III

On eût cru qu'après tant de fatigues, La Condamine devait éprouver le besoin du repos, mais la dispute avec Bouguer à peine terminée, nous le voyons partir pour l'Italie; il est vrai, qu'en outre de la curiosité du touriste, un motif particulier le portait à entreprendre ce voyage. Il voulait voir Rome et surtout le Souverain-Pontife dont l'accueil fut pour lui des plus bienveillants. Benoit XIV fit à La Condamine cadeau de son portrait en l'interrogeant longuement sur ses voyages, et il lui accorda avec bonne grâce la dispense que le savant sollicitait afin de pouvoir épouser une de ses parentes. Cette démarche, pour le dire en passant, prouve que La Condamine n'était point tout à fait un sceptique à la façon de certains de ses confrères de l'Académie. Du reste, il en fut récompensé, Delille nous l'atteste:

«Sa plus douce consolation, c'était l'attachement de sa digne épouse. Si jamais l'hymen est respectable, c'est surtout lorsqu'une femme jeune adoucit à son époux les derniers jours d'une vie immolée au bien public. La sienne aimait en lui un mari vertueux; elle respectait un citoyen utile. Cette impétuosité inquiète qui, dans M. de La Condamine, ressemblait quelquefois à l'humeur, loin de rebuter sa tendresse, la rendait plus ingénieuse. Elle le consolait des maux du corps, des peines de l'esprit, de ses craintes, de ses inquiétudes, de ses ennemis et de lui-même; et ce bonheur, qui lui avait échappé peut-être dans ses courses immenses, il le trouvait à côté de lui dans un cœur tendre, qui s'imposait, par l'amour constant du devoir, ces soins recherchés qu'inspire à peine le sentiment passager de l'amour.»

La Condamine, spirituel, aimable, célèbre par ses longs voyages, jouissant dans le monde d'une grande réputation comme savant, écrivant avec correction, souvent même avec élégance, semblait tout naturellement désigné au choix de l'Académie, qui, en effet, l'admit dans son sein en 1760. Son discours de réception se distingue par la clarté et la simplicité avec laquelle contrastait le ton solennel de Buffon, d'ailleurs très-éloquent dans la brièveté. «Sa réponse n'a que deux pages, nous dit Biot, mais ces deux pages, écrites avec génie, porteront plus loin le nom de La Condamine que tous ses ouvrages n'auraient pu faire.»

À l'occasion de cette séance, on fit circuler une épigramme assez malicieuse que quelques-uns attribuent à La Condamine lui-même:

La Condamine est aujourd'hui
Reçu dans la troupe immortelle;
Il est bien sourd: tant mieux pour lui;
Mais non muet: tant pis pour elle.

Cette surdité, gagnée par le voyageur dans ses courses au sommet des Cordilières, lui fut une cruelle épreuve, aggravée dans les dernières années par une paralysie qui ne lui permettait presque plus aucun mouvement. Dans cet état, ne pouvant plus se rendre à l'Académie, il se faisait lire le compte-rendu des séances et les Mémoires les plus intéressants.

Il apprit par l'un d'eux qu'un jeune chirurgien venait de proposer une opération très-hardie et nouvelle pour une des maladies dont il souffrait. Aussitôt il le fait appeler et l'invite à tenter sur lui-même une nouvelle expérience.

—Mais, dit le praticien, je puis avoir le malheur de ne pas réussir.

—Que cela ne vous inquiète pas, monsieur; je suis vieux et malade; on dira que la nature vous a mal secondé. Tout au contraire, si vous me guérissez, je rendrai moi-même à l'Académie un compte exact de votre procédé, et cela vous fera, je crois, grand honneur.

Le jeune homme consent, l'opération a lieu, mais ce qui n'arrive guère d'habitude, le malade, trouvant qu'il était trop expéditif, lui disait:

«Allez donc plus doucement, monsieur, je vous prie, qu'importe que je souffre un peu davantage! L'important est que je voie et puisse bien me rendre compte de votre procédé, afin de faire mon rapport à l'Académie.»

