III
La passion de la science n’avait en rien nui chez notre savant à la tendresse de cœur. Seize ans après la mort de sa femme, le cœur encore tout plein de son souvenir, il disait: «Je ne sais pas comment ma vie ne s’éteignit pas au moment où je perdis l’ange qui faisait mon bonheur.»
Cette dame qu’il avait épousée veuve avait un fils de son premier mari, M. Gauthier. Lacépède, après la mort de la mère, adopta cet enfant qui fut sa consolation dans son immense douleur. Dans un papier qu’il portait habituellement sur lui, et qui fut trouvé après sa mort, on lisait: «En quelque endroit que je meure, je supplie tous ceux qui pourront concourir à faire exécuter ma dernière volonté de faire transporter mon corps dans le cimetière de la commune de Leuville (Seine-et-Oise.) C’est dans ce cimetière que mon amie, mon amante, ma femme, si vertueuse, si spirituelle, si aimable, si recommandable par son extrême bonté, son humanité éclairée, sa bienfaisance active, ses grâces, sa modestie, ses talents, ses connaissances et ses charmes; si adorable par la douceur inaltérable, la résignation édifiante et la patience héroïque avec lesquelles elle a supporté pendant un an les souffrances les plus cruelles; c’est dans ce cimetière, dis-je, qu’elle a voulu être enterrée auprès de son père, de son grand’père, de son premier mari, des respectables cultivateurs qui l’avaient vue naître. Là repose cette femme si vénérée, si aimée du pauvre, si chérie de tous, si adorée par son malheureux époux.... Je demande comme la plus grande des grâces que mon corps soit placé absolument et précisément dans la même tombe, dans la même bière que celle que la mort m’a enlevée si jeune, qui daigna tant m’aimer, m’a rendu si heureux et ne faisait qu’un avec moi.»
En lisant cette page douloureuse, on ne peut s’empêcher de penser à la vanité de tous les bonheurs de la terre, même les plus purs et les meilleurs et qui, vous manquant au milieu de leurs plus douces ivresses, laisseraient le cœur en proie à de tels déchirements, à de si effroyables désolations si l’on n’était soutenu par l’espérance chrétienne. «S’il est peu de vies remplies de plus de travaux, dit M. Villenave en parlant de Lacépède, il n’en est aucune peut-être qui ait été semée à la fois de tant de vertus et de tant de dignités, de tant d’afflictions connues et de bienfaits ignorés.»
Lors des évènements de 1814, Lacépède fut privé par le gouvernement provisoire de sa place de chancelier de la Légion d’Honneur. Il en profita pour se retirer en quelque sorte de la vie publique, encore qu’il ait fait partie de la Chambre des pairs où il fut appelé à siéger dans l’année 1819. Mais un nouveau malheur, qui le frappa peu après, le plongea dans une tristesse profonde et vint augmenter son goût pour la solitude.
La femme de son fils adoptif, qu’il aimait comme une fille, lui fut enlevée par une mort foudroyante et jamais il ne put se consoler d’une telle perte. A la suite de cette catastrophe, il modifia, par un post-scriptum, l’espèce de testament qu’on a lu plus haut: Il demandait à être enterré près de sa belle-fille à Epinay, mais en ajoutant: «Je désire vivement et je prescris de même autant qu’il est en moi que la bière dans laquelle ont été renfermées les cendres de mon épouse si bonne, si bienfaisante, si admirable, de mon amante adorée, que cette bière sacrée soit portée, après ma mort, dans le cimetière d’Epinay, à côté de celle de mon enfant si chérie, si regrettée et si digne de l’être, l’amie si constante des pauvres et des malheureux.»
La santé de Lacépède se ressentit de ses chagrins plus sensibles par l’âge. Déjà languissant, il fut atteint d’une variole à laquelle il succomba et qu’il avait contractée, d’après ses biographes, dans des circonstances assez singulières. Un jour qu’il se rendait à l’Institut, il rencontra, près du Val-de-Grâce, un médecin de ses amis M. Dumeril qui sortait de l’hôpital et de la salle où se trouvaient plusieurs malades atteints de la petite vérole. Le médecin, par distraction ou imprudence, prit la main que lui tendait Lacépède, la serra à plusieurs reprises, et ainsi, paraît-il, lui inocula le fatal virus.
