II
Enfin, après dix-huit ou vingt années de ces terribles épreuves, Palissy vit ses efforts couronnés d’un plein succès. Il put couvrir ses poteries de cet émail jaspé qui leur donne tant de prix et de son atelier sortirent nombre de vases, statuettes, bassins, plats, ustensiles divers, modelés de sa main devenue si habile, et qu’il appelait du titre collectif de rustiques figulines, du mot latin figulina qui signifie tout genre de poteries. Ces figulines, aujourd’hui si recherchées des amateurs et payées au poids de l’or, les seigneurs de la Saintonge dès lors se les disputèrent pour orner leurs parcs et leurs châteaux et les firent bientôt connaître au loin. Le célèbre connétable de Montmorency, ce rude guerroyeur, qui avait à un haut degré le goût des belles choses, chargea Palissy de la décoration de son château d’Ecouen, construit par l’architecte Jean Bullant et enrichi déjà des sculptures de Jean Goujon. «Dorénavant, comme l’a dit un biographe[54], le sort de Palissy et celui de son ingrate famille étaient assurés,» et plus qu’assurés: c’était la large aisance, la richesse même et la complète sécurité qui pour l’artiste remplaçaient l’angoisse et la détresse des mauvais jours si lui-même il n’eût été de nouveau l’artisan de son malheur.
«Palissy, dit M. Louis Audiat[55], fut une des âmes honnêtes que séduisit un prétexte de réforme. Homme de mœurs pures, il vit uniquement dans les premiers apôtres du calvinisme quelques chrétiens de la primitive église. L’ardeur qu’ils montrèrent, la foi qui les animait, le nom de Dieu qu’ils invoquaient sans cesse, la régularité de vie de trois ou quatre néo-convertis qui contrastait avec les déportements d’un plus grand nombre de catholiques, inévitables dans une agglomération de dix à quinze mille âmes, et faut-il le dire? peut-être les persécutions qui les assaillirent et qu’ils supportèrent avec l’orgueil et le courage des néophytes frappèrent le modeste artisan et lui firent illusion.»
Du reste, d’après ce que nous apprend un écrivain du temps «surtout les peintres, horlogers, imagiers, orfèvres, libraires, imprimeurs et autres qui, en leurs métiers, ont quelque noblesse d’esprit (et non moins de vanité souvent) furent les premiers à se laisser surprendre[56].»
Bernard Palissy, comme beaucoup d’autres à cette époque, se laissant séduire aux déclamations perfides des prédicants, ne voyait que la réforme des abus, et il se fût indigné sans doute à la pensée d’une apostasie. «On ne peut trouver chez Palissy, dit M. L. Audiat, un seul mot montrant que d’abord il avait vu dans un changement de religion une rupture avec l’église catholique... Fait étrange! Les noms de Luther et de Calvin ne se trouvent pas dans les livres de maître Bernard.... Aussi fournit-il un argument de plus à ceux qui prétendent que maître Bernard n’a jamais été réellement hérétique, mais seulement un de ces hommes modérés qui ont des sympathies pour un parti sans s’y enrôler, et en temps de révolution, souffrent même pour des opinions qu’ils n’ont pas.»
Malheureusement, cette illusion n’est guère possible quand on a lu certains passages des écrits de l’illustre céramiste; comme aussi, d’après divers témoignages contemporains, on ne peut douter que Palissy qui, «d’abord ne croyait point aller si loin,» prêtant une oreille trop docile aux conseils du prêtre apostat Hamelin, et des comte et comtesse de Marennes, Antoine de Pons et Anne de Partenay, en vint, après abjuration du catholicisme, à se déclarer ouvertement et obstinément huguenot. La tenacité, qui était le fond de son caractère, et sans doute aussi l’orgueil du sectaire le firent s’opiniâtrer de plus en plus et ne lui permirent pas de reculer. «Il est clair, dit M. Audiat, que, avec la coupe émaillée qui décida la vocation du peintre verrier, dans les fourgons d’Antoine de Pons se trouva le protestantisme qui fit de Palissy un adepte et une victime.»
