PERGOLÈSE


Stabat mater dolorosa,
Juxtà crucem lacrimosa
Dùm pendebat filius, etc.

Qui n’a tressailli, qui n’a pleuré à l’audition de ces strophes sublimes que rend plus émouvantes une musique qu’un maître français qualifie en ces termes: «Le Stabat, dit Grétry, me paraît réunir tout ce qui doit caractériser la musique d’église dans le genre pathétique.» Puis, appréciant dans son ensemble le génie du grand compositeur auquel on doit tant de beaux chants religieux: deux Messes, un Miserere, un Laudate, deux Lætatus, un Salve Regina, etc., Grétry ajoute:

«Pergolèse naquit et la vérité fut connue. L’harmonie a fait depuis lui des progrès étonnants dans ses labyrinthes infinis. Les exécutants, en se perfectionnant, ont permis aux compositeurs de déployer la richesse des accompagnements, mais Pergolèse n’a rien perdu. La vérité de déclamation qui caractérise ses chants est indestructible comme la nature[65]

Pergolèse, séduit par ce mirage souvent fatal aux jeunes artistes, s’était d’abord essayé au théâtre, mais avec peu de succès, malgré le mérite de ses opéras accueillis avec beaucoup de froideur ou même sifflés, à l’exception d’un seul, la Serva padrona, la Servante maîtresse, applaudie du vivant de l’artiste comme les autres le furent après sa mort. Une malveillance dont la cause nous échappe lui rendit presque toujours le public du théâtre indifférent ou même hostile, au point que, lors de la représentation de son opéra d’Olimpiade, à Rome, non-seulement l’ouvrage fut outrageusement sifflé, mais le pauvre compositeur, qui dirigeait en personne l’orchestre, subit le plus grossier affront: une orange, lancée par une main connue peut-être, vint le frapper à la tête. Ce ne fut pas tout. Un artiste d’un talent bien inférieur, appelé Duni, ayant, à quelque temps de là, fait représenter sur le même théâtre un opéra seria, intitulé Nerone, se vit applaudi avec enthousiasme. Bien plus, la coterie, lâche autant que cruelle, dont Pergolèse était victime, en haine de celui-ci, prodigua ses éloges à Duni et voulut le couronner publiquement. Mais l’auteur de Nerone, par un sentiment de généreuse équité qui l’honore plus que ses ouvrages, loin de se prêter à ces misérables calculs, déclara hautement qu’il n’était point digne de cette ovation, méritée bien plutôt par ce Pergolèse qu’on traitait trop injustement en s’obstinant à méconnaître son génie.

Pergolèse rebuté, découragé, renonça pour toujours au théâtre auquel mieux eût valu qu’il ne songeât jamais car nous compterions en plus grand nombre encore ses beaux chants d’église où son talent triomphe et qui ont rendu son nom populaire. Sa vie fut trop courte et ne lui permit pas de multiplier les chefs-d’œuvre; mais ceux qu’il a laissés suffiront à sa gloire. N’eût-il écrit que le Stabat et le Salve Regina, il serait immortel. Ces deux magnifiques compositions aussi bien que la cantate d’Orphée furent composées par lui à Pouzzoles et, pour ainsi dire un pied dans la tombe; car déjà malade de la phthisie pulmonaire à laquelle il devait succomber, par l’ordre des médecins il avait quitté Lorette pour chercher un climat plus doux, et accepté l’hospitalité que lui offrait, au pied du mont Vésuve, un généreux Mécène, le comte de Montdragonne. C’est là que mourut le grand artiste, âgé de trente-trois ans à peine (1737); il était né le 3 janvier 1704, à Jesi, dans les États-Romains.

Le poète eût pu dire de Pergolèse tout aussi bien que de Cimarosa:

Chantre mélodieux, né sous le plus beau ciel,
Au nom doux et fleuri comme une lyre antique,
Léger Napolitain, dont la folle musique
A frotté tout enfant les deux lèvres de miel,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
O maître, tu gardas à travers ton délire
Un cœur toujours sensible et plein de dignité.
Oui, ton âme fut belle ainsi que ton génie[66].

[65] Essais sur la musique.

[66] Barbier, Il Pianto.