Dès le lendemain en effet, la maladie se déclara avec une extrême violence et telle que notre savant jugea tout d’abord son état désespéré.
—Je vais aller retrouver Buffon, dit-il à son médecin.
Il ne s’effraya point cependant, pas assez même peut-être puisque, au dire de son biographe: «il ne changea rien à ses habitudes, il se leva et se coucha aux heures ordinaires» alors que sans doute de plus grandes précautions étaient nécessaires. A un certain moment, montrant à son fils ses mains gonflées, il lui dit:
«Mon cher Charles, moi qui ai tant aimé la nature, qui ai peut-être contribué à la faire aimer, tu vois comme elle me traite.»
La veille de sa mort, il se fit montrer les dernières pages d’un grand ouvrage auquel il travaillait depuis longues années.
—Mon ami, dit-il à son fils, écris en gros caractère, fin au bas de ces manuscrits.
Ce passage du discours préliminaire témoigne des sentiments qui l’animaient à cette heure suprême et prouvent que toujours il s’était souvenu de sa première et chrétienne éducation: «Vers ce temps où le fils de Drusus faisait triompher au-delà du Rhin les armes de Rome, une petite contrée de l’Orient voyait naître Celui dont la parole devait renouveler la face de la terre. Ceux mêmes à qui la lumière de la foi ne révélerait pas la nature divine de Jésus, verraient en lui l’admirable auteur du plus grand et du plus heureux changement que puissent raconter les annales du monde. L’esprit de l’Évangile a pénétré jusque au plus profond des cœurs; il y a gravé les principes d’une morale aussi douce que sublime, et rendant à la nature humaine toute sa dignité, quels progrès n’a-t-il pas imprimés à la civilisation? Nous observerons plus d’une fois dans cette histoire les mémorables effets de cette puissance invincible contre laquelle tous les efforts des passions humaines ont été et seront toujours vains.»
On raconte qu’un des aïeux de Lacépède, Joseph de la Ville, qui avait eu part aux bontés du plus aimé de nos rois, devint plus tard l’ami de François de Sales qui lui donna son portrait; et cette image d’un saint vénéré pour ses vertus austères sans rudesse fut toujours conservé, dans le cabinet du fils adoptif de Buffon.
Il est difficile au reste de ne pas donner un mobile supérieur et non simplement naturel aux vertus qu’on admirait chez cet homme rare, qui fut véritablement un homme de bien: «Ceux qui ne l’ont pas connu, dit Villenave, s’étonneront et pourront seuls douter: mais s’ils savent que, par ses talents et par ses vertus, M. de Lacépède honora son siècle, ils ignorent peut-être qu’il semblait ne pas appartenir à son siècle par l’humble sentiment d’un mérite élevé, par la candeur native de son âme, par l’exercice habituel et sans faste de toutes les vertus. Ils ignorent que toutes les vertus, en restant pour lui des devoirs, devenaient des sentiments et que ces sentiments composaient ses habitudes et sa vie.»
Lacépède pouvait donc en toute simplicité se rendre à lui-même ce témoignage: «Voilà vingt-six ans écoulés depuis le commencement de la Révolution, écrivait-il, pendant ce temps si orageux, Dieu m’a fait la grâce de ne jamais manquer à la loyauté, à l’honneur, à l’obéissance due aux lois et au gouvernement établi; et je n’ai rien négligé pour bien connaître la route que le devoir me prescrivait, et pour ne m’en écarter dans aucune circonstance quels que fussent les intérêts ou les sentiments qui tendissent à m’en détourner.»
Le deuil causé par cette mort ne se renferma pas dans la famille ou les amis. L’enceinte de l’église d’Epinay disposée pour les obsèques ne pouvait guère contenir que les parents, les amis, les députations de la Chambre des Pairs, de l’Institut, etc.; cependant les habitants du village arrivaient en foule, demandant que l’église aussi leur fût ouverte. Et comme on leur répondait que les places étaient réservées pour la famille, ils s’écriaient en pleurant:
—Eh! ne sommes-nous pas de la famille?
