chariots de blé. «Si cil pays, lui disaient les communes des bords de la Meuse, vous fût aussi prochain comme sont Brabant et Hainaut, vous fussiez autrement confortés de nous que vous n'êtes, car nous savons bien que tout ce que vous faites c'est sur votre bon droit et pour garder vos franchises.»

Vers la même époque, c'est-à-dire dans les derniers jours de février 1381 (v. st.), Paris se soulève contre les collecteurs des impôts réclamés par le duc d'Anjou. Les bourgeois, qui depuis longtemps ont préparé leurs armes et leurs chaînes, s'emparent de l'hôtel de ville et du Châtelet et poursuivent les fermiers des aides; mais un sage vieillard, l'avocat général Jean Desmarets, se fait porter en litière dans les rues de Paris: sa parole apaise le peuple qui le respecte, et, de concert avec l'évêque, l'université et les premiers bourgeois de la cité royale, il se rend à Vincennes, où les oncles du roi n'osent pas résister à ses représentations. La volonté de Charles V expirant sera respectée, toutes les franchises des Parisiens seront confirmées et les états généraux s'assembleront le 15 avril à Compiègne. Dans d'autres villes le même mouvement avait éclaté, et tous les historiens du temps l'expliquent par les relations étroites qui s'étaient établies entre les communes françaises et les communes flamandes.

Cependant la lutte recommença presque aussitôt. Les oncles du roi firent prévaloir de nouveau leur autorité à Paris, et lorsque les députés des trois ordres se réunirent à Compiègne, loin d'écouter leurs plaintes, on leur ordonna d'aller engager ceux dont ils étaient les mandataires à consentir au rétablissement des tailles.

En Flandre, Louis de Male multipliait ses efforts pour étouffer l'insurrection des Gantois. Deux de leurs troupes furent battues, à Seveneecken et près d'Audenarde; mais ce qu'ils redoutaient bien plus que le glaive des chevaliers leliaerts, c'était la famine. Tous les approvisionnements venus de Liége et du Brabant étaient épuisés, et les mesures prohibitives adoptées par Albert de Bavière ne permettaient point aux communes hollandaises et zélandaises, amies de la Flandre, de continuer à les renouveler; tous les greniers étaient vides. En vain Philippe d'Artevelde avait-il acheté, pour le distribuer au peuple, le blé déposé dans les abbayes et chez les plus riches bourgeois: la disette s'accroissait de jour en jour, et l'une des villes les plus prospères et les plus puissantes du monde se voyait réduite à envier le pain des serfs et des pauvres.

Philippe d'Artevelde, ému de ce triste spectacle, quitta Gand pour assister à des conférences qui s'ouvrirent à Tournay à l'époque où les états généraux s'assemblaient à Compiègne. Il demanda que le comte jurât de respecter la vie et les franchises des bourgeois de Gand, et se contentât de bannir ceux qu'il désignerait «à toujours, sans nul rappel, ni espérance de ravoir la ville, ni le pays.» Philippe d'Artevelde ne s'en exceptait point, car il se fût volontiers dévoué pour le salut de Gand; mais les conditions du comte étaient de plus en plus rigoureuses. Il exigeait que tous les habitants de Gand, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à celui de soixante, vinssent au devant de lui jusqu'à Buscampveld, à mi-chemin de Bruges: ce n'était qu'alors qu'il devait se résoudre à les condamner ou à les pardonner. Le comte semblait d'ailleurs si irrité contre les Gantois qu'il avait mandé à tous les vassaux qu'il comptait dans le Hainaut de se trouver à Bruges le jour de la célèbre procession du Saint-Sang «pour détruire» les bourgeois de Gand. Il avait également fait part de son dessein aux bonnes villes de Flandre qui lui étaient restées fidèles.

Philippe d'Artevelde rentra à Gand le 29 avril 1382. Les bourgeois étaient accourus en foule au devant de lui pour l'interroger: «Ah! cher sire, réjouissez-nous, dites-nous comment vous avez exploité.» Mais Philippe d'Artevelde baissait la tête et gardait le silence; à peine une ou deux fois l'entendit-on répondre: «Retournez en vos hôtels, Dieu nous aidera; et demain, au matin à neuf heures, venez au marché du Vendredi, là orrez-vous toutes nouvelles.» Le même soir, Pierre Van den Bossche se rendit près du rewaert. «Dedans briefs jours, s'écria-t-il en apprenant la menaçante issue des conférences de Tournay, la ville de Gand sera la plus honorée ville des chrétiens ou la plus abattue.»

Le lendemain, à neuf heures, Philippe d'Artevelde, suivi des autres capitaines de Gand, paraissait au milieu du peuple assemblé. Lorsqu'il eut raconté que le comte voulait que tous les bourgeois se remissent en sa merci, et que ses conseillers n'avaient point caché qu'il se proposait d'en condamner le plus grand nombre, un profond gémissement s'échappa du sein de la foule agitée; mais le silence se rétablit presque aussitôt et Philippe d'Artevelde continua: «Bonnes gens de Gand, vous avez ouï ce que j'ai dit: si n'y vois d'autre remède ni porvéance nulle que brief conseil, car vous savez comme nous sommes estreints de vivres et il y a tels trente mille testes en cette ville qui ne mangèrent de pain, passé à quinze jours. Si nous faut faire de trois choses l'une: la première si est que nous nous enclouons en cette ville et enterrons toutes nos portes et nous confessions à nos loyaux pouvoirs et nous boutons ens ès églises et ès moûtiers, et là mourons confès et repentans comme martyrs de qui on ne veut avoir nulle pitié. En cel état, Dieu aura merci de nous et de nos âmes, et dira-t-on, partout où les nouvelles en seront ouïes et sçues, que nous sommes morts vaillamment et comme loyaux gens. Ou nous mettons tous en tel parti que, hommes, femmes et enfans, allons crier merci, les hars au col, nuds pieds et nuds chefs, à monseigneur de Flandre. Il n'a pas le cœur si dur, ni si hautain que quand il nous verra en tel état, que il ne se doie humilier et amollir et de son povre peuple il ne doie avoir merci; et je tout premier lui présenterai ma tête, et vueil bien mourir pour l'amour de ceux de Gand. Ou nous élisions en cette ville cinq ou six mille hommes des plus aidables et les mieux armés et le allons quérir hâtivement à Bruges et le combattre. Si nous sommes morts en ce voyage, ce sera honorablement; et aura Dieu pitié de nous et le monde aussi, et dira-t-on que vaillamment et loyaument nous avons soutenu et parmaintenu notre querelle. Et si en cette bataille Dieu a pitié de nous, qui anciennement mit puissance en la main de Judith qui occit Olofernes, nous serons le plus honoré peuple qui ait régné puis les Romains.» Cédant aux instances du peuple qui le pressait de faire connaître son avis, il se prononça pour le dernier parti, le seul qui, au-dessus de l'héroïsme du désespoir ou des tristes nécessités de la famine, plaçât l'espérance, quelque faible qu'elle pût être, d'un triomphe glorieux. «Nous le voulons ni autrement ne finirons,» répondirent unanimement les bourgeois.

Toutes les portes de la ville avaient aussitôt été fermées afin que la résolution des Gantois restât plus longtemps secrète. Les connétables des paroisses avaient choisi les hommes les plus robustes pour qu'ils prissent part à l'expédition, et l'on chargeait en même temps deux cents chariots de canons et d'autres machines destinées à lancer des projectiles; mais l'on en comptait à peine sept qui portassent des approvisionnements, c'est-à-dire quelques pains et deux tonneaux de vin, les seuls que l'on eût trouvés dans toute la ville de Gand. La famine avait fait des progrès si rapides que cinq mille hommes épuisés par les privations représentaient dans cette lutte suprême l'une des communes les plus populeuses de l'Europe, mais leur courage suppléait à leurs forces. Ils comprenaient qu'ils étaient les derniers dépositaires de l'honneur de leur patrie et du salut de leurs familles. Les prêtres avaient béni leur dévouement, et, prêts à quitter Gand, ils avaient entendu leurs concitoyens s'écrier: «N'ayez nulle espérance de retourner si ce n'est à votre honneur, car sitôt que orrons nouvelles si vous êtes morts ou déconfits, nous bouterons le feu en la ville et nous détruirons nous-mêmes ainsi que des gens désespérés.»

Les capitaines de Gand s'arrêtèrent le premier jour à Somerghem; le lendemain, ils poursuivirent leur marche vers Bruges, jusqu'à ce qu'arrivés près d'Oedelem, ils quittèrent tout à coup le chemin qu'ils avaient suivi pour se porter vers les vastes bruyères de Beverhoutsveld. Là, ils se construisirent des retranchements devant lesquels s'étendait une mare couverte de joncs et attendirent le retour des députés qu'ils avaient chargés de tenter une dernière démarche près du comte. Ainsi s'acheva la journée du 2 mai: les Gantois, réservant pour l'heure de la lutte les approvisionnements qu'ils avaient apportés de Gand, n'avaient vécu depuis leur départ que de ce qu'ils avaient trouvé dans les campagnes et dans les villages.

Lorsque l'aurore se fut levée, on vit trois chevaliers, montés sur des coursiers rapides, sortir des portes de Bruges et s'approcher du camp des Gantois pour en examiner la situation. C'était la réponse de Louis de Male aux pacifiques propositions de la veille. Philippe d'Artevelde fit aussitôt prendre les armes à tous les siens. Sept frères mineurs célébrèrent la messe, puis ils prêchèrent et leurs sermons durèrent plus d'une heure. Ils comparaient les Gantois, opprimés par Louis de Male, aux Israélites persécutés par Pharaon et appelés par Dieu des misères de la servitude aux délices de la terre de promission. Ils leur citaient les exploits des Macchabées et ceux des Romains, et empruntèrent peut-être aux annales de la Flandre quelques exemples non moins admirables d'héroïsme et de dévouement. Philippe d'Artevelde harangua aussi ses compagnons. Il raconta en peu de mots toutes les atteintes portées aux priviléges de Gand et les conditions insultantes que le comte avait mises au rétablissement de la paix. Puis il leur fit distribuer le pain et le vin qu'ils avaient avec eux. «Voilà toutes vos provisions, leur dit-il en terminant, partagez-les paisiblement comme des frères: celles dont vous vivrez demain, il faut les demander à la victoire.»

Cependant les hommes d'armes que le comte avait mandés à Bruges, et les bourgeois dévoués à sa cause qu'y avait attirés la procession du Saint Sang, s'élançaient précipitamment hors des portes de la ville. Les métiers, qui avaient vaincu en 1380 les bourgeois de Gand sur le marché du Vendredi (c'étaient les tailleurs, les bouchers, les poissonniers et les vairiers), se montraient surtout pleins d'ardeur pour les combattre, et se vantaient de pouvoir en moins d'une heure exterminer tous les Gantois. En vain un sage chevalier, nommé Alard de Poucke, représenta-t-il qu'il était imprudent d'aller, avec des hommes marchant en désordre et la plupart pris de vin, attaquer des ennemis intrépides: ses conseils ne furent point écoutés, et le comte se vit réduit à se joindre, avec huit cents chevaliers et écuyers, à cette multitude armée, qui ne comptait pas moins de quarante mille hommes.

La lutte s'était déjà engagée; les partisans du comte, arrivés aux limites de Beverhoutsveld, s'étaient séparés pour faire le tour du marais, qui les empêchait d'assaillir les Gantois de front: en ce moment, les rayons du soleil les frappaient directement au visage; ils s'avançaient au hasard, par petites troupes, lorsqu'on entendit la détonation de toute l'artillerie gantoise, et sans hésiter plus longtemps, les Gantois sortirent de leurs retranchements en poussant leur cri de guerre. Une confusion inexprimable régnait parmi les Leliaerts. Atteints par les balles des canons et les pierres que lançaient les espringales, poursuivis en même temps le fer dans les reins par des ennemis qu'animait l'énergie du désespoir, ils se culbutaient les uns les autres et cherchaient inutilement à reformer leurs rangs. Un instant seulement Alard de Poucke réussit à rallier les fuyards près de l'église d'Assebrouck: sa mort mit fin à toute résistance. Les Gantois s'avançaient si rapidement qu'ils arrivèrent mêlés aux vaincus jusqu'au pied des remparts de Bruges, et l'un d'eux, jetant sa pique entre les battants de la porte qu'on se hâtait de fermer à leur approche, assura à ses amis la conquête de la ville.

Louis de Male avait pris part à la bataille du Beverhoutsveld. Il y avait même été renversé, mais il était aussitôt remonté à cheval et s'était dirigé vers Bruges, suivi de trente ou quarante chevaliers. Tandis que les gardiens des portes recevaient l'ordre de les fermer (le temps leur manqua pour l'exécuter), il rentrait précipitamment dans son hôtel et envoyait ses hérauts publier dans les rues que tous les bourgeois devaient se rendre immédiatement sur la place du marché sous peine de mort. Il espérait encore pouvoir réunir ses partisans et se venger des Gantois.

Il était trop tard. Les clercs des doyens des métiers parcouraient les divers quartiers de la ville pour convoquer les nombreuses corporations qu'on comptait à cette époque à Bruges lorsqu'un chevalier, qui avait épousé l'une des filles illégitimes du comte (il se nommait Robert Maerschalck), accourut annonçant que les Gantois avaient pénétré dans la ville; Louis de Male ne voulut rien entendre, tant il était impatient de tirer une seconde fois l'épée pour réparer l'outrage fait à son honneur. Déjà la nuit était venue; ses serviteurs le précédaient avec des torches et criaient autour de lui: «Flandre au Lion au comte!» Mais à peine s'approchait-il de la place du marché qu'il y aperçut la bannière de Gand.

