III

Une circonstance a retardé la publication de cet article à l’impression[81] déjà, quand a paru, dans la Revue des deux Mondes, un important et intéressant travail sur le même sujet et signé d’un nom qui fait autorité. Nous l’avons lue, cette étude, ou plutôt dévorée, en remerciant, à part nous, l’auteur, M. Vitet, de tout ce qu’il a mis dans ces belles pages, écrites comme il sait écrire, de chaleur communicative, d’observations fines, de judicieux aperçus, de science consommée. Nous avons regretté seulement que l’art pur ou l’esthétique tînt trop de place peut-être dans cette éloquente dissertation. Puis, nous, le grand admirateur de Rembrandt, nous serions tenté cependant de trouver que l’éminent critique ou plutôt le panégyriste, va trop loin dans l’éloge du Flamand, car il arrive à transformer en qualités même les défauts. En voici la preuve:

«..... Ce n’étaient pas les formes, mais la lumière qu’il idéalisait. Il avait pour les formes la plus parfaite indifférence, et les prenait telles qu’il les rencontrait; je ne sais même si sa prédilection n’était pas pour les moins élégantes, les moins nobles et les moins pures. Le hasard seul ne l’aurait pas conduit, surtout quand il peignait des femmes, à des modèles presque toujours laids. Il y mettait du sien évidemment et recherchait de préférence les êtres les plus disgraciés.

«..... Dans ses traductions des Saintes Écritures, il se place en dehors de toute tradition, supprime, ajoute, invente comme il lui plaît tels ou tels personnages, prête à ceux-ci des attitudes, à ceux-là des costumes grotesques, toujours de fantaisie. Le spectateur est dérouté. Qu’a-t-il devant les yeux? ce petit homme souffreteux, d’un type si misérable, d’une expression si basse; est-ce donc le divin Sauveur? Ces rustres, ces bohémiens déguenillés, sont-ce les saints Apôtres? Et faut-il voir le groupe des saintes femmes dans ces disgracieuses commères?»

Après de telles prémisses, critique trop motivée, qui pourrait s’attendre à cette conclusion si hasardée, si étrange et que nous ne saurions accepter malgré notre estime pour un tel juge:

«Ne vous rebutez pas! sous ces travestissements il y a je ne sais quoi de touchant, de profond, d’onctueux, de tendre. Que ce Samaritain est charitable! Que cet enfant prodigue est repentant! Que ce père lui ouvre bien son cœur! Que de compassion, que de larmes, dans ces gestes, dans ces mouvements, surtout dans ces jets de lumière! (Ceci nous semble un peu singulier, et même pour nous tourne au logogriphe!)

«..... Pour peu qu’on pénètre au-delà de cette écorce inculte, presque difforme, qui trop souvent nous cache ses pensées, on découvre en lui la puissance et parfois les éclairs d’un Shakespeare. Si, dans les sujets religieux, il trouble nos habitudes, s’il déconcerte nos souvenirs en s’abaissant au trivial, que de fois il s’élance et nous entraîne au pathétique! Seulement, c’est toujours son grand moyen d’effet, c’est-à-dire la lumière qui produit chez lui l’expression.»

Nous n’avons point, hélas! des yeux si perspicaces et ce don de seconde vue qui permet de découvrir dans un rayon de soleil de telles vertus!

M. Vitet, on le comprend, s’empresse d’adopter la thèse de M. Charles Blanc et n’admet pas comme fondé le reproche d’avarice qui pèse sur la mémoire de Rembrandt. Il s’appuie sur les mêmes motifs et reproduit presque dans les mêmes termes les affirmations de l’autre écrivain. Bien qu’assurément l’opinion d’un homme si sérieux soit à nos yeux d’un grand poids, elle ne saurait empêcher que nos doutes subsistent au moins en partie. Certaines phrases du critique, à la vérité, ne semblaient guère de nature à faire cesser nos perplexités.

«On cherche de nos jours à disculper Rembrandt, à le laver de ces accusations de sordide avarice que de crédules historiens lui avaient prodiguées. Je crois qu’on a raison; on peut affirmer du moins que Rembrandt ne thésaurisait point, puisqu’il est mort dans la misère. La passion des gravures, des statues, des tableaux, des armes, des costumes, lui fit faire des folies; il s’endetta si bien que la vente de sa collection, faite de son vivant, ne lui laissa pas de quoi vivre, pas même de quoi acheter un cercueil. Il n’en est pas moins vrai que, dans le cours de sa vie, il gagna des sommes prodigieuses et ne cessa d’évaluer à poids d’or chaque minute de son temps

On remarquera cette phrase d’autant plus significative, à notre avis, que le critique avait dit, quelques lignes plus haut, des peintres flamands en général:

«..... Quand on aime les gens, on craint de divulguer un de leurs gros défauts. Quel est donc ce secret? Ils aimaient trop l’argent. Un certain goût de lucre naturel au pays, une sorte d’émanation de l’esprit commercial régnaient à des degrés divers dans tous les ateliers.»

L’avarice de Rembrandt eut donc été seulement de la cupidité. Mais ne concilierait-on pas mieux encore les faits nouvellement mis en lumière par MM. Ch. Blanc et Vitet avec l’opinion si universellement adoptée par les biographes sur la lésinerie du Flamand, en admettant, ce qui n’est pas rare, qu’il fut tout à la fois avare et prodigue. Ne voit-on pas, tous les jours, chez certaines gens, des défauts qui semblent, au premier coup d’œil, contradictoires, vivre en parfait accord? On est parcimonieux, dans ce qui vous est indifférent ou touche seulement autrui; mais on ne compte plus, dès qu’il s’agit de sa satisfaction personnelle et d’une passion favorite.

Maintenant si l’on s’étonnait de nous voir insister sur ce point et suspendre encore notre jugement, quand nous serions trop heureux que cette illustre mémoire pût sortir victorieuse du débat, nous répondrions: d’abord il s’agit de la vérité historique, de la tradition que, de nos jours, on est trop porté à mettre, même à la légère, en question. Puis de la vie de Rembrandt, telle que nous l’a transmise cette tradition, résulte une grande leçon, une moralité importante; à savoir que le génie n’est pas la vertu, n’est pas le seul et principal mérite. S’il ne s’appuie que sur sa propre force, s’il ne peut compter, pour lui venir en aide et le protéger contre les écarts de son orgueil ou de ses passions, sur une puissance supérieure, ce grand artiste, ce grand poète, cet homme d’une intelligence sublime, il court grand risque de déchoir un jour ou l’autre jusqu’à ces misérables faiblesses qui suffisent pour faire contre-poids aux plus éclatants triomphes, pour obscurcir la gloire de la plus brillante destinée.

[81] Cette étude fut publiée dans la Revue du Monde Catholique. (Palmé, éditeur.)