D’autres allaient répétant: «Ah! ce n’est pas tant l’argent que nous perdons; mais qui maintenant nous arrangera?» Allusion touchante à la sollicitude avec laquelle le comte de Lacépède s’entremettait comme arbitre dans leurs différends.
Le curé d’Epinay, vieillard octogénaire, dont les philosophes du XVIIIe siècle eux-mêmes avaient admiré les vertus, et «qui, dit Villenave, fut un des secrets ministres des bienfaits de M. de Lacépède, sentit sa voix s’éteindre dans le chant des funérailles, et ses larmes furent ses plus nobles prières.»
LAMARTINE[20]
«Il est des erreurs tellement évidentes, des jugements si manifestement empreints de passion, qu’ils ne trompent que ceux qui veulent être trompés. Le danger n’est point là; craignez beaucoup plus ces sophismes déguisés avec tant d’art et parés de tant de séductions qu’il devient presque impossible de s’en défendre. Par malheur, ce danger se cache souvent dans la parole et les écrits des hommes supérieurs comme sous les fleurs parfumées le poison qui donne la mort.
«Comme ces hommes sont doués d’une sensibilité exquise, les impressions qu’ils reçoivent, vives, profondes, passionnées, décident d’une manière souveraine de la direction de leurs idées et de leurs opinions; leur intelligence pénétrante trouve facilement des raisons à l’appui de la cause qu’ils ont adoptée; ils fascinent le vulgaire et le mènent à leur gré.
«Peut-être ne faut-il point chercher ailleurs la cause de l’inconsistance que l’on a si souvent remarquée chez des hommes d’un esprit supérieur. Ils adorent aujourd’hui ce qu’ils brûleront demain; l’erreur qu’ils condamnent maintenant, ils la défendaient hier comme un dogme sacré. Dans le même ouvrage, ils associent les propositions les plus heurtées ou posent des conclusions inconciliables avec les principes établis. N’imputez point à leur intention ces étranges anomalies. Ils ont soutenu le pour et le contre avec la même conviction; et cette conviction ils la puisaient dans l’exaltation d’un sentiment. Lorsque leur génie se déployait en images, en pensées pleines de grandeur et d’éclat, il était, à son insu, l’esclave du cœur; esclave habile, ingénieux et produisant, au caprice du maître, des œuvres exquises, des merveilles de l’art.
«Les poètes, les vrais poètes, c’est-à-dire ces hommes doués par le Créateur d’une intelligence élevée, d’une imagination puissante, d’une âme de feu, sont surtout exposés à se laisser emporter ainsi aux impressions du moment. Ils planent quelquefois dans les plus sublimes régions de la pensée, disons même qu’il ne leur est pas impossible de modérer leur vol et de juger avec prudence et discernement; mais on ne saurait le nier, la réflexion, une grande force de volonté leur sont plus nécessaires qu’au reste des hommes.»
La première fois que je lus, il y a quelques années déjà, dans l’excellent ouvrage de Balmès, El Criterio, très-bien traduit par M. E. Manec[21], ce remarquable passage, il me frappa comme une révélation. Je m’expliquai mieux alors, chez des écrivains illustres, des contradictions qui, plus d’une fois, m’avaient étonné, indigné, et me les avait fait juger avec une sévérité, non pas sans doute injuste, mais qui, quant aux intentions du moins, ne faisait pas assez la part du tempérament et des circonstances. Ainsi m’était-il arrivé avec Lamartine dans une étude, publiée de son vivant, et qui, sans nier le génie, ne mettait point peut-être assez de mesure dans le blâme, pénétré que j’étais de cette autre et si juste pensée de Balmès, exprimée dans le chapitre XI du livre XIX:
«Il est pour la peinture, la sculpture, la musique, la poésie, pour toutes les branches de la littérature et de l’art en un mot, des devoirs sacrés, trop souvent méconnus: La Vérité et le Bien: la vérité pour l’esprit, le bien pour le cœur; voilà les deux objets essentiels de l’art; voilà l’idéal que les arts doivent offrir à l’homme au moyen des impressions qu’ils éveillent. S’ils oublient leur mission, s’ils ne proposent que le plaisir, ils deviennent pour l’esprit du mal une œuvre dangereuse.