Philippe d'Artevelde avait été instruit des projets des Leliaerts; divisant son armée en deux corps, il avait envoyé l'un attaquer près de l'église de Saint-Jacques et au delà de l'ancienne enceinte de la ville les bouchers, les poissonniers et les autres corporations qui se préparaient à tenter un dernier effort en faveur du comte: il avait conduit lui-même le reste de son armée sur la place du marché, où les tisserands et les foulons se rangèrent sous ses bannières. En voyant de loin les flambeaux que portaient les serviteurs de Louis de Male, il le croyait déjà son prisonnier; cependant le comte avait compris de quel péril il était menacé: il avait fait éteindre toutes les torches et se disposait à regagner son hôtel quand il entendit derrière lui le métier des maréchaux qui avaient quitté leur quartier, sous le commandement de leur doyen, Simon Cockermoes, pour rejoindre les Gantois. Il n'eut que le temps de s'écrier: «Chacun se sauve qui peut!» et se jeta aussitôt derrière une petite chapelle consacrée à saint Amand. Ce fut là qu'il échangea sa brillante armure contre la houppelande d'un de ses valets.

Louis de Male était resté seul. Il était près de minuit et il avait à peine osé faire quelques pas lorsqu'il vit passer près de lui un Gantois nommé Regnier Campioen qui le reconnut. C'était un bourgeois accoutumé à recevoir dans sa maison les bateliers de la Lys, et, bien qu'il eût combattu au Beverhoutsveld, il partageait peut-être toutes les sympathies de leur ancien doyen, Gilbert Mahieu. Il eut pitié d'une si grande infortune, et, jugeant qu'il ne fallait point perdre un instant pour sauver le comte, il l'entraîna dans une maison dont la porte était entr'ouverte.

Qu'on se représente une pauvre habitation où il n'y avait qu'une chambre qui servait de cuisine. Dans une large cheminée, dont quelques lambeaux de toile ornaient le manteau, brûlait un feu de tourbes, et la fumée qui sortait de l'âtre était si noire et si épaisse qu'elle permettait à peine d'apercevoir une échelle qui conduisait au grenier. Une femme était assise près du foyer: elle s'effraya en voyant deux hommes paraître sur le seuil de sa demeure. «Femme, sauve-moi, lui dit Louis de Male vivement ému, je suis ton seigneur, le comte de Flandre.» Cette femme avait reçu quelquefois l'aumône aux portes de l'hôtel du comte; elle n'hésita point à se montrer digne de ses bienfaits et le fit monter sans retard sous le toit, en lui recommandant de se cacher dans la paille d'un méchant grabat. «Or regardez, vous qui oez cette histoire, s'écrie Froissart, les merveilleuses adventures ou fortunes qui arrivent par le plaisir de Dieu: au matin, le comte de Flandre se véoit l'un des plus grands princes de la terre des crestiens, et au vespre il le convint muchier en celle povre maison de povre femme.»

Regnier Campioen s'était à peine éloigné lorsqu'il rencontra des Gantois qui allaient de maison en maison chercher le comte de Flandre. Il les rejoignit pour les accompagner dans leurs investigations et pénétra avec eux dans l'humble asile du prince fugitif. La pauvre femme berçait son plus jeune enfant: elle répondit avec calme à toutes les questions qui lui furent adressées. Campioen feignit même de vouloir visiter son grenier, mais il déclara bientôt qu'il n'y avait rien découvert, et ses compagnons, persuadés par ses paroles, allèrent continuer ailleurs leurs recherches désormais inutiles.

Combien dut paraître longue au comte de Flandre, poursuivi par ses ennemis, cette triste nuit du 3 mai 1382! Des clameurs lamentables s'élevaient de toutes parts vers le ciel, car les Gantois frappaient sans merci les magistrats et les membres des métiers qui avaient accompagné, la veille, Louis de Male au Beverhoutsveld. Cependant Philippe d'Artevelde et Pierre Van den Bossche avaient, vers les premières heures du jour, fait défendre, sous peine de mort, que l'on pillât les maisons ou qu'on se livrât à des actes de violence. Les mesures les plus énergiques avaient été prises pour protéger les marchands étrangers, surtout les marchands anglais, et les bourgeois de Bruges avaient été convoqués sur la place du marché. «Voulez-vous, leur dit Philippe d'Artevelde, vivre désormais comme nos frères et nos alliés?» Toutes les mains se levèrent en signe d'assentiment. Au milieu de cette assemblée, on vint annoncer à Philippe d'Artevelde que l'un de ses compagnons, qui n'était même point étranger à sa famille, avait méprisé ses ordres et poursuivait le cours de ses vengeances. Il le manda près de lui, et sans lui laisser le temps de se justifier: «Vous eussiez dû, lui dit-il, donner l'exemple de l'obéissance et vous avez été le premier à la violer.» Aussitôt après, plaçant les devoirs publics du rewaert au-dessus de l'affection privée, il fit précipiter le coupable du haut d'une fenêtre au milieu de ses frères d'armes. Dès ce moment, l'ordre et la paix furent complètement rétablis, toutes les relations commerciales reprirent leur cours, et les bourgeois de Bruges s'écrièrent: «En Philippe a bon justichier: il est bien taillés d'estre capitaine de Flandre.»

Les chefs des Gantois s'étaient empressés de faire porter à leurs concitoyens, exténués par la famine, les nombreux approvisionnements, déposés à Damme et à l'Ecluse, de sorte qu'en peu d'heures la désolation fit place à l'allégresse la plus vire; car l'on vit comme par prodige les vivres abonder tout à coup à Gand, comme si l'on eût été à Valenciennes ou à Tournay. En même temps, voulant faire disparaître tout ce qui retraçait l'hostilité des Brugeois et la rendre désormais impossible, ils avaient résolu de démolir les portes de Sainte-Croix, de Sainte-Catherine et de Gand, et autour de chacune de ces trois portes trente pieds de murailles. De nombreux otages avaient été désignés dans le parti des Leliaerts, et deux capitaines avaient été chargés de rester à Bruges: l'un était Pierre Van den Bossche; l'autre, Pierre de Wintere, qui, proscrit autrefois de sa ville natale, y rentrait les armes à la main plus puissant que ceux qui l'avaient exilé.

Au milieu de ces soins, les capitaines gantois continuaient à ignorer ce qu'était devenu le comte. La plupart persistaient à croire qu'il avait réussi à sortir de Bruges le soir même de la mêlée du Beverhoutsveld. Le 4 mai il quitta son asile pendant la nuit pour se diriger, à travers le cimetière et le pré de Saint-Sauveur, vers le fossé de la ville, qu'il traversa dans une nacelle. Il ne connaissait point toutefois les chemins, et entendit bientôt qu'on s'approchait de lui; il s'était réfugié dans une haie, quand il reconnut la voix de Robert Maerschalck: ceci se passait à Saint-Michel, près du château de Craenenburg, nom de sinistre augure, qui devait rappeler à Maximilien d'Autriche les revers de Louis de Male.

Le comte de Flandre ne dédaignait plus les conseils de Robert Maerschalck. Il le pria de lui enseigner la route de Lille, et ne cessa point de marcher jusqu'à ce qu'il eût rencontré un laboureur à qui il acheta une jument, sur laquelle il se plaça «sans selle et sans pannel.» Ce fut dans ce modeste équipage que l'un des princes les plus illustres de l'Europe s'arrêta à Roulers chez un bourgeois qui tenait l'hôtellerie du Cornet, à qui il dit comme à la pauvre veuve de Bruges: «Sauve-moi, je suis ton sire le comte de Flandre.» Celui-ci, s'honorant par la même fidélité au malheur, lui donna le meilleur cheval de ses écuries, et ne le quitta que lorsqu'il l'eut conduit à Lille. Chaque jour de nombreux chevaliers, échappés aux mêmes désastres, venaient l'y rejoindre, et ce fut dans cette ville qu'il apprit la mort de sa mère qui lui laissait le comté d'Artois, au moment même où sa puissance paraissait plus faible et plus ébranlée que jamais.

Ypres, Courtray, Bergues, Cassel, Poperinghe et Bourbourg avaient embrassé successivement la cause des communes flamandes. A Ypres, Philippe d'Artevelde harangua le peuple du haut d'une tribune qui avait été élevée sur la place du marché; à Courtray, il présida à l'élection des nouveaux échevins. Lorsqu'il rentra à Gand, tous les bourgeois se rendirent au devant de lui en le saluant par de longues acclamations. Il était plus respecté dans toute la Flandre que s'il eût été le comte lui-même: il avait autant de valets et de coursiers qu'un grand prince, et chaque jour les trompettes sonnaient aux portes de l'hôtel, où, vêtu d'écarlate et de menu vair, il réunissait les dames et damoiselles dans de somptueux banquets.

L'écho de la bataille de Beverhoutsveld avait retenti, selon le témoignage de Froissart, depuis le Rhin jusqu'au delà des Pyrénées.

Les villes du Brabant et du pays de Liége se souvenaient de la confédération de 1339, et elles dissent de nouveau: «Nous serons tous un, eux avec nous et nous avec eux.»

En France, les états généraux, invités à faire connaître leur réponse aux intimations menaçantes des oncles de Charles VI, avaient déclaré que tous leurs commettants préféraient la mort au rétablissement des impôts. On avait vu, disait-on, une flamme brillante serpenter, par un temps serein, autour des remparts de Paris et se montrer successivement à tous les points de l'horizon: c'était le mouvement qui partait de la capitale du royaume pour se propager dans toutes ses cités et dans toutes ses provinces, à Reims comme à Orléans, à Rouen comme à Blois, dans le Beauvoisis comme dans la Champagne.

En Angleterre, le roi Richard II avait réussi à disperser les rassemblements tumultueux des hommes des communes qu'un grand nombre de Flamands avaient rejoints; mais la mort de Walter Tyler n'empêchait point le parlement de déclarer que si l'on voulait sauver le royaume, une réforme immédiate était devenue nécessaire, et qu'il fallait concilier la dignité royale avec les besoins et les droits des communes.

Louis de Male avait quitté Lille où il ne se croyait plus en sûreté, et s'était retiré d'abord à Hesdin, puis à Bapaume. Ce fut dans cette dernière ville qu'il fit décapiter les otages de Courtray, pour punir leurs concitoyens d'avoir accueilli les Gantois: vengeance qui rappelait ses revers sans pouvoir lui tenir lieu de victoire.

Cependant le parti leliaert comptait encore des chevaliers aussi intrépides que ceux qui, sous Louis de Nevers, avaient combattu les communes flamandes alliées à Edouard III. Le 17 mai, Daniel d'Halewyn et ses frères, réunissant sous leur bannière les sires de Moorslede, d'Haveskerke, de Moerkerke, de la Hamaide, de Condé, de Meetkerke, de Wavrin, de Montigny, de Poucke, d'Hondschoote, de Rasseghem, de Rodes, de Masmines, de Liedekerke, de Calonne, et d'autres nobles des plus illustres maisons de Flandre, d'Artois et de Hainaut, s'enfermèrent précipitamment à Audenarde. Ils formaient à peine cent cinquante lances; mais Daniel d'Halewyn, avant de s'éloigner de Lille, avait juré au comte qu'il défendrait vaillamment les murailles d'Audenarde: jamais serment ne fut plus important ni mieux gardé.

Philippe d'Artevelde avait fait publier un mandement général, afin que toutes les communes de Flandre convoquassent leurs nombreuses milices. Elles se hâtèrent d'accourir à sa voix, et dans les premiers jours de juin, cent mille hommes campaient aux bords de l'Escaut. Philippe d'Artevelde voyait autour de lui les fils des compagnons de son père, Simon de Vaernewyck, Jean de Beer, Goswin Mulaert. Toute son armée demandait à grands cris le combat, et ce fut une faute irréparable de ne pas profiter de cet enthousiasme, puisqu'il s'agissait non-seulement de rétablir la paix de la Flandre, mais de la rétablir assez tôt pour que la Flandre pût, en secondant les efforts des communes françaises, rendre impossible l'exécution des desseins hostiles des oncles de Charles VI. On racontait dans toutes les contrées voisines, et cela n'était que trop vrai, que Philippe d'Artevelde avait résolu de s'emparer d'Audenarde sans livrer un seul assaut, espérant beaucoup de ses machines de guerre et encore plus de la famine, qui ne devait pas tarder à se faire sentir parmi les assiégés. On arrivait du Brabant et même de l'Allemagne pour visiter les tentes innombrables des milices communales; les uns admiraient les halles qu'elles avaient construites pour les marchands de draps et de pelleteries, le marché où les fermières, couvertes de riches joyaux, étalaient leur beurre, leur lait et leurs fromages, les vastes tavernes où coulaient sans cesse les vins les plus précieux du Rhin et de Malvoisie; d'autres passaient du quartier des Gantois, placé du côté du Hainaut, par un pont construit sur l'Escaut, au quartier des Brugeois, et de là ils reconnaissaient au nord d'Audenarde, à leurs pavillons variés, les communes d'Ypres, de Courtray, de Poperinghe, de Cassel et du Franc. Ce qui excitait surtout leur étonnement, c'étaient les balistes, les canons et les terribles engins des Flamands, parmi lesquels se voyait une grande bombarde dont on entendait la détonation à six lieues.

Le sire d'Halewyn continuait à opposer à la supériorité numérique des assiégeants la plus héroïque résistance. Par ses ordres, on avait détruit ou couvert de terre les maisons situées le plus près des remparts, et l'on avait même jugé prudent d'enfermer tous les habitants dans les églises, afin que les hommes d'armes n'eussent à redouter ni leurs plaintes, ni quelque émeute imprévue. Ce fut toutefois parmi les sergents eux-mêmes que le mécontentement se manifesta d'abord. Depuis plusieurs semaines, ils ne recevaient plus de solde; enfin un marchand consentit à leur avancer six mille francs pourvu que le comte fît déposer cette somme chez un changeur de Valenciennes, et un valet traversa pendant la nuit les eaux de l'Escaut et le retranchement des assiégeants pour aller annoncer à Louis de Male l'arrangement qui avait été conclu.

