LIVRE IV


De 1697 à 1699. CARTHAGÈNE.

Données fausses apportées de France par Pointis sur Carthagène.—Sages conseils de du Casse, qui ne sont pas écoutés.—Reconnaissance.—Débarquement.—Les galions à Porto-Bello.—Audace des flibustiers.—Reddition de Boccachique.—Sommation du gouverneur de cette ville.—Attaque par mer.—Siége de Hihimani.—Rôle des flibustiers.—Singulier incident.—Batteries de siége.—Le drapeau parlementaire arboré par le gouverneur de Carthagène.—Capitulation.—Orgueil maladroit du baron de Pointis.—Sa conduite déloyale.—Ses discussions.—La colonie de Saint-Domingue en péril.—Révolte des flibustiers provoquée par Pointis.—Leurs exactions.—Ordre du jour de du Casse.—La flotte anglo-hollandaise.—Le chevalier de Galiffet part pour la France.—Mémoires sur l’expédition de Carthagène.—Lettres de Pontchartrain.—Du Casse chevalier de Saint-Louis.—Arrêts du conseil d’Etat.—Les Anglais au Petit-Goave.—Paix de Riswick.—Le vice-roi du Mexique.—Négociations relatives à la délimitation des frontières françaises et espagnoles dans l’île Saint-Domingue.

Pointis était parti de France, ayant reçu du ministère de la marine des données très-fausses sur Carthagène; du Casse, qui, par ses espions, en avait de fort exactes, voulut l’éclairer. Il n’y put parvenir.

Déjà à cette époque l’administration centrale se considérait comme infaillible. Les instructions, émanées d’elle, prescrivaient au chef de l’expédition de s’emparer, dès son arrivée, du couvent fortifié de Notre-Dame de la Poupe, situé à l’est de la ville sur une hauteur qui dominait les environs, commandait les routes, protégeait Carthagène et permettait de faire filer et de mettre à l’abri les richesses de la ville par les voies de terre.

Le jour même de son arrivée, Pointis voulut tenter le coup. Il en chargea les flibustiers avec du Casse. Deux vaisseaux vinrent s’embosser vis-à-vis Carthagène du côté du couvent, et l’ordre d’attaquer pour le soir fut donné. Les chaloupes devaient prendre les flibustiers et les débarquer à la côte. Pointis voulut, néanmoins, s’assurer par lui-même du point le plus favorable au débarquement. Il monta dans son canot avec du Casse, le chevalier de Lévis-Mirepoix et du Tilleul. En approchant de terre, il fut fort surpris de voir les vagues déferler avec violence contre des rochers à fleur d’eau, dont la côte était parsemée et qui en rendaient l’abord impossible. Le canot fut pris entre deux brisants et rempli d’eau en un instant.

Les principaux chefs de l’expédition se trouvèrent donc menacés d’être engloutis par les vagues.

Lévis-Mirepoix se jette alors à la mer, plonge sous l’eau et parvient à dégager la quille du frêle esquif. Les matelots redoublent d’efforts, et le canot revient à flot. Le débarquement sur ce point était impossible, contre-ordre est aussitôt donnée, et la journée du lendemain (14 avril 1697) est employée en reconnaissances.

Le 15 au matin, l’escadre mouilla entre la ville et le fort Boccachique, contre le feu duquel elle était abritée par un promontoire. A midi, du Casse débarqua avec quatre-vingts nègres. Il explora tous les bois couvrant la presqu’île qui relie Boccachique à Carthagène, bois où l’on pouvait craindre que des embuscades n’eussent été dressées. Rien de suspect ne fut découvert; du Casse hissa alors le drapeau blanc, signal convenu entre Pointis et lui. Immédiatement les chaloupes amenèrent les troupes de débarquement.

Cette descente avait pour but de s’établir fortement dans la presqu’île, de couper ainsi toute communication entre la ville et Boccachique. Pointis, du Casse, Lévis-Mirepoix, ayant avec eux environ un millier d’hommes, tant nègres que flibustiers ou grenadiers, prirent un sentier sous bois qui menait à la forteresse. Ils arrivèrent à deux portées de fusil de Boccachique, et occupèrent une forte position, restant couverts par l’épaisseur du bois qui les dérobait à la vue de l’ennemi. Pendant l’opération, le feu des vaisseaux, mouillés au large, absorbait l’attention des défenseurs du fort.

