II

Toutefois, pour être juste, il faut reconnaître que le caractère exceptionnel de La Fontaine permet de croire qu'il ne se rendait pas bien compte à lui-même de la portée si blâmable de son œuvre. Il s'était lié, vers 1664 ou 1665, avec Molière déjà célèbre, Racine et Boileau qui ne devaient pas tarder à le devenir, et Chapelle «qui n'eut pas le génie de ses quatre amis, mais leur fut supérieur comme homme de société.» Dans une réunion qui eut lieu chez Boileau et où se trouvait un frère de celui-ci, docteur en Sorbonne, l'ecclésiastique se mit à disserter sur Saint Augustin et en fit un éloge pompeux. La Fontaine qui, plongé dans une de ses rêveries habituelles, semblait écouter sans entendre, se réveille tout à coup comme en sursaut pour dire au théologien:

«Croyez-vous que Saint Augustin eut plus d'esprit que Rabelais?»

Quelque temps interdit, le docteur le regarda de la tête aux pieds et finit par répondre:

—«Prenez garde, M. de La Fontaine, vous avez mis un de vos bas à l'envers;» ce qui était vrai.

Un autre jour, La Fontaine soupait avec Racine, Despréaux, Molière et Descoteaux, le joueur de flûte. La Fontaine était ce jour là, plus qu'à l'ordinaire, plongé dans ses distractions. Racine et Boileau, pour le tirer de sa léthargie, mais sans pouvoir y réussir, ne lui ménagèrent point les épigrammes au point que Molière trouva que c'était passer les bornes; aussi, dit-il, en à parte à Descoteaux:

«Nos beaux-esprits ont beau se trémousser, ils n'effacent pas le bonhomme.»

À propos d'à parte, voici une autre curieuse anecdote et parfaitement authentique: «Dans un repas qu'il fit avec Molière et Despréaux, dit Montenault, où l'on disputait sur le genre dramatique, il se mit à condamner les à parte.

«Rien, disait-il, n'est plus contraire au bon sens. Quoi! le parterre entendra ce qu'un acteur n'entend pas, quoiqu'il soit à côté de celui qui parle?»

«Comme il s'échauffait en soutenant son sentiment de façon qu'il n'était pas possible de l'interrompre et lui faire entendre un mot: «Il faut, disait Despréaux, à haute voix tandis qu'il parlait, il faut que La Fontaine soit un grand coquin, un grand maraud!» et répétait continuellement les mêmes paroles sans que La Fontaine cessât de disserter. Enfin l'on éclata de rire; sur quoi revenant à lui comme d'un rêve interrompu: «De quoi riez-vous donc?» demanda-t-il.—Comment! lui répondit «Despréaux, je m'épuise à vous injurier fort haut, et vous ne m'entendez point quoique je sois si près de vous que je vous touche: et vous êtes surpris qu'un acteur sur le théâtre n'entende point un à parte qu'un autre acteur dit auprès de lui?..»

Ces distractions parfois si plaisantes de même que la profonde méditation dans laquelle d'autres fois il était absorbé au point de paraître comme insensible n'empêchaient point qu'il fût causeur des plus charmants, convive des plus aimables, s'il se trouvait dans une société de personnes à lui bien connues et dont la présence lui était tout agréable. Ses yeux alors s'animaient, le sourire s'épanouissait sur ses lèvres; «il disait tout ce qu'il voulait, et le disait si bien qu'il enchantait les oreilles les plus délicates.» Cette réputation de merveilleux causeur, que lui avaient valu quelques-unes de ces soirées intimes, le faisait singulièrement rechercher par les gourmets... d'esprit et l'on était plus heureux et plus fier d'annoncer La Fontaine à ses convives que ce fameux Lambert dont nous parlent à l'envi La Bruyère et Boileau. Mais plus d'une fois l'amphytrion et ses amis y furent attrapés, témoin cette anecdote:

La Fontaine avait été invité à dîner chez M. Laugeois d'Imbercourt, fermier-général. Racine le fils dit chez M. Le Verrier. Il arriva à l'heure précise, prit place à la table, mangea du meilleur appétit, mais sans répondre autrement que par des monosyllabes ou par le silence aux interrogations du maître de la maison et des conviés. Puis comme, avant la fin du repas, il se levait de table, s'excusant sur la nécessité pour lui de se rendre à l'Académie, on lui fit remarquer qu'il était de bonne heure encore et qu'il avait peu de chemin à faire.