Le comte de Flandre se trouvait en ce moment à Hesdin, les lettres que lui adressait Daniel d'Halewyn lui apprirent la triste situation des défenseurs d'Audenarde, et, s'arrachant de son honteux repos, il se rendit sans délai près du duc de Bourgogne, afin de réclamer l'appui de son influence dans le conseil du roi. Le duc de Bourgogne, qui avait épousé l'héritière de la Flandre, était plus intéressé que personne à voir comprimer le mouvement des communes flamandes. Il s'empressa d'accourir à Senlis où était la cour, et y eut une longue conférence avec son frère le duc de Berri. Ils s'entretenaient des troubles de Flandre, lorsque Charles VI arriva tout à coup auprès d'eux en riant et un épervier sur le poing. Il s'écria aussitôt que son plus grand plaisir serait d'abattre l'orgueil des Flamands. L'héritier de Charles le Sage, pauvre enfant à l'esprit prématurément affaibli, ne voyait dans cette grande lutte qu'un champ clos chevaleresque où il pourrait, en brisant sans danger quelques lances, s'égaler aux preux dont les romans avaient charmé ses premiers loisirs. Il ne cessait d'en entretenir tous ceux qui l'entouraient, et les mêmes images le préoccupaient pendant son sommeil. Peu de jours après son entrevue avec ses oncles, il rêva qu'il se trouvait au milieu de tous les barons de son royaume: le comte de Flandre était venu lui offrir un beau faucon, et, dans son impatience de l'essayer, il le faisait lancer par le sire de Clisson; l'oiseau avait pris son essor vers la Flandre, et il l'avait suivi à cheval jusqu'à ce qu'il se vît arrêté par de vastes marais couverts de ronces et de broussailles, mais un cerf ailé vint s'offrir à lui et le porta à travers les airs: son faucon s'était emparé d'un si grand nombre de hérons qu'on ne saurait le dire. Ce songe plaisait beaucoup au jeune prince, qui ne tarda point à placer le cerf volant dans sa devise; et les oncles du roi, mettant à profit cette ardeur puérile, convoquèrent immédiatement à Arras le ban et l'arrière-ban du royaume.

Ce fut dans ces circonstances qu'un héraut de Philippe d'Artevelde arriva à Senlis avec une lettre «moult douce et moult amiable,» dans laquelle les communes flamandes priaient le roi de vouloir bien les réconcilier avec leur seigneur et de se contenter d'une médiation pacifique, lui promettant, s'il renonçait à soutenir le comte par la force des armes, de conserver elles-mêmes la neutralité dans les querelles de la France et de l'Angleterre. Les conseillers du roi ne répondirent rien au messager et le firent même mettre en prison; cependant quelques jours après il fut délivré: on s'était souvenu de la puissance de Jacques d'Artevelde et de son alliance avec Edouard III, et les oncles de Charles VI avaient résolu de chercher, comme Philippe de Valois, à détourner à la fois les communes flamandes de leurs projets hostiles et du respect qu'elles portaient au rewaert.

Les évêques de Laon, d'Auxerre et de Beauvais, Gui d'Honnecourt, Arnould de Corbie, le sire de Rayneval et d'autres chevaliers se rendirent à Tournay: mais les capitaines des milices flamandes avaient déclaré qu'ils n'entameraient aucune négociation pour la paix avant la reddition d'Audenarde et de Termonde, les seules villes qui n'eussent point reconnu leur autorité. Les ambassadeurs français n'étaient pas autorisés à céder à de si grandes exigences: le but de leur mission n'était pas de conclure la paix en livrant aux communes les forteresses du comte, mais de chercher à les sauver par leurs négociations. Ils insistèrent pour qu'on leur adressât des sauf-conduits, en se contentant d'exprimer le désir de traiter avec les magistrats des bonnes villes, et, dès le 16 octobre, ils signèrent des lettres qui, bien que le nom de Philippe d'Artevelde y fût inséré, furent toutefois adressées directement aux trois bonnes villes de Flandre.

Philippe d'Artevelde se trouvait à Gand lorsque ces lettres y furent portées: telles étaient la confiance et l'autorité dont il était investi, que s'il eût été absent personne n'eût osé les ouvrir. A Bruges et à Ypres on arrêta les messagers envoyés par les ambassadeurs français, et, le 20 octobre, Philippe d'Artevelde termina les négociations par un important manifeste où il justifiait toute la conduite des communes flamandes, en déclarant que si Charles VI refusait d'exercer la médiation pacifique qu'elles attendaient de lui comme de leur souverain seigneur, ses projets d'éveiller des discordes dans le pays ne réussiraient point, et que l'on ne redoutait pas davantage ses armées ni sa grande puissance.

Les oncles du roi se trouvaient à Péronne. Ils furent fort irrités de voir que Philippe d'Artevelde rejetait ainsi les propositions qu'ils lui adressaient. Le comte de Flandre était le seul qui s'applaudît de l'orgueil des Flamands, parce qu'il se flattait de pouvoir rentrer triomphant dans ses Etats, comme son père après la bataille de Cassel. «Comte, lui avait dit le roi au milieu de tous ses conseillers, vous retournerez en Artois et brièvement nous serons à Arras, car mieux ne pouvons-nous montrer que la querelle soit nôtre que de approcher nos ennemis.»

Il semble que Philippe d'Artevelde ait conservé assez longtemps, après la bataille de Beverhoutsveld, l'espoir de voir le roi de France céder aux plaintes des communes françaises et à l'avis de plusieurs de ses conseillers qui s'efforçaient de le dissuader de toute expédition en Flandre. Lorsque les tentatives des ambassadeurs arrivés à Tournay l'eurent convaincu qu'ils ne cherchaient qu'à exciter des troubles pour affaiblir la Flandre, il n'hésita plus à traiter avec les Anglais. Les lettres de sauf-conduit accordées par le roi Richard II portent la date du 7 octobre 1382, et ce ne fut que deux jours avant l'arrivée des messagers français dans les bonnes villes de Flandre que les communes envoyèrent des députés à Londres, parmi lesquels il faut citer François Ackerman et Rasse Van de Voorde, et au premier rang un savant théologien nommé Jean de West, qui, après avoir été tour à tour chapelain de Saint-Donat de Bruges, et doyen de Cambray et de Tournay, avait été élu, lors du schisme, évêque de Tournay par les partisans du pape Urbain VI, tandis que le siége de cette ville restait occupé par un prélat favorable à Clément VII. Les députés des communes flamandes se dirigèrent de Bourbourg vers Gravelines et de là vers Calais, où le gouverneur anglais, messire Jean d'Evereux, l'un des ancêtres du comte d'Essex, si fameux sous le règne d'Elisabeth, leur fit grand accueil. Un vent favorable favorisa leur débarquement à Douvres, et ils poursuivirent aussitôt leur voyage vers Londres. Une audience solennelle leur fut accordée au palais de Westminster: ils y exposèrent leur mission en présence du duc de Lancastre, des comtes de Buckingham, de Kent et de Salisbury, «et partout, dit Froissart, estoient bien venus espécialement du commun d'Angleterre, quand ils dirent qu'ils estoient de Gand, et disoient que les Gantois estoient bonnes gens.»

Cependant tout se préparait en France pour une lutte complète et décisive; mais ce n'est point dans quelques séditions et au milieu de quelques tentatives anarchiques qu'il faut en chercher le véritable caractère. Certes, parmi les laboureurs de France et d'Angleterre, chez les fils de Jacques Bonhomme, de même que chez les compagnons de Wat-Tyler et de Jack Straw, il y avait une excitation violente provoquée par les malheurs de tout genre qui s'étaient appesantis sur les pauvres cultivateurs, pillés par les gens de guerre: leurs passions grossières et brutales les portaient à d'horribles excès; mais dans les classes éclairées, parmi tous les bourgeois et même chez un grand nombre de nobles, on retrouvait un sincère enthousiasme pour les traditions des libertés communales. Le vénérable Jean Desmarets était l'un de ces hommes qui avaient appris par une longue expérience, comme Charles V dans ses dernières années, à placer le salut des peuples dans une paix stable que garantiraient le respect de leurs droits et la régularité de leurs institutions. Leurs adversaires étaient au contraire des princes cruels et jaloux qui ne voulaient rendre la royauté absolue que pour être seuls à s'en disputer la tutelle, des barons qu'effrayait le mouvement communal, parce que leurs rigueurs dans leurs domaines avaient contribué à le faire naître, ou des chevaliers de noblesse douteuse dont les ancêtres étaient les courtisans de Philippe le Bel ou de Philippe de Valois. Ce fut ainsi que l'on vit les comtes de Foix et d'Armagnac, si redoutés dans le Midi, oublier leurs querelles et se diriger vers la Flandre en même temps qu'un sire de Revel, qui s'appelait Antoine Flotte. Jusque dans les montagnes de la Savoie et de l'Auvergne, jusque dans les plaines de la Lorraine et de la Gascogne, les feudataires de Charles VI s'empressaient de déployer leur pennon et d'obéir au mandement du roi qui était allé lui-même prendre l'oriflamme à Saint-Denis.

Tandis que Philippe d'Artevelde exhortait les bourgeois d'Ypres et de Courtray à se bien défendre, le roi de France recevait, à l'abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois, l'hommage de Louis de Male; mais le dessein d'envahir la Flandre paraissait si périlleux que son frère avait été laissé à Péronne, afin qu'un désastre commun ne détruisît point toute la postérité de Charles V. Lorsque Charles VI arriva le 4 novembre à Arras, rien n'était encore décidé sur la route que suivrait l'armée, et l'on commençait à croire que si les passages de la Lys étaient bien gardés, il serait impossible d'entrer en Flandre. Les uns proposaient de remonter jusqu'aux sources de la Lys; mais la saison était si avancée que l'on devait craindre de trouver des chemins impraticables dans les terres argileuses des pays de Cassel, de Bourbourg et de Furnes. Les autres jugeaient préférable de se diriger vers Tournay et d'y traverser l'Escaut pour aller attaquer les Gantois au pied des murailles d'Audenarde. Le connétable de France, Olivier de Clisson, soutint au contraire qu'il fallait sans hésiter marcher droit aux Flamands, afin de les combattre avant l'arrivée des Anglais. On savait que Philippe d'Artevelde avait annoncé à Ypres la conclusion d'une étroite fédération avec Richard II, et qu'il s'applaudissait de voir régner dans le ciel les vents d'ouest qui devaient favoriser la navigation de ses alliés: on ajoutait qu'une flotte était prête à aborder à Calais. L'avis d'Olivier de Clisson prévalut, et l'on ne songea plus qu'à régler l'ordre de marche de l'armée. Un chevalier flamand, Josse d'Halewyn, qui, de même que Guillaume de Mosschere en 1302, conduisait les étrangers dans le domaine de ses pères avant de concourir à leurs efforts pour ruiner sa patrie, guidait dix-huit cents ouvriers chargés d'élargir les routes, de couper les haies, de combler les ruisseaux. A l'avant-garde paraissaient les maréchaux de l'armée avec six mille quatre cents hommes d'armes, quatorze mille arbalétriers et cinq mille gens de pied recrutés en Artois. Le corps de bataille où se trouvait le roi comptait douze mille hommes d'armes et dix-huit mille arbalétriers. Le comte de Flandre avait prodigué tous ses trésors pour réunir seize mille hommes sous sa bannière dans ce camp où l'on rêvait la dévastation de ses Etats. A son exemple, le duc de Bourgogne avait fait fondre à Malines une partie de la vaisselle et des joyaux de Marguerite de Male, pour entretenir à ses frais un grand nombre de chevaliers, parmi lesquels on remarquait les comtes d'Eu et de la Marche, l'amiral de France, Jean de Vienne, les sires de Châlons, de Vergy, d'Antoing, de Charny, de Montaigu. A ces corps principaux se joignaient un grand nombre de troupes indisciplinées, composées principalement d'aventuriers bretons qui conservaient le nom si redouté de grandes compagnies. Les oncles du roi avaient jugé utile de réclamer leur concours depuis que, dans un conseil tenu à Montargis, ils avaient résolu que l'on n'associerait à cette expédition aucun corps de milices communales. Suivant les données les plus exactes, l'armée de Charles VI ne comptait pas moins de quatre-vingt mille hommes.

D'Arras le roi s'était dirigé vers Lens et de là vers Lille, où l'on avait préparé un hôtel pour le recevoir; mais des espions flamands y mirent le feu, et les Français s'avancèrent de Seclin jusqu'à l'abbaye de Marquette. C'était à Commines qu'ils se proposaient de franchir la Lys; mais lorsque les maréchaux s'approchèrent, ils trouvèrent le pont rompu et remarquèrent sur l'autre rive Pierre Van den Bossche, qui s'était placé, une hache à la main, devant neuf ou dix mille hommes rangés en bon ordre. On ne pouvait plus songer à tenter en cet endroit le passage de la rivière; les valets que l'on avait envoyés pour reconnaître le pays n'avaient point aperçu de gués, et le connétable lui-même se voyait, à son grand regret, réduit à déclarer qu'il ne restait d'autre ressource que de se retirer vers Aire où existait un pont sur la Lys.

La folle témérité de quelques jeunes bannerets devait déjouer toutes les prévisions des conseillers les plus sages de Charles VI et renverser les espérances des Flamands. Trois nacelles avaient été portées de Lille; on les lança secrètement dans la Lys à quelque distance du pont de Commines. Les sires de Saimpy, d'Enghien, de Vertaing et d'autres chevaliers s'y précipitèrent aussitôt, et à mesure qu'ils atteignaient la rive opposée, ils se cachaient dans un petit bois d'aunes pour attendre leurs compagnons. Le maréchal de Sancerre les avait rejoints avec quatre cents hommes d'armes, et un si grand enthousiasme les animait que le sire de Rieux, envoyé vers eux par le connétable, oublia sa mission pour s'associer à leur entreprise. Olivier de Clisson ne s'en alarma que davantage: cependant, voyant qu'il était trop tard pour faire entendre ses conseils et qu'il ne lui restait plus qu'à employer tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour aider ses compagnons d'armes, il donna aux arbalétriers l'ordre de s'avancer vers le pont de Commines. Ils avaient amené avec eux de nombreuses bombardes qu'ils placèrent vis-à-vis des ennemis, et multiplièrent leurs efforts pour s'emparer du passage de la Lys. Quoique toutes leurs attaques eussent été repoussées, ils avaient réussi à attirer sur un seul point, pendant toute la journée, l'attention des milices communales de Flandre.