Vers six heures du soir, Pointis, s’étant aventuré hors du bois, arriva à un ancien village abandonné, d’où il put examiner la forteresse.

A la nuit tombante, deux compagnies de grenadiers, un bataillon sous les ordres du commandant de la Chesneau et trois cents flibustiers prirent possession de ce village. D’autres troupes restèrent en position, surveillant les débouchés de la ville. Le baron de Pointis, les chevaliers de Lévis et de Jaucourt purent, à la faveur des ténèbres, s’approcher de la place et faire le tour des fossés sans être découverts. Le chevalier du Buisson des Varennes proposa d’établir une batterie de mortiers sur une éminence située près du fort, ce qui fut adopté. Le lendemain matin, 16 avril, cette batterie fut en état d’ouvrir son feu. Ce même jour, de fort bonne heure, une grande pirogue, portant soixante hommes et des munitions de guerre, envoyée par le gouverneur de Carthagène à Boccachique, ayant voulu atterrir, fut enlevée par les flibustiers.

Il s’y trouvait deux cordeliers, qui répétèrent à Pointis ce que du Casse lui avait déjà dit, comme le tenant de ses espions, que les galions étaient à Porto-Bello. Ces deux religieux ajoutèrent que, depuis la fin du mois d’octobre, on les attendait à Carthagène, et que leur séjour à Porto-Bello avait été beaucoup plus long que les années précédentes.

Pointis, cherchant à intimider le gouverneur de Boccachique, lui envoya un des deux cordeliers pour l’engager à rendre son fort. Sur sa réponse négative, le feu fut ouvert par les pièces des bâtiments et par la batterie de terre. Vers deux heures on vit deux bateaux espagnols, portant trois cents hommes, se diriger, vent arrière, vers la forteresse. Les flibustiers, en embuscade et abrités dans les bois, apercevant ces deux navires, se portèrent au pas de course vers le rivage, au risque de se faire écraser par l’artillerie du fort. Les bâtiments espagnols revinrent aussitôt à Carthagène. Du Casse, voyant ses flibustiers compromis, fit avancer deux barques et donna l’ordre à ces braves gens de s’y jeter. Mais, au lieu de lui obéir, ces hommes audacieux et indisciplinés se portèrent en désordre vers le fort de Boccachique, se logèrent sur le chemin couvert et commencèrent de la côte un tel feu qu’ils firent taire celui de la forteresse. Pointis, étonné de ce singulier combat, vint se plaindre à du Casse, qui l’engagea à laisser combattre les flibustiers à leur façon, ajoutant que bientôt peut-être Boccachique serait enlevé par eux. Pointis, fort brave de sa personne, se décida alors à leur porter secours, avec un bataillon de troupes régulières, à la tête duquel marchait du Casse; deux autres bataillons, commandés par du Buisson des Varennes, suivirent le premier. Les flibustiers demandèrent des échelles pour escalader l’escarpe. Le vicomte de Coëtlogon arriva bientôt, avec une compagnie du génie et des échelles. L’ennemi, voyant les flibustiers prêts à escalader le fort, arbora le drapeau parlementaire et demanda bon quartier. Le bon quartier fut accordé, à la condition que les armes des défenseurs seraient à l’instant jetées dans les fossés, ce qui fut exécuté.

Pendant le combat, du Casse avait été blessé d’une balle de mousquet à la cuisse et était resté néanmoins au feu, sans vouloir se retirer.

Pointis pénétra dans la place et en reçut les clefs des mains mêmes du gouverneur, don François Ximenès, qui les lui présenta en lui disant: Je vous remets les clefs de toutes les Indes espagnoles. Boccachique succomba donc dès le premier jour, grâce à l’heureuse témérité des flibustiers, qui eurent quarante tués et cinquante blessés. Défense fut faite à ces hardis mais indisciplinés volontaires de pénétrer dans le fort; Pointis prétendit que cette interdiction avait été la seule condition exigée par les Espagnols. Un détachement d’une centaine de soldats réguliers, sous les ordres de La Roche du Vigier, fut désigné pour y tenir garnison.

Le lendemain, 17 avril, les flibustiers s’emparèrent du couvent de Notre-Dame de la Poupe, et les vaisseaux français pénétrèrent dans la rade. Aussitôt qu’ils les aperçurent, les Espagnols mirent le feu à trois galions et à une pirogue, qu’ils coulèrent pour obstruer l’entrée de la passe du port.