POUSSIN (NICOLAS)
SA VIE ET SON ŒUVRE


«Les vies des hommes célèbres sont de tous les genres d’histoire celui qui offre la plus attrayante lecture. La curiosité, excitée par le bruit qui s’est fait autour de ces personnages, veut les voir de plus près et contempler à son aise ceux qui par leurs talents, leurs vertus, leurs vices, ont contribué au progrès, à la grandeur des nations ou précipité leur décadence. Cette lecture convient par-dessus tout aux premières années de la vie, quand le cœur, candide et ardent au bien, croit volontiers à la vertu et, se passionnant pour tout ce qui est beau, noble, grand, héroïque, aspire à l’imiter. C’est alors que nous choisissons pour amis et pour témoins de nos actions un Aristide, un Cimon, un Épaminondas... On se modèle à leur exemple et l’on voudrait à tout prix, comme eux, semer la carrière de la vie de ces fleurs de gloire et de vertu, etc.»

Ce fragment de la préface du beau livre de Quintana[67] m’a paru ne pouvoir être mieux placé qu’en tête de la biographie de notre Poussin, qui ne fut pas seulement un éminent artiste, mais un grand et noble caractère, un homme dont la vie, heureusement plus connue dans ses détails que celle de Le Sueur, peut, elle aussi, être proposée en exemple.

Poussin (Nicolas) naquit aux Andelys (Normandie), le 15 juin 1594, d’une famille noble, originaire de Soissons, mais déchue à la suite des guerres civiles. Son goût pour les arts se manifesta de bonne heure, et il reçut quelques leçons d’un peintre de Beauvais, nommé Quentin Varin. Mais l’adolescent sentait d’instinct l’insuffisance de cet enseignement; aussi, à peine âgé de dix-huit ans, il quitta les Andelys, sans demander ou attendre le consentement de son père, un tort grave qu’il devait cruellement expier plus tard; arrivé à Paris, grâce à la connaissance qu’il fit d’un jeune gentilhomme du Poitou, amateur des arts, il trouva moyen de vivre tout en continuant ses études. Il eut successivement pour maîtres deux artistes médiocres, Ferdinand Elle, de Malines, et le Lorrain Lallemand, dont, paraît-il, l’enseignement ne laissait pas moins à désirer que les tableaux. Par bonheur, toujours grâce à son ami le gentilhomme, Poussin fit la connaissance d’un mathématicien aux galeries du Louvre, possesseur d’une très-belle collection de gravures d’après Raphaël et Jules Romain, et même de quelques dessins originaux de ces maîtres, et qui les mit généreusement à la disposition du jeune artiste. «La pureté de correction du premier et la fierté de dessin du second, dit un biographe, devint l’objet des études de Poussin: ce fut véritablement là sa première école et la source où il puisa, suivant Bellori, le lait de la peinture et la vie de l’expression.»

Malheureusement il s’interrompit au milieu de ces fructueuses études par condescendance pour son ami qui, retournant en Poitou, l’invita à l’accompagner dans sa famille, en lui offrant l’hospitalité, avec l’espoir qu’il trouverait à s’occuper dans le château d’une façon utile et intéressante. Mais il en fut tout autrement que le jeune artiste n’avait pensé «et le Poussin, dit M. Bouchitté[68], fut exposé en cette circonstance à des humiliations que quelques artistes et beaucoup de gens de lettres avaient éprouvées avant lui, dans un siècle et chez une nation qui ne faisait que de naître à l’amour des arts et à la culture littéraire. La mère du jeune gentilhomme avait peu de goût pour les tableaux, l’âge de son fils lui laissait, avec la libre disposition de sa fortune, la direction de la maison; elle jugea utile d’occuper le Poussin de soins domestiques, sans lui laisser le temps de cultiver la peinture.»