L'étonnement de Pierre Van den Bossche fut extrême quand il vit vers le soir la petite armée du sire de Saimpy qui venait bravement lui présenter bataille: quelques-uns de ses amis l'engageaient à l'attaquer sans délai; mais il rejeta leur avis, soit qu'il subît cette influence fatale qui désarme le courage à l'approche des revers, soit que, par une prudence mal justifiée, il se crût plus assuré de la vaincre le lendemain. Les Flamands, dociles à sa voix, restaient immobiles dans leur position; autant leur attitude était calme et silencieuse, autant l'agitation était grande parmi les Français, qui, sur l'autre rive de la Lys, se voyaient condamnés à être les témoins d'une lutte inégale dans laquelle ils ne pourraient secourir leurs amis et leurs frères. Olivier de Clisson était surtout en proie à une vive anxiété, et on l'entendait répéter à haute voix: «Pourquoi suis-je connétable de France?»

Déjà le jour finissait et la nuit approchait froide et longue comme elle l'est toujours en Flandre au mois de novembre, surtout dans un pays couvert de prairies et de marais. Tandis que les hommes d'armes du connétable s'efforçaient de rétablir le pont de Commines, en jetant sur les piliers à demi détruits des planches et des débris de boucliers, le sire de Saimpy et ses compagnons campaient au milieu de la boue, n'ayant point de provisions pour réparer leurs forces, et glacés par la pluie qui ne cessait de tomber à torrents; tous se montraient toutefois pleins de courage et d'espoir: ils comprenaient que de leur succès dépendait l'issue de l'expédition de Charles VI, et chacun d'eux faisait entendre tour à tour les cris d'armes de tous les barons français, afin d'exagérer leur nombre aux yeux des défenseurs de Commines.

Lorsqu'au lever de l'aurore les Flamands s'avancèrent en silence pour surprendre les Français, ceux-ci trouvèrent dans la supériorité des armes un avantage propre à balancer celui que les Flamands plaçaient dans la force du nombre. Les chevaliers arrêtaient de loin les hommes des communes avec leurs longues lances, et déchiraient aisément leurs cottes de mailles, grâce à leurs glaives de Bordeaux. Le désordre se mit bientôt dans les rangs des assaillants: une devineresse leur avait annoncé qu'elle ferait la première couler le sang français et que ce serait le signal de la victoire: mais elle fut tuée dès le commencement du combat. Au même moment, Pierre Van den Bossche reçut deux blessures, l'une à l'épaule, l'autre à la tête; son frère, qui était capitaine du château de Gavre, périt en voulant le défendre, et ce fut à grand'peine que ses compagnons parvinrent à le porter hors de la mêlée. Privés de leur chef, les Flamands reculaient, mais ils étaient prêts à se rallier, et le tocsin qui retentissait dans les campagnes appelait tous les laboureurs à leur aide, lorsqu'un cri effroyable retentit des remparts de Commines. Le pont avait été rétabli, et le connétable venait de passer la Lys avec l'avant-garde de l'armée française qu'appuyaient les hommes d'armes du comte de Flandre. Louis de Male introduisait lui-même le successeur de Philippe le Bel dans l'héritage de Gui de Dampierre.

La résistance avait cessé. La ville de Commines fut saccagée et l'on égorgea tous les habitants, qui s'étaient réfugiés dans les églises, et bientôt les flammes, qui s'élevaient de ces ruines vers le ciel, se reflétèrent dans un autre incendie: c'était celui du bourg de Wervicq, fameux par ses richesses et l'industrie des tisserands: les Bretons du sire de Laval y avaient trouvé tant d'or et tant d'argent qu'ils avaient abandonné les draps les plus précieux aux sergents d'armes.

Charles VI avait quitté l'abbaye de Marquette: il crut avoir sa part dans le triomphe des siens en passant la nuit au milieu des cendres fumantes de Commines; le lendemain, il poursuivit sa marche et campa sur le mont Saint-Eloi; il n'était plus qu'à une lieue d'Ypres.

Ce fut au mont Saint-Eloi que les princes français reçurent d'importantes nouvelles de Paris. Pendant quelque temps, les Parisiens avaient été calmés par les pompeuses promesses du duc de Bourgogne; mais un secret pressentiment leur annonçait que l'armement du roi Charles VI menaçait autant leurs priviléges que ceux des cités flamandes. Ils n'hésitèrent plus et arrêtèrent les chariots destinés à l'expédition. Ils eussent même renversé le château du Louvre et les autres forteresses qui entouraient Paris, si un de leurs chefs n'eût réussi à leur faire entendre le langage de la prudence et de la modération. «Attendez, leur disait-il, que nous ayons appris le triomphe des Gantois.» Le bourgeois, respecté de tous, qui parlait ainsi, était un vieillard qui avait autrefois été l'ami de Marcel. Son nom expliquait peut-être aussi bien son influence que ses sympathies: il s'appelait Nicolas le Flamand.

Ce mouvement des Parisiens inquiétait d'autant plus les oncles du roi que, bien qu'ils eussent obtenu un éclatant succès au pont de Commines, ils n'avaient encore soumis aucune ville importante de la Flandre. Une tentative dirigée la veille contre Ypres avait été repoussée, et le bruit courait que toutes les communes des châtellenies d'Ypres, de Cassel et de Bergues s'armaient pour les attaquer en leur rendant toute retraite impossible; il arriva même, dans la soirée du 19 novembre, que les Français prirent le bruit que faisaient quelques valets en se disputant, pour une agression imprévue. On alluma à la hâte des flambeaux. Les chevaliers s'armèrent et rangèrent leurs gens sous leurs pennons, et la nuit s'était presque entièrement écoulée lorsqu'ils se crurent assez rassurés pour rentrer dans leurs tentes.

Il était trop tard pour reculer: c'était dans les campagnes de la Flandre, théâtre de tant de sanglants combats, que devait se dénouer cette lutte mémorable où derrière les milices flamandes combattaient toutes les communes de France. Du sommet du mont Saint-Eloi Charles VI pouvait apercevoir les hauteurs de Cassel et les prairies de Courtray: devant lui s'ouvrait l'avenir, c'est-à-dire le triomphe ou le revers, sombre mystère caché dans les desseins de la Providence.

Cependant Charles VI se sentait plus faible: il défendit aux hommes d'armes de piller les biens de ceux qui se soumettraient, et offrit des conditions si avantageuses à la ville d'Ypres qu'elle livra son capitaine, Pierre Van den Broucke. Les Français avaient promis aux bourgeois d'Ypres que tous leurs biens seraient respectés et que personne ne pénétrerait dans leurs remparts. En effet, Charles VI avait porté son camp près des étangs de Zillebeke, et un grand nombre de membres des métiers avaient pu se retirer à Courtray, quand le sire de Neuillac et d'autres chevaliers français, se proposant d'aller attaquer la partie occidentale de la Flandre, jugèrent que pour atteindre leur but ils devaient traverser Ypres. Ils y laissèrent même quelques-uns de leurs hommes d'armes qu'on empêcha à grand'peine de piller. Ceux qui accompagnaient le sire de Neuillac se dédommagèrent à Poperinghe où ils égorgèrent les habitants et saccagèrent tout ce qu'ils possédaient. Cassel, Bergues, Bourbourg, Dunkerque, Bailleul, Messines, redoutant une semblable dévastation, se soumirent. Toutes ces villes, imitant l'exemple des habitants d'Ypres, avaient aussi livré leurs capitaines qui furent immédiatement décapités.

Les hommes d'armes français continuaient à recueillir un immense butin. Depuis plusieurs mois, les fermiers du sud de la Lys, prévoyant leur arrivée, avaient conduit tout leur bétail dans les riantes prairies de la West-Flandre. C'était aussi dans ce pays que l'on fabriquait des étoffes précieuses qui étaient recherchées dans toutes les contrées de l'Europe. Un vaste marché s'était établi au camp de Charles VI: on y offrait à vil prix ce qui, peu de jours auparavant, formait le trésor du laboureur ou la laborieuse récompense des efforts de l'ouvrier; enfin, les Bretons trouvèrent que leurs pillages encombraient trop le marché: ils réunirent des chariots et les chargèrent des dépouilles de la Flandre. Plusieurs jours s'écoulèrent dans ces scènes d'épouvante et de désolation. Les chefs de l'armée ne pouvaient retenir leurs hommes d'armes sous les drapeaux: Louis de Male lui-même n'osait se plaindre de ce dont il était chaque jour le témoin. De plus en plus méprisé par ceux-là mêmes qui s'étaient armés à sa prière, il n'était plus appelé au conseil du roi, et les maréchaux avaient ordonné à ses hommes d'armes de crier: «Montjoie Saint-Denis!» et de ne plus porter l'antique massue armée du scharmsax, énergique emblème de leur nationalité, que les historiens du quatorzième siècle appellent le bâton à viroles. Il leur avait été également défendu de parler la langue flamande, désormais condamnée comme le peuple dont elle rappelait l'existence. Antoine Flotte, compagnon d'armes de Charles VI, se souvenait sans doute que ce n'était point en français que Breydel et Coning avaient prononcé à Bruges et à Courtray le væ victis!

Dès que Philippe d'Artevelde avait connu le passage de la Lys, il s'était rendu à Gand où dix mille bourgeois s'éloignèrent aussitôt de leurs foyers pour le suivre à Bruges. Pierre Van den Bossche, à peine guéri de ses blessures, et Pierre de Wintere, que les mêmes revers avaient chassé de Warneton, exhortèrent également les bourgeois à résister vaillamment aux Français, leur disant que si Charles VI s'était avancé jusqu'à Ypres, ils ne pouvaient oublier que l'armée de Philippe le Bel avait aussi pénétré jusqu'aux remparts de Courtray. A Damme, à Ardenbourg, à l'Ecluse et dans le pays des Quatre-Métiers, les communes armèrent de nouvelles milices. Philippe d'Artevelde avait déjà choisi vingt mille combattants parmi ceux qui assiégeaient Audenarde, de sorte que toutes ses forces réunies comprenaient environ cinquante ou soixante mille hommes.

Il a paru à quelques historiens que Philippe d'Artevelde avait fait une grande faute en quittant le siége d'Audenarde, car les pluies et le mauvais temps n'eussent peut-être pas permis d'aller l'y combattre; selon une autre opinion, il eût agi plus habilement s'il était resté à Courtray, placé sur le flanc de l'armée ennemie, prêt à la surprendre au premier moment favorable, et ne pouvant être lui-même attaqué qu'en la forçant de tenter de nouveau le passage de la Lys, qu'aurait défendu cette fois une armée plus nombreuse que celle de Pierre Van den Bossche. N'y avait-il pas d'ailleurs, dans les souvenirs des plaines de Courtray, une source éternelle d'enthousiasme et presque un gage de victoire? Cependant, en étudiant la situation des choses, on reconnaît bientôt qu'il ne dépendit de Philippe d'Artevelde de livrer bataille aux Français ni devant Audenarde, ni à Courtray. C'eût été assurément un immense avantage que de temporiser jusqu'à l'arrivée des Anglais, dont les ambassadeurs étaient venus chercher à Calais la ratification du rewaert et renouveler eux-mêmes leurs promesses d'alliance, et surtout de pouvoir attendre un secours bien plus prochain, bien plus certain que celui des Anglais, l'approche de l'hiver, qui devait inévitablement dissoudre tout l'armement de Charles VI; mais après la perte d'Ypres, il était un devoir auquel le rewaert de Flandre ne pouvait se dérober: il fallait défendre Bruges dont il avait lui-même fait démanteler les murailles, et il était d'autant plus urgent de protéger cette ville qu'il était à craindre que les Leliaerts, qui s'y trouvaient en grand nombre, ne s'empressassent d'imiter ce qui avait eu lieu à Ypres en livrant leurs portes aux Français.

A ce point de vue, la position que Philippe d'Artevelde occupa le 25 novembre à Roosebeke était admirablement choisie: elle commandait la route d'Ypres à Bruges et s'appuyait à la fois sur Dixmude, sur Roulers et sur Thourout. Son camp, placé sur une colline parsemée de broussailles, au pied de laquelle coulait un ruisseau, était à peu près inabordable pour la chevalerie française. En conservant cette position, il pouvait troubler les ennemis dans leur mouvement s'ils se dirigeaient vers la forteresse d'Audenarde, dont le siége n'avait point été levé; il les obligeait, s'ils voulaient l'attaquer, à accepter pour champ de bataille le terrain où il avait élevé ses retranchements.

Dès que l'on eut appris à Zillebeke la marche des Flamands de Courtray vers Boulers, l'armée française, que le duc de Berri venait de rejoindre avec des renforts considérables, se porta en avant; mais les maréchaux ne tardèrent point à annoncer que Philippe d'Artevelde s'était avancé jusqu'à Roosebeke pour couvrir la route de Bruges, et les Français s'arrêtèrent sur les hauteurs de Passchendale. Les conseillers de Charles VI avaient jugé utile de prendre des précautions extraordinaires pour mettre le jeune prince à l'abri de tout péril: on voulut même enlever le commandement de l'armée au sire de Clisson pour le charger de ce soin; mais le connétable maintint sa prérogative, et l'on se contenta de placer près du roi huit braves chevaliers qui ne devaient point le quitter un instant. Lorsque toutes ces dispositions eurent été approuvées, un dernier message fut adressé à Philippe d'Artevelde: on lui offrait la paix si ses compagnons voulaient demander merci au comte et s'engager à payer six mois de solde aux hommes d'armes français; mais les capitaines des communes flamandes répondirent unanimement qu'ils ne déposeraient point les armes tant que le comte ne leur aurait pas rendu les priviléges qu'ils avaient reçus de Robert de Béthune après la bataille de Courtray.

Cependant Philippe d'Artevelde ne comprenait point le péril qui le menaçait, et la prudence eût pu donner de meilleurs conseils à son audace. Il se souvenait de son triomphe du Beverhoutsveld, où, avec cinq mille Gantois résolus à mourir, il avait vaincu une multitude confuse et tumultueuse, et, par un vain désir de gloire, il se persuadait qu'il pourrait, avec ses milices réunies à la hâte, disperser aussi aisément la grande ligue de la royauté absolue et de la noblesse féodale. En vain plusieurs des chefs gantois l'avaient-ils conjuré de ne pas compromettre dans une lutte douteuse les destinées de la Flandre et peut-être celle de l'Europe. En vain lui représentait-on que déjà des chevaliers anglais avaient abordé à Calais pour le rejoindre. Le 26 novembre au soir, il réunit tous les capitaines dans un pompeux banquet et leur annonça la bataille pour le lendemain, en les exhortant à montrer pour la légitime défense de leurs franchises tout le courage qu'attendaient d'eux les communes de France.