«.... Les artistes, les poètes, les orateurs, les écrivains, qui détournent de leurs fins les dons qu’ils ont reçus, sont de véritables pestes publiques. Phares trompeurs allumés sur l’écueil, ils égarent ceux qu’ils avaient mission d’éclairer, ils devaient montrer le port, ils mènent à l’abîme.»
A ces éloquentes paroles d’une vérité incontestable, on ne peut qu’applaudir certes, et il est regrettable que le grand poète ne les ait pas eues présentes à l’esprit plus d’une fois quand il prenait la plume. Son œuvre assurément n’offrait pas un si incroyable mélange de bien et de mal; on ne le verrait point si souvent «flottant à tout vent de doctrine», tour à tour et dans le même volume, peut-être dans la même pièce, ou le même chapitre, croyant et sceptique, royaliste et républicain, glorifiant la chasteté et la volupté, tantôt dans le ciel, tantôt au plus profond des abîmes. Maintenant fut-il toujours aussi coupable qu’il semble au premier coup d’œil? De ses égarements avait-il pleine conscience et n’était-il pas le plus souvent le jouet de ses impressions et hallucinations du moment? j’incline à le croire surtout depuis que j’ai lu et médité l’admirable page de Balmès, plus haut citée, et qui me fit penser à l’auteur des Méditations et des Harmonies tout d’abord. Aussi j’aurais maintenant à écrire mon étude sur Lamartine, je modifierais sans nul doute plusieurs de mes jugements un peu pour le fond et beaucoup pour la forme, alors surtout que la tombe s’est fermée sur le poète, après une mort qui, comme celle de sa sainte mère et de sa pieuse femme, fut chrétienne. Si l’on ne doit aux défunts que la vérité, quand cette vérité s’adresse à un mort de la veille, et qui a laissé des œuvres regrettables sans doute mais aussi tant de pages irréprochables et qui seront éternellement belles, il faut la dire (cette vérité) avec tous les égards dus à une illustre mémoire, et dans un langage d’où l’impartiale sincérité n’exclue pas la sympathie.
Ce respect qu’inspire une tombe glorieuse, ouverte récemment, ne peut d’ailleurs nous condamner au mutisme, et, par la nécessité de ne pas dissimuler les écarts d’un grand et rare génie, nous empêcher de lui faire honneur alors surtout que son nom vient tout naturellement se placer sous la plume. Lamartine, pour qui maintenant a commencé la postérité, en tant que poète lyrique, est l’un des premiers, le premier peut-être, et près de lui Jean-Baptiste Rousseau, trop vanté, paraît à peine un écolier. Quel souffle puissant, quelle inspiration sublime dans certaines pièces des Méditations, des Harmonies et même des Recueillements! Il suffit de citer l’Homme où se lit ce magnifique vers dont Lamartine n’a pas assez gardé souvenir:
C’est pour la vérité que Dieu fit le génie!
et les superbes pièces, l’Immortalité, Dieu, la Prière, les Etoiles, Bénédiction de Dieu dans la solitude, l’Infini dans les Cieux, Bonaparte, etc., autant de chefs-d’œuvre qui, par la splendeur de la forme, la sublimité des idées, ce flot de poésie nouvelle, jaillissant comme d’une source intarissable, seront à toujours des modèles faits pour provoquer l’admiration et l’enthousiasme. Pourquoi faut-il qu’à côté de ces merveilleux poèmes, à quelques pages de distance, parfois au verso même, on en lise d’autres d’un accent si différent, par exemple cette inconcevable, cette inexcusable pièce du Désespoir éclatant comme l’hymne du doute, et avec de si horribles blasphèmes assez froidement réfutés dans la pièce qui suit: La Providence à l’homme, écrite, si l’on en croit certains commentaires, moins par conviction que par condescendance pour la mère du poète. On a peine à comprendre cette frénésie de scepticisme, ce cri ou plutôt ce hurlement de colère impie, de la part du poète, comblé de toute manière par la Providence, et qui a écrit les autres pièces, la plupart si vraiment belles et pieuses, surtout ce poème de la Mort de Socrate, irréprochable pour le fond comme pour la forme. Jamais la haute spiritualité n’a parlé une langue plus harmonieuse et plus pure. Malheureusement le doute, tantôt dissimulé et discret, tantôt hautain et violent, reparaîtra dans plusieurs pièces, et en particulier dans le volume des Recueillements où le poète affecte des allures philosophiques qui ne sont point au profit de son inspiration, témoin la pièce à M. de Genoude sur son ordination, pièce d’ailleurs presque médiocre et où manque le souffle. Dans l’ode à M. Bouchard intitulée Utopie, plus accentuée encore comme pensée, on lit entre autres choses:
L’homme adore et croit en esprit.
