I

«La vue d’une sœur de Charité est la plus éloquente démonstration du Christianisme», a dit quelque part, je crois, le P. Lacordaire. Combien plus cela est-il vrai s’il s’agit d’une religieuse, j’allais dire, d’une sainte comme celle dont le nom est si populaire! Une vie telle que la sienne, tout entière consumée dans les exercices de la charité la plus héroïque, et racontée par M. de Melun, témoin oculaire, se peut-il une prédication meilleure, une apologie plus victorieuse parce qu’elle s’adresse à tous, à l’homme blanchi dans la science, à l’artiste, au poète, tout aussi bien qu’à l’artisan sans lettres qui par un rude labeur de chaque jour gagne le pain de sa femme et de ses enfants? Aussi la vie de cette femme si véritablement illustre, quoique par les nombreux écrits publiés comme par la tradition récente, elle soit connue, je n’ai pu résister au désir de la raconter à mon tour brièvement, simplement, sinon pour mes contemporains, du moins pour ceux qui viendront après nous, ou qui vivent au loin, et dont le cœur tressaille au récit des actions généreuses, des élans héroïques, des sublimes dévouements.

Force me sera de faire plus d’un emprunt au livre de M. de Melun[84] l’historien ou le biographe qu’à l’avenir tous devront consulter, car quel guide plus sûr et mieux renseigné? «Malgré les imperfections de l’œuvre, dit-il, trop modestement dans sa préface, pour que le portrait fût ressemblant et fidèle, l’auteur s’est attaché à l’exactitude et à la sincérité du récit: les paroles qu’il répète, il les tient de ceux qui les ont entendues; les faits qu’il rapporte ont été racontés par les acteurs ou les témoins; et ses appréciations personnelles sont le fruit d’une longue et constante amitié avec celle dont il écrit l’histoire, amitié qui doit être la garantie et la protection de son travail.»

Jeanne Marie Rendu, en religion sœur Rosalie, naquit à Comfort, département de l’Ain, le 8 septembre 1787, d’une famille d’ancienne bourgeoisie jouissant d’une honnête aisance qui pouvait lui concilier le respect sans exciter l’envie. Jeanne était l’aînée de trois sœurs qui furent comme elle élevées par leur mère restée veuve après neuf années de mariage. «Elle puisa à l’école maternelle cette éducation forte, religieuse, qui s’inspire plus qu’elle ne s’apprend et vient surtout de l’exemple.» L’enfant était un peu taquine parfois avec ses sœurs, et malicieuse espiègle, jetait volontiers leurs poupées dans le jardin du voisin et semblait plus occupée du jeu que des livres. Mais la mère ne s’inquiétait pas trop de ces vivacités; car Jeanne avait bon cœur et elle aimait tant les pauvres! avec eux toujours douce et complaisante et prompte à partager son pain ou sa bourse souvent bien légère.

Jeanne avait sept ans à peine lorsque éclata, avec la Révolution, la persécution contre les prêtres et les fidèles. Cette persécution fit des martyrs parmi les siens mêmes, car son parent, le maire d’Annecy, fut fusillé sur la place publique de la ville pour avoir sauvé de la profanation et du feu les reliques de saint François de Sales. Néanmoins, malgré les décrets terribles de la Convention, Anne Laracine, la mère de Jeanne, ouvrit sa maison à Dieu et à ses ministres et l’évêque d’Annecy, en particulier, y trouva un asile. Mais la célébration des saints mystères ne pouvait avoir lieu que dans le plus grand secret, et ce fut pendant la nuit, au fond d’une cave, que Jeanne fit sa première communion. Pas de fête, de beau soleil, de vêtements blancs, de pompe auguste, rien de ce qui rend ce jour si solennel et si radieux pour nos enfants! tout se fit dans le plus profond silence et avec de rares lumières. Mais la ferveur de l’enfant suppléa à tout.

