I

Né le 16 avril 1765, Richard était fils d’un petit cultivateur d’Epinay-sur-Oon, près de Villers-le-Bocage (Calvados). La position de ce digne homme et en général des paysans à cette époque laissait fort à désirer d’après ce que Richard nous apprend du régime de vie habituel:

«La nourriture des domestiques et des hommes et femmes de peine n’était comptée qu’à raison de trois sous par jour; elle se composait, le matin à six heures, d’une soupe appelée caudé; à midi, d’un morceau de galette de sarrasin et de pain noir; enfin pour le souper d’une bouillie de sarrasin. Un cidre très-léger accompagnait ces trois modestes repas[82].

On peut croire, d’après les Mémoires, que l’éducation, dans les campagnes même, se ressentait des influences déplorables qui dominaient alors dans Paris et dans les grandes villes et devaient amener tant de catastrophes. Peut-être aussi, le caractère de l’enfant, porté dès le plus jeune âge et d’instinct à la spéculation, en l’inclinant trop et trop tôt à la préoccupation du gain et d’une fortune à faire, le détournait de pensées d’un ordre plus élevé. On le voit à regret à l’âge de onze à douze ans, par une manœuvre plus coupable qu’il ne le croyait sans doute, dérober une dinde et la cacher en un lieu connu de lui seul pour se ménager à huis clos pendant le carême quelques bons repas au mépris de la loi religieuse sévèrement observée par le reste de la famille. Ce méchant tour, et deux ou trois autres non moins répréhensibles, par exemple le tort considérable fait, pour en bénéficier, au pigeonnier d’un voisin, sont racontés, ce semble, un peu trop le sourire aux lèvres et sur le ton badin, dans les Mémoires qui trahissent des préjugés qu’on ne peut attribuer qu’à une singulière ignorance. La préoccupation fiévreuse des affaires qui, pendant cinquante ans, avait absorbé, passionné cet homme dont le cœur était bon, généreux, affectueux, ne lui avait pas permis même quelques instants de réflexion sur ce qu’il nous importe le plus au monde de bien connaître et de pratiquer; de là dans son livre, des phrases comme celles-ci qui prouvent une telle absence des notions les plus élémentaires de la foi: «J’étais lié d’affaires avec une famille israélite nommée Brandon, braves négociants et assez philosophes. Aussi quoique ce fût un Vendredi-Saint, nous venions d’entamer par avance le jambon de Pâques, et nous ne nous étions pas montrés plus scrupuleux les uns que les autres.»

Ailleurs encore nous lisons: «Je louai alors au gouvernement un hôtel situé rue de Thorigny, au Marais... Quoiqu’il fût somptueux encore, je fis monter mes mulgenies dans les brillants salons où l’ancien propriétaire (l’Archevêque de Paris), étonnait par son luxe et dans lesquels le travail, l’ordre et l’industrie allaient remplacer désormais le faste et la paresse.»

Feu Dulaure, aveuglé par la fausse science pire encore que la complète ignorance, n’aurait pas mieux dit. Ces citations, qu’il semble inutile de multiplier, suffisent à prouver ce que j’affirmais plus haut. On comprend ainsi que Richard, au début de sa carrière de négociant, ne se soit pas fait scrupule de certains actes, de contrebande par exemple, aussi bien que plus tard de l’achat en commun avec son associé et ami Dufresne-Lenoir de domaines dits nationaux et de biens d’émigrés. Serait-il téméraire de penser que cette spéculation finalement ne porta bonheur ni à l’un ni à l’autre? On en jugera par le récit des faits.

Richard, parti de son village à dix-sept ans et en sabots, vint à Rouen où, pour vivre, il fut contraint d’entrer, comme garçon limonadier, dans un café. Actif, sobre, intelligent, il fit là quelques économies, ce qui lui permit, dans l’année 1786, de se rendre à Paris, but de son ambition; car là, comme tant d’autres pauvres villageois hallucinés par ce mirage de la grande ville, il se croyait assuré d’une prompte fortune. Mais à Paris comme à Rouen, Richard en fut réduit pour subsister à entrer comme garçon dans un café. «Mais, dit un biographe, c’était le café de la Victoire, l’un des plus fréquentés de la rue Saint-Denis. Aux bénéfices de son état, il joignit ceux de quelques petites spéculations lucratives, et compta bientôt dans son épargne une somme de 1,000 francs. Alors il se trouva riche et, ses espérances réalisées accrurent celles qu’il devait naturellement concevoir. Il jeta le tablier blanc, loua une petite chambre dans le quartier des halles, acheta quelques pièces de basin anglais, qui était alors un objet de luxe et de contrebande, et se vit au bout de six mois possesseur d’une somme de 6,000 francs.»