On comprend que pareil emploi ne pouvait convenir à l’artiste blessé dans son affection comme dans sa dignité. Préférant la misère à cette hospitalité trop différente de celle qu’on lui avait promise, il quitta le château un matin, et, en attendant qu’il lui fût possible de regagner Paris, il se mit à parcourir la province, s’aidant pour subsister du produit de travaux qu’il n’obtenait pas sans peine. C’est ainsi qu’il peignit divers paysages pour le château de Clisson, une Bacchanale pour celui de Chaverny (1616-1620); et saint François et saint Charles Borromée, pour les Capucins de Blois. Mais, sans doute, les prix furent bien modiques, inférieurs même à son talent en germe, puisque, résolu, coûte que coûte, à revenir à Paris, où il pouvait espérer trouver des ressources plus sérieuses, Poussin prit le parti de se mettre en route à pied, le bâton à la main, faute d’argent pour payer la voiture, à la vérité assez chère à cette époque.

Aujourd’hui que les communications sont si multipliées, si faciles, on a peine à s’imaginer combien pénible et long était alors un pareil voyage et ce qu’il fallut d’énergie, presque d’audace au jeune artiste pour l’entreprendre et l’achever dans les conditions où il se trouvait. Citons à ce sujet une belle page du dernier historien de Poussin, qui est de celles qu’on ne rencontre pas fréquemment, soit dit en passant, chez les biographes modernes:

«Lorsque nous voyons le jeune homme de vingt ans, parcourant, triste et pensif et peut-être sous les haillons de la misère, la route qui sépare le Poitou de Paris, nous ne pouvons nous empêcher de faire des réflexions amères et en même temps consolantes sur la destinée de l’homme. Quelle est donc cette force qui à son insu l’anime et le soutient malgré ses défaillances? Quel est ce guide qui, sans lui révéler le mystère de son avenir, dirige ses pas, cachant ses sages desseins sous les dehors du hasard et soutenant l’espérance au milieu des alternatives de la faiblesse et du courage? Quelle main invisible s’étend sur le pauvre voyageur, affermit ses pas chancelants, et prépare dans un obscur avenir la sécurité après les inquiétudes, la gloire après les épreuves, le libre et sûr essor de la pensée, après les laborieuses incertitudes du génie encore inexpérimenté? Cette force est le génie lui-même auprès duquel la cause suprême a placé, dans sa prévoyance, la constance qui le soutient et la confiance qui l’anime; ce guide, c’est la Providence qui, partout invisible et partout présente, mesure l’énergie à l’épreuve, fortifie le faible contre l’obstacle, et ménage les évènements pour que rien ne se perde du génie fécond dont elle a doué sa créature[69]».

Mais en dépit de son courage, Poussin arrivait à Paris dans un état d’épuisement et de souffrance qui ne fit que s’aggraver. Tombé tout-à-fait malade, il fut heureux que sa famille, instruite de sa triste position, rappelât aux Andelys l’enfant prodigue, après lui avoir pardonné sa fuite précipitée, son seul tort, au reste; car sa conduite, dans sa vie errante, n’avait eu rien que de digne d’un gentilhomme et d’un chrétien. Le repos, la tranquillité d’esprit, les bons soins rendirent bientôt la force et la santé au jeune homme, qui prolongea néanmoins, pendant plus d’une année, son séjour aux Andelys. Mais ses loisirs, sans doute, ne furent pas perdus pour la méditation comme pour l’étude, et ces paysages plantureux de la Normandie, les campagnes si vertes, les grands horizons avec la mer parfois dans le lointain, les troupeaux magnifiques durent plus d’une fois exercer ses pinceaux.

L’année écoulée, Poussin, avec l’assentiment de sa famille, cette fois, repartit pour Paris qui, dans ses espoirs secrets, ne devait être qu’une étape vers la ville, objet alors de tous les désirs des jeunes artistes, et vers laquelle Poussin, plus qu’aucun d’eux, aspirait avec une ardeur passionnée, comme s’il eût eu le pressentiment qu’elle deviendrait pour lui une patrie: j’ai nommé Rome. Aussi, après un séjour assez court à Paris, il profita d’une occasion favorable pour se rendre à Florence, d’où, sans doute, il comptait aller plus loin. Une circonstance restée inconnue l’arrêta et le ramena en France, mais sans qu’il abandonnât son premier projet. Deux années après, nous le retrouvons à Lyon se dirigeant vers l’Italie. Le manque de ressources suffisantes, après l’acquit d’une dette qui absorba toutes ses économies, le força de rétrograder vers Paris.