Philippe d'Artevelde cherchait à propager chez ses compagnons une confiance qui n'était peut-être point exempte de quelque inquiétude secrète: lorsqu'il s'était éloigné d'Audenarde, de nombreuses troupes de corbeaux avaient, disait-on, fait entendre leurs lugubres croassements au-dessus de sa tête. La veille même de la bataille, de sombres pressentiments vinrent l'agiter de nouveau; sa femme, Yolande Van den Broucke, l'avait accompagné et veillait dans sa tente. Peu de jours s'étaient écoulés depuis que son frère avait péri à Ypres, victime de son dévouement à la cause des communes: peu d'heures encore, et un semblable sacrifice devait la rendre veuve. Pendant quelque temps, elle avait suivi en silence le pétillement de la flamme qui dévorait lentement le charbon à demi éteint dans le foyer du rewaert; le sommeil se dérobait à ses yeux, et chaque souffle du vent qui frémissait entre les troncs des arbres couverts de givre lui semblait quelque voix de menaçant augure. Enfin, vers minuit elle sortit de sa tente et dirigea ses regards vers le camp de Charles VI où brûlaient un grand nombre de feux, lorsque tout à coup elle crut entendre les cris des Français qui profitaient des ténèbres pour surprendre les Flamands. Elle réveilla précipitamment Philippe d'Artevelde, et celui-ci reconnut les mêmes cris. On sonna aussitôt la trompette, et toutes les milices communales s'armèrent: cependant on apprit bientôt, par les hommes qui faisaient le guet, que les Français n'avaient point quitté leur position, et Froissart ne peut expliquer cette étrange aventure qu'en rapportant «qu'aucuns disoient que c'estoient les diables d'enfer qui là jouoient et tournoient où la bataille devoit estre pour la grand'proie qu'ils en attendoient.»

La nuit était déjà avancée: l'armée flamande ne songea plus qu'à se préparer au combat. Les communes de Gand, d'Alost et de Grammont se placèrent au premier rang; au second, se trouvaient les milices de Bruges, de Damme et de l'Ecluse; au troisième, celles du Franc, toutes différentes de costumes, toutes groupées autour de leurs bannières et composées de bourgeois qui n'avaient le plus souvent point de casques et de cuirasses, mais des maillets, des épieux ferrés et de grands couteaux suspendus à leurs ceintures. Au milieu d'elles, quelques archers anglais aiguisaient leurs flèches. Les uns avaient été recrutés par Philippe d'Artevelde à l'époque où il avait commencé le siége d'Audenarde; les autres étaient accourus de Calais au bruit de l'invasion du roi de France.

Cette même nuit, le comte de Flandre avait été désigné par le connétable pour faire le guet avec ses hommes d'armes, parmi lesquels on remarquait le bourreau, nommé le grand Coppin, et ses seize valets; mais c'était assez que les chevaliers français lui eussent confié le soin de veiller tandis qu'ils se reposaient: ils ne combattaient pas pour lui et avaient résolu de combattre sans lui. En effet, dès le lever de l'aurore, les capitaines chargés de régler les préparatifs de la journée, firent ordonner que dès que la lutte s'engagerait, sa bataille se retirât à part de toutes les autres. Ils prétendaient qu'il ne leur était point permis d'admettre parmi leurs compagnons de périls et de gloire le comte et ses chevaliers, qui appartenaient à la communion du pape de Rome. Louis de Male souffrit sans murmurer ce nouvel outrage; mais parmi les nobles leliaerts qui l'entouraient, il y en eut quelques-uns dont le cœur s'émut aux tristes images de la honte de leur prince et de la désolation de leur pays: ceux-là envoyèrent secrètement un message à Philippe d'Artevelde pour lui annoncer que les Français étaient bien décidés à l'attaquer.

Cependant les Flamands s'étonnaient de plus en plus de ce que les Français ne paraissaient point: ils avaient vu seulement le bâtard de Langres et quelques autres chevaliers qui comprenaient la langue flamande s'approcher de leur position pour la reconnaître et s'éloigner. Leur patience se lassait: il était huit heures du matin et un épais brouillard leur rappelait la fameuse journée de Courtray, sans qu'ils songeassent à imiter la prudence de leurs aïeux, qui avaient attendu sans s'ébranler le choc de la chevalerie française. Philippe d'Artevelde ne se croyait que trop assuré du succès, parce qu'à l'exemple de Guillaume de Juliers, de funeste mémoire, il avait recommandé à tous les siens d'entrelacer leurs bras et de porter leurs lourds épieux de fer droit devant eux: au moment de la mêlée, les balles des canons et les traits des arbalétriers devaient leur ouvrir les rangs des chevaliers et des sergents d'armes. Dans cette disposition, tout était prévu pour la victoire, rien pour le revers.

Les Flamands avaient reçu l'ordre de se porter en avant, et, renonçant aussitôt à la protection de leurs retranchements, ils cherchèrent un étroit défilé au milieu des fondrières qui se prolongeaient devant eux pour gravir une vaste colline qu'on nommait le mont d'Or. Ce fut là qu'ils rencontrèrent l'armée française. Le sire de Villiers y avait déployé l'oriflamme autour de laquelle on avait vu voltiger une colombe et presqu'au même moment les rayons du soleil, dispersant la brume, vinrent frapper les milices communales au visage.

Déjà les bombardes flamandes ont donné le signal de la lutte et dès leur première détonation deux chevaliers de Flandre, qui combattent sous les étendards de Charles VI, ont succombé, comme si le ciel ne leur permettait pas d'être les témoins d'un triomphe que leur trahison a préparé: l'un est le sire d'Halewyn; l'autre, le sire de Wavrin; Antoine Flotte a été renversé à leurs côtés. Un cri de victoire retentit parmi les Flamands: leur immense bataillon, poursuivant sa marche, heurte avec une force irrésistible l'armée française qui recule d'un pas et demi; la bannière royale est tombée en leur pouvoir, mais c'est à tort qu'ils se vantent d'avoir conquis l'oriflamme, ignorant que Pierre de Villiers, de même qu'Anselme de Chevreuse, ne livre aux chances de la guerre qu'une bannière «par droite semblance pareille» à celle qui est restée déposée dans le trésor de l'abbaye de Saint-Denis.

Cependant le sire de Clisson avait prévu la tactique des Flamands, et, par une manœuvre habile, il avait étendu rapidement les deux ailes placées sous les ordres des ducs de Berri et de Bourbon, ordonnant aux chevaliers de renvoyer leurs chevaux et de frapper de loin avec leurs longues lances les bourgeois de Flandre, tandis que leurs valets, se glissant sur le gazon, pénétraient sous les épieux des milices communales et poignardaient leurs adversaires. Ce fut dans cette attaque, d'un caractère tout nouveau dans les fastes de la chevalerie, que se signalèrent les sires de Saint-Didier, de Vergy, de la Roche-Guyon, de Châlons, de Charny, de Villersexel, de Ray, de Châtillon, de Chambly. Ce fat là que Boucicault fit ses premières armes. Il était à peine âgé de vingt ans et comme un Flamand, à la stature gigantesque, se riant de sa jeunesse et de sa petite taille, lui criait de retourner dans les bras de sa mère, il lui enfonça sa dague dans le flanc en lui disant: «Sont-ce là les jeux des enfants de ton pays?» L'armée flamande reculait à son tour. Les premiers rangs, blessés sans pouvoir se défendre, se rejetaient sur ceux qui les suivaient: si quelques-uns étaient frappés par le fer ennemi, d'autres, plus nombreux, sentaient leurs poitrines se briser dans cet affreux reflux de cinquante mille hommes qui roulaient les uns sur les autres. Sur dix combattants, neuf mouraient étouffés. Parfois cette masse énorme s'arrêtait dans sa lente et tumultueuse retraite, et telle que le sanglier aux abois elle semait l'effroi parmi les chasseurs. Le duc de Bourbon, s'étant trop avancé, fut blessé et jeté à terre et le sire de Cuzant tomba près de lui: mais cette escarmouche fut sans résultat. Les communes flamandes étaient arrivées près du ruisseau au delà duquel elles avaient campé la veille. A mesure qu'elles descendaient dans un terrain humide et marécageux le désordre s'accroissait; chacun s'efforçait d'atteindre le premier la colline opposée. En vain Philippe d'Artevelde cherchait-il à les rallier: il fut entraîné dans leur fuite jusque près d'une montagne qui doit à un sol aride et chargé de gravier, le nom de Keyaerts-berg. Pour la tourner et gagner Staden et Thourout et de là Thielt ou Bruges, il n'existait qu'une seule route, tracée dans un profond ravin, au milieu d'un bois dont les rameaux entrelacés formaient tantôt un dôme épais et tantôt une barrière. Ce fut là que Philippe d'Artevelde périt foulé aux pieds des siens, sourds à sa voix et impatients de s'ouvrir un passage pour se dérober à la poursuite des Français. Etrange destinée du père et du fils! Tous les deux, après avoir consacré leur vie à l'affranchissement et à la gloire de leurs concitoyens, leur durent la mort; l'un assassiné par des traîtres dans sa ville natale, près du foyer domestique; l'autre, finissant ses jours au milieu d'une bataille, sans que du moins il lui eût été donné d'être frappé par une main étrangère.

Trois mille Gantois, témoins du désastre du corps principal de l'armée, s'étaient retirés à gauche de la route de Roosebeke vers des prairies à demi couvertes de saules et de broussailles, qu'arrosent les sources de la Mandel: ils y élevèrent à la hâte quelques retranchements et cherchèrent à se défendre, mais, entourés de toutes parts par les Français, ils se virent bientôt chassés de leur position et la plupart furent tués. Toute lutte avait cessé, mais le massacre continua jusqu'au soir sur le champ de bataille. Jamais la Flandre n'eut plus de sujet de deuil; car la plupart des chroniqueurs évaluent le nombre des morts à vingt-cinq mille et il en est qui le portent à quarante et à soixante mille. «La terre, dit le moine de Saint-Denis, était inondée d'un déluge de sang.»

Le jeune roi de France n'avait entendu que de loin les acclamations des vainqueurs et les gémissements des mourants. Lorsque tout danger eut disparu, ses oncles allèrent le féliciter de sa victoire et lui montrèrent la plaine couverte des cadavres de ses ennemis. Le royal enfant n'était point satisfait toutefois: il voulait qu'on lui fît voir ce fameux Philippe d'Artevelde dont il avait si souvent entendu répéter le nom. On savait déjà qu'il n'était pas parmi ceux qui avaient quitté le champ de bataille, mais on ignorait ce qu'il était devenu. Les valets de l'armée, espérant une riche récompense, poursuivirent leurs recherches pendant toute la nuit à la lueur des feux qu'on avait allumés avec les débris des épieux flamands; cependant le lendemain vers l'aurore, ils aperçurent, au milieu des victimes sanglantes du combat de la veille, un bourgeois de Gand ou de Bruges qui respirait encore. Ils le relevèrent et ce fut lui qui leur indiqua le corps du rewaert. «Je devais hier, dit-il, recevoir de ses mains l'ordre de chevalerie.» Charles VI put considérer à loisir cet homme, plus puissant peut-être par son nom que par son génie, puis il ordonna qu'on le pendît à un arbre, qui longtemps après resta célèbre dans toute la contrée. Plus généreux à l'égard du soldat blessé qui survivait à son capitaine, il lui offrit de faire panser ses plaies s'il consentait à devenir Français. «C'est en vain que vous cherchez à me séduire, répliqua le héros expirant, déjà je sens que mes forces et la vie m'abandonnent. Je fus, je suis et serai toujours Flamand.» Charles VI, loin d'honorer un si noble courage chez ceux qu'il avait vaincus, ne s'éloigna qu'après avoir fait défendre qu'on les ensevelît, afin qu'ils servissent de pâture aux chiens et aux oiseaux: Philippe le Bel lui en avait donné l'exemple après la journée de Mont-en-Pévèle.

Une profonde terreur régnait à Bruges. Bien que les bourgeois eussent porté tout ce qu'ils possédaient de plus précieux sur des bateaux prêts à appareiller pour les îles de la Zélande, ils avaient résolu de recourir aux prières les plus humbles pour conjurer la colère du roi et l'avidité des Bretons. Charles VI s'était avancé dès le lendemain de la bataille de Roosebeke jusqu'à Thourout. Douze députés de la commune de Bruges, qu'accompagnaient deux frères mineurs, se rendirent près de lui pour implorer sa miséricorde et lui annoncer qu'ils avaient rétabli sur leurs murailles la bannière du comte. Le duc de Bourgogne appuya leurs efforts pour sauver une cité qui, par ses richesses et son commerce avec les nations étrangères, était l'un des plus brillants joyaux de l'héritage de Marguerite de Flandre, et ils trouvèrent également des protecteurs dans le connétable, dans le maréchal de Sancerre, dans le sire de Beaumanoir et dans d'autres chevaliers auxquels ils avaient offert de nombreux présents. Mais Charles VI ne consentit à leur pardonner qu'à cette condition qu'ils indemniseraient les grandes compagnies recrutées en Bretagne. Cela n'était point aisé: les députés brugeois eurent à ce sujet de longues conférences avec le sire de Ray, et dès que le chiffre de l'amende eut été fixé, ils firent acte d'hommage, de foi et d'obéissance comme hommes liges du roi de France. Ils renoncèrent à toutes les alliances faites avec les Anglais par Jacques ou Philippe d'Artevelde, et jurèrent de reconnaître dorénavant le pape Clément VII.