Minarets, pagodes et dômes
Sont écroulés sur leurs fantômes,
Et l’homme, de ces dieux vainqueur,
Sur tous ces temples en poussière
N’a ramassé que la prière
Pour la transvaser dans son cœur.
Un seul culte enchaîne le monde
Que vivifie un seul amour;
Son dogme, où la lumière abonde,
N’est qu’un Évangile au grand jour.
Sa foi, sans ombre et sans emblème,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’est le Verbe pur du Calvaire,
Non tel qu’en terrestres accens,
L’écho lointain du sanctuaire
En laissa fuir le divin sens,
Mais tel qu’en ses veilles divines
Le front du Couronné d’épines
S’illuminait en le parlant!
Il y a là, ce semble, quelque peu de galimatias et pas très-orthodoxe.
Une pièce magnifique dans ce volume, trop mélangé à tous égards, est la Réponse aux Adieux de sir Walter Scott, parce qu’ici le poète est surtout poète.
Un reproche encore que l’on peut et doit adresser trop souvent à Lamartine, c’est la vivacité de certaines images, la fougue de passion qui, dans tels ou tels morceaux, fait explosion avec des accents fiévreux, témoin les pièces à Elvire ou ce fragment des Novissima Verba commençant par les vers:
Amour, être de l’être, amour, âme de l’âme,
Nul homme plus que moi ne vécut de ta flamme!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pourtant ces vers se lisent dans le recueil des Harmonies qui, sauf quelques pièces, pour la pureté de l’inspiration, l’élévation des pensées, l’accent religieux, est assurément le meilleur du poète, quoique, pour la perfection de la forme, le tome 1er des Méditations, où se trouve la Mort de Socrate, semble supérieur. Ce souffle profane, passionné, cette adoration de la créature s’exprimant dans une langue caressante comme les chants de la Syrène antique, rendent la lecture du grand poète dangereux parfois pour les jeunes gens et même pour d’autres, parce que cette ivresse, devenant contagieuse, tend à énerver les âmes. Aussi serait-il désirable que de tous les recueils on en fît un seul, composé de pièces de choix, des seuls chefs-d’œuvre dont la plus sévère morale n’aurait pas à s’effaroucher. Je chargerais du triage un père de famille chrétien, ou mieux encore une mère de famille intelligente autant que pieuse comme j’en connais plusieurs. Et quel volume on aurait alors, véritablement admirable, incomparable! Inutile d’ajouter qu’il n’emprunterait rien au poème fantastique de la Chute d’un Ange, pas plus qu’à Jocelyn, une œuvre remarquable souvent sans doute au point de vue de l’art, mais où se trouvent de regrettables inexactitudes et des témérités hétérodoxes qui ont fait mettre l’ouvrage à l’index.
Comme prosateur, par la fécondité des pensées, l’éclat des images, l’ampleur de la période, Lamartine est aussi au premier rang; mais dans ses meilleurs écrits, qui ne sont pas ceux de sa vieillesse, dans les Girondins, les Confidences, etc., il faut déplorer toujours ce mélange du bien et du mal, de l’ivraie et du bon grain que nous avons eu le regret de signaler dans les œuvres poétiques. N’est-ce point dans le 1er volume des Confidences que se trouvent certaines tirades philosophiques et politiques assez mal sonnantes aussi bien que le portrait de cet étrange curé de village, tout occupé de chasse, de chiens, de livres profanes, et que l’auteur nous présente avec un air de complaisance, peu s’en faut, comme un modèle?
