III

Cependant, malgré sa santé si languissante, Mme de Beaumont devait vivre, si c’était là vivre, quelques années encore. Les temps étant devenus meilleurs, elle revint habiter Paris et ouvrit un des rares salons de l’époque. Joubert se plut à y conduire Fontanes et aussi Chateaubriand qu’il avait connu par le premier, «Chateaubriand devenu bientôt le Dieu du Temple», pour peu de temps puisque nous voyons Mme de Beaumont mourir, en 1803, à Rome, vaincue par la souffrance physique moins encore peut-être que par la douleur morale et le poignant regret de chères victimes tuées par la Révolution et qu’elle pleurait toujours: Quia non sunt! comme dit son épitaphe.

Cette mort fut ressentie cruellement par Joubert et le souvenir de cette précieuse amitié lui sera présent jusqu’à la fin encore qu’il ait écrit quelque part: «J’ai passé le fleuve d’oubli.» D’ailleurs, pour faire diversion à son chagrin, il avait, en outre de ses études habituelles, les affections comme les devoirs de la famille. Un fils lui était né de son mariage, un fils dont il veillait l’enfance avec une tendre sollicitude, et sur lequel reposaient ses plus chères espérances. Ainsi s’écoulèrent pour Joubert plusieurs années dans lesquelles il partageait son temps «entre Paris et la province, entre les méditations de la solitude et les délices de l’amitié» lorsque, en 1809, la création de l’Université lui vint imposer des devoirs inattendus. Fontanes, nommé grand maître, tenait à choisir ses futurs collaborateurs entre les hommes les plus éminents comme les plus honorables, et sur la liste de présentation des inspecteurs généraux et membres du Conseil, à côté des noms significatifs de MM. de Bonald et de Beausset, il écrivit celui de Joubert en ajoutant sous forme de note: «Ce nom est moins connu que les deux premiers, et c’est cependant le choix auquel j’attache le plus d’importance.... M. Joubert est le compagnon de ma vie, le confident de toutes mes pensées. Son âme et son esprit sont de la plus haute élévation. Je m’estimerai heureux si Votre Majesté veut m’accepter pour caution.»

Joubert nommé, tel fut le zèle, telle fut la conscience qu’il apporta dans ses nouvelles fonctions dont il comprenait si bien l’importance qu’il parut s’y absorber presque tout entier. On raconte à ce sujet que Mme de Chateaubriand «une femme dont l’esprit va de pair avec le nom, un soir, fatiguée d’enseignement, de professeurs de lycées,» ne put s’empêcher de murmurer:

L’ennui naquit un jour de l’Université!

Les causeurs sourirent, mais l’entretien continua toujours sur le même sujet. Cependant, aussitôt que les circonstances le lui permirent, Joubert reprit ses études et ses lectures, j’allais ajouter, son journal; mais je ne crois pas qu’il l’ait jamais sérieusement interrompu et il ne se passait pas de jour où il n’écrivît, le plus souvent au crayon, ses réflexions ou ses impressions. Je me trompe en disant que le journal ne fut pas suspendu, même avant le jour où pour jamais le crayon devait échapper à sa main défaillante; car sur un feuillet on lit: «Du jeudi 7 juin au jeudi 12 juillet: ma grande maladie! Deo gratias!»

Deo gratias! Joubert, ce philosophe chrétien, est tout entier dans ces deux mots! Et quand, bien des années après, viendra l’instant solennel, où il lui faudra se séparer de tous ceux qui lui sont chers, de sa femme, de son fils, d’un frère plus jeune dont la famille est devenue la sienne, il ne se montrera pas moins admirable de calme et de résignation sereine:

«Dans les premiers mois de l’année 1824, les indispositions de M. Joubert se montrèrent plus graves et plus longues; l’équilibre longtemps maintenu entre toutes ses faiblesses se rompit; sa poitrine s’engagea, et bientôt le docteur Beauchêne, son vieil ami, présagea avec douleur une fin que son art ne pouvait conjurer. Lui-même sentit sans doute que le moment suprême approchait, car, saisissant encore une fois son crayon, il inscrivit sur son journal ces derniers mots, rapide analyse de sa vie, de ses travaux et de ses espérances; 23 «22 mars 1824.—Le vrai, le beau, le juste, le Saint!»