La Condamine n'eut pas cette satisfaction. Il succomba aux suites de cette opération, supportée avec un courage qui ne l'abandonna pas jusqu'à la fin, en dépit de ses souffrances. On aime à voir Delille ajouter: «Le même enthousiasme et la même curiosité qui lui avaient fait si souvent exposer sa vie, ont avancé sa mort; il l'a vue s'approcher, je ne dis pas avec intrépidité, mais j'oserais presque dire avec distraction. Ce n'était point l'incrédulité stupide, qui cherche à s'étourdir sur ce dernier moment, c'était l'inattention d'un homme ardent, dont l'âme se prend et s'attache, jusqu'au dernier soupir, à tout ce qui l'environne, qui se hâte de vivre, et dont l'activité n'a fini qu'avec lui.» Mais cette préoccupation excessive, on peut l'espérer, ne le détourna point absolument des pensées de l'éternité, et «sa curiosité, pour parler comme Bossuet, ne languit pas sur ce seul point.»

Parmi les nombreux ouvrages de La Condamine, il s'en trouve plusieurs relatifs à l'inoculation de la petite vérole, pratique qu'il s'efforça de propager, mais depuis si heureusement remplacée par la vaccine. Quand on lit, dans les historiens du temps, les ravages causés par la terrible maladie qui, souvent devenant épidémique, enlevait en quelques jours des villages entiers, on se sent plein d'une reconnaissance profonde pour Jenner qu'on n'hésite pas à placer au premier rang des bienfaiteurs de l'humanité.

«Il est juste de dire, avec M. Renauldin, que c'est en France, dans l'année 1781, que l'idée première de la possibilité du transport d'une éruption de la vache sur l'homme a eu lieu, que cette idée, émise par un Français (M. Rabaut-Pommier) devant un médecin anglais, a été communiquée par ce dernier à Jenner, son compatriote, qui, ensuite appliquant toute son attention à ce fait, aurait consulté les traditions populaires du pays où il exerçait la médecine et aurait appris que depuis longtemps on y connaissait cette propriété qu'avait la maladie de la vache, non-seulement de se communiquer à l'homme, mais encore de le préserver de la petite vérole.»

«Ainsi, continue M. le docteur Husson[61], la vaccine était connue avant que Jenner s'en fût sérieusement occupé, et sans rien ôter au mérite du docteur anglais qui a étudié, approfondi, expérimenté et fait connaître tout ce qui est relatif à la vaccine, notre patrie peut réclamer sa part dans cette heureuse invention... dont l'idée mère et première a été donnée par un Français, et dont l'étude et la juste appréciation ont été, même de l'aveu de nos voisins d'outre-Manche, plus vigoureusement suivies parmi nous que parmi eux.»

Chaptal, lorsqu'il était ministre de l'intérieur, y contribua tout particulièrement, et l'on ne saurait donner trop d'éloges à son zèle.

Il n'est pas inutile d'ajouter que Jenner, à l'honneur de l'Angleterre, fut magnifiquement récompensé. Le parlement, par deux fois, lui vota des remercîments publics et unanimes en lui accordant le 2 juin 1802, à titre de récompense nationale, une somme de dix mille livres sterling, et en 1807 une autre somme de vingt mille livres, auxquelles il faut ajouter cinq cents livres données par le roi (total, 762,500 fr.). Le chancelier d'Angleterre dit à cette occasion:

«La Chambre peut voter pour le docteur Jenner telle récompense qu'elle jugera convenable; elle recevra l'approbation unanime, parce que cette récompense a pour objet la plus grande ou l'une des plus importantes découvertes que la société ait faites depuis la création du monde.»

De telles paroles font honneur à l'homme d'État qui les prononçait, comme à la haute assemblée qui savait les comprendre et s'y associer par l'unanimité de ses applaudissements.

D'ailleurs le dévouement et le zèle désintéressés de Jenner méritaient ces récompenses; car après avoir refusé une place lucrative dans l'Inde par attachement pour son frère et pour sa patrie, il alla s'établir à Berkeley (comté de Glocester), lieu de sa naissance (17 mai 1749), pour y exercer la chirurgie. Là, mis sur la trace de la découverte qui devait immortaliser son nom, il consacra plusieurs années à des recherches, à des observations, des expériences nécessaires pour s'assurer avec une entière certitude des propriétés bienfaisantes de la vaccine. Sa conviction formée et devenue inébranlable, il dut se résigner à quitter sa paisible vallée de Glocester pour aller habiter Londres «où, dit M. Renauldin[62], il consacra tout son temps à donner aux médecins les instructions dont ils pouvaient avoir besoin pour le succès de la vaccination, et à entretenir avec l'étranger une immense correspondance, laquelle devint même tellement étendue, qu'il fut forcé d'en demander l'interruption à cause des frais énormes qu'elle lui occasionnait.»