«Je prendrai le plus long!» répondit tranquillement La Fontaine et le voilà parti. Une autre fois, «trois de complot, dit Vigneul de Marville[91] par le moyen d'un quatrième qui avait quelque habitude auprès de cet homme rare, nous l'attirâmes dans un petit coin de la ville, à une maison consacrée aux Muses, où nous lui donnâmes un repas pour avoir le plaisir de jouir de son agréable entretien. Il ne se fit point prier; il vint à point nommé sur le midi. La compagnie était bonne, la table propre et délicate, et le buffet bien garni. Point de compliments d'entrée, point de façons, nulle grimace, nulle contrainte. La Fontaine garda un profond silence; on ne s'en étonna point parce qu'il avait autre chose à faire qu'à parler. Il mangea comme quatre et but de même. Le repas fini, on commença à souhaiter qu'il parlât, mais il s'endormit. Après trois quarts d'heure de sommeil, il revint à lui. Il voulait s'excuser sur ce qu'il avait fatigué. On lui dit que cela ne demandait pas d'excuse, que tout ce qu'il faisait était bien fait. On s'approcha de lui, on voulut le mettre en humeur et l'obliger à laisser voir son esprit; mais son esprit ne parut point, il était allé je ne sais où et peut-être alors animait-il ou une grenouille dans les marais, ou une cigale dans les prés, ou un renard dans la tanière; car durant tout le temps que La Fontaine demeura avec nous il ne nous sembla être qu'une machine sans âme. On le jeta dans un carrosse où nous lui dîmes adieu pour toujours. Jamais gens ne furent plus surpris; et nous nous disions les uns aux autres: «Comment se peut-il faire qu'un homme qui a su rendre spirituelles les plus grossières bêtes du monde, et les faire parler le plus joli langage qu'on ait jamais ouï, ait une conversation si sèche, et ne puisse pas pour un quart d'heure faire venir son esprit sur ses lèvres et nous avertir qu'il est là?»

C'est que chez le poète cette facilité de caractère en même temps que cette irréflexion, qui le livraient presque sans défense à la curiosité indiscrète, s'unissaient à une impatience singulière de toute contrainte, et d'autant plus difficile à vaincre que lui-même n'en avait pas conscience. Alors, poussé dans ses derniers retranchements, il se tirait d'affaire par une excuse telle quelle, bonne ou mauvaise, il n'importe, mais la première qui lui venait à l'esprit, témoin cette aventure.

Lorsque à la suite des premières brouilles, Madame de La Fontaine se fut retirée à Château-Thierry, Racine et Despréaux représentèrent à notre poète que cette séparation n'était pas décente et lui faisait peu d'honneur; ils insistèrent pour un raccommodement. Docile à leurs conseils, La Fontaine partit. En descendant de la diligence de Château-Thierry, il se rendit chez sa femme.

«Madame est au salut!» répondit la domestique qui ne le connaissait point.

—Ah! fit La Fontaine qui, ennuyé bientôt d'attendre, s'en va rendre visite à un ami lequel l'invite à souper. «La Fontaine bien régalé, comme dit Montenault, s'oublie à table jusqu'à une heure fort avancée et volontiers il accepte l'hospitalité que lui offre son aimable amphytrion. Le lendemain matin, sans plus songer à sa femme, il reprend la voiture publique et revient à Paris. En le voyant de retour, ses amis s'empressent de l'interroger sur les résultats de son voyage:

«J'ai été pour voir ma femme, leur dit-il, mais je ne l'ai point trouvée; elle était au salut.»

Il faut voir là non, comme l'ont trop répété la plupart des biographes, une distraction un peu forte sans doute, mais bien plutôt l'excuse vaille que vaille d'un homme faible et qui veut à tout prix échapper à une démarche pour lui déplaisante. On ne peut trop regretter cependant, pour le bonheur comme pour le talent de La Fontaine, que cette reconciliation avec sa femme n'ait point eu lieu, et on se l'explique d'autant moins que le ravissant poème de Philémon et Beaucis, prouve qu'il était fait pour comprendre le paisible bonheur du foyer domestique. Citons seulement ces quelques vers:

Pour peu que des époux séjournent sous leur ombre,
Ils s'aiment jusqu'au bout malgré l'effort des ans.
Ah! si!... Mais autre part j'ai porté mes présens.

Walckenaer dit excellemment: «Oui, La Fontaine, La Fontaine, nous le répèterons après toi: Ah! si le ciel t'avait donné une compagne qui t'eût fait connaître les tranquilles jouissances de la vie domestique, ton imagination n'eût été ni moins gaie, ni moins vive, ni moins spirituelle; mais elle eût été mieux réglée et plus pure. Tes fables seraient toujours l'objet de notre admiration et de nos louanges; mais, dans tes autres écrits, la peinture des plus doux sentiments du cœur, dont tu connais si bien le langage, qui a fait des chefs-d'œuvre irréprochables du petit nombre de contes où tu l'as employée, aurait remplacé ces tableaux licencieux où tu as outragé les mœurs et quelquefois le dieu du goût. Alors, ô La Fontaine, les satyres n'eussent point mêlé de fleurs pernicieuses parmi les fleurs suaves et brillantes dont les Muses et les Grâces ont tressé ta couronne; et ces vierges du Parnasse ne te reprocheraient point, en rougissant, de les avoir si souvent forcées à se séparer de la pudeur qui doit toujours être leur inséparable compagne. Alors il ne nous faudrait plus soustraire, comme un poison corrupteur, aux regards des jeunes gens et des enfants, une seule des pages du poète de l'enfance et de la jeunesse.»