Grâce à des amis, il obtint là un asile, à titre de professeur de dessin sans doute, dans le collége dit de Laon, où il se rencontra avec Philippe de Champaigne, plus jeune que lui de quelques années, et qu’il aida fraternellement de ses conseils. Poussin cependant était lui-même parfaitement ignoré lorsqu’une circonstance heureuse commença d’attirer l’attention sur le jeune homme. A l’occasion de la canonisation de saint Ignace et de saint François-Xavier, les Jésuites, voulant ajouter à l’éclat des fêtes par la représentation des miracles de leurs illustres patrons, firent appel aux artistes. Poussin se distingua entre tous; il peignit à la détrempe six grands sujets, exécutés en autant de jours, et dans lesquels déjà se révélait son génie. Aussi le succès fut-il grand; on ne se lassait pas surtout d’admirer, d’exalter la prestesse de l’exécution et l’étonnante facilité dont le peintre avait fait preuve. Mais celui-ci, avec une sagacité rare et une raison au-dessus de son âge, sut comprendre qu’il y avait là un écueil «et que ces promesses faciles d’un pinceau qui semble ne pas rencontrer d’obstacles, se terminent souvent par des résultats dont beaucoup ne s’élèvent pas au-dessus de la médiocrité.» Aussi, loin de s’enivrer de ces premières louanges et de céder à un dangereux entraînement, il ne songea qu’à se compléter par de plus sérieuses études, et de nouveau tourna les yeux vers Rome, cette terre promise qu’enfin il allait lui être permis d’entrevoir, c’est-à-dire d’atteindre.

Les tableaux exposés chez les Jésuites avaient été fort goûtés par un poète italien très-célèbre alors, le cavalier Marini, qui désira connaître le peintre, et il fut si satisfait de sa conversation et de ses manières qu’il lui offrit l’hospitalité dans son hôtel en attendant qu’il pût l’emmener avec lui à Rome, où il ne devait pas tarder à retourner. En effet, son départ même fut plus prompt qu’il ne l’avait pensé, et Poussin, retenu par certains travaux, ne put l’accompagner, à son grand regret; mais le cavalier lui fit promettre de venir le retrouver prochainement dans la capitale du monde chrétien, afin qu’il pût présenter l’artiste au nouveau pape, Urbain VIII, son ami d’enfance.

Le tableau de la Mort de la Vierge, destiné à l’église Notre-Dame, et pour lequel Poussin était resté à Paris, complètement terminé, l’artiste se mit en route pour l’Italie, tout de bon cette fois, et arrivé à Rome, il s’y vit reçu aussi bien qu’il pouvait l’espérer. Malheureusement, peu de temps après, l’état de santé du cavalier Marini le força de partir pour Naples et il y mourut au bout de quelques semaines. Avant son départ, cependant, il avait eu soin de recommander tout particulièrement le jeune Français au cardinal Barberini, neveu du Pape; mais le cardinal, presque aussitôt, avait dû quitter Rome pour se rendre en France et en Espagne en qualité de légat du Saint-Siége. Ces circonstances, que nul n’eût pu prévoir, mirent Poussin dans une position critique qui lui rappelait ses plus mauvais jours. Sans protecteurs, sans amis, sans argent, dans une ville étrangère dont il ne savait pas encore la langue, il eut grand’peine dans les premiers temps à trouver le placement de quelques tableaux à des prix dérisoires. On cite entre autres deux batailles, toiles grandes d’au moins deux pieds, qui lui furent payées au prix de sept écus chacune. Par bonheur, il ne tarda pas à faire connaissance avec des artistes, aussi peu fortunés que lui, sans doute, mais plus anciennement établis dans la ville, et comme lui, pleins de feu et d’ardeur, le peintre Algardi, depuis l’Algarde, et le sculpteur Duquesnoy, dit le Flamand, dont les modèles d’enfants ornent tous les ateliers. Les trois artistes s’entr’aidèrent autant qu’ils purent; mais les ressources de chacun étaient plus que bornées, et cette intimité presque fraternelle leur fut surtout utile et avantageuse au point de vue du progrès de leur art par l’échange continuel d’idées et la communauté des études, auxquelles ne manquait pas le conseil intelligent. Poussin, en dépit des obstacles résultant de sa situation précaire, marchait à son but avec une héroïque persévérance: il copiait sans relâche les antiques, dont il s’efforçait de s’assimiler les plus beaux types, s’instruisait dans l’anatomie, etc. Il put aussi profiter des conseils du Dominiquin, dont il s’était déclaré hardiment et généreusement l’admirateur et le partisan, alors que, dans Rome, la foule des amateurs et des jeunes peintres ne jurait que par le Guide.