L'indemnité dont nous avons parlé le dédommagea amplement de ces généreuses dépenses. Riche, grâce à la munificence nationale, il n'en continua pas moins jusqu'à la fin de sa vie, avec le même zèle, ses études et ses recherches, tout occupé de la pensée d'étendre les applications de la vaccine à certaines autres affections éruptives, à la coqueluche, etc. Devenu veuf en 1815, il se retira avec son fils et sa fille à Berkeley, où il mourut subitement d'apoplexie, dans sa bibliothèque, le 26 janvier 1823. Ses enfants, quoique vivant près de lui, arrivèrent seulement pour lui fermer les yeux.

Trois années après (1826), on érigeait à Jenner une statue en marbre blanc, dans l'église de Glocester.

[57] Notice sur La Condamine, par Biot.

[58] Il était né à Paris le 28 janvier 1701.

[59] Abrégé d'un voyage dans l'Amérique méridionale.—in-8º.—1745.

[60] Éloge de La Condamine, par Delille.

[61] Dictionnaire des Sciences médicales.—T. 56.

[62] Biographie universelle.


CORNEILLE (PIERRE)

I

«Le créateur de l'art dramatique en France, dit Victorin Fabre[63] l'un des hommes qui ont le plus contribué au développement du génie national, et le premier dans l'ordre des temps entre les grands écrivains du siècle de Louis XIV.» En effet, il avait depuis longtemps publié tous ses chefs-d'œuvre lorsque, en 1664, Racine fit jouer sa première pièce (les Frères ennemis). Un intervalle de trente-quatre ans sépare le Cid d'Andromaque.

Corneille (Pierre) naquit à Rouen, le 6 juin 1606; son père nommé aussi Pierre Corneille, était avocat général à la table de Normandie[64] et il destinait son fils au barreau lorsqu'une aventure racontée par Fontenelle, mais qu'il me paraît inutile de rappeler, révéla au jeune homme sa vocation littéraire, et lui inspira sa première comédie, Mélite, jouée non sans succès en 1629. Elle fut suivie de Clitandre, la Veuve, la Galerie du Palais, la Suivante, la Place Royale, fort bien accueillies par le public qui, par comparaison avec ce qu'on voyait alors sur la scène, trouvait presque des chefs-d'œuvre ces faibles essais d'un talent qui suivait le goût de son siècle avant de le réformer, ces ébauches informes dans lesquelles déjà cependant se rencontrent des combinaisons ingénieuses, des vers heureux, des traits spirituels. Dans Médée(1635), malgré l'horreur et l'invraisemblance du sujet, moins choquant d'ailleurs à l'époque où Corneille écrivait qu'aujourd'hui, le grand tragique se révèle par quelques passages et surtout par le fameux vers:

Dans un si grand revers que vous reste-t-il?—Moi!

Quoique ces divers ouvrages ne se lisent plus guère, le succès qu'ils eurent alors attira l'attention de Richelieu, visant au rôle de Mécène, et qui volontiers pensionnait des poètes, Bois-Robert, Colletet, Rotrou, l'Étoile qu'il chargeait de mettre en vers les pièces dont il fournissait le canevas[65]. Corneille leur fut adjoint, et pour se concilier ce puissant protecteur, il se résigna, lui aussi, à cette ennuyeuse besogne. Mais, en honnête homme qu'il était, il y mit de la conscience, et trouvant, en certains endroits, le scénario donné par l'éminence, mal combiné, il n'hésita pas à faire les changements nécessaires dont le cardinal eût dû lui savoir gré. Tout au contraire, son amour-propre d'auteur fort chatouilleux s'offensa et il fit à Corneille en termes assez vifs des reproches que le poète ne crut pas devoir prendre en bonne part, ce qui lui valut une admonestation plus sévère du haut personnage. «Vous manquez d'esprit de suite,» lui dit-il entre autres choses, expression qui, à cette époque, signifiait que Corneille n'était pas suffisamment docile ou servile.