Dans ses fables[92] mêmes où se trouvent tant d'incomparables chefs-d'œuvre, il est çà et là plus d'une tache qu'il faudrait effacer avant de mettre le livre en des mains innocentes. Il n'en serait point ainsi sans doute si La Fontaine, au lieu de s'abandonner lui-même à tous les hasards de l'existence, comprenant mieux ses devoirs d'époux et de père, eût eu près de lui, pour le consoler, une femme sérieuse, une épouse vraiment chrétienne et dont la piété s'inspirât de l'esprit plus que de la lettre. Supposons le poète dans ces conditions de bonheur, de vie chaste et paisible, au lieu de ces vilains contes, de comédies médiocres, ou du fade roman de Psyché, nous aurions peut-être un volume de plus de fables exquises et de délicieux poèmes.

Cette douce providence du foyer domestique, dira-t-on, ne manqua point à La Fontaine; car on sait qu'une femme non moins distinguée par l'esprit que par le cœur, Madame de la Sablière, voyant le poète si fort ignorant des choses de la vie pratique et par ce motif souvent dans l'embarras, se plut à le recueillir dans sa maison en lui ôtant tout souci du lendemain. Mais à cette époque, femme du monde et trop du monde, la généreuse bienfaitrice n'était pas un Mentor bien sévère pour le génie du poète. Plus tard, lorsque les déceptions amères d'une affection illégitime trahie eurent amené Madame de la Sablière au repentir, sa piété dans ses saintes ardeurs et la pratique assidue des bonnes œuvres la rendirent presque une étrangère dans sa propre maison. Jusqu'à la fin de sa vie cependant, la noble femme continua de veiller de loin sur l'hôte qui lui fut toujours cher, mais dont elle ne disait plus comme autrefois, après avoir congédié tous les importuns et les domestiques, afin d'être toute à la poésie et à la conversation: «Je n'ai gardé avec moi que mes trois animaux, mon chat, mon chien et mon La Fontaine.»

La maison d'où Mme de la Sablière était absente le plus souvent, retenue près du lit d'une pauvre malade à l'hospice des Incurables ou ailleurs, cette maison semblait bien vide à La Fontaine. Presque sexagénaire déjà, il aurait eu plus que jamais besoin d'un intérieur aimable qui le détournât de certaines sociétés dans lesquelles il était entraîné par la facilité de son humeur et l'attrait d'une conversation plus spirituelle que réservée.

Pendant l'année 1683, une place se trouva vacante à l'Académie par la mort de Colbert. La Fontaine se mit sur les rangs et, ce qu'on n'eût pas attendu de son indifférence habituelle, «il prit fort à cœur, dit Montenault, le succès de cette affaire et c'est le seul trait d'ambition qu'on puisse remarquer dans le cours de sa vie.» Il se trouvait en concurrence avec Boileau, mais seize voix contre sept témoignèrent de la préférence de l'Académie pour le Bonhomme. Louis XIV, prévenu contre le poète à cause de ses Contes, témoigna quelque mécontentement de ce choix, et fit attendre six mois ses ordres pour la réception de La Fontaine. Mais une seconde vacance ayant permis de nommer l'auteur des Satires, Louis XIV, lorsqu'il lui fut rendu compte de cette nouvelle élection, dit aux académiciens: «Le choix qu'on a fait de M. Despréaux m'est agréable et sera généralement approuvé. Vous pouvez, ajouta-t-il, recevoir incessamment La Fontaine, il a promis d'être sage.»

L'Académie s'empressa de recevoir l'auteur des Fables et tous applaudirent à ce compliment que lui adressa l'abbé de la Chambre alors directeur: «L'Académie reconnaît en vous, Monsieur, un de ces excellents ouvriers, un de ces fameux artisans de la belle gloire, qui la va soulager dans les travaux qu'elle a entrepris pour l'ornement de la France et pour perpétuer la mémoire d'un règne si fécond en merveilles.

«Elle reconnaît en vous un génie aisé et facile, plein de délicatesse et de naïveté, quelque chose d'original et qui, dans sa simplicité apparente et sous un air négligé, renferme de grands trésors et de grandes beautés.»

«La Fontaine, dit Montenault, fut estimé et chéri de ses confrères parmi lesquels il parut toujours avec cette candeur et cette bonté de caractère qu'on ne peut se donner ni même imiter quand on ne l'a pas; simple, doux, ingénu, plein de droiture, il n'eut jamais la moindre mésintelligence avec aucun d'eux.»