La situation de l’artiste cependant était loin de s’améliorer sous certains rapports; car, c’est à peu près vers cette époque qu’il écrivait au commandeur Cassiano del Pozzo, qui fut son zélé protecteur et son ami:

«Après avoir reçu de vous et des vôtres tant de bienfaits, je crains bien que vous me taxiez d’indiscrétion... Mais réfléchissant que tout ce que vous avez fait pour moi vient des sentiments de bonté et de générosité qui vous animent, et ne pouvant, à cause d’une incommodité qui m’est survenue, aller chez vous en personne, je me suis enhardi à vous écrire pour vous supplier de venir à mon secours; car je suis presque toujours malade et n’ai d’autre ressource pour subsister que mes ouvrages.»

Le commandeur envoya 40 écus romains à l’artiste; ce secours et l’arrivée prochaine du cardinal Barberini lui permettaient d’espérer de meilleurs jours, si son état maladif ne se fût aggravé par suite d’un évènement dont les conséquences auraient pu être plus sérieuses encore. Des difficultés étant survenues entre la cour de Rome et celle de France, il en résulta une vive irritation dans la ville contre les étrangers. Poussin, qui jusqu’alors avait continué de s’habiller à la française, se vit en butte, près des Quatre-Fontaines, à une agression armée de la part de quelques soldats; l’un d’eux lui porta un coup d’épée qu’heureusement Poussin put parer avec son carton; mais peu s’en fallut, la lame ayant glissé, qu’il n’eût deux doigts de la main enlevés ou mutilés, ceux précisément qui lui servaient à tenir le crayon. Il n’échappa pas sans peine à une nouvelle attaque et à la poursuite acharnée de son adversaire par une fuite précipitée.

L’émotion de cette scène, et cette course violente provoquèrent une rechute ou une aggravation du mal et l’artiste, forcé de s’aliter, se trouvait dans une situation des plus fâcheuses, «lorsqu’un de ses compatriotes, Jean Dughet, qui était cuisinier d’un sénateur romain, le tira de son misérable logement pour le recueillir dans sa maison où sa femme et lui le soignèrent avec une affectueuse sollicitude, comme ils auraient fait de leur fils. Sous ce toit hospitalier, il recouvra la santé et, six mois après, il épousa leur fille aînée, Marie Dughet qui avait été, elle aussi, un peu sa garde-malade[70].» Les noces furent célébrées à la fête suivante de Saint-Luc, patron et protecteur des peintres. La dot que Poussin reçut, quoique modeste, lui permit d’acheter une petite maison sur le mont Pincius d’où l’on découvre les plus beaux aspects de Rome. Aussi il s’y plut tellement qu’il s’y fixa pour toujours et ne l’eût pas échangée contre le plus magnifique palais dans un autre quartier.

Poussin, heureux au sein d’une famille selon son cœur, put dès lors se livrer en toute sécurité au travail, et, dans un intervalle de dix ans qui s’écoula depuis son mariage jusqu’au voyage en France, il fit un grand nombre de tableaux dont plusieurs comptent parmi ses meilleurs: la Peste des Philistins, la Manne, le Frappement du rocher, la Première suite des sacrements, faite pour le commandeur del Pozzo, mais qui semblait devoir mieux convenir au cardinal de Richelieu que les tableaux de Bacchanales peints pour lui dans le même temps.

Par les noms de ces amateurs on juge que Poussin n’était plus un débutant; déjà, en effet, sa renommée s’était répandue en France où le prônaient chaleureusement des protecteurs et amis, et entre tous M. de Chantelou à qui était destiné ce superbe tableau de la Manne, nommé plus haut, et qu’on voit maintenant au Louvre.