Les Bretons, irrités d'avoir vu s'évanouir les espérances qu'ils fondaient sur le sac de Bruges, ravageaient les champs et pillaient les villages. «Les Français, raconte le religieux de Saint-Denis, égorgeaient tous ceux qu'ils rencontraient, n'épargnant ni le rang, ni l'âge, ni le sexe, de telle sorte qu'on pouvait dire d'eux: Ils ont tué la veuve avec l'orphelin, le jeune homme avec la jeune fille, l'enfant à la mamelle avec le vieillard.» Le comte de Flandre approuvait ce qu'il ne pouvait empêcher. «Il est quelques personnes, disait-il à Charles VI, qui demandent, très-redouté seigneur, comment l'on pourra comprimer l'esprit de révolte inné chez ce peuple turbulent, soit en épargnant le pays, soit en le réduisant à n'être plus qu'une vaste solitude; pour moi, je me contenterai de dire que le comté de Flandre est à vous, si vous le voulez, et j'aurai pour très-agréable tout ce qu'il plaira à votre royale majesté d'ordonner de sa conquête.»

Le jeune roi de France semblait prendre plaisir à toutes ces scènes de dévastation. Sa raison, déjà chancelante, avait éprouvé, à la vue du massacre de Roosebeke, une émotion profonde qui s'était bientôt transformée en un délire frénétique. Il faisait trembler par ses fureurs ceux qui plus tard devaient en profiter dans l'intérêt de leur ambition. En vain ses conseillers l'engagèrent-ils à marcher vers les remparts de Gand pour y terminer la guerre de Flandre, ou bien à se diriger rapidement vers Calais, afin de reconquérir sur les Anglais surpris cette porte toujours ouverte aux invasions ennemies: leurs efforts furent inutiles. On lui avait raconté que l'on conservait à Courtray, dans l'église de Notre-Dame, cinq cents paires d'éperons, glorieux trophée de la journée de Groeninghe; on lui avait dit aussi que c'était au milieu des dépouilles des serviteurs de Philippe le Bel que l'on avait déposé les lettres secrètes d'alliance des communes de Flandre et de France. C'était assez pour qu'il crût devoir détruire cette ville dont les hommes d'armes du duc de Bourbon s'étaient emparés immédiatement après la bataille de Roosebeke. Depuis sa victoire, il se croyait l'Alexandre d'un autre combat d'Arbelles: il lui fallait l'incendie de Persépolis.

Cependant le comte de Flandre s'était jeté aux pieds du roi et l'avait supplié de renoncer à ses desseins. Charles VI ne voulut point l'écouter: il avait résolu de ne se rendre à Courtray que pour y prononcer une sentence d'extermination. A peine le duc de Bourgogne eut-il le temps de faire enlever de la tour des Halles une horloge qui passait pour l'une des merveilles de la chrétienté: toute la ville fut livrée aux flammes, et les habitants, femmes, enfants et jeunes filles, furent emmenés pour être vendus «par manière de servage.»

Les Bretons avaient renversé dans le château de Courtray les statues des aïeux de ce comte de Flandre dont les malheurs avaient été le prétexte de leur expédition; mais les dépouilles qu'ils avaient conquises ne les satisfaisaient point, et ils se préparèrent à quitter les campagnes désolées de la Flandre pour piller le Hainaut, afin de châtier, disaient-ils, la neutralité douteuse qu'Albert de Bavière avait observée pendant cette guerre. D'autres s'enrôlaient pour soutenir les querelles particulières du sire de Dixmude contre la ville de Valenciennes. Ce fut à grand'peine que le comte de Blois réussit à les détourner de leurs projets. On leur promettait cette fois qu'on leur abandonnerait le pillage de Gand. Les Français se tenaient chaque jour prêts à aller investir cette ville; il était trop tard. Les habitants de Gand n'avaient rien négligé pour assurer leur défense; après avoir recueilli au milieu d'eux le corps qui avait continué le siége d'Audenarde et les débris de l'armée qui avait combattu à Roosebeke, ils avaient ouvert leurs portes à tous les fugitifs et à tous les bannis, déclarant qu'ils considéraient comme jouissant du droit de cité dans leurs murs tous ceux à qui l'invasion étrangère enlèverait une patrie; c'était y appeler toute la Flandre.

La saison devenait d'ailleurs de plus en plus mauvaise. On était arrivé au mois de décembre. Les pluies se succédaient sans relâche et toutes les rivières débordaient. Après de longues délibérations, on jugea prudent que le roi allât se reposer à Tournay pour y célébrer les fêtes de Noël. On congédia en même temps les hommes d'armes des provinces les plus éloignées, tels que ceux de l'Auvergne, du Dauphiné ou de la Bourgogne. Les Bretons restèrent, et les désordres qui avaient signalé leur marche ne cessèrent point d'accabler les populations. Les oncles du roi, tour à tour prodigues et avares, les encourageaient peut-être dans leurs excès. On en vit un triste exemple à Tournay. Cette ville, qui avait été à plusieurs reprises le boulevard de la France, fut rançonnée comme les villes de Flandre et contrainte à payer la somme énorme de douze cent mille francs. On n'avait point de rébellion à lui reprocher, mais on l'accusait d'avoir refusé de reconnaître le pape d'Avignon.

Charles VI prolongea son séjour à Tournay, se flattant de recevoir la soumission des Gantois, auxquels il avait écrit de Thourout, trois jours après la bataille de Roosebeke, pour les engager à se soumettre, leur promettant «raison, justice et grâce.» Des conférences s'ouvrirent, mais ès parlements qui là furent ordonnés, dit Froissart, on les trouva aussi durs et aussi orgueilleux que si ils eussent tout conquêté et eu à Rosebecque la journée pour eux.» Pierre Van den Bossche exhortait constamment ses concitoyens à ne point perdre courage. Ackerman, revenu à Gand par la Zélande, leur faisait aussi espérer l'arrivée prochaine d'une armée anglaise. On ne put jamais obtenir de leurs députés qu'ils renonçassent à leurs franchises ou à l'obédience du pape de Rome, et les oncles du roi reconnurent bientôt qu'il fallait ajourner la guerre au printemps. Ils laissèrent Jean de Ghistelles avec deux cent cinquante lances à Bruges, le sire de Saimpy à Ypres, Jean de Jumont à Courtray, Gilbert de Leeuwerghem à Audenarde. Deux cents lances bretonnes occupèrent Ardenbourg pour interrompre toutes les communications des Gantois avec le port de l'Ecluse.

Peut-être les oncles du roi étaient-ils impatients de recueillir les résultats de leur victoire de Roosebeke en châtiant les communes de France. Charles VI traversa, entouré de toute son armée comme s'il se trouvait encore sur une terre étrangère, Arras, que pillèrent les Bretons, Péronne, où le quitta le comte de Flandre, Noyon, Compiègne, Senlis et Meaux: la terreur régnait dans toutes ces villes depuis longtemps favorables à la cause des libertés communales; elle se répandit bientôt jusque dans la capitale du royaume; car l'on assurait que les oncles du roi avaient promis aux Bretons de leur y payer la solde méritée par leurs services dans la guerre de Flandre. La commune de Paris s'arma tout entière par un vague sentiment d'inquiétude, et se rangea en ordre de bataille devant la colline de Montmartre, protestant qu'elle voulait seulement montrer de quel secours ses nombreuses milices pouvaient être au roi. Elle croyait qu'en étalant toutes ses forces elle se rendrait redoutable et obtiendrait de meilleures conditions; c'était une grave erreur; les vainqueurs s'intimident rarement, et plus la commune de Paris était puissante, plus il fallait l'affaiblir. Ne connaissait-on pas d'ailleurs son alliance avec les communes flamandes? Le roi de France avait résolu de la traiter en ennemie, afin de pouvoir user contre elle dans toute leur rigueur des droits de la victoire. Le connétable envoya ses hérauts demander un sauf-conduit aux Parisiens, puis il les somma de déposer les armes. Pour compléter ce menaçant simulacre d'hostilité, les barrières furent brisées, et le jeune prince passa à cheval, suivi de ses hommes d'armes, sur les portes de la première cité de son royaume arrachées de leurs gonds, sans vouloir écouter le prévôt des marchands qui venait avec les principaux bourgeois lui adresser une courte et humble harangue.

Les Bretons commencèrent aussitôt à piller les maisons, mais on les arrêta: les oncles du roi avaient d'autres desseins. Ils avaient d'abord fait enlever les chaînes des rues et fait porter à Vincennes toutes les armes des bourgeois, qui eussent suffi, selon le témoignage évidemment exagéré d'un historien contemporain, pour équiper huit cent mille hommes; on défendit en même temps toutes les confréries établies à l'instar des gildes flamandes. Enfin, aussitôt qu'on n'eut plus rien à craindre de Paris, on arrêta trois cents des plus riches bourgeois: parmi ceux-ci se trouvaient l'honneur de la magistrature française, le prudent ami de Charles V, Jean Desmarets, qui avait plus d'une fois, par l'autorité d'une haute vertu, réconcilié le roi et le peuple, et Nicolas le Flamand, coupable d'avoir exhorté la commune à s'abstenir de toute agitation pour espérer dans l'avenir. Ils montèrent sur le même échafaud, et avec eux des chevaliers, des notables bourgeois, des avocats au parlement. Le même jour, une ordonnance royale abolit tous les priviléges de la ville de Paris, et lui retira le droit d'élire le prévôt des marchands. Enfin, lorsque la hache du bourreau se fut émoussée, lorsque les eaux de la Seine eurent charrié assez de cadavres, une solennelle assemblée fut convoquée au palais, et là le chancelier, se plaçant au pied de la statue de Philippe le Bel, raconta la défaite des Flamands et les rébellions des Parisiens. Des femmes échevelées demandèrent grâce pour leurs pères et leurs époux, et quand les oncles du roi eurent pris part à cette scène réglée d'avance, Charles VI déclara pardonner à ses sujets de Paris et commuer la peine criminelle en peine civile, c'est-à-dire que, satisfait du sang des bourgeois qui avaient péri dans les supplices, il n'exigeait plus que l'or de ceux qui leur survivaient. Tous les habitants, quel que fût leur rang, se virent réduits à une affreuse misère, et leurs trésors ne servirent qu'à leur préparer de nouveaux malheurs. Deux tiers des amendes devaient couvrir les frais de l'expédition de Roosebeke; le dernier tiers était destiné à rétablir l'ordre dans les finances du royaume; mais les oncles du roi s'en emparèrent pour alimenter leurs complots et les intrigues que multipliait leur ambition jalouse et envieuse; le surplus de la somme resta aux mains des maréchaux et des capitaines, et les hommes d'armes, n'ayant rien reçu de ce qu'on leur avait promis, se répandirent dans les campagnes pour arrêter les marchands et piller les laboureurs.

A Rouen, à Reims, à Châlons, à Troyes, à Sens, à Orléans, les mêmes châtiments firent place à de semblables exactions.

Louis de Male imitait en Flandre les rigueurs de Charles VI. Il y ordonna de nombreux supplices, de plus nombreuses confiscations; une foule de malheureux, qui n'avaient pas réussi à se réfugier à Gand, cherchèrent un asile à bord des navires qui mettaient à la voile pour la Rochelle ou les rivages de l'Angleterre; ils ne s'éloignèrent toutefois du port de l'Ecluse qu'après avoir vu de loin suspendre à un gibet Barthélemi Coolman, que Philippe d'Artevelde avait créé amiral de la flotte flamande. L'aspect de ces tortures accrut leur terreur, et lorsque le comte de Flandre leur offrit une amnistie complète s'ils consentaient à rentrer dans ses Etats, il n'y en eut point qui osèrent se confier dans ses promesses.

Par une mesure générale, Louis de Male avait exigé que toutes les villes de Flandre lui livrassent leurs chartes de priviléges. C'était le premier usage qu'il eût fait de son autorité depuis qu'elle avait été rétablie par les armes françaises, car il avait donné cet ordre sur le champ même de Roosebeke; cependant la remise des chartes des communes n'eut lieu que quelques mois plus tard, au château de Lille; les échevins de Warneton, de Bailleul, d'Ypres, de Nieuport, de Poperinghe, de Cassel, puis ceux de Bruges et de vingt autres villes ou bourgs, jouissant d'une juridiction particulière, vinrent tour à tour déposer entre ses mains leurs archives municipales; mais on soupçonna les Yprois de posséder «autres choses qu'ils n'avoient point apportées.» Les Brugeois s'étaient montrés plus obéissants. Louis de Male leur enleva la plupart des documents authentiques qui retraçaient la concession ou le développement de leurs priviléges: ce fut ainsi qu'il fit détruire successivement les chartes octroyées par Philippe de Thiette après la journée de Courtray, les lettres d'alliance scellées en 1321 par les communes de Gand et de Bruges, et les fameux traités conclus quarante années auparavant par Jacques d'Artevelde et Edouard III.

La liberté flamande avait perdu ses titres, mais elle respirait encore.

Le 27 janvier, c'est-à-dire le jour même de la confiscation des franchises de Paris et de la mort de Jean Desmarets et de Nicolas le Flamand, François Ackerman chassa les Bretons d'Ardenbourg et y arbora la bannière du pape Urbain VI. Il savait combien toutes les populations flamandes étaient attachées à l'Eglise de Rome, et que rien ne leur avait paru plus avilissant, dans les volontés de Charles VI, que l'obéissance au siége d'Avignon qu'il avait imposée à toutes les villes soumises.

La guerre contre les Français devint une croisade religieuse: elle l'était en Flandre par une forte conviction; elle le fut en Angleterre par intérêt politique. On avait publié à Londres une bulle du pape de Rome qui ordonnait de prendre les armes pour combattre les clémentins. Urbain VI y rappelait que des bandes de Bretons et de Gascons avaient envahi les domaines pontificaux, et ajoutait qu'après avoir vainement essayé de ramener ses adversaires par la persuasion, il se trouvait réduit à opposer la force à la force. Tels étaient les motifs qui l'engageaient à charger l'évêque de Norwich de diriger une expédition qui devait jouir de tous les priviléges accordés aux guerres de la terre sainte; en conséquence de cette délégation, l'évêque de Norwich, Henri Spencer, avait adressé, le 9 février 1382, à tous les recteurs, vicaires et chapelains d'Angleterre, des lettres par lesquelles il les exhortait à enrôler leurs paroissiens: dès ce moment, il déposa lui-même la mitre pour ceindre l'épée. Petit-fils de Hugues Spencer, décapité sous le règne d'Edouard II, il était devenu, encore fort jeune, évêque de Norwich en 1369; mais c'était pendant les mouvements insurrectionnels de 1381 qu'il avait révélé toute l'énergie de ses mœurs belliqueuses. Portant un casque, une cuirasse et une épée à deux tranchants, il avait pénétré le premier dans le camp des laboureurs à Northwalsham, et un éclatant succès lui avait livré Jean Littestere, qu'ils nommaient leur roi. Henri Spencer se souvenait qu'un autre évêque de Norwich avait été envoyé en Flandre par Jean sans Terre pour arrêter les succès de Philippe-Auguste: si le premier n'avait point réussi à prévenir la déroute de Bouvines, le second se vantait de pouvoir réparer la défaite de Roosebeke.