Mais victime qu’on est moins tenté d’excuser sinon de plaindre quand on voit son entêtement pour les idées nouvelles, c’est à dire pour l’erreur volontairement embrassée et non point sucée avec le lait, et son zèle à la propager dans la Saintonge où «dit M. Serret, l’un des premiers, il se fit protestant et contribua beaucoup à la fondation de l’église réformée de Saintes.» «L’évêque de Saintes, Tristan de Bizet, dit de son côté M. Audiat, faisait tout son possible pour arrêter les ravages de l’hérésie... Il parcourait son diocèse, exhortant, rassurant par sa pensée les âmes fermes, raffermissant les chancelantes et arrêtant la hardiesse des huguenots. Efforts impuissants! Au siége même de l’évêché, Palissy rassemblait dans sa maison quelques dévots et, en l’absence de tout ministre, prêchait et lisait la Bible.» Cela résulte de certain passage d’un des ouvrages de Bernard Palissy qui se désigne évidemment lui-même quand il dit: «Il y eut en cette ville un artisan, pauvre et indigent à merveilles, lequel avait un si grand désir de l’avancement de l’Évangile.... qu’il assembla, un dimanche au matin, neuf ou dix personnes, et parce qu’il était mal instruit ès-lettres, il avait tiré quelques passages du vieux et nouveau Testament, les ayant mis par écrit. Et quand ils furent assemblés, il leur lisait les passages ou autorités.»
Maintenant qu’on vienne nous vanter la probité, la sincérité, l’honnêteté de Palissy, il est difficile de ne pas songer au mot sévère de l’Évangile, «sépulcres blanchis,» quand on voit dogmatiser avec cette outrecuidance, s’ériger en théologiens, en réformateurs et censeurs de l’Église, des hommes qui n’avaient en rien qualité pour cela et dont la présomption ne pouvait être égalée que par leur ignorance. Ils ne s’opiniâtreront jusqu’à la fin sans doute qu’à cause de cette ignorance même qui n’empêche pas chez eux d’ailleurs, s’ils tiennent la plume, la manie des citations bibliques. «Mais, dit fort bien M. Audiat, les psaumes faisaient le plus clair de leur nouveau savoir religieux.»
Ajoutons qu’en bien des endroits, les sectaires ne se bornaient point à de simples prédications, témoin ce fait entre beaucoup. «Le 1er mai 1562, après la cène publiquement célébrée en grande pompe sur la place de la Bousserie, à la Rochelle, les calvinistes se ruent dans les églises, pillent reliquaires et vases sacrés dont plusieurs s’enrichirent, renversent les autels, brisent les images, fouillent les tombeaux et dispersent au vent les cendres des morts. Les religieux sont contraints de fuir. Vingt ou trente qui revinrent furent massacrés. Six ans plus tard, toutes les églises elles-mêmes, excepté la seule chapelle de sainte Marguerite, furent démolies..... Il en fut de même dans toute la province.»
Comment s’étonner après cela de l’irritation des catholiques, et qu’armés pour la défense de leur religion, la vraie et antique religion, ils se soient laissé entraîner parfois aux représailles? N’avaient-ils point été trop provoqués par ces excès et ces violences qui, par toute la France, accumulaient des ruines? «Les mille figures du grand portail de Saint-Étienne de Bourges furent criblées d’arquebusades. Le chœur splendide de Saint-Jean de Lyon fut démoli, et aussi les basiliques vénérables de Saint-Just et de Saint-Irénée. Les fonts baptismaux étaient livrés aux plus vils usages, les vases sacrés profanés, les images du Christ et de la Vierge traînées dans la boue.... Les reliques de saint Martin de Tours et de saint Irénée furent jetées au Rhône et à la Loire. La statue de Jeanne d’Arc fut renversée du haut du pont d’Orléans.... A Fléac, un prieuré de Chanceladais fut complètement ruiné, et, dit Florimond de Rémond, «on joua au ramponneau avec des têtes de prêtres.[57]»
Voilà ce que faisaient alors les disciples de Luther et de Calvin, et ce qu’il est utile de rappeler pour ces gens qui, soit ignorance, soit mauvaise foi, déclament si volontiers et si haut contre l’intolérance des catholiques. On sera moins surpris alors que Bernard Palissy, plus connu à cette époque comme ardent sectaire que comme artiste, ait attiré sur lui la persécution. Incarcéré à Saintes, il se vit intenter une action criminelle devant le parlement de Bordeaux; mais grâce à l’intervention énergique du connétable de Montmorency, Palissy fut rendu à la liberté. «A sa recommandation, dit M. Audiat, Catherine, aimant les arts comme une Médicis, fit délivrer à maître Bernard le brevet d’Inventeur des rustiques figulines du Roi... Désormais le potier faisait partie de la maison du roi; il échappait à la juridiction du parlement de Bordeaux.»