En tant qu’homme politique, on sait assez les erreurs et les fautes de Lamartine; mais ces fautes et ces erreurs furent celles de son imagination, peut-être un peu de sa vanité, plus que celles de son cœur; on doit lui tenir compte grandement de son énergie le jour où il nous sauvait, au péril de sa vie, l’affront du drapeau rouge, dont l’apparition triomphante devenait pour la société le signal des suprêmes catastrophes. Ce dont la postérité doit encore se souvenir, plus que ne l’ont fait les contemporains, c’est de son héroïque abnégation quand, dans une heure solennelle, en refusant de se séparer brusquement de son collègue au gouvernement provisoire, Ledru-Rollin, il empêchait le triomphe (autrement probable) de la faction des violents privée de son chef et à laquelle on ôtait en même temps tout prétexte à l’insurrection. Lamartine ne pouvait se dissimuler que cette démarche, mal interprétée, lui coûterait sa popularité, et il n’hésita point, à son éternel honneur, devant ce grand sacrifice, dicté par la conscience et qu’il jugeait nécessaire au salut de la patrie. Méconnu en effet à cette époque, délaissé, outragé pour cet acte de magnanime dévouement, jamais il ne fut plus digne d’estime et d’admiration. Ce souvenir doit suffire pour lui faire pardonner ses erreurs précédentes, aussi bien que ses malheureuses spéculations littéraires, et ces éternelles tentatives de souscription, qui déconsidéraient sa vieillesse, et que la presse, indignée, qualifia parfois dans des termes plus que sévères, vrais sans doute, mais que je me blâmerais de rappeler ici.
La gloire efface tout[22]!
dirons-nous plutôt avec le poète. On peut regretter d’ailleurs qu’il n’ait pas suivi le conseil que lui donnait, comme par un secret pressentiment, et bien des années auparavant, l’illustre Cuvier lors de la réception de Lamartine à l’Académie française:
«Ce que des éditeurs empressés de satisfaire l’avidité du public nous ont dit sur les lacunes de vos derniers écrits, aurait-il quelque fondement, et serait-ce pour des occupations d’un intérêt plus immédiat que vous négligeriez ces nobles productions de l’esprit?
«J’espère, pour l’honneur des lettres, qu’il n’en est rien. Chacun de nous a sans doute à remplir des devoirs respectables envers son prince et son pays; mais ceux à qui le ciel a accordé l’heureux don du génie, le talent de dévoiler la nature, ou celui de parler au cœur, ont des devoirs qui, sans contrarier en rien les premiers, sont, j’ose le dire, d’un ordre tout autrement relevé. C’est à l’humanité entière, c’est aux siècles à venir qu’ils en doivent compte.
«Combien, parmi ces personnages qui passent successivement au pouvoir, n’en est-il pas qui ont vu le bien qu’ils avaient fait ou projeté, dissipé comme un songe devant les projets non moins rapidement évanouis de leurs successeurs! Une vérité, au contraire, une seule vérité découverte, un seul sentiment généreux gravé par l’éloquence dans le cœur des hommes contribuera pendant des siècles, et sans que rien puisse l’empêcher, au bien-être de générations innombrables, et portera le nom de son auteur jusqu’à la dernière postérité[23].»
Tout cela nous semble admirablement vrai. Ces paroles étaient prophétiques non pas seulement pour l’auteur des Méditations, mais pour d’autres illustres, que la politique en ce temps a fourvoyés, Chateaubriand, Victor Hugo, etc.
On sait qu’au lendemain de la mort de Lamartine, une souscription fut ouverte pour lui ériger une statue sur la place de l’Hôtel-de-Ville de Paris. Mais depuis, paraît-il, par suite des évènements sans doute, cette partie du programme a été modifiée; et la ville de Mâcon, bénéficiant de la souscription, verra, dans ses murs, s’élever le glorieux piédestal, non loin de l’humble village, terre natale du poète, et qu’il a rendu à jamais célèbre. C’est là, c’est à l’ombre du vieux sanctuaire, où une sainte mère conduisait Lamartine tout enfant, que sa cendre repose d’après le vœu le plus cher de son cœur, formulé, bien des années auparavant, dans cet admirable vers:
O Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe!
[20] Alphonse de Lamartine, né à Milly, en 1790, mort à Paris le 28 février 1869.
[21] Publié sous le titre de: l’Art d’arriver au vrai.
[22] Bonaparte.—Nouvelles méditations.
[23] Réponse de M. le baron Cuvier au discours de Lamartine, lors de sa réception à l’Académie française.