Au fond de la rade et protégeant l’entrée du port, se trouvait le fort de Sainte-Croix. Le 18 avril au matin, Pointis donna l’ordre aux vaisseaux entrés dans le Lagon de canonner cette forteresse, tandis que lui-même l’attaquerait par terre. A la pointe du jour, il se mit en marche, et vers midi il se trouva à une demi-lieue du fort Sainte-Croix. Le vicomte de Coëtlogon, envoyé en reconnaissance, ne tarda pas à faire dire que le fort était évacué, les canons enlevés et les logements brûlés. Bien que Sainte-Croix fût une petite place fort tenable et dans une position avantageuse, le gouverneur de Carthagène n’avait pas voulu, en essayant de la défendre, courir le risque de se priver de sa garnison. Il avait donc rappelé cette garnison dans les murs de la ville.

Pointis, ayant rejoint Coëtlogon, résolut de profiter de l’occupation du fort Sainte-Croix pour reconnaître Carthagène. Il vit alors que la tranchée ne pouvait être ouverte que sur une langue de terre, étroite et basse, où l’on devait forcément trouver l’eau à peu de profondeur. Il fit sommer le gouverneur, qui répondit que la défense serait aussi vigoureuse que l’attaque.

Voyant qu’il était impossible de rien tenter de ce côté de la place, on résolut de passer l’eau et de faire l’attaque sur Hihimani (ville basse). Du Paty fut envoyé avec les nègres pour chercher un point de débarquement. Cet officier ayant rendu compte qu’il en avait trouvé deux, Pointis traversa avec les grenadiers et débarqua vis-à-vis le fort Saint-Lazare, où il rencontra Galiffet, qui, après l’occupation du couvent de Notre-Dame de la Poupe, s’était porté sur Saint-Lazare. Le surlendemain, ce fort fut abandonné par l’ennemi, au moment où la colonne d’assaut arrivait au pied de la contrescarpe.

Le jour suivant commença le siége régulier de Hihimani. Pendant que les troupes de Pointis creusaient les tranchées, élevaient des batteries, les flibustiers de du Casse faisaient des reconnaissances, poussaient des pointes, ravageaient le pays, ramenaient au camp français des prisonniers.

Les choses en étaient là, le canon français avait commencé à battre en brèche, lorsqu’un singulier épisode amena la reddition de la place.

Le 30 avril, vers dix heures du matin, du Casse se trouvait dans la tranchée avec le chevalier de Marolles. Un des nègres, natif de Carthagène, trouva plaisant de s’en aller, un drapeau parlementaire à la main, jusqu’à la brèche. Le feu cessa du côté de la place et on demanda à l’imprudent noir s’il était chargé d’une mission quelconque; il répondit qu’il venait pour avoir des nouvelles de ses parents, et que, s’il avait un conseil à donner à ses compatriotes, c’était de capituler, sans attendre l’enlèvement de vive force de la ville. Intrigué de ce qu’il voyait, du Casse approcha à son tour, accompagné de quelques personnes. L’officier espagnol qui commandait sur ce point, de son côté prévenu de l’incident, arriva et demanda une suspension d’armes de deux heures pour conférer avec le gouverneur. Du Casse fit répondre qu’il ne pouvait accorder qu’une demi-heure. Il avait profité de la longueur de ces pourparlers pour se livrer à un examen attentif de la brèche; il la trouva praticable, et, sans perdre une minute, il fut trouver Pointis et lui conseilla de faire donner immédiatement l’assaut. Cet avis fut adopté.

Les ordres furent expédiés en conséquence, et, à quatre heures de l’après-midi, Lévis-Mirepoix, Coëtlogon, Montrosier, Marolles, du Rollon, se mirent en marche à la tête des troupes régulières, du Casse suivant avec les flibustiers. Mais, tandis que les premiers faisaient de longs détours pour éviter différents obstacles, les seconds piquèrent droit devant eux et arrivèrent à la brèche avant les troupes régulières; du Casse planta le premier le drapeau français sur le rempart. L’ennemi, voyant le petit nombre des assaillants, résista d’abord avec vigueur. Heureusement, le chevalier de Lévis et quelques officiers arrivèrent avec les grenadiers. On put se rendre maître de la plate-forme au-dessus de la porte. Un combat des plus sanglants s’engagea entre les Français et les troupes espagnoles retranchées sous la voûte. On parvint néanmoins à les déloger. On passa presque tous les défenseurs au fil de l’épée. Seul, le gouverneur de Hihimani, qui, malade, s’était fait porter sur ce point, resta prisonnier.