Appelé l’année suivante à Paris, Palissy fut chargé par Catherine de travaux importants dans les jardins et résidences royales. Il était logé au Louvre avec ses deux fils qui l’aidaient dans ses travaux et dut à cette position privilégiée d’échapper au massacre de la Saint-Barthélemy (24 août). Catherine sans nul doute avait donné des ordres pour qu’il fût protégé. Bien des années après, il fut moins heureux, alors que la faction des Seize dominait dans la capitale, et par ses violences risquait de compromettre et de déshonorer ce grand mouvement catholique et populaire de la Ligue si ridiculement calomnié par certains historiens. L’un des Seize, Mathieu de Launay, fit arrêter Palissy jeté dans un cachot de la Bastille «et noté pour être conduit au spectacle public. On comprend le sens mystérieux de cette terrible expression,» dit M. Serret. Mais Mayenne, l’un des admirateurs de l’éminent artiste, fit ajourner l’exécution à laquelle s’opposa non moins vivement Henri III. Le roi cependant n’osa pas faire mettre en liberté Palissy qui mourut dans sa prison (1589), et ce qui est plus triste, obstiné dans son erreur, s’il est vrai, comme l’affirme d’Aubigné, sans doute un peu suspect, qu’il ait répondu à Henri III, venu dans la prison pour essayer de le convertir, fut-ce par la crainte en lui déclarant que, s’il ne cédait, il courait risque du bûcher:
«Les guisards, tout votre peuple, ni vous ne sauriez contraindre un potier à fléchir le genou devant des statues, parce que je sais mourir.»
Dans cette réponse que certains biographes nous vantent comme magnanime n’y a-t-il pas surtout l’entêtement de l’orgueil, et aussi une sorte d’insolente bravade vis-à-vis du prince qui n’en persista pas moins dans sa bienveillance et sut empêcher l’exécution?
Outre les ouvrages qu’il a publiés, Palissy ouvrit en 1575, à Paris, un cours public, le premier de ce genre, où il convia tous les érudits de la capitale, dit un biographe, à venir entendre dans ses leçons l’exposé de ses théories sur les pierres, les fontaines, les métaux, etc. Quoique le prix d’entrée fût assez élevé (un écu) le succès fut tel que Palissy continua son cours les années suivantes, et ce ne fut que vers l’année 1584 que ces leçons si goûtées des auditeurs cessèrent. «La gloire d’avoir le premier en France inauguré le grand enseignement public, dont les institutions modernes de la Sorbonne et du collége de France, du Muséum etc., ne sont que la continuation agrandie et perfectionnée, revient sans conteste à Palissy.»
Le sans conteste de M. Serret me paraît bien affirmatif car, depuis plusieurs siècles, sur la montagne Sainte-Geneviève et dans le quartier de l’Université, combien ne comptait-on pas de chaires et de professeurs?
[54] Serret:—Biographie universelle.
[55] L. Audiat.—Bernard Palissy; sa vie et ses ouvrages. 1 vol. Didier, éditeur.
[56] Florimond de Rémond:—Histoire de la naissance, progrès et décadence de l’hérésie.
[57] L. Audiat: Bernard Palissy.