«A partir de ce jour, tous les symptômes se précipitèrent, et le 4 mai suivant, muni de la nourriture sacrée, au milieu de sa famille en larmes, il remonta vers les célestes demeures d’où il semblait n’être que pour un moment descendu[16]».

Mais cet homme éminent, cet homme rare pour ceux qui l’avaient connu ne laissait-il rien après lui que l’exemple de sa noble vie, et l’exemple plus admirable de sa mort chrétienne? Heureusement si et, quelque temps après que Joubert eut cessé d’exister, parut un petit volume de Pensées dont Chateaubriand, à la prière de la veuve, s’était fait l’éditeur. Une éloquente préface de l’illustre écrivain servit de passe-port au livre qui d’ailleurs pouvait se passer de cette recommandation pour ceux qui l’avaient ouvert une première fois. Quoique le volume, tiré à un petit nombre d’exemplaires destinés aux seuls amis, n’eût eu qu’une publicité restreinte, il fit sensation parmi les lecteurs d’élite; ils regrettaient seulement que le volume ne renfermât qu’une si faible partie des œuvres posthumes de Joubert, qu’ils avaient lieu de croire beaucoup plus considérables. Ils ne se trompaient pas. Joubert avait laissé un grand nombre de manuscrits, si l’on peut appeler de ce nom: «d’un côté, des feuilles détachées, couvertes d’ébauches et jetées sans ordre dans quelques cartons; de l’autre une suite de petits livrets, au nombre de plus de deux cents, où il avait inscrit, jour par jour, et seulement au crayon, ses réflexions, ses maximes, l’analyse de ses lectures et les évènements de sa vie.»

Or, quel travail à décourager le plus intrépide que celui de déchiffrer tous ces brouillons, de collationner ces feuillets minuscules, de réunir, coordonner, en les distribuant par chapitres, toutes les pensées relatives aux mêmes sujets et dispersées sur vingt feuillets, disjecti membra poetæ!

Devant une pareille tâche le fils de M. Joubert avait hésité, sinon tout à fait reculé, et une mort prématurée ne lui permit pas de l’entreprendre. Tous ces trésors devaient-ils rester à jamais enfouis, perdus? Non, le zèle de la famille, du frère de Joubert en particulier, ne pouvait le permettre, et d’après le désir de celui-ci, M. Paul de Raynal, son gendre, se chargea: «d’accomplir cette tâche de minutieuses recherches, d’attentive restauration, ce travail de mosaïque littéraire qu’une longue patience et un dévouement pieux pouvaient seuls accepter.»

Il n’y employa pas moins de trois années, et trois années d’un labeur assidu; mais il n’eut pas à le regretter, car lorsque parut la nouvelle édition: Pensées et Correspondance de Joubert, en deux volumes, le succès, dans le public d’élite, fut complet. Les critiques les plus éminents s’empressèrent de signaler l’ouvrage, heureux d’applaudir à cette résurrection ou exhumation glorieuse, comme elle avait fait pour André Chénier. M. Sainte Beuve, qui naguère et le premier, avait souhaité la bienvenue au volume édité par Chateaubriand, fit de nouveau et avec plus d’effusion dans les Causeries de lundi l’éloge de l’auteur dont il avait dit déjà: «Il suffisait, nous disent ceux qui ont eu le bonheur de le connaître, d’avoir rencontré et entendu une fois M. Joubert, pour qu’il demeurât à jamais gravé dans l’esprit: il suffit maintenant pour cela, en ouvrant son volume au hasard, d’avoir lu. Sur quantité de points qui reviennent sans cesse, sur bien des thèmes éternels, (dont M. Sainte-Beuve s’inquiétait alors), on ne saurait dire mieux ni plus singulièrement que lui.»