Ce fut le même M. de Chantelou qui fut chargé, à cette époque, par M. Sublet de Noyers, surintendant des bâtiments du roi, de décider Poussin à revenir en France, ce à quoi le grand artiste répugnait singulièrement ainsi qu’il s’en exprime dans une lettre à M. de Chantelou du 15 janvier 1638:

«Pour la résolution que monseigneur de Noyers désire de moi, il ne faut point s’imaginer que je n’aie été en grandissime doute de ce que je devais répondre: car, après avoir demeuré l’espace de quinze ans entiers dans ce pays-ci, assez heureusement, mêmement m’y étant marié, en l’espérance d’y mourir, j’avais conclu de moi-même de suivre le dire italien: Chi sta bene, non si muove (qui se trouve bien ne change pas). Mais, après avoir reçu une seconde lettre de M. Lemaire à la fin de laquelle il y en a une jointe de votre main, qui a servi à m’ébranler, mêmement à me résoudre de prendre le parti qu’on m’offre (etc.).»

Mais, dans le post-scriptum même de cette lettre, il paraît retirer cette adhésion, et il ne fallut rien moins qu’une nouvelle et pressante missive de M. de Noyers, et une lettre même du roi Louis XIII, non moins honorable pour le sujet que pour le prince, pour faire cesser toutes les hésitations de Poussin; et M. de Chantelou[71], venu à Rome sur ces entrefaites, le ramena en France avec lui (1640). L’artiste avait à cette époque quarante-sept ans.

Au fond du cœur cependant, il ne quittait pas sa chère Italie et Rome sans espoir de retour, bien au contraire, puisqu’il n’avait voulu prendre d’engagement que pour cinq ans, malgré les avantages de sa nouvelle position si grands qu’ils fussent et auxquels il ne faisait pas volontiers le sacrifice de sa tranquillité et de son indépendance. On peut croire surtout que, sous ce dernier rapport, il n’adhéra qu’à contre-cœur et comme forcé et contraint, à la clause du contrat formulée en ces termes dans la lettre de M. de Noyers: «Il reste à vous dire une seule condition qui est que vous ne peindrez pour personne que par ma permission; car je vous fais venir pour le Roi et non pour les particuliers, ce que je ne vous dis pas pour vous exclure de les servir, mais j’entends que ce ne soit que par mon ordre.»

Cependant l’accueil que reçut l’artiste dépassa de beaucoup son espérance et même toutes les promesses qui lui avaient été faites, et prouve qu’aux yeux de ses contemporains, il était déjà le Poussin de la postérité. Voici comment lui-même, dans une lettre au commandeur del Pozzo nous raconte son arrivée:

«Reçu très honorablement à Fontainebleau, dans le palais d’un gentilhomme auquel M. de Noyers, secrétaire d’État, avait écrit à ce sujet, j’ai été traité splendidement. Ensuite, je suis venu dans la voiture du même seigneur à Paris. A peine y fus-je arrivé, que je vis M. de Noyers qui m’embrassa cordialement en me témoignant toute la joie qu’il avait de mon arrivée.

»Je fus conduit le soir, par son ordre, dans l’appartement qui m’avait été destiné. C’est un petit palais, car il faut l’appeler ainsi. Il est situé au milieu des Tuileries. Il est composé de neuf pièces en trois étages sans les appartements d’en bas qui en sont séparés. Il y a en outre un beau et grand jardin rempli d’arbres à fruits, avec une grande quantité de fleurs, d’herbes et de légumes; trois petites fontaines, un puits, une belle cour dans laquelle il y a d’autres arbres fruitiers; j’ai des points de vue de tous côtés, et je crois que c’est un paradis.

»En entrant dans ce lieu, je trouvai le premier étage rangé et meublé noblement, avec toutes les provisions dont on a besoin, même jusqu’à du bois et un tonneau de bon vin vieux de deux ans.

»J’ai été fort bien traité pendant trois jours, avec mes amis, aux dépens du Roi. Le jour suivant, je fus conduit par M. de Noyers chez Son Éminence le cardinal de Richelieu, lequel, avec une bonté extraordinaire, m’embrassa et, me prenant par la main, me témoigna d’avoir un très-grand plaisir de me voir.