Cette brusque et brillante attaque avait mis entre les mains des Français Hihimani ou la ville basse, qui n’est, à proprement parler, qu’un faubourg de Carthagène.

Dès le lendemain, 1er mai, des bouches à feu furent mises en position sur les remparts de Hihimani pour battre en brèche la ville, que les vaisseaux bombardaient par mer. Le 2 mai, le gouverneur, comte de Los Rios, fit arborer le pavillon parlementaire, battre la chamade et envoya plusieurs de ses officiers pour traiter avec Pointis. Celui-ci, fier du rapide succès de son entreprise, les reçut avec son orgueil ordinaire et faillit, par une morgue de mauvais goût de la part d’un vainqueur, compromettre le succès final de l’expédition. Il demanda qu’on rendît la ville à discrétion, qu’on livrât des otages, que l’on s’en remît à sa GRACIEUSE VOLONTÉ.

Les Espagnols ayant voulu parler de capitulation, Pointis leur répondit insolemment qu’un conquérant ne signait pas de capitulation. Les officiers ennemis retournèrent alors à Carthagène, sans que rien eût été conclu. Ils venaient de partir lorsque la nouvelle parvint au camp français que onze mille hommes étaient en marche pour secourir Carthagène. Du Casse fut placé avec un fort détachement sur la route par laquelle ce corps ennemi devait arriver. Ce corps était en marche, en effet; mais, apprenant la chute de Hihimani, il ne poussa pas jusqu’à la place assiégée; néanmoins cette alerte eut pour effet de rendre Pointis plus traitable, et le 3 mai il signa avec le gouverneur de la ville une capitulation portant que «les assiégés auraient les honneurs de la guerre; que les trésors seraient remis au général de Pointis avec pièces à l’appui; que les marchands et commerçants verseraient aussi l’argent et les effets en leur possession; que les habitants seraient tenus de déclarer l’or, l’argent, les pierreries qu’ils avaient, sous peine de confiscation entière; qu’on leur en laisserait la moitié; qu’on ne toucherait ni aux églises ni aux convents; que chacun serait libre de se retirer où bon lui plairait; que ceux qui resteraient ne seraient point inquiétés.»

La capitulation signée, la garnison espagnole sortit avec les honneurs de la guerre, et les Français firent leur entrée dans la ville. Le premier acte de Pointis fut de déclarer publiquement que ceux qui apporteraient de bonne volonté leur argent et leurs valeurs en conserveraient le dixième, mais que ce dixième serait donné aux dénonciateurs de ceux qui n’apporteraient pas le leur. Il réunit ensuite les supérieurs des couvents et des maisons religieuses, et leur déclara qu’ils devaient apporter leur argent, ajoutant que l’immunité accordée par la capitulation ne concernait que les valeurs non monétaires. Pendant les quelques jours qui suivirent cette déclaration, le vainqueur ne pouvait suffire à recevoir et compter les richesses qui arrivaient de toutes parts. Elles furent immenses, mais il serait impossible d’en fixer le chiffre d’une manière à peu près certaine, en présence du désaccord survenu à ce sujet entre les principaux intéressés. Pointis déclara un butin de neuf millions de francs; du Casse affirma qu’il se montait à neuf millions d’écus, sans compter les marchandises de prix, le tout devant s’élever, d’après lui, à une trentaine de millions. D’autres intéressés ont été jusqu’à parler de plus de quarante millions; mais ce dernier chiffre, croyons-nous, est exagéré.

Quoi qu’il en soit, Pointis dissimula, le plus qu’il le put, les richesses prises à Carthagène, soit qu’il voulût, comme certains contemporains n’ont pas craint de l’en accuser, en détourner une grosse part à son profit personnel, soit qu’il voulût simplement grossir celle des armateurs dont il était le représentant naturel. Toujours est-il que, dès lors, il avait l’intention bien arrêtée et indigne d’un homme d’honneur de ne pas tenir la parole donnée aux flibustiers.