Les mauvais jours passés, Jeanne fut conduite, pour y compléter son éducation, dans un pensionnat tenu à Gex par d’anciennes Ursulines et sa piété la rendit l’édification des religieuses elles-mêmes qui volontiers la considéraient plutôt comme une novice que comme une pensionnaire. Mais là n’était point sa vocation qu’un cantique sur le bonheur des sœurs de la charité, entendu par hasard, lui avait instinctivement révélée, et sur laquelle une visite et un séjour à l’hôpital de Gex achevèrent de l’éclairer. Sa mère, vaincue par ses instances, consentit à la laisser partir pour Paris où la communauté des Filles de Saint-Vincent-de-Paul venait d’être rétablie par le Premier Consul. Douloureuse fut la séparation pour la mère doutant de la vocation de sa fille, comme pour Jeanne qui aimait sa mère tendrement et souffrait de la quitter quoique d’ailleurs elle fût heureuse d’obéir à la volonté de Dieu.

La vocation de Jeanne ne se démentit pas à Paris, encore que, par la délicatesse de sa complexion, augmentée par une extrême sensibilité physique et morale, elle eût beaucoup à souffrir dans les premiers temps de son noviciat. Après une maladie grave, elle dut changer d’air et fut envoyée à la petite communauté de la rue des Francs-Bourgeois St-Michel qui, pendant la Terreur même, grâce à la courageuse entente et à la protection de tous les honnêtes gens du quartier, ne s’était point dispersée. La sœur Tardy, la supérieure, femme d’un grand cœur et d’un grand sens, sut apprécier Jeanne. Aussi le noviciat de celle-ci terminé, elle dit à la supérieure générale:

«Je suis très contente de cette petite Rendu, donnez-lui l’habit et laissez-la-moi.»

Ce qui eut lieu en effet: Jeanne, après avoir fait profession à la maison mère sous le nom de sœur Rosalie, revint, pour ne plus le quitter, au faubourg St-Marceau. Voyons-la sur ce théâtre «digne de son zèle et de son génie», le génie de la charité.

Le faubourg St-Marceau, à cette époque, populeux et mal habité, avait acquis, pendant la Révolution, une redoutable célébrité. Le calme revenu, l’ordre rétabli partout, la misère avait plus que jamais pris possession de ce quartier éloigné où, dans les greniers, les caves, les hideuses mansardes de maisons presque en ruines, végétaient des centaines, des milliers de tristes familles d’ouvriers sans travail, couchant sur la paille, ou même la terre nue, et auxquels manquait le pain souvent aussi bien que l’air et la lumière. La vie morale était à l’unisson de la vie physique, après tant d’années où les églises avaient été fermées ainsi que les écoles. Il fallait, à ces pauvres gens, tout préoccupés de la vie matérielle et trop souvent hébétés par le vice, rapprendre le chemin de l’église, comme aussi le chemin de l’atelier si longtemps délaissé pour celui des sections. C’était là une rude tâche que la sœur Rosalie mesura dans toute son étendue, mais sans en être effrayée, et elle s’y dévoua tout entière. Simple sœur d’abord dans la maison de la rue des Francs-Bourgeois, puis supérieure (1815) de la maison de la rue de l’Épée de Bois, elle entreprit vaillamment, secondée par ses compagnes et les ecclésiastiques zélés de la paroisse, une campagne énergique et incessante contre le vice et la misère, et pour cette campagne, qui dura plus de cinquante ans, la maison de la rue de l’Épée de Bois, fut son quartier général. Là, sœur Rosalie devint la confidente de toutes les peines et aussi de toutes les joies honnêtes de ses pauvres et nombreux clients. Elle donnait à l’un le pain de la journée, en assurant celui du lendemain, à l’autre des médicaments, à la mère de famille la layette nécessaire ou du linge et des vêtements pour les enfants. Elle réconciliait le fils avec le père, l’ouvrier avec son patron en même temps qu’elle faisait ouvrir et organisait des écoles qui pendant longtemps ont servi de modèles. Il est juste de dire que, dans tout cela, elle fut grandement aidée par les administrateurs du bureau de bienfaisance du 12e arrondissement, nouvellement établi, et qui s’aperçurent vite que personne ne comprenait et ne connaissait mieux que la sœur Rosalie la situation des pauvres; en échange de ses conseils, ils l’aidèrent de leurs efforts désintéressés comme de toutes les ressources dont ils pouvaient disposer.