Le poète, qui avait dans le caractère quelque chose de la fierté romaine, garda le silence; mais le lendemain, prétextant que des affaires de famille le rappelaient à Rouen, il demanda son congé et déclara renoncer à sa pension. Le cardinal prit de l'humeur de cette incartade que les envieux et les flatteurs se plurent à exagérer, et de là son mécontentement que le succès inattendu du Cid ne fit qu'exaspérer. Maintenant faut-il, à l'exemple des biographes, qui nous racontent ces détails, la plupart contestables, faut-il prendre parti complètement pour Corneille et donner tous les torts au ministre? Non, sans doute, Corneille déjà disait de lui-même avec la conscience de son génie:

Je sais ce que je vaux et crois ce qu'on m'en dit.
Pour me faire admirer, je ne fais point de ligue,
J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue.
Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,
Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans;
Par leur seule beauté ma plume est estimée:
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée;
Et pense toutefois n'avoir point de rival,
À qui je fasse tort en le traitant d'égal[66].

Il n'eut pas peut-être dans la discussion les ménagements que la situation commandait et dont plus tard il comprit mieux la nécessité. Quoiqu'il en soit, retourné à Rouen, il y fit par fortune la connaissance d'un M. de Châlon, ancien secrétaire de Marie de Médécis, qui lui dit un jour:

«Monsieur, vos comédies sont pleines d'esprit; mais permettez-moi de vous le dire, le genre que vous avez embrassé est indigne de vos talents: vous n'y pouvez acquérir qu'une renommée passagère. Vous trouverez, chez les Espagnols, des sujets qui, traités dans notre goût par un esprit tel que le vôtre, produiront de grands effets. Apprenez leur langue; elle est aisée: j'offre de vous montrer ce que j'en sais. Nous traduirons d'abord quelque endroits de Guilhen de Castro.»

Corneille accepta et il n'eut qu'à s'en applaudir, car ce fut ainsi qu'il trouva le sujet du Cid accueilli par une explosion d'enthousiasme et des transports dont Pélisson se fait l'écho: «Il est malaisé, dit-il, de s'imaginer avec quelle approbation cette pièce fut reçue de la cour et du public. On ne pouvait se lasser de la voir; on n'entendait autre chose dans les compagnies; chacun en savait quelques parties par cœur; on la faisait apprendre aux enfants, et en plusieurs endroits de la France, il était passé en proverbe de dire: «Cela est beau comme le Cid.»

Maintenant faut-il prendre à la lettre les récriminations des biographes résumées dans ces deux vers de Boileau:

En vain contre le Cid un ministre se ligue,
Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.

Est-il bien vrai, comme l'affirme M. Victorin Fabre, que ce succès trop éclatant excita contre l'auteur une des persécutions les plus violentes dont l'histoire des lettres et des passions qui les déshonorent ait conservé le souvenir? Rivaux de gloire, amis de cour, tout jette le masque; un ministre tout puissant s'était ligué contre le Cid.

Sans contester que le succès du Cid ait dû provoquer des jalousies, doit-on voir là le motif unique des critiques dirigées contre la pièce et en particulier de l'attitude de Richelieu qui n'aurait obéi qu'à une misérable rancune? Suivant mon habitude de n'accepter que, sous bénéfice d'inventaire les affirmations des biographes quand elles ne s'appuient pas sur des faits indiscutables, dans cette circonstance, je me permettrai de penser autrement qu'eux relativement au cardinal. Il faut bien le reconnaître aujourd'hui qu'on peut tout dire, le Cid, absous par le succès, n'est pas une pièce irréprochable au point de vue de l'art non plus que de la morale quoique disent M. Victorin Fabre et d'autres: «C'était l'un des plus heureux sujets que pût offrir le théâtre; une intrigue noble et touchante, le combat des passions entre elles, et du devoir contre les passions; c'était l'art encore inconnu de disposer, de mouvoir les grands ressorts dramatiques, l'art d'élever les âmes et de toucher les cœurs; en un mot c'était la vraie tragédie.»