Afin d’atteindre ce but déloyal, il jugea nécessaire de les éloigner de Carthagène. Il fit courir le bruit qu’un corps d’environ dix mille Indiens approchait pour combattre les Français, et il prescrivit aux flibustiers de se porter à la rencontre de l’ennemi. Pendant leur absence, et tandis qu’ils donnaient la chasse à un adversaire imaginaire, Pointis faisait opérer la rentrée de tout le butin. Lorsque les flibustiers revinrent, n’ayant rencontré aucun ennemi, ils furent avisés, par un ordre du commandant supérieur, que les recherches faites dans Carthagène avaient produit peu de richesses. Puis, on leur interdit l’entrée de la ville, dans la crainte, prétextait-on, que leur présence redoutée ne déterminât quelque soulèvement. Furieux de ce manége, les flibustiers, qui avaient si brillamment concouru au succès de l’expédition, prétendirent pénétrer dans Carthagène, mais ils trouvèrent les portes fermées et gardées, ainsi que les remparts, par les troupes régulières qui leur en interdirent l’entrée. Peu s’en fallut que sur l’heure Carthagène ne devînt le théâtre d’une lutte entre les vainqueurs. Toutefois, Pointis ayant envoyé aux flibustiers un officier pour les assurer qu’il ne prétendait pas leur interdire l’entrée de la ville d’une manière absolue, mais simplement les empêcher d’y venir tous à la fois, de peur d’effrayer la population, ils se calmèrent, et, aussitôt que le recensement total de l’or, de l’argent, des pierreries fut terminé, ils furent autorisés à pénétrer dans Carthagène. Il est juste de reconnaître qu’une fois qu’ils y eurent été admis, ils s’y conduisirent avec peu de modération et donnèrent lieu chaque jour, par leur violence, aux plus sanglants reproches.

Après la prise de Carthagène, du Casse avait été nommé gouverneur de la place. Il crut de son devoir d’exiger qu’on lui rendît un compte exact de tout le butin. Tel ne fut pas l’avis de Pointis, qui lui fit une querelle à propos de permissions accordées ou refusées. Du Casse se retira à Hihimani, déclarant ne plus vouloir se mêler de rien. Toutefois voyant la mortalité qui sévissait parmi ses hommes, flibustiers et gens de la côte, tant à cause de l’air pestilentiel des marais où ils étaient relégués, que par suite du défaut de vivres, quoiqu’on se fût engagé formellement à leur fournir les rations nécessaires, du Casse fit redemander à Pointis les hommes qu’il avait tirés de Saint-Domingue, le rendant responsable, en cas de refus, du tort qu’occasionnerait à la colonie une plus longue privation de toutes ses forces.

Le commandant supérieur, assez satisfait au fond de cette demande qui le débarrassait d’un incommode et gênant témoin de sa conduite, répondit qu’il donnait volontiers son acquiescement, pourvu qu’on lui laissât le quart des flibustiers et une partie des nègres.

Cependant du Casse ne voulait point quitter Carthagène avant d’avoir obtenu satisfaction pour les siens dans la distribution de la part qui leur revenait sur les prises faites. Voyant la mauvaise volonté de Pointis, il craignit que ses gens ne fussent frustrés dans leurs intérêts, et que, déçus de leurs espérances, ils ne fissent retomber sur la colonie de Saint-Domingue le poids de leur colère.

Il essaya donc une tentative auprès de Pointis. Ce dernier se conduisit à son égard de la façon la moins loyale. Profitant de ce que du Casse a pleine et entière confiance en ses promesses, il fait mettre le butin dans des caisses, qu’il ordonne d’embarquer en cachette sur les vaisseaux du roi, sans avoir procédé à aucun partage. Cela exécuté, il prend la résolution de démanteler Carthagène et de s’embarquer pour l’Europe.

En effet, le 25 mai, toutes les fortifications sautent. Immédiatement après, ordre est donné d’embarquer les troupes, Pointis lui-même s’apprête à mettre à la voile. Les flibustiers et les gens de Saint-Domingue refusent alors de quitter la terre avant qu’on leur ait compté ce qui leur est dû; du Casse les assure qu’ils vont recevoir leurs parts, et il écrit à Pointis de se presser, ou qu’il ne répond plus des excès auxquels pourra se porter une soldatesque justement irritée. Pointis répond que le commissaire du Thilleul (faisant fonctions de ce que nous appelons aujourd’hui intendant général d’armée) a l’ordre de dresser le compte, et qu’on l’expédiera incessamment. Trois jours après, le 28, ce compte arrive.

Le compte, établi par ordre du baron de Pointis, était en désaccord complet avec l’engagement pris par le général, au moment de l’embarquement. Il mettait les gens de la côte et les flibustiers à gages. C’étaient là une infamie et un vol fait aux hommes qui avaient le plus contribué au succès de l’expédition. Ce qu’il y a de curieux, c’est que Pointis lui-même reconnaît implicitement qu’il avait agi de mauvaise foi. En effet, dans la relation qu’il écrivit de la campagne on lit ce qui suit:

«La consternation de M. du Casse fut grande à la vue de ce compte, par lequel il vit que la part de ceux à la tête desquels il se mettait, allait à quarante mille écus. Il avait de bien plus hautes prétentions. Il se fondait sur l’écrit que je lui avais donné, où il était marqué que tout serait mis en quatre, dont il s’attendait que, lui et ses gens faisant le quart de l’armée, ils auraient deux millions. Mais quand on lui eut fait ouvrir les yeux, et montré que partager homme pour homme avec les équipages des vaisseaux du roi c’était partager ce qui appartenait auxdits équipages, homme pour homme avec eux, et non pas sur la part ni du roi ni des armateurs, et qu’on lui eut détaillé que cette part consistait dans le dixième du premier million et le trentième des autres, dont le quart lui revenait, il entra dans une telle fureur qu’il voulait passer en France directement, laissant là son gouvernement.»

Ces derniers mots renferment une nouvelle calomnie dirigée par Pointis contre du Casse. Le gouverneur de Saint-Domingue se contenta de faire dire à du Thilleul qu’il avait reçu le compte et irait en demander justice devant un tribunal où le baron de Pointis ne serait pas juge et partie. Puis, sûr que si ses soldats venaient à connaître le déni de justice qui leur était fait, ils se mettraient en révolte ouverte, et prévoyant que leur rébellion pourrait attirer d’effroyables malheurs, du Casse prévint le chevalier de Galiffet de l’état des choses, et lui ordonna de s’embarquer, ainsi que tout son monde, sans rien dire à qui que ce fût.

Pointis, mu par nous ne savons quel mobile, demeuré inexpliqué jusqu’à nos jours et inexplicable pour tout homme de sens, sachant le secret gardé par du Casse, manda à celui-ci qu’il en était surpris, et, ayant réuni les capitaines des navires flibustiers, leur apprit que le compte avait été dressé et qu’il était entre les mains de du Casse. Ils se rendirent auprès du gouverneur de Saint-Domingue et le lui demandèrent. L’ayant reçu de ses mains, ils le lurent et se retirèrent sans prononcer une parole.

Ce que du Casse avait prévu ne tarda pas à se réaliser. Les capitaines ayant montré à leurs gens ce qu’ils venaient de recevoir, il fut délibéré entre eux qu’ils prendraient à l’abordage le Sceptre, vaisseau de Pointis, et qui était assez éloigné des autres navires pour n’en pouvoir être secouru à temps. Au moment de passer de la parole à l’action, la crainte de du Casse les fit hésiter, et l’un d’entre eux ayant dit: «Nous avons tort de nous en prendre à ce chien, il n’emporte rien du nôtre, il a laissé notre part à Carthagène, c’est là qu’il la faut aller chercher,» tous adhérèrent à cette opinion.

Les bâtiments flibustiers font voile vers la ville. Les hommes jurent de ne jamais retourner à Saint-Domingue. Du Casse, sans perdre un instant, envoie Galiffet à Pointis; mais ce dernier malade est hors d’état de rien écouter ni de prendre une détermination. Alors du Casse fait lire aux flibustiers l’ordre du jour suivant:

«Capitaines et flibustiers, songez-vous bien que vous manquez de respect au plus grand roi du monde, et que l’injustice que vous fait un de ses officiers, ne vous met pas en droit de sortir de l’obéissance? Faites réflexion que je porterai la peine de cette démarche et que vous livrez mon innocence sur l’échafaud. Je conviens qu’on nous fait une perfidie sans exemple, mais vous devez croire qu’après avoir acquis de la gloire aux armes du roi, sa justice écoutera vos plaintes et punira ceux qui auront violé sa foi. Je vous commande de vous retirer, sous peine de désobéissance et je vous promets d’aller porter vos raisons devant le roi.»

Cet ordre ne produit aucun effet; les flibustiers s’emparent de Carthagène, exigent de ses malheureux habitants cinq millions qui ne leur sont pas fournis. Ils accusent hautement Pointis de les avoir volés, et se livrent à mille violences, exactions, atrocités, pillent les maisons, les couvents, les églises. Au bout de quatre jours, ayant soutiré de la ville tout ce qu’ils en pouvaient espérer, ils s’embarquent avec les gens de la côte sur neuf bâtiments. Ayant partagé l’or et l’argent de Carthagène, les flibustiers prennent le large, se donnant rendez-vous à l’île Avache pour procéder également au partage des nègres et des marchandises pillées. A trente lieues en mer, ils sont atteints par une flotte ennemie qui, ayant appris les suites de l’expédition de Carthagène, les cherche, pour profiter de la dissension qui s’était mise dans les troupes de Pointis.

A la vue de l’escadre ennemie, chaque bâtiment tira de son côté. Le Christ (capitaine Cotny) fut pris par les Hollandais. Le Cerf-Volant (capitaine Pierre) eut le même sort. Un bâtiment échoua et se fit brûler à la côte de Saint-Domingue. Les cinq autres abordèrent sur divers points de Saint-Domingue et à l’île Avache.

Revenons à Pointis et à du Casse.

Le 31 mai, deux capitaines de milice étaient venus demander à du Casse l’autorisation de retourner à Saint-Domingue; du Casse les engagea à se joindre aux flibustiers pour empêcher la continuation des désordres, les priant de dire à ces hommes qu’ils devaient se rendre au plus vite à Saint-Domingue, avoir confiance dans la justice du roi et leur assurer que lui, du Casse, se rendrait incessamment en France pour faire valoir leurs droits.

Le 2 juin, le Pontchartrain, monté par Pointis, et la Marie mirent à la voile et arrivèrent à Saint-Domingue en seize jours.

Le 5 juin, un petit bâtiment, expédié de la colonie par le gouverneur intérimaire, remit à du Casse une lettre lui annonçant qu’une forte escadre anglo-hollandaise était à la Barbade, menaçant Saint-Domingue. A cette lettre en était jointe une autre du major de Beauregard; la voici:

«Le sieur Rache est arrivé par Raquoin, où est mouillé le capitaine Salle et Blout et le sieur Marcary. Il rapporte de très-méchantes nouvelles. Il croit nos flibustiers pris. Il est extrêmement fatigué, mais demain il m’a promis de vous aller voir. Voilà un terrible accident. Il serait bon pour cette colonie que nous n’eussions jamais vu M. de Pointis.

«Je ne doute pas qu’ils ne nous viennent visiter en peu de temps, et il est plus que temps de se préparer à les recevoir. J’ai le cœur si pénétré de la perte de nos gens que je ne sais ce que je fais ni ce que je dis.»

La flotte anglo-hollandaise était celle dont nous avons parlé plus haut et qui se jeta sur les flibustiers. En voyant les épouvantables malheurs amenés par la conduite du baron de Pointis, malgré tous les sages avis qui lui avaient été donnés et qu’il avait dédaigné d’écouter, du Casse n’hésita pas à envoyer un de ses officiers à la cour de France pour y faire un rapport fidèle des événements et pour demander justice au roi, pendant que lui-même reviendrait prendre possession de son gouvernement menacé.

Il confia cette mission au chevalier de Galiffet et le chargea de remettre au grand-amiral de France, comte de Vermandois, la lettre suivante[3]:

«Monseigneur, ayant fait la campagne pour l’expédition de Carthagène avec l’escadre commandée par M. de Pointis, j’envoie M. de Galiffet pour en rendre compte à la cour; il aura l’honneur de vous en faire la relation entière, elle mérite que Votre Altesse sérénissime en soit informée, les armes du roi n’ayant pas eu depuis longtemps un plus beau relief, par rapport à la situation et à la force de cette ville. M. de Galiffet est parfaitement recueilli sur tous les faits; mais en parlant avantageusement à Votre Altesse sérénissime des autres, sa modestie lui ferait taire qu’il est un des principaux acteurs, et je dois vous dire, Monseigneur, qu’il s’est acquis une estime générale et que sa valeur l’a conduit à toutes les actions d’éclat avec distinction. Je prendrai la liberté aussi de dire à Votre Altesse qu’il a un attachement parfait pour votre personne et pour vos intérêts. Je l’ai chargé de supplier Votre Altesse sérénissime de m’accorder l’honneur de sa protection pour obtenir justice contre des outrages sanglants qui ont été injustement faits à mon caractère, dont il aura l’honneur de vous entretenir.

