III

Quelques mots encore sur Mathieu de Dombasle écrivain. Son style facile et courant, qui se préoccupe moins de l'élégance que de la netteté, dit bien ce qu'il veut dire et ne manque point d'agrément dans sa simplicité qui le rend intelligible au lecteur le moins lettré. Ces qualités recommandent le Calendrier du Bon Cultivateur, paru pour la première fois en 1821 et que Mathieu de Dombasle affectionnait particulièrement: «C'était sa première publication agricole, dit l'éditeur de la huitième édition; puis il avait trop de foi dans le bon sens des masses pour n'être pas flatté et frappé en même temps du succès d'un livre qui, sans prôneurs, sans aucun patronage, s'était en moins de vingt ans répandu au nombre de plus de vingt mille exemplaires.» Le Calendrier du Bon Cultivateur forme un gros volume in-12 de plus de 600 pages, rempli d'excellents conseils, d'instructions pratiques, disposées avec méthode et dans l'ordre des saisons, ou mieux des douze mois de l'année. Le livre se termine par une sorte de récit en plusieurs chapitres, ayant pour titre: La richesse du cultivateur ou les secrets de Jean Benoit, et dont nous détacherons quelques passages pour faire connaître la manière de l'auteur. L'histoire de Benoit se lit avec un vif intérêt quoique ne rappelant en rien le roman ou la nouvelle, témoin la façon dont l'auteur raconte le mariage de son héros:

«Benoit avait le projet de visiter l'Angleterre parce qu'il avait entendu dire que plusieurs parties de ce royaume sont cultivées avec une grande perfection; mais ayant fait connaissance d'une fille qui était en service chez le même maître que lui, il se détermina à l'épouser. Cette fille venait d'hériter d'un de ses oncles qui lui avait laissé une maison et quelques terres, dans un village du pays de Hanovre. Ils partirent ensemble pour aller cultiver leur petit bien..... Comme la femme de Benoit était forte et aussi laborieuse que lui presque, tout cela fut labouré à la bêche et biné de leurs propres mains.»

Voilà qui est simple et primitif. Quoiqu'il en soit, à la fin de l'année, grâce à la vente du lait et du beurre, des grains et des fruits, il restait à l'ami Benoit un bénéfice net de 800 francs. «Il aurait bien pu employer cet argent à acheter des terres, car il y en avait alors à vendre à très bon marché et qui lui auraient bien convenu; mais il s'en garda bien parce qu'il s'était imposé la loi de ne jamais acheter de terres que lorsque celles qu'il avait seraient parfaitement amendées, et lorsqu'il aurait du fumier en abondance pour en amender de nouvelles; il savait bien qu'un jour (arpent) de terre bien amendé en vaut deux, et que les terres sans fumier ne paient pas les frais de culture.»

Benoit employa ses 800 francs à agrandir son étable ce qui lui permit de doubler le nombre de ses vaches et la quantité de ses produits. Bref, au bout de quatre années, il lui fallait une charrue et même deux pour labourer ses terres. Au bout de vingt années, Benoit était devenu presque riche; mais, comme il arrive si souvent dans le monde, en même temps que la fortune le malheur venait frapper à sa porte. Successivement il perdit sa femme et deux enfants déjà grands, sa joie et sa consolation. «Accablé de tous ces malheurs, le pays où il les avait éprouvés lui devint insupportable; il se détermina à vendre tout ce qu'il avait et à revenir dans son pays natal, pour achever ses jours dans la société de quelques parents qu'il y avait laissés.

«Il y a maintenant quatre ans que Benoit revenu en France, s'est fixé à R.....[79] où il est né; il y a acheté une jolie petite maison et un vaste jardin qu'il cultive lui-même, car il lui serait impossible de demeurer oisif. J'habite dans le voisinage de ce brave homme, et jamais je n'éprouve plus de plaisir que lorsque je m'entretiens avec lui.»

On n'en doute pas d'après le portrait que l'auteur nous fait du digne homme qu'il est difficile de ne pas croire peint d'après nature. Ne serait-ce pas Mathieu de Dombasle qui s'est ainsi pourtrait lui-même à son insu dans cette honnête homme si sympathique? «Benoit a aujourd'hui soixante-quatre ans; mais il jouit d'une santé parfaite qu'il doit à une vie constamment laborieuse; à peine ses cheveux sont-ils gris et il conserve une vivacité qui ferait croire qu'il n'a que vingt ans. C'est un petit homme assez maigre, mais dont la physionomie est remarquable par le feu du génie qui étincelle dans ses yeux, et par un air de franchise qui prévient en sa faveur aussitôt qu'on le voit. Il a conservé toute la simplicité du costume et des mœurs des cultivateurs du pays qu'il a habité si longtemps; mais dans ses vêtements, dans son ameublement, dans toute son habitation, respire la propreté la plus soignée.