Ce jugement, stéréotypé pour tous les manuels littéraires, ne peut s'admettre sans réserve. Assurément la pièce du Cid est une conception des plus dramatiques; on y trouve et en nombre des scènes émouvantes, et ces admirables dialogues dont le grand Corneille semble avoir gardé le secret; qui vous enlèvent par la sublime fierté du langage, la force et la vivacité des reparties jetées dans un alexandrin superbe dont le moule est d'airain. Ces merveilles de l'art nul homme de sens et de goût ne les conteste; mais faut-il nier pour cela les longueurs et les fastidieuses redites de ce rôle inutile et ennuyeux de l'Infante? La morale de la pièce mérite un blâme plus sévère encore. Qu'est-ce au fond que ce devoir auquel obéissent les principaux personnages en se sacrifiant eux et les leurs avec une résolution inexorable? Qu'est-ce que «cet honneur» qui revient à chaque instant sur leurs lèvres? L'orgueil, rien que l'orgueil, un orgueil féroce, qui, foulant aux pieds toute religion, toute morale, estime le pardon des injures une suprême lâcheté, et après un soufflet reçu, ne voit que la vengeance, et prompte, et se juge avili, déshonoré, indigne de vivre si l'affront n'est pas lavé dans le sang. Ces maximes si profondément anti-chrétiennes s'étalent dans les plus beaux vers, triomphent partout dans la pièce qui est, avec la glorification d'une passion amoureuse, celle plus condamnable du duel, et du duel à outrance:

Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie,
Descendait au tombeau tout chargé d'infamie,
Si je n'eusse produit un fils digne de moi,
Digne de son pays et digne de son roi.
Il m'a prêté sa main, il a tué le comte,
Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte.

S'écrie le père de Rodrigue. Or, ne peut-on pas admettre que Richelieu, cardinal et assez bon théologien, surtout grand homme d'état, ait pris ombrage de tout cela, lui qui comme ministre, combattait avec tant d'énergie ce malheureux préjugé, ce crime du duel qui de son temps avait fait un trop grand nombre de victimes? Quoi d'étonnant à ce qu'il eût été choqué comme d'une atteinte à l'autorité aussi bien qu'à la religion de toutes ces fausses et sauvages maximes, débitées au théâtre avec audace et accueillies par des applaudissements frénétiques, et que tel fut le principal motif de son irritation à l'endroit du Cid, bien plutôt qu'une mesquine jalousie littéraire.

Cette opinion nous paraît d'autant plus vraisemblable que, tout en déférant à l'Académie le jugement de la fameuse pièce, il rendait justice au mérite du poète, et lui continuait ses libéralités que Corneille «acceptait avec résignation», dit Victorin Fabre, non moins ingénieux et raffiné dans son interprétation que M. L. J. de la Nouvelle Biographie qui voit une ironie à peine dissimulée dans la dédicace si louangeuse des Horaces où Corneille dit à Richelieu: «C'est de votre Éminence que je tiens tout ce que je suis.... Nous vous avons deux obligations très signalées, l'une d'avoir ennobli le but de l'art, l'autre de nous en avoir facilité la connaissance.... J'ai souvent appris en deux heures (dans ses entretiens avec le cardinal) ce que mes livres n'eussent pu m'apprendre en dix ans; c'est là que j'ai puisé ce qui m'a valu l'applaudissement du public, ce que j'ai de réputation, dont je vous suis entièrement redevable.»

Il y avait trop d'honnêteté dans le caractère de Corneille pour qu'on puisse supposer qu'il ne parlait pas sérieusement, réconcilié de bonne foi avec le cardinal. Il le louait comme on louait alors dans les dédicaces, avec peu de discrétion et de mesure, témoin l'épître[67] au président du parlement de Toulouse, Montauron, comparé à Auguste, un compliment que le magistrat prit en bonne part et ne crut pas payer trop cher par un cadeau de 1,000 pistoles au poète, lequel ne s'en trouva nullement humilié, tout au contraire, car dans les idées du temps, cela faisait honneur à l'un comme à l'autre.

Polyeucte succéda à Cinna et ne fut pas moins bien accueilli encore que, dans une lecture faite à l'hôtel de Rambouillet, le cercle des précieuses eût peu goûté ce sujet chrétien, tant, par suite d'une fausse éducation, les idées païennes dominaient les esprits les plus cultivés et ceux-là surtout; car la pièce fut jouée aux applaudissements réitérés d'un parterre enthousiaste. Après la communication officieuse qui lui avait été faite par Voiture témoignant de la désapprobation des dames et messieurs de l'hôtel Rambouillet, Corneille, découragé, aurait retiré sa pièce s'il n'en eût été empêché par un obscur comédien, La Roque, qui en jugea mieux que tous les beaux esprits du temps, et là où ils ne voyaient qu'une déclamation pieuse et ennuyeuse, sut deviner un chef-d'œuvre. On peut dire, à la décharge de l'hôtel de Rambouillet, que, dans Polyeucte, où se voient tant d'admirables scènes, tant de dialogues sublimes, il y avait aussi des choses faites pour déplaire, par exemple le caractère bas de Félix, le zèle pas toujours éclairé de Néarque et de Polyeucte, et comme dit Fontenelle, «on pouvait craindre qu'un homme qui résigne sa femme à son rival ne passât pour un imbécile plutôt que pour un bon chrétien.» Ce ne fut donc pas peut-être «le christianisme qui avait extrêmement déplu» mais l'exagération qui pouvait le montrer sous un jour peu favorable en le rendant odieux ou ridicule.