»Trois jours après, je fus conduit à Saint-Germain, afin que M. de Noyers me présentât au Roi, lequel était indisposé, ce qui fut cause que je n’y fus introduit que le lendemain matin, par M. Le Grand (Cinq-Mars), son favori. Sa Majesté, remplie de bonté et de politesse, daigna me dire les choses les plus aimables et m’entretint pendant une demi-heure en me faisant beaucoup de questions. Ensuite, se tournant vers les courtisans, elle dit: Voilà Vouet bien attrapé! Puis Sa Majesté m’ordonna de grands tableaux pour les chapelles de Saint-Germain et de Fontainebleau. Lorsque je fus retourné dans ma maison, on m’apporta, dans une belle bourse de velours, deux mille écus en or; mille écus pour mes gages, et mille écus pour mon voyage, outre toutes mes dépenses. Il est vrai que l’argent est bien nécessaire en ce pays-ci où tout est si cher.»

En lisant cette lettre, si naïvement charmante et qu’on aurait regret à ne pas reproduire en entier, on partage l’émotion de Poussin et l’on est touché de ces attentions si délicates, non moins que de ces honneurs singuliers qui témoignent chez les illustres protecteurs d’une estime si haute de l’art et de l’artiste. Il fallait à notre peintre au moins autant de raison que de génie pour garder son sang-froid, et ne pas se trouver étourdi de cette faveur soudaine et éclatante, à l’exemple du pauvre Vouet «qui, dit M. Bouchitté, dans la prospérité, ne sut conserver ni la modestie, ni le désintéressement convenables.» Ce qui explique et justifie le mot autrement cruel de Louis XIII. Mais Poussin était un caractère d’une meilleure trempe et bien lui en prit; car il ne devait pas tarder à avoir la preuve, par une expérience personnelle, de ce qu’il avait appris par la lecture et la réflexion, c’est que, dans le monde, à la cour surtout, il ne faut que peu se fier aux apparences flatteuses et qu’alors précisément que la fortune vous rit davantage, on doit s’attendre de sa part à quelque méchant retour.

Tout cependant pour l’instant souriait à Poussin, pour qui la France était le vrai pays de Cocagne, comme il le dit si bien dans sa jolie lettre de remerciement à M. de Chantelou: «Monsieur et patron, mardi dernier, après avoir eu l’honneur de vous accompagner à Meudon et y avoir été joyeusement, à mon retour, je trouvai que l’on descendait en ma cave un muids de vin que vous m’aviez envoyé. Comme c’est votre coutume de faire regorger ma maison de biens et de faveurs, mercredi, j’eus une de vos gracieuses lettres par laquelle je vis que particulièrement vous désiriez savoir ce qu’il me semblait dudit vin. Je l’ai essayé avec mes amis aimant le piot (oh! oh! grave Poussin!); nous l’avons trouvé très-bon, et je m’assure, quand il sera rassis, qu’on le trouvera excellent. Du reste, nous vous servirons à souhait, car nous en boirons à votre santé, quand nous aurons soif, sans l’épargner; aussi bien, je vois que le proverbe est véritable qui dit: «Qui chapon mange, chapon lui vient.» Mêmement, hier, M. de Costage m’envoya un pâté de cerf si grand que l’on voit bien que le pâtissier n’en a retenu sinon les cornes. Je vous assure, monsieur, que désormais je ne manquerai pas à commencer par le dimanche de me réjouir, comme je fis le dimanche passé, afin que la semaine suivante soit ce qu’on dit, que toute l’année est au pays de Cocagne. Je vous suis le plus obligé homme du monde, comme aussi je vous suis le plus dévotieux serviteur de tous vos serviteurs.»

Tout cela n’est-il pas dit le plus agréablement du monde et assaisonné du pur sel attique. Voilà certes un homme heureux; joignez à cela le bonheur de l’inspiration; car Poussin, n’ayant pas tardé à reprendre ses pinceaux, fit, pour le noviciat des Jésuites, son tableau de saint François-Xavier ressuscitant une jeune fille, un chef-d’œuvre, quoique l’artiste eût été fort pressé de l’exécuter, tant à cause de l’époque fixée que par la multitude et la diversité de ses autres occupations. Bien qu’il fût convenu, avant son départ, qu’on ne l’occuperait en France qu’à peindre «des tableaux et des plafonds,» on ne laissa pas de lui demander diverses autres choses, des dessins pour tapisseries, des frontispices pour livres, etc. Aussi se plaint-il assez vivement à son protecteur et ami: «Vous m’excuserez, monsieur, si je parle si librement; mon naturel me contraint de chercher et aimer les choses bien ordonnées, fuyant la confusion qui m’est aussi contraire et ennemie comme est la lumière, les ténèbres.»