«Il parle très peu lorsqu'il se trouve avec des étrangers; mais dans ses entretiens avec les hommes qu'il voit habituellement, il devient très communicatif. On voit surtout qu'il éprouve un vif plaisir à parler d'agriculture: alors il parle beaucoup et longtemps. Cependant on ne se lasse pas de l'entendre, parce qu'il sait beaucoup, qu'il ne parle que de ce qu'il sait bien, et que toutes ses paroles portent le caractère de ce bon sens naturel et de ce jugement exquis et sûr qui ont dirigé toutes les actions de sa vie.»

Aussi, que de progrès réalisés dans tout le voisinage, au point de vue agricole, par la seule influence de sa parole et de son exemple! Mais ce n'est pas de ses conseils seulement qu'il est prodigue: «Il donne beaucoup à ses parents et même à quelques étrangers, mais c'est à la condition qu'ils soient actifs, laborieux et probes; les paresseux et les négligents ne sont pas bien venus près de lui: il dit souvent qu'il ne peut mieux faire que d'imiter la Providence qui ne distribue ses dons qu'à ceux qui s'en rendent dignes par le travail.

Aide-toi et le Ciel t'aidera.

«Des malheurs survenus à un homme industrieux et rangé, sont un titre qui donne des droits certains à sa générosité. C'est ainsi qu'il a sauvé d'une ruine complète un père de famille de son voisinage qui avait éprouvé des pertes énormes dans les invasions.... Benoit le connaissait à peine, mais il a un tact sûr pour juger les hommes; il n'hésita pas à lui avancer une forte somme, et il n'a pas lieu de s'en repentir; car la plus grande partie lui est déjà remboursée, et l'état prospère qu'ont repris les affaires de l'homme qu'il a ainsi aidé est un gage certain pour ce qui lui reste dû. Il s'est acquis un ami qui ne peut parler de lui sans verser des larmes d'attendrissement.»

J'ai réservé pour la fin un dernier trait qui achève le portrait: «du brave homme» et qui prouve que Mathieu de Dombasle n'avait jamais oublié les leçons de ses anciens et vénérables maîtres. «Benoit a habité trente ans un pays où le culte catholique n'est pas exercé, et où il n'existe pas de pasteur; cependant il n'a rien perdu de son attachement à la religion, et par sa piété franche et douce, il est aujourd'hui le modèle du canton.»

Faut-il s'étonner ensuite que l'ami Benoit ait conquis à l'auteur tant de sympathies dont témoignent les lettres en fort grand nombre qu'il reçut après la publication de son livre? Entre ces lettres dont beaucoup expriment, avec une affectueuse reconnaissance et parfois une éloquente naïveté, les sentiments dont étaient pénétrés les signataires, je n'aurais que l'embarras du choix. Je me bornerai à une seule citation, tirée d'une lettre datée du 24 mai 1827 et curieuse autant que touchante dans sa simplicité pleine de bonhomie:

«J'ai lu avec beaucoup de plaisir les secrets de votre ami, J.-N. Benoit. Je désirerais bien l'avoir avec moi, pour quelque temps, dans une propriété que j'exploite à un quart d'heure de cette ville, dans une position des plus agréables, où nous ferions quelque chose de beau; le terrain y est très facile. Aimant l'agriculture autant que vous pouvez l'aimer, ainsi que M. Benoit, je désirerais beaucoup être aidé d'un homme entendu tel que lui, je vous prie de lui en faire part et de me dire ce qu'il en pense.»

Pour qu'on pût s'y tromper ainsi certes l'ingénieuse fiction devait s'inspirer beaucoup de la réalité? Mais quel bon sourire dut illuminer la figure de Mathieu de Dombasle quand il lut cette épitre qui témoignait d'une confiance si ingénue et de cette naïve crédulité?

[76] Année 1844.

[77] Leclerc-Thouin.—Notice.

[78] Notice biographique, par M. Thouin.

[79] Roville.


DUPUYTREN

Dupuytren (Guillaume), naquit à Pierre-Buffière, en Limousin, le 6 octobre 1777. Voici sur sa première enfance des détails assez curieux. On raconte qu'une dame, passant en poste dans les rues de la petite ville, avisa un jeune garçon de l'âge d'environ trois ans dont la gentille figure lui plut tout d'abord. Cette dame n'avait point d'enfant, l'idée lui vint d'enlever celui-ci pour en faire son fils adoptif; et en effet, le bambin séduit par les douces paroles de la dame, peut-être affriandé par la vue de quelques bonbons ou gâteaux, monta dans la voiture qui aussitôt s'éloigna de toute la vitesse des chevaux. Il fallut que le père averti, pour ravoir son enfant, poursuivît la dame jusqu'à Tours.