L'évêque de Norwich s'était embarqué précipitamment à Northbourne, à bord des vaisseaux qu'avait réunis son ami Jean Philippot, qui s'était aussi illustré dans les troubles de 1381 en tuant Walter Tyler. Il devait attendre à Calais le maréchal de Beauchamp retenu aux frontières d'Ecosse; mais son impatience l'entraîna bientôt à commencer la guerre. Il consulta ses compagnons d'armes, et ils décidèrent, d'un commun accord, qu'il fallait la porter en Flandre. Le lendemain, trois mille Anglais se dirigèrent vers Gravelines, dont les retranchements tombèrent en leur pouvoir. Louis de Male se trouvait en ce moment à Lille: il se hâta d'envoyer à l'évêque de Norwich deux chevaliers, Jean Vilain et Jean Vander Meulen, pour lui représenter qu'il s'étonnait d'autant plus de cette agression qu'il reconnaissait le pape de Rome: dès qu'ils nommèrent monseigneur de Flandre, les Anglais leur demandèrent de quel seigneur ils voulaient parler; car à leurs yeux les véritables seigneurs du pays, par l'exercice de l'autorité et le droit de la conquête, étaient le roi de France et le duc de Bourgogne, tous les deux clémentins.

Les Anglais continuaient leur marche en suivant le rivage de la mer; ils avaient reçu des renforts de Calais et de Guines, et leur armée comptait, selon quelques chroniqueurs, quinze cents archers et plus de six cents lances; selon d'autres, huit cents chevaux et dix mille fantassins. Henri Spencer, qui faisait déployer devant lui la bannière de saint Pierre sur laquelle brillaient les clefs pontificales, avait déjà dépassé le village de Mardyck lorsqu'on vint l'avertir que toutes les garnisons des châtellenies voisines, sous les ordres du Haze de Flandre et de Jacques Metteneye, s'étaient rangées en ordre de bataille devant Dunkerque pour l'arrêter: elles formaient environ quatorze mille hommes, en y comprenant dix-neuf cents Français ou Bretons. Un héraut alla sommer les Leliaerts de déclarer s'ils étaient urbanistes ou clémentins; ils le tuèrent: ce fut le signal du combat. Un capitaine gantois, qui avait été l'un des députés des communes en Angleterre, Rasse Vande Voorde, s'élance le premier pour les attaquer. L'enthousiasme des croisés est extrême: il leur semble que Dieu même les conduit au triomphe; car ils entendent retentir au-dessus de leurs têtes les roulements menaçants du tonnerre, et la foudre frappe leurs ennemis, mêlée aux traits de leurs archers: bientôt toute l'armée du comte fuit vers Dunkerque, où les Anglais entrent avec les vaincus. Cette glorieuse journée entraîne la soumission de Bergues, de Cassel et de Bourbourg (25 mai 1383).

De Dunkerque l'évêque de Norwich se dirigea vers Aire; mais comme cette ville était bien gardée, il passa outre et s'empara de Saint-Venant, puis il marcha vers Bailleul. Poperinghe et Messines lui ouvrirent leurs portes; à sa voix, toutes les populations des bords de la mer s'insurgeaient depuis Furnes jusqu'à Blankenberghe, et, dans les premiers jours de juin, Ackerman, qui avait pendant quelques jours campé devant Bruges, vint avec vingt mille Gantois se joindre aux Anglais.

Le siége d'Ypres fut résolu: il était important de reconquérir cette ville qui ouvrait aux ennemis l'entrée de la Flandre. Si la garnison qu'elle avait reçue de Charles VI était peu nombreuse, elle possédait d'intrépides défenseurs: c'étaient les chevaliers qui avaient naguère sauvé Audenarde. Ils détruisirent les faubourgs dont l'industrieuse population avait émigré l'année précédente, et employèrent les débris des habitations à former de nouvelles palissades. Ces travaux duraient encore lorsque la cloche du beffroi annonça l'approche des croisés; tous les chevaliers accoururent aussitôt sur les remparts, et ils ordonnèrent qu'on tirât les canons. Par un hasard qui parut aux assiégés un favorable augure, cette première décharge renversa un noble anglais, nommé Guillaume de Felton, qui chevauchait sur un cheval blanc au premier rang des siens.

Cependant l'évêque de Norwich espérait un triomphe facile; il ne doutait même pas que la prise d'Ypres n'obligeât Louis de Male à abandonner Charles VI pour chercher un protecteur dans Richard II, et l'on nous a conservé des lettres royales, portant la date du 20 juin 1383, où il se faisait autoriser «à prendre et recevoir du comte et des gens de Flandre, homage lige et tous autres sermentz de foialté et de loyalté au roy Richard comme vray roy de France et leur soverain seigneur.» Les Gantois avaient, dit-on, promis à l'évêque de Norwich qu'ils prendraient Ypres en trois jours. Ils se confiaient dans les sympathies des bourgeois dont la plupart comptaient un frère ou un ami parmi les assiégeants, et leur criaient de loin: «Pensez pour le temps passé, nous vous aiderons et serons ensemble;» mais cet appel ne fut point entendu. Ceux qui n'avaient pas eu le courage de s'exiler à l'invasion de Charles VI n'osèrent pas briser le joug qui pesait sur eux. Deux assauts échouèrent, et les assiégeants se virent réduits, au moment où ils se croyaient maîtres de la ville, à se résigner à toutes les lenteurs d'un siége régulier.

Les Anglais se divisèrent en trois quartiers. Le premier corps était sous les ordres de l'évêque de Norwich; les deux autres campaient à l'est et au sud-ouest de la ville. Les Gantois s'étalent placés vers le nord, près de l'église de Saint-Jean, et rivalisaient de zèle et de valeur. Près de la porte de Boesinghe on avait détourné les eaux qui alimentaient les fossés; ailleurs, près de la porte de Menin, on avait établi des batteries de pierriers qui ne cessaient de tirer aussi bien la nuit que le jour: elles enfoncèrent deux fois la porte et vingt-sept fois les barrières; mais chaque fois les assiégés réussirent à les réparer.

Le 27 juin, les Anglais avait tenté un nouvel assaut près de la porte du Temple: ils avaient été repoussés quand une seconde armée de Gantois, commandée par Pierre Van den Bossche et Pierre de Wintere, rejoignit celle d'Ackerman. Des renforts non moins considérables arrivèrent d'Angleterre: c'était une multitude d'ouvriers et de serfs confondus avec des prêtres et des moines, qui, au premier bruit de la victoire de Dunkerque, avaient pris les chaperons blancs, ornés de la croix rouge et les glaives enveloppés d'un fourreau rouge, qui formaient le signe distinctif des urbanistes. N'ayant ni haubert ni cuirasse, et moins guidés par leur zèle religieux que par le désir de parcourir le monde en s'enrichissant de dépouilles, ils avaient traversé la mer, sur la flotte de Jean Philippot, sans argent et sans vivres, mais pleins de confiance dans l'avenir. Quel que fût leur nombre, ils semblèrent aux chefs de la croisade peu dignes de prendre part à la guerre sainte, et, aux yeux des hommes les plus sages, leur présence fut l'une des causes des malheurs des Anglais, qui, jusqu'à cette époque, se croyaient protégés par le ciel. Un instant les assiégés, intimidés par ce vaste déploiement de forces, entamèrent des négociations pour livrer la ville; mais ils les rompirent dès qu'ils eurent appris que Louis de Male avait réclamé l'appui du duc de Bourgogne, et que bientôt l'on verrait entrer en Flandre une armée française aussi nombreuse que celle qui avait combattu à Roosebeke: les mêmes bruits s'étaient répandus dans le camp anglais, et l'évêque de Norwich ne négligeait rien pour presser les attaques. Afin que les fossés de la ville fussent complètement mis à sec, il fit écouler toutes les eaux des étangs de Diekebusch et de Zillebeke. Les laboureurs apportaient à l'envi des claies et des fascines qui formaient des ponts jusqu'au pied des remparts; des tours roulantes avaient également été construites, et les bombarbes lançaient sans relâche sur la ville des projectiles enflammés qui la menaçaient d'une complète destruction.

Déjà quelques Bretons, hâtant leur marche pour délivrer Ypres, étaient arrivés à Commines, guidés par le sire de Saint-Léger et Yvonnet de Tainteniac; mais ils se laissèrent surprendre sur les bords de la Lys par deux cents lances anglaises qui les attendaient. Ce fut une affreuse déroute: la poursuite ne cessa qu'aux portes de Lille. Le sire de Saint-Léger avait péri: parmi ceux de ses compagnons qui rendirent leur épée se trouvaient Jean sans Terre, bâtard du comte, et plusieurs chevaliers leliaerts. Ce fut en vain que les capitaines d'Ypres voulurent payer leur rançon, l'évêque de Norwich leur répondit orgueilleusement que tout ce qu'ils possédaient «estoit de son trésor.»

Ces revers mirent le comble à la désolation des assiégés. L'eau manquait dans les puits, et la ville étroitement bloquée ne recevait plus de vivres. Louis de Male était lui-même tellement inquiet qu'il avait chargé l'évêque de Liége, Arnould de Hornes, d'annoncer à l'évêque de Norwich qu'il joindrait à sa croisade contre les clémentins un secours de cinq cents lances, s'il consentait à la conduire dans un autre pays. Mais les capitaines gantois ne virent dans ces propositions de Louis de Male qu'une ruse pour faire lever le siége d'Ypres, et ce fut par leur conseil que l'évêque de Norwich déclara qu'il fallait d'abord que les assiégés se remissent en son pouvoir.

Dans ces tristes circonstances, les défenseurs d'Ypres égalent, par leur résistance à la croisade de Henri Spencer, le noble dévouement qu'avait montré l'année précédente Daniel d'Halewyn à Audenarde. Ils repoussent tous les assauts, et l'évêque de Norwich ne parvient ni à les séduire par ses flatteries, ni à les effrayer par ses menaces. Le 30 juillet, il mande près de lui, sous la garantie d'une trêve, quatre prêtres, quatre chevaliers et quatre bourgeois de la ville assiégée: revêtu de son costume pontifical, la mitre sur le front et le bâton pastoral à côté de l'épée sanglante, il leur fait lire la bulle d'Urbain VI qui l'a placé à la tête de la croisade, puis, en vertu de cette bulle, il les excommunie solennellement; mais le prévôt de Saint-Martin calme immédiatement la terreur religieuse des chevaliers leliaerts en appelant de l'excommunication de l'évêque de Norwich au pape Urbain lui-même.

Enfin, le 8 août, on apprit au camp anglais que l'armée française approchait, et Henri Spencer ordonna un dernier assaut. Pour les chevaliers d'Ypres, résister encore quelques heures, c'était se sauver; pour les Anglais, un succès immédiat était le seul moyen d'éviter une honteuse retraite: cette tentative devait être soutenue et repoussée des deux parts avec le courage du désespoir. A l'aube du jour, l'évêque de Norwich donna l'absolution à tous les croisés, et les Anglais se précipitèrent vers la porte de Messines. Décimés par l'artillerie de leurs ennemis, ils se rallièrent presque aussitôt près du couvent des Frères prêcheurs. Pendant qu'ils multipliaient leurs efforts, les Gantois se portaient vers la porte de Dixmude et l'attaque devint générale. Autant les uns montraient d'impétuosité et d'ardeur en assaillant les remparts, autant les autres se distinguaient par leur constance et leur héroïsme à les défendre. Pourquoi la Flandre comptait-elle deux bannières, l'une protégée par les Anglais, l'autre arborée par les Français? Le spectacle même des ambitions rivales de Charles VI et de Richard II ne devait-il pas lui apprendre combien lui étaient funestes toutes ses divisions.

L'assaut du 10 août s'était inutilement prolongé jusqu'au soir et rien ne pouvait plus retarder la délivrance de la ville: pendant plusieurs siècles, des processions et des fêtes devaient rappeler le souvenir de cette journée.

Deux jours après, Ackerman et les autres capitaines flamands se retirèrent à Gand. L'évêque de Norwich avait mis le feu à ses logements, abandonnant quelques gros canons et quelques machines, et cherchant à excuser sa honte en faisant planer des soupçons de trahison sur plusieurs de ses capitaines, entre autres sur Guillaume Helmham et Nicolas de Triveth.