Le Menteur, la Suite du Menteur, et Rodogune furent jouées avec le même succès que les pièces précédentes de l'auteur. Mais Théodore et Don Sanche d'Aragon réussirent peu, Perthrarite tomba tout-à-fait, et ces trois pièces méritaient leur sort. Le public, formé par Corneille lui-même, en avait bien jugé; mais le poète, on a regret à le dire, ne sut pas se résigner, aveuglé par la fausse tendresse paternelle. «Méconnaissant l'intervalle immense qui séparait ses chefs-d'œuvre d'un ouvrage si peu digne de lui, dit Villenave[68], il crut voir chanceler dès lors tout l'édifice de sa gloire. Le sentiment amer de l'injustice entra dans son âme ardente et la remplit de douleur; il accusa le public d'inconstance et renonça au théâtre en se plaignant d'avoir «trop longtemps écrit pour être encore de mode.»

C'est alors que Corneille entreprit la traduction de l'Imitation de Jésus Christ «travail auquel il fut porté par des pères jésuites de ses amis et par des sentiments de piété qu'il eut toute sa vie», et qui l'occupa plusieurs années. Il n'eut pas à le regretter puisque, outre la satisfaction intime qu'il éprouvait dans une occupation selon son cœur, le livre eut un succès prodigieux «et le dédommagea en toutes manières d'avoir quitté le théâtre. Cependant, si j'ose en parler avec une liberté que je ne devrais peut-être pas me permettre, dit le neveu de Corneille[69], je ne trouve point dans la traduction le plus grand charme de l'Imitation, je veux dire sa simplicité et sa naïveté. Elle se perd dans la pompe des vers et je crois même qu'absolument la forme du vers lui est contraire.»

Ce jugement, quoique ratifié par la postérité qui a délaissé complètement le livre de Corneille dont il s'était fait naguère tant d'éditions, ce jugement me paraît très-discutable et la traduction de Corneille se rapproche, beaucoup plus que Fontenelle ne semble le croire, des mérites de l'original, outre qu'elle a celui d'une grande fidélité surtout pour une interprétation en vers. Elle n'est point, selon nous, indigne du grand poète comme le pensent trop de gens qui ne la connaissent que par ouï-dire, et ne manque ni de simplicité ni d'onction. Prenons au hasard quelques passages dans les premiers chapitres:

Vanité d'entasser richesses sur richesses;
Vanité de languir dans la soif des honneurs;
Vanité de choisir pour souverains bonheurs
De la chair et des sens les damnables caresses;
Vanité d'aspirer à voir durer nos jours
Sans nous mettre en souci d'en mieux régler le cours,
D'aimer la longue vie et négliger la bonne,
D'embrasser le présent sans soin de l'avenir,
Et de plus estimer un moment qu'il nous donne
Que l'attente des biens qui ne sauraient finir.

Autre citation:

Souvent l'esprit est faible et les sens indociles,
L'amour-propre leur fait ou la guerre ou la loi;
Mais bien qu'en général nous soyons tous fragiles,
Tu n'en dois croire aucun si fragile que toi.

La traduction de Corneille ne méritait pas assurément le discrédit dans lequel elle est tombée après sa mort et que le judicieux Victorin Fabre la qualifiât si étrangement «un travail malheureux.» Point du tout malheureux au gré de Corneille qui tira du livre si grand profit pour sa bourse comme pour sa réputation. On pourrait s'étonner après cela qu'il soit revenu au théâtre dont, pendant six années, il avait paru complètement dégoûté, et mieux eût valu qu'il persévérât dans ce sentiment. Ses nouvelles et nombreuses pièces (Sertorius excepté) ne font qu'attester l'affaiblissement de son génie qui ne se révèle plus que par de rares éclairs dans Œdipe,la Toison d'Or, Sophonisbe, Othon, Surena, Attila, etc. Si médiocre d'ailleurs que soit cette dernière pièce Boileau n'est pas à louer d'avoir fait sur elle une méchante épigramme.