Victime de la mauvaise foi d’un faiseur d’affaires, et un peu aussi de sa téméraire confiance, au bout de quelques mois, non-seulement il avait tout perdu, mais il se voyait emprisonné pour dettes à la Force. La Révolution l’en fit sortir avec beaucoup d’autres, et grâce à son courage, à sa persévérance, à la prudence qu’il avait acquise à ses dépens, sans doute, et qui tempérait son audacieuse initiative, en peu d’années, de 1790 à 1792, non-seulement il avait rétabli ses affaires et payé ses dettes, mais sa position était assez prospère pour qu’il pût acheter le beau domaine du Fayt, près Nemours. Par malheur, la situation du pays à l’intérieur devint telle, par suite du triomphe des anarchistes et des terroristes, que Richard dut suspendre ses spéculations et même quitter pour un temps la capitale, après un évènement qui pouvait avoir pour lui les suites les plus graves et fait d’ailleurs grand honneur à son caractère. Bien qu’étranger et même assez indifférent à la politique, Richard jugeait des choses en honnête homme.

«Quoique je fusse très-bien vu à ma section, dit-il, je n’étais pas maître de retenir parfois l’impression de dégoût que m’inspirait une grande partie de nos gouverneurs de second ordre, et je ne raisonnais pas toujours la manière d’exprimer mon opinion. Un soir, je jouais aux dominos, au café, avec un membre du comité du salut public; c’était le marchand de beurre dont j’ai parlé. Je tournais le dos à la rue, Mazie lui faisait face; il voit passer dans la rue Monconseil un notaire de ma connaissance, fort digne homme et père de famille.

«En voilà un qui fait bien de se promener, dit-il avec un sourire infâme, en posant son double-deux; dans sept jours, il aura craché dans le grand panier

»Sa phrase n’était pas encore achevée que déjà je lui avais appliqué un vigoureux soufflet; il en demeura tout étourdi. Je me levai alors, tremblant de colère et d’horreur, et je quittai le café sans mot dire.

»Après m’être promené quelques instants pour dissiper un peu mon agitation, je rentrai chez moi, assez calme en apparence, mais toujours fort inquiet des suites de ma vivacité. Avoir souffleté un honorable membre du comité révolutionnaire, c’était un crime de lèze-nation; cela ne pouvait manquer de me conduire à la guillotine comme un ennemi du peuple, un aristocrate, un infâme modéré.»

La femme de Richard (car il était marié depuis quelque temps), instruite déjà de l’évènement, eut l’air de tout ignorer; et, tranquille de ce côté, Richard, les rideaux tirés, fit ses préparatifs; car, en homme résolu, il comptait se défendre et voulait vendre au moins chèrement sa vie. «Je sortis de mon secrétaire une paire d’espingoles de gros calibre, je les chargeai et posai près d’elles mes papiers indispensables... Tout fut calme cependant jusqu’à minuit. Alors j’entends des voix confuses, et le bruit de la patrouille qui se dirige vers ma maison; on s’arrête à la porte; je saute à bas de mon lit, je ne m’étais pas déshabillé; j’entends monter mon escalier: je saisis mes armes et je m’apprête à faire bonne contenance. Ma pauvre femme s’élance tout en larmes vers moi et m’entoure de ses bras comme pour me protéger.

—Qu’espères-tu faire, mon ami, contre tant de monde?

—Je défendrai bien ma vie, sois tranquille; je ne me sens pas d’humeur à me laisser égorger comme un agneau. Du premier coup de feu, je puis me défaire des membres du comité, je n’aurai pas besoin d’en tirer un second; tous les gardes nationaux me connaissent; je n’ai fait que du bien à la section, personne n’osera m’arrêter.

«Tandis que je parlais, le bruit s’éloignait, on passait devant la porte de mon appartement.» C’était un voisin, un jacobin du nom de Loyse qu’on venait arrêter. Le reste de la nuit se passa tranquillement. Le lendemain, de bonne heure, Richard reçut la visite d’un autre membre du comité, appelé Marquet, qui lui dit:

«Vraiment, vous en faites de belles! heureusement que vous avez des amis. Quoique nous soyons tous bien convaincus au comité que vous avez les sentiments d’un honnête citoyen et d’un bon Français, sans moi, vous étiez arrêté cette nuit; vous n’avez eu que deux voix de majorité. Il faut étouffer l’affaire au plus vite; venez dîner aujourd’hui chez moi où se trouvera Mazie, avec lequel j’aviserai à vous réconcilier. Cet homme est assez bon diable au fond, gonflé surtout de son importance, plus vaniteux et braillard que méchant. N’y mettez point d’amour-propre, vous, la chose en vaut la peine. Vous conviendrez, seulement pour la forme, que vous avez eu tort de lui détacher si lestement le soufflet; sa vanité satisfaite, volontiers il oubliera tout.»

Les choses se passèrent en effet ainsi, grâce à Marquet, le bienveillant amphytrion, et la réconciliation, se fit sans grande difficulté. Mais Richard, dès lors devenu prudent, veilla sur sa langue comme sur ses mains, et la stagnation des affaires ne lui laissant que trop de loisir, il en profita pour faire un voyage dans le Calvados. Pendant son séjour à la ferme de son père, il eut la joie de pouvoir aider celui-ci de sa bourse en le délivrant de graves embarras résultant de la trop grande bonté du vieillard et du malheur des temps. Richard, paraît-il, ne revint à Paris qu’après le 9 thermidor, et c’est alors que commence véritablement pour lui la phase brillante et glorieuse de sa vie de négociant.

[82] Mémoires de Richard-Lenoir, in-8o, 1837.