Cependant Hugues de Calverley, qui avait été l'un des héros du célèbre combat des Trente et qui depuis lors avait pris part aux plus aventureuses chevauchées, se signala par son audace pendant la retraite des Anglais. L'évêque de Norwich était déjà entré à Gravelines et les Français s'étaient emparés de Cassel sans qu'il eût voulu quitter Bergues, où il avait résolu de se défendre avec quatre mille croisés. Il refusait d'ajouter foi aux récits des hérauts qui racontaient que les Français étaient au nombre de vingt-six mille hommes d'armes, ce qui, en y comprenant les valets, eût porté leur armée à plus de cent mille hommes. Tandis qu'il accusait leurs récits d'exagération, il entendit retentir la trompette du guet: elle annonçait l'arrivée de l'armée française qui se préparait à investir la ville. «Or allons, dit Hugues de Calverley à ceux qui l'entouraient, allons voir ces vingt-six mille hommes d'armes passer; nostre gaite les corne.» L'avant-garde défilait déjà. Hugues de Calverley vit s'avancer successivement le connétable, les maréchaux, le grand maître des arbalétriers, le sire de Coucy avec quinze cents lances; puis venaient le duc de Bretagne avec la noblesse de son duché, et le comte de Flandre, près duquel les sires d'Escornay, d'Halewyn, d'Enghien et de Ghistelles représentaient le parti des Leliaerts, illustré par sa double défense d'Audenarde et d'Ypres. Hugues de Calverley croyait avoir vu toute l'expédition du roi de France: il retourna tranquillement dans son hôtel, mais à peine s'était-il mis à table qu'il entendit de nouveau la trompette du guet. Hugues de Calverley se hâta de regagner les remparts. Cette fois, il vit passer le roi, les ducs de Berri et de Bourgogne, les ducs de Bar et de Lorraine, le duc Frédéric de Bavière, les comtes de la Marche, de Savoie et d'Auxerre, le dauphin d'Auvergne, le vidame de Chartres, le vicomte de Narbonne et une foule d'autres barons que suivaient seize mille lances: plus loin, aux limites de l'horizon, il apercevait déjà l'arrière-garde qui comptait aussi deux mille lances. Le sire de Calverley comprit qu'il ne devait point chercher à lutter contre des forces aussi considérables: il monta sans délai à cheval avec ses compagnons et parvint à atteindre Bourbourg. Là, protégé par des fortifications plus importantes, il résolut de venger la honte des Anglais qui n'avaient pu, durant un siége de deux mois, conquérir une ville fortifiée à la hâte, en arrêtant à son tour cent mille Français devant les portes de Bourbourg. Déjà tout était prêt pour l'assaut et le sire de la Trémouille se vantait qu'avant le soir il compterait parmi ses prisonniers deux chevaliers gascons qui étaient venus le saluer dans sa tente, lorsqu'on apprit tout à coup que l'on avait accordé aux Anglais la permission de se retirer librement avec leurs bagages et leur butin à Gravelines (21 septembre 1383).

Des nouvelles importantes étaient arrivées de Flandre. Le 17 septembre, François Ackerman, instruit que le sire de Leeuwerghem, capitaine d'Audenarde, se trouvait auprès de Louis de Male, devant Bergues, réunissait quatre cents hommes munis d'échelles et profitait d'une nuit obscure pour traverser les prairies de l'Escaut. Par un hasard favorable, on avait tiré l'eau des fossés de la ville pour prendre le poisson et ils n'étaient plus éloignés des murailles quand une pauvre femme, qui coupait de l'herbe pour ses vaches, les aperçut et alla donner l'éveil aux gardiens des portes qui jouaient aux dés et qui refusèrent de l'écouter. Les Gantois remarquèrent le bruit de ces voix sans pouvoir les comprendre. Ackerman pensa un moment qu'il était trahi. Cependant quatre de ses compagnons qu'il a envoyés en avant ne tardent pas à lui rapporter que tout est ténèbres et silence. Les Gantois sont déjà descendus dans les fossés. Ils ont brisé la première palissade, et, grâce à leurs échelles, ils escaladent les remparts, puis ils s'avancent en bon ordre jusqu'à, la place du marché, qui retentit bientôt de leur cri d'armes: Gand! Gand!... Les bourgeois d'Audenarde accourent de toutes parts pour les rejoindre. En vain quelques chevaliers cherchent-ils à les combattre; ils sont en petit nombre et la résistance ne se prolonge point. De vastes approvisionnements, réunis par les ordres du comte, tombent au pouvoir des vainqueurs; mais ils respectent tout ce qui appartient, soit à des marchands étrangers, soit aux communes du Hainaut dont ils connaissent les sympathies pour leur cause. Si Ypres reste au comte, Audenarde verra du moins flotter sur ses murs la bannière de Gand.

L'heureuse tentative d'Ackerman avait arrêté les projets des Français. Les uns disaient que l'on ne pouvait songer à conduire un si grand nombre d'hommes d'armes dans les plaines de la Flandre, saccagées l'année précédente; d'autres observaient que la prise d'Audenarde, où les Gantois étaient maîtres de l'Escaut, rendait impossible le transport des approvisionnements nécessaires au siége de Gand. Le trésor royal ne suffisait plus à la solde des gens de guerre, et les discordes qui avaient éclaté parmi les princes exerçaient si rapidement leur influence désorganisatrice sur toute l'armée, que deux jours après la retraite de Hugues de Calverley on vit se dissoudre comme par prodige l'immense expédition de Charles VI. Le duc de Bourgogne resta seul à Saint-Omer avec quelques chevaliers de Picardie, de Ponthieu et de Vimeu pour traiter avec les Anglais de la reddition de Gravelines; mais l'évêque de Norwich sentit son courage se ranimer en apprenant le départ de Charles VI: il chargea des messagers d'aller annoncer en Angleterre que jamais les Français ne s'approcheraient davantage de Calais et que jamais occasion plus favorable ne se présenterait pour combattre les débris de leur armée. Richard II, âgé de dix-sept ans et devenu depuis peu l'époux d'Anne de Luxembourg, parcourait alors avec elle les provinces de son royaume, se faisant remettre dans toutes les villes et dans toutes les abbayes des dons considérables qu'il distribuait le plus souvent à des baladins, notamment aux bohémiens de la suite de la reine. Il se trouvait à Daventrée, dans le comté de Northampton, lorsqu'il reçut les lettres de l'évêque de Norwich au milieu d'un banquet. Les convives le virent frémir de fureur, et, renversant la table placée devant lui, il demanda des chevaux et galopa toute la nuit comme s'il devait avant l'aurore immoler de sa propre main le roi de France. Parvenu au monastère de Saint-Albans, il y prit le palefroi de l'abbé et continua sa course avec une si grande rapidité qu'il arriva exténué de fatigue au palais de Westminster. Il ne voulait s'y reposer que pendant quelques heures, mais lorsqu'il se réveilla de son pénible sommeil, il regretta ses loisirs et ses plaisirs faciles, et reconnut qu'il valait mieux que d'autres chefs allassent en son nom repousser les Français. Le duc de Lancastre, chargé de ce soin, rassembla aussitôt une armée et il se préparait à passer la mer quand Henri Spencer, n'osant attendre plus longtemps les secours qu'on lui avait promis, abandonna Gravelines et se retira en Angleterre. Le duc de Lancastre le vit aborder sur le rivage, mais il s'éloigna de lui avec mépris pour saluer Hugues de Calverley, qui s'était distingué par un si noble courage à la défense de Bourbourg. Le roi prit aussi prétexte de ce que l'évêque de Norwich avait désobéi à ses ordres pour saisir les revenus temporels de son église; en même temps l'on arrêta Nicolas de Triveth et Guillaume Helmham, comme ayant contribué par leur trahison à sa honte et à ses revers. Telle fut la fin de la croisade des urbanistes.

Les stériles résultats que la France et l'Angleterre avaient recueillis faisaient sentir plus vivement aux deux pays le besoin de voir cesser la guerre: des négociations s'ouvrirent dès que l'évêque de Norwich eut licencié ses hommes d'armes. Louis de Male avait aisément fait comprendre aux princes français combien leur issue devait être importante, puisque la réconciliation de Charles VI et de Richard II isolerait les communes flamandes et les priverait de tout secours et de tout appui: il se porta médiateur entre les deux rois et réunit leurs plénipotentiaires à Lelinghen, près de Wissant, «sous la grand'tente de Bruges.» C'étaient, pour la France, les ducs de Berri et de Bretagne; pour l'Angleterre, le duc de Lancastre et le comte de Derby. Ils s'assemblèrent chaque jour pendant plus de trois semaines, mais leurs prétentions étaient si opposées qu'ils abandonnèrent bientôt tout espoir d'une paix définitive pour ne traiter que de la conclusion d'une trêve pendant laquelle chacun se conserverait les positions qu'il occupait. Cependant, même dans ce système qui paraissait si simple et si peu sujet à litige, de nouvelles difficultés se présentèrent. Les ambassadeurs anglais déclaraient que, d'après leurs conventions avec les communes de Flandre, ils ne pouvaient accepter aucune trêve sans qu'elles y fussent comprises: peut-être avaient-ils deviné les intentions secrètes des oncles de Charles VI en maintenant avec énergie une condition qui devait en rendre l'accomplissement impossible.

Pendant ces conférences, le parti des communes se relevait en Flandre. Vers le mois de décembre 1383, une armée gantoise passa la Lys et menaça Lille, tandis que d'autres milices flamandes s'avançaient vers Calais. Leur mouvement trouvait de nouveau un écho dans les villes de France si sévèrement opprimées l'année précédente par Charles VI, et l'agitation populaire se répandait déjà dans les campagnes jusqu'aux plaines de l'Auvergne et du Poitou. Le duc de Berri s'effraya: jugeant qu'il fallait à tout prix s'assurer par une trêve que les Anglais ne profiteraient point, comme ils ne le firent que trop souvent avant et depuis cette époque, de la faiblesse de la royauté et des murmures du peuple, il se hâta d'accéder à leurs demandes, et «le pays de Flandre» fut nommé dans la charte de la trêve de Lelinghen.

Louis de Male avait vainement cherché à s'y opposer. Tombé du faîte de la splendeur et de la puissance dans une misère où les princes français daignaient à peine le secourir de leurs aumônes, il vit s'évanouir toutes ses espérances dans des négociations que son ambition avait favorisées. «Cousin, lui avait dit le duc de Berri, si votre imprudence vous a couvert de maux et de honte, il est temps de renoncer à vos fureurs et de suivre de meilleurs conseils.» Cette dernière insulte l'accabla: avant que les négociations fussent terminées, il se retira à Saint-Omer, et ce fut dans cette ville qu'il apprit qu'une trêve, où tous ses intérêts étaient sacrifiés, avait été conclue le 26 janvier.

Trois jours après, Louis de Male réunissait dans cette abbaye de Saint-Bertin, où reposaient Baudouin Bras de Fer et Guillaume de Normandie, les fidèles compagnons de ses malheurs, les sires de la Gruuthuse et de Stavele, le doyen de Saint-Donat, Guillaume Vernachten, Jean de Heusden, prévôt de Notre-Dame de Bruges, qui était en même temps son médecin, Robert Maerschalk, qui l'avait aidé de son courage et de ses conseils après la déroute de Beverhoutsveld, Nicolas Bonin et quelques autres: ce fut au milieu d'eux, et en présence du duc de Bretagne, qu'il dicta tristement ce qu'un siècle plus tôt Gui de Dampierre eût appelé sa dernière devise: «Je fay savoir à tous que je, considérans les grans honneurs, biens et possessions que nostre sauveur Jhésu-Crist, de sa pure grâce, sans ma desserte, m'a donnez en ce siècle, desquelz je n'ay mie usé, ne ycheaux convertis au service et honneur de lui, si comme je deusse, mais en vaine gloire... recommande ma povre âme pécheresse, le plus humblement que je puis, à Nostre Seigneur Jhésu-Crist, à la beneoite vierge Marie, fontaine de miséricorde, et à tous les saints et saintes de paradis, auxquelz je supplie humblement que de mes péchiés, plusieurs et très-grans plus que raconter ne pourrois, ils me veulent impétrer pardon et rémission.» Puis il traça quelques mots par lesquels il conjurait le duc de Bourgogne de réparer ses torts vis-à-vis de son peuple. Le lendemain (30 janvier) le comte de Flandre rendit le dernier soupir, et les historiens du quatorzième siècle rapportent avec effroi que, pendant la nuit où il expira, on vit éclater dans le ciel une effroyable tempête qui, sans renverser un seul clocher, sans courber un seul arbre, passa sur toute la Flandre en secouant aux gibets les cadavres des suppliciés: on disait que c'étaient les démons qui avaient emporté le comte de Flandre.

Il y eut même des chroniqueurs, trompés par les bruits populaires, qui racontèrent que si le duc de Berri avait hâté la mort de Louis de Male, ce n'était point par l'injure et l'outrage qu'il l'avait immolé, mais par un coup de dague et de poignard. Ils pensaient que toute cette dynastie, issue d'une maison de braves chevaliers de Champagne, devait expier à chaque degré l'hymen adultère de Marguerite de Constantinople. Après Gui de Dampierre, mort dans une prison, ils plaçaient Robert de Béthune et son fils, tous deux empoisonnés; après Louis de Nevers, frappé par le duc d'Alençon dans la mêlée de Crécy, Louis de Male, assassiné par le duc de Berri au cloître de Saint-Bertin: tant de sang avait coulé sous leurs yeux qu'ils croyaient partout retrouver le crime ou la trahison.

Les restes de Louis de Male furent transférés à l'abbaye de Looz, et l'on célébra avec pompe ses funérailles à l'église de Saint-Pierre de Lille. Tous les chevaliers leliaerts s'étaient empressés de venir saluer une dernière fois leur ancien comte qui, à défaut de trésors, léguait leur dévouement et leur fidélité à une dynastie étrangère.

Les sires d'Halewyn, de Masmines, de Noyelles s'avançaient les premiers dans le cortége des obsèques solennelles. Pierre de Bailleul, Lampsin de Loo, les sires de Béthencourt, de Quinghien et d'Iseghem les suivaient. François d'Haveskerke, Matthieu d'Humières, Goswin de Wilde soutenaient les bannières; les sires de Ghistelles et d'Escornay précédaient le cercueil. Là se pressaient, portant les écus, les glaives et le heaume, les sires de la Gruuthuse, d'Antoing, de Rasseghem, de Lalaing, de la Hamaide, d'Hollebeke, d'Annequin, de Lambres, d'Auxy, de Lendelede, les châtelains de Furnes, d'Ypres, de Dixmude et de Saint-Omer: on eût cru, à les voir vêtus de deuil, défilant lentement sous les nefs, que la Flandre des croisades et des temps chevaleresques s'était levée, non plus pour accompagner le premier des Dampierre dans les prisons de Philippe le Bel, mais pour conduire le dernier prince de sa race au seuil du tombeau.

La mort de Louis de Male ne fut un événement que parce qu'il laissa pour héritiers les ducs de Bourgogne: c'est en remontant jusqu'au 27 novembre 1382 qu'il faut chercher la fin de l'ère communale de la Flandre.

FIN DU TOME SECOND.