Si la sœur Rosalie connaissait si bien les pauvres, c’est que, les visitant sans cesse et à toute heure du jour, elle vivait pour ainsi dire au milieu d’eux et que rien ne pouvait échapper à la clairvoyance de son regard. Quand sa santé ou l’âge et ses fonctions multipliées ne lui permirent plus d’aller les visiter à domicile, du moins aussi souvent, «elle se fit une loi de ne jamais leur fermer sa porte, elle avait toujours du temps pour eux, ils passaient avant tout le monde»; aussi beaucoup prirent l’habitude de venir chaque semaine faire une visite à leur mère comme ils la nommaient.

Un jour qu’elle était malade avec la fièvre, la sœur de garde à la maison refusa de laisser entrer un homme du quartier qui se plaignit avec l’accent de la colère et si haut qu’il fut entendu de la sœur Rosalie. Celle-ci descendit, écouta sa demande et lui promit de s’en occuper. Dès qu’il fut sorti, elle gronda doucement la jeune sœur de ne pas l’avoir avertie.

«Mais, ma mère, c’était l’ordre du médecin.

—Mon enfant, laissons les médecins faire leur métier et faisons le nôtre.

—Puis, ma mère, cet homme s’emportait.

—Eh! mon enfant, faut-il s’effaroucher avec ces malheureux d’une parole vive? Leur cœur est bon si leurs manières sont rudes.

Auprès du lit des malades, des malades pauvres en particulier, la sœur Rosalie était admirable, et pour combien, grâce à elle, cette grande épreuve de la souffrance devint une consolation et une bénédiction! «Dans ce quartier si mal famé, aucun malade ne repoussait le prêtre envoyé par la sœur Rosalie», non, pas même le moribond tourmenté par le remords, en se rappelant que, pendant la Révolution, il avait trempé ses mains dans le sang et qui, touché par les exhortations et les soins de la sœur Rosalie, accueillait l’homme de Dieu avec bonheur. Un autre jour, un vieux chiffonnier, qu’elle avait secouru dans ses jours de misère, et qui, quoique vivant dans le désordre, se souvenait de la sœur, la fait appeler. Il était malade, ou plutôt mourant.

«Ma mère, lui dit-il, je vais mourir, j’ai quelques mille francs que je veux laisser à ma fille, les voilà, emportez-les pour les lui remettre; car ici ils ne sont pas en sûreté, si je venais surtout à passer l’arme à gauche.

La sœur s’excuse en disant qu’il faudrait plutôt appeler un notaire pour lui confier ce dépôt.

—Non, non, pas de ces messieurs là, je n’ai confiance qu’en vous, prenez, là sous le traversin, les quinze mille fr. en or et billets.

La sœur se résigne à prendre l’argent, et alors, voyant le malade plus tranquille, elle lui parle de son âme et lui propose de voir un prêtre.

—Un prêtre! à quoi bon? reprend le chiffonnier, vous voilà, vous, la femme du bon Dieu, personne ne le représente aussi bien pour traiter ensemble des affaires qui le regardent! Mieux vaut me confesser à vous qu’au curé que je ne connaîtrai pas et que j’ennuierai peut-être.

La sœur ne put s’empêcher de sourire à cette étrange proposition, attestant une si profonde ignorance, et il ne lui fut pas très-facile de persuader au pauvre homme qu’elle n’avait pas qualité pour entendre sa confession non plus que pour l’absoudre. Éclairé à ce sujet, il consentit à recevoir la visite du prêtre amené par elle et mourut réconcilié avec le ciel comme avec sa femme. Il eut ainsi la joie d’embrasser une dernière fois sa fille et de lui remettre lui-même la dot si péniblement amassée.

[84] 1 vol. in-8o.