On peut croire cependant que la tendresse du père n'empêchait point de sa part une assez grande négligence, puisque, bon nombre d'années après, nous retrouvons encore l'enfant courant seul les rues de la ville où sa figure intelligente, son air délibéré et surtout la vivacité et l'à-propos de ses réparties frappèrent un capitaine de cavalerie nommé Keffer qui, d'après la légende, le prit en croupe, l'amena à Paris, et le plaça au collége de la Marche dont un sien frère était principal. Des biographes, dont le témoignage paraît plus vraisemblable, disent que le capitaine, avant de se charger de l'éducation du bambin, demanda le consentement des parents qui ne le firent pas attendre. Soit que son protecteur fût mort, soit qu'il se le fût aliéné, le jeune Guillaume, ses classes terminées, revint à Pierre-Buffière, assez incertain sur sa vocation quoiqu'il parût incliner vers la carrière militaire, pourtant sans grand enthousiasme. Mais son père un jour coupa court à ses hésitations en disant:

—Tu seras chirurgien.

Et, chose remarquable! comme si la décision paternelle l'eût soudain éclairé pleinement sur sa vocation, Guillaume ne manifesta plus aucune incertitude. De retour à Paris, il retrouva, au collége de la Marche, sa chambre d'écolier, commença et poursuivit ses études médicales avec une opiniâtre persévérance, s'aidant tout à la fois des livres et des leçons orales des professeurs en renom, Boyer pour l'anatomie, Vauquelin et Bouillon-Lagrange pour la chimie. Constamment, à ce qu'on raconte, il avait à la bouche cette parole: «Que rien n'est tant à redouter pour un homme que la médiocrité.»

Aussi, aiguillonné sans cesse par cette pensée d'ambition qui, à cette époque comme plus tard, fut trop, paraît-il, son mobile, il travaillait avec une ardeur fiévreuse, et lors de la création des écoles de santé (février 1795), il put se présenter pour l'une des six places de prosecteurs mises au concours. Il ne vint qu'au quatrième rang; mais c'était beaucoup déjà pour un adolescent qui comptait dix-huit ans à peine. Néanmoins il s'indigna contre lui-même, ne se pardonnant point de n'avoir réussi qu'à demi; aussi nous le voyons redoubler d'efforts, et, peu d'années après (mars 1801), il était nommé par un vote unanime chef des travaux anatomiques.

«Maître de cette position indépendante, dit le docteur Malgaigne, il ne tarda pas à apporter dans le service des dissections une discipline et une activité jusqu'alors inconnues. En quinze mois, il déposa, dans les cabinets de l'École, quarante pièces anatomiques relatives à toutes les parties des systèmes artériel et veineux. Il poursuivait des recherches d'anatomie normales sur les canaux différents, la rate, etc; il multipliait les vivisections, etc.» En même temps, il professait un cours d'anatomie non sans succès quoiqu'il ne pût se dissimuler qu'il restait inférieur à Bichat et plus tard à Laënnec pour la science pathologique. Cette conviction sans doute contribua à le lancer dans une autre direction. Bien que nommé chirurgien de seconde classe à l'Hôtel-Dieu (1802), il s'était jusqu'alors assez peu occupé de chirurgie lorsqu'il fut amené par les circonstances à se vouer presque exclusivement à cette partie si importante de la science médicale. Devenu par le départ de Giraud, chirurgien-adjoint, il gagna à juste titre la confiance du chirurgien en chef Pelletan, qui se reposa sur lui d'une partie importante du service et lui donna ainsi l'occasion de se produire.

Sa position était déjà assez honorable pour qu'elle lui permît de faire un mariage avantageux; il épousa Mlle de Sainte-Olive qui lui apportait en dot au moins 80,000 francs. Mais il se brouillait en même temps avec Boyer dont il avait demandé la fille, et qui ne lui pardonnait pas une rupture nullement motivée et aggravée par cette circonstance fâcheuse qu'elle avait eu lieu le jour même fixé pour la signature du contrat.

En 1811, Dupuytren obtint, au concours et à l'unanimité des suffrages, la chaire de médecine opératoire vacante par la mort de Sabatier. En 1815, par la retraite un peu forcée de Pelletan, il se trouva chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu, et il se promit bien de ne pas la partager. Le service chirurgical comptait parfois jusqu'à trois cents malades: c'était un travail d'Hercule qui allait peser sur lui seul, il s'y dévoua sans réserve. Tous les jours levé régulièrement à cinq heures, il accomplissait ses visites de 6 à 9 heures, faisait une leçon d'une heure à l'amphithéâtre, donnait ensuