I
«Dans le court trajet de cette vie, quelques hommes supérieurs, secondés par la fortune, immortalisent leur passage et signalent leur puissance, avec des œuvres qui triomphent des ravages du temps. Déjà leur gloire est digne d’envie lorsqu’ils décorent nos cités, en élevant des monuments qui portent à la fois pour caractères la sagesse, la grandeur et la durée. Mais leur gloire est bien plus pure et bien plus noble encore, lorsque dans les âmes de la jeunesse ils élèvent un édifice de science et de raison; lorsqu’ils y font éclore et fleurir le goût éclairé du beau, de l’utile et du vrai; lorsque enfin, par leurs encouragements, leurs préceptes et leurs exemples, ils entraînent et dirigent une génération tout entière dans la voie laborieuse qui conduit à la prospérité, à la puissance, à l’illustration de la patrie.
«... Si de tels hommes ont marché vers un but en traversant des époques désastreuses par leurs lugubres subversions, et d’autres non moins désastreuses par leur éclat asservissant et corrupteur; si, frappés d’adversité, ni la peur, ni la détresse, n’ont arraché de leurs cœurs l’amour pour la science et l’actif intérêt poux la génération, espoir de la patrie; si, devenus les favoris de la fortune, ni les honneurs, ni l’opulence n’ont affaibli cet amour, ni ralenti cet intérêt, ni changé la bonté naïve, qui encourage et féconde, en orgueil superbe qui repousse et flétrit les jeunes âmes, arrêtons-nous à la vue d’un si beau spectacle. Disons hardiment que ces hommes, par une telle constance, font honneur à la société. Au lieu de glaner avec malignité dans les détails de leur existence orageuse et traversée, pour y faire la part à la faible humanité, moissonnons largement dans le champ de leurs grandes pensées, de leurs chefs-d’œuvre et de leurs belles actions. Honorons-les pendant leur vie. Et quand la mort nous les enlève, accordons sans hésiter à leurs mânes le tribut de nos éloges, de nos regrets et de notre vénération.»
Ainsi s’exprime M. Charles Dupin au début de son Essai historique sur Gaspard Monge, et ces nobles paroles pouvons-nous mieux faire, en commençant ce récit, que de les reproduire, heureux de pouvoir nous les approprier.
Monge (Gaspard), né à Beaune en 1746, avait pour père un homme d’un grand sens, et «à qui, dit de Pongerville, la justesse d’esprit et les qualités du cœur, tinrent lieu de rang et de fortune.» Simple marchand ambulant, dans ses courses autour de la ville de Beaune, il ne dédaignait pas d’aiguiser des couteaux comme les ciseaux des ménagères bourguignonnes. Son commerce d’ailleurs était lucratif, puisqu’il put donner à ses trois fils une éducation libérale, comme on dirait aujourd’hui, et supérieure à leur condition. Gaspard, l’aîné, sorti du collége de sa ville natale après avoir remporté tous les premiers prix, fut jugé digne par les Oratoriens de Lyon de prendre rang parmi tous les professeurs émérites et on lui confia, à lui jeune homme de seize ans, la chaire de physique de l’établissement. Pendant ses vacances, il avait levé le plan de sa ville natale en s’aidant d’instruments géométriques fabriqués de ses propres mains. Le lieutenant-colonel de génie, du Vignan, traversant la Bourgogne, eut occasion de voir ce travail dont il fut vivement frappé et il proposa au jeune Gaspard d’entrer à l’école du génie de Metz. Le nouvel élève donna des preuves telles de sa capacité que, bientôt nommé répétiteur, il succédait en 1772 à Bossuet, puis l’abbé Nollet comme professeur et pendant de longues années, il remplit cet emploi à Metz à la grande satisfaction comme au grand profit des auditeurs. On a dit de lui: «D’autres peut-être parlent mieux, personne ne professe aussi bien. Avant tout il voulait se faire comprendre et évitait l’emphase ne trouvant, ainsi qu’il disait, aucune différence entre un langage affecté et ce qui est absolument mal dit.»
Et cependant, au témoignage d’un juge compétent, assidu pendant de longues années à ses leçons, il rencontrait souvent sans la chercher la véritable éloquence. M. C. Dupin, dans une page vivement sentie et la meilleure peut-être de son livre, nous fait de Monge dans sa chaire ce portrait remarquable:
«Il était d’une haute stature, la force physique se montrait dans ses larges muscles, comme la force morale se peignait dans son regard vaste et profond. Sa figure était large et raccourcie comme la face du lion. Ses yeux grands et vifs étincelaient sous d’épais sourcils noirs, que surmontait un front large, élevé, nuancé des ondulations qui marquent la haute capacité. Cette grande physionomie était habituellement calme et présentait alors l’aspect concentré de la méditation. Mais, lorsqu’il parlait, on croyait tout à coup voir un autre homme; tel que l’Ulysse d’Homère, on eût dit qu’il grandissait aux yeux de ses auditeurs; un feu nouveau brillait tout à coup dans ses yeux; ses traits s’animaient, sa figure devenait inspirée; elle semblait apercevoir, en avant d’elle, les objets même créés par son imagination qui l’animait. Si Monge avait à dépeindre des formes idéales ou matérielles, il annonçait, il suivait du regard ces formes au milieu de l’espace; ses mains les dessinaient par leurs mouvements ingénieux; elles indiquaient les contours des objets comme s’ils eussent été palpables; en fixaient les limites et ne les dépassaient jamais. Cette rare justesse dans la peinture mimique des formes, cette vue supérieure et si nouvelle, cette attention profonde, et la chaleur d’un ensemble si bien combiné de gestes, de regards et de paroles, absorbaient à la fois par tous les organes des sens l’attention des auditeurs. On craignait de faire le moindre mouvement dont le bruit pût troubler le charme de cette étonnante harmonie; et l’on éprouvait tant de jouissance à voir uni le langage pittoresque de l’imagination aux explications méthodiques de la raison, que le temps passé dans les efforts de la contention d’esprit la plus soutenue, s’écoulait néanmoins, par un insensible et doux mouvement, qui faisait perdre le sentiment de la durée.[45]»
Monge à ses talents comme professeur joignait la noblesse du caractère et la parfaite honnêteté, en voici la preuve: Le maréchal de Castries, ministre de la marine dont il n’avait eu qu’à se louer d’ailleurs, à propos d’un élève refusé, ne put s’empêcher de lui dire:
«En refusant un candidat qui appartient à une famille considérable, vous m’avez suscité beaucoup d’embarras.
—Monseigneur, répondit l’examinateur, vous pouvez faire admettre ce candidat, mais en même temps il faudra supprimer la place que je remplis.»
Le ministre n’insista pas. A quelque temps de là, le même maréchal le pria de refaire, pour les élèves des écoles militaires, les Éléments de mathématiques de Bezout, recommandables par leur clarté, mais auxquels on reprochait, avec la prolixité, de n’être plus au niveau des progrès de la science.
—Monseigneur, répondit Monge, veuillez m’excuser, les livres de Bezout, réputés classiques, n’ont point autant démérité de la science qu’on l’affirme. Leur produit, d’ailleurs, est la seule ressource de la veuve à laquelle, Bezout, en mourant, n’a pas laissé d’autre héritage; je ne puis consentir à le lui faire perdre et réduire à la misère cette digne femme.
De pareils traits n’ont pas besoin de commentaire.
[45] Ch. Dupin.—Essai historique sur Monge, in 4o 1819.