On s'explique d'autant moins l'illusion de Corneille à l'endroit de ses dernières tragédies que le sens critique ne lui manquait pas comme on l'a prétendu: «pour démentir une assertion si étrange aux yeux de quiconque a réfléchi, dit Fabre, sur la marche de l'esprit humain, il faudrait renvoyer ceux qui persisteraient à y croire aux préfaces de Corneille et aux examens qu'il a faits de ses pièces.» Mais comme l'a dit un poète:

........ Un père est toujours père,

et la tendresse paternelle aveugla Corneille, comme elle fait de beaucoup de parents, sur les défauts de ses enfants tard venus, pour lesquels sa faiblesse fut d'autant plus grande qu'ils semblaient aux autres mal conformés, boîteux ou rachitiques. Peut-être aussi Corneille céda-t-il à l'habitude aussi bien qu'à ces fâcheuses nécessités qui attristèrent sa vieillesse mais qu'il eût pu s'éviter avec un peu plus de prévoyance. «Rien n'était égal, dit Fontenelle, à son incapacité pour les affaires que son aversion; les plus légères lui causaient de l'effroi et de la terreur. Quoique son talent lui eût beaucoup rapporté, il n'en était guère plus riche. Ce n'est pas qu'il eût été fâché de l'être; mais il eût fallu le devenir par une habileté qu'il n'avait pas et par des soins qu'il ne pouvait prendre.»

C'est à ce «manque de soins», regrettable et non point au goût du luxe et des folles dépenses qu'il faut attribuer la gêne dont le poète souffrit à diverses époques; car d'ailleurs «Corneille conserva des goûts simples parce que ses mœurs étaient pures», dit très bien Victorin Fabre. Il put avoir des défauts, mais on ne lui connut pas de vices. Il sut goûter les douceurs de la vie domestique et trouver son bonheur dans ses devoirs. Son frère et lui couraient la même carrière; ils avaient épousé deux sœurs, et sans arrangement de fortune, sans partage de succession, les deux ménages confondus ne firent qu'une même famille tant que vécut l'aîné des deux frères.»

Cela est assurément à la louange des deux frères comme aussi de leurs femmes; mais sans doute la meilleure part de l'éloge doit revenir à l'illustre poète. Dangeau, en annonçant sa mort d'une façon si brève, lui faisait une épitaphe méritée: «Aujourd'hui est mort le bonhomme Corneille.» Bonhomme, oui, c'est-à-dire plein de bonhomie ce grand homme que Fontenelle, qui avait recueilli les traditions de famille, nous dépeint «avec l'humeur brusque et quelquefois rude en apparence, au fond très aisé à vivre, bon mari, bon parent, tendre et plein d'amitié. Il avait l'âme fière et indépendante, nulle souplesse, nul manège.... Il parlait peu même sur la matière qu'il entendait si parfaitement et n'ornait pas ce qu'il disait.» Il en fait naïvement l'aveu dans son Épître à Pélisson:

Et l'on peut rarement m'écouter sans ennui,
Que quand je me produis par la bouche d'autrui.

Membre de l'Académie française dès l'année 1647, et vénéré de ses confrères, il était doyen de la compagnie lorsqu'il mourut le 1er octobre 1684, à l'âge de 78 ans. Comme nous l'avons dit ailleurs, il fut enterré dans l'église Saint Roch dont il était l'un des paroissiens, et non des moins fidèles d'après les témoignages contemporains auxquels s'ajoute celui de Fontenelle qui s'en appuie en les confirmant par ce qu'il avait appris de source certaine. «À beaucoup de probité naturelle il a joint, dans tous les temps de sa vie, beaucoup de religion et plus de piété que le commerce du monde n'en permet ordinairement. Il a eu souvent besoin d'être rassuré par des casuistes sur ses pièces de théâtre, et ils lui ont toujours fait grâce en faveur des nobles sentiments qui règnent dans ses ouvrages, et de la vertu qu'il a mise jusque dans l'amour.»