«Il serait à désirer pour les intérêts de Votre Altesse sérénissime que le vaisseau par où passe M. de Galiffet arrivât avant l’escadre, nos intérêts ayant été en très-méchantes mains.

«Il a paru que cette riche prise dût être séparée de vos mains, M. de Pointis n’ayant fait garder aucune formalité et disposé de beaucoup d’argent comme de son propre, et de nombre de marchandises.

«Il publie n’avoir que sept à huit millions, mais M. de Galiffet et moi pouvons vous assurer, Monseigneur, qu’il en a été pris au moins le double, et les Espagnols connaisseurs vont à vingt et vingt et un, sans pierreries et marchandises ou canons de fonte.

«Je m’étais associé pour cette prise avec un corps d’habitants et tous les corsaires de mon gouvernement, sous la promesse de M. de Pointis que toutes les prises seraient portées à la masse pour être partagées homme pour homme, le dixième levé, et que de ce partage chacun paierait ses vaisseaux.

«Lorsqu’il a eu l’argent entre les mains, il a prétendu me payer à gages à quinze livres par mois, et au lieu de six à sept millions qui devaient revenir à la colonie, il réduisait cela à cent et tant de mille livres. Cette indignité d’un particulier a mis à deux doigts de leur perte les troupes du roi et les gens de la colonie qui en seraient venus aux mains.

«J’ai pris le parti de me plaindre au roi, mais les corsaires et les habitants se sont retirés avec serment qu’ils ne reviendraient jamais, et ils sont retournés à Carthagène achever de dépouiller cette ville contre la foi de la capitulation qui avait été injustement violée dans cet excès.

«J’envoyai le major de la colonie pour les rappeler. Ils le firent retirer, disant qu’ils étaient bons serviteurs du roi, mais qu’on les avait trompés et qu’il ne revînt pas une autre fois.

«Ils ont été abandonnés sans vivres; M. de Pointis ne s’en est pas mis en peine, et si le roi avait confié sa colonie à ses ennemis, ils n’auraient pu mettre en pratique que de semblables énormités.

«Il est à craindre que l’escadre ennemie, que j’ai avis être dans ces mers, ne profite de ce désordre pour prendre cette colonie, ou que mille hommes qui sont restés ne soient pris, ce qui porterait plus de préjudice au roi que l’intérêt de l’armement ne saurait lui apporter de profit. J’étais déterminé de passer en France pour me jeter aux pieds du roi et lui en demander justice, mais la nouvelle des ennemis ne me le peut permettre.

«Il est de mon devoir d’informer Votre Altesse sérénissime d’une liberté que M. de Pointis s’est donnée en décorant sa personne, à l’entrée de Carthagène, d’un honneur qui n’appartient qu’à Votre Altesse seule.

«Il était suivi de vos gardes, marchant à cheval entre eux, mousquet sur l’épaule, à beaux uniformes. Il y en avait trente-trois, commandés par un officier appelé La Sourjeandière; nombre d’autres gardes ne voulaient point assister à cette cérémonie indigne à des gentilshommes pour servir un simple officier.

«Cet homme s’était oublié sur bien d’autres choses ridicules et extravagantes: Mon armée conquérant étaient des termes très-familiers dans sa bouche, et nombre d’autres moins convenables comme dans ses titres: Général des armées de France de terre et de mer, faisant battre aux champs et deux gardes différentes à sa tente.»

Toute cette affaire de Carthagène a été admirablement exposée, et résumée d’une manière claire, nette et précise dans un mémoire adressé au roi et destiné à son Conseil d’Etat. Ce mémoire, présenté par le chevalier de Galiffet, est l’œuvre de cet officier et de du Casse. Il met en complète lumière le différend qui divisa ainsi du Casse et Pointis, ainsi que les causes réelles. Le ministre et le roi lui-même en prirent connaissance. Aussi, malgré sa longueur, l’importance de ce mémoire nous fait un devoir de le reproduire in extenso, d’autant qu’il est l’histoire complète, vraie et inédite de cette expédition de Carthagène.