MM. de Sacy, Saint-Marc Girardin, Gerusez, etc., ne parlent pas autrement et ne témoignent pas, dans leurs articles développés, d’une moins chaleureuse sympathie! Et comment n’admirer pas, comme dit si bien M. E. Poitou, «tant d’originalité alliée à tant de grâce, tant de délicatesse d’esprit et de tendresse d’âme dont malgré soi on subit le charme.... Comme ces pensées sont limpides et colorées! quel mélange pénétrant de douceur et d’austérité! C’est la raison à la fois grave et souriante, c’est la vertu indulgente et sereine. Écoutez-le maintenant parler de Dieu, de l’âme, de la Religion; il a sur ce sujet des pages qui, pour la profondeur, la portée et l’éclat, font souvenir de Pascal et de saint Augustin.»

Détachons de ce précieux volume des Pensées quelques passages seulement, car cette Notice est déjà longue, et cependant que de choses il nous resterait à dire!

«Le ciel est pour ceux qui y pensent.

»La religion est la poésie du cœur; elle a des enchantements utiles à nos mœurs; elle nous donne et le bonheur et la vertu.

»Nous ne voyons bien nos devoirs qu’en Dieu. C’est le seul fond sur lequel ils soient toujours lisibles à l’esprit.

»La piété est le seul moyen d’échapper à la sécheresse que le travail de la réflexion porte inévitablement dans nos sensibilités.

»On ne comprend la terre que lorsque on a connu le ciel. Sans le monde religieux, le monde sensible offre une énigme désolante.

»Dieu aime autant chaque homme que tout le genre humain. Le poids et le nombre ne sont rien à ses yeux. Eternel, infini, il n’a que des amours immenses.

»Les enfants tourmentent et persécutent tout ce qu’ils aiment.

»Le soir de la vie apporte avec soi sa lampe.

»Le résidu de la sagesse humaine, épuré par la vieillesse, est peut-être ce que nous avons de meilleur.

»Chose effrayante, et qui peut être vrai: les vieillards aiment à survivre.

»Le meilleur des expédients, pour s’épargner beaucoup de peine dans la vie c’est de penser très peu à son intérêt propre.

»Les repas du soir sont la joie de la journée; les festins du matin sont une débauche. Je hais les chants du déjeuner.

»La médisance est le soulagement de la malignité.

»Il est des âmes limpides et pures où la vie est comme un rayon qui se joue dans une goutte d’eau.

»Chacun est sa Parque à lui-même, et se file son avenir[17]».

Voilà, pris au hasard, quelques épis dérobés à cette si riche moisson et qui peuvent faire juger du reste. Aussi Joubert toujours si modeste, et poussant à l’excès la défiance de lui-même, a-t-il pu écrire sans présomption: «J’ai donné mes fleurs et mon fruit: je ne suis plus qu’un tronc retentissant; mais quiconque s’assied à mon ombre et m’entend devient plus sage.»

Rien de plus vrai, nous l’affirmons d’après notre propre et heureuse expérience.

Maintenant, car si sympathique que soit la critique, elle ne saurait abdiquer ses droits non plus que ses devoirs: ne se trouve-t-il point quelques plants d’ivraie, quelques herbes parasites, mêlés à tout ce bon grain? Peut-être: On reproche à certaines pensées une recherche qui ressemble à la subtilité. D’autres fois, telle pensée, que l’auteur n’a pu suffisamment expliquer ou développer sans doute, semble presque une dissonance dans la bouche du philosophe chrétien, celui-ci par exemple: «Les jansénistes disent qu’il faut aimer Dieu, et les jésuites le font aimer. La doctrine de celle-ci est remplie d’inexactitude et d’erreurs peut-être (sic); mais, chose singulière, et cependant incontestable, ils dirigent mieux.»

Mais ces taches sont rares et le livre, excellent dans l’ensemble, parce que sa lecture rend meilleur, profitant surtout aux esprits cultivés, doit prendre place au premier rang des écrivains, qu’on aime à lire et relire, dans la bibliothèque de l’honnête homme et de l’homme de goût.

La rue Joubert s’appela ainsi (dès l’an VIII) en souvenir du général Joubert (Barthélemy-Catherine) tué à Novi, en 1799.

[16] Vie et travaux de Joubert.

[17] Pensées de Joubert (Passion).