Et, tout en menant de front ces travaux et d’autres plus sérieux, il lui fallait donner la meilleure part de son temps aux études de la grande galerie du Louvre, pour laquelle surtout il avait été appelé. Mais ses projets, qui avaient fait rejeter les plans de l’architecte du roi, Lemercier, contrariaient fort aussi le peintre Fouquières, chargé de peindre dans la galerie des vues de France; il en résulta contre Poussin des hostilités qui furent pour lui une source incessante d’ennuis et de déboires auxquels ne fut pas étranger sans doute Vouet, qui ne pouvait lui pardonner le mot de Louis XIII.

Ajoutons qu’il avait aussi à souffrir du climat qui était alors ce que nous le voyons aujourd’hui, hélas! témoin cette lettre au commandeur del Pozzo:

LETTRE DE POUSSIN AU COMMANDEUR DEL POZZO.

«14 mars 1642.

«Telles sont les variations de ce climat. Il y a quinze jours, la température était devenue extrêmement douce: les petits oiseaux commençaient à se réjouir dans leurs chants de l’apparence du printemps; les arbrisseaux poussaient déjà leurs bourgeons; et la violette odorante, avec la jeune herbe, recouvraient la terre qu’un froid excessif avait rendue, peu de temps auparavant, aride et pulvérulente. Voilà qu’en une nuit un vent du nord, excité par l’influence de la lune rousse (ainsi qu’ils l’appellent dans ce pays), avec une grande quantité de neige, viennent repousser le beau temps qui s’était trop hâté, et le chassent plus loin de nous certainement qu’il ne l’était en janvier. Ne vous étonnez donc pas si j’ai abandonné les pinceaux, car je me sens glacé jusqu’au fond de l’âme.»

Malgré les égards dont il était toujours l’objet de la part de ses illustres protecteurs, Poussin commença à tourner les yeux vers Rome, où il avait joui tant d’années d’une paix profonde et de la pleine liberté d’un travail selon son goût et à ses heures. Aussi ne tarda-t-il pas à solliciter la permission, qu’il n’obtint pas sans peine, de faire un voyage en Italie, pour en ramener sa femme qu’il y avait laissée peut-être avec intention. Tout probablement aussi qu’il partait avec l’arrière-pensée, s’il était possible, de rester là-bas; ce qui n’eût pas été facile, cependant, après les bienfaits et les honneurs dont l’avaient comblé le roi, comme le cardinal. Mais les évènements se chargèrent, bientôt après, de lui rendre sa liberté. Poussin arrivait à Rome vers la fin de septembre 1642. Un mois après, il apprenait la mort de Richelieu, que le roi suivit de près dans la tombe, et M. de Noyers était éloigné des affaires. Poussin s’affermit complètement dans sa résolution de ne plus quitter sa petite maison du monte Pincio; ce ne fut pas pourtant sans quelques combats.

Car qui n’a dans la tête
Un petit grain d’ambition?

«Je vous assure, écrit-il à M. de Chantelou, que, dans la commodité de ma petite maison et dans le peu de repos qu’il a plu à Dieu de me prolonger, je n’ai pu éviter un certain regret qui m’a percé le cœur jusqu’au vif; en sorte que je me suis trouvé ne pouvoir reposer ni jour ni nuit; mais à la fin, quoi qu’il m’arrive, je me résous de prendre le bien et de supporter le mal.»

[67] Vidas de los Españoles célebres.

[68] Histoire de Poussin, 2e édit., Didier, éditeur.

[69] Bouchitté, Histoire de Poussin.

[70] Maria Graham, Mémoires sur la vie de Poussin.

[71] Conseiller maître d’hôtel du roi, depuis intendant de la maison, domaines et finances de Monsieur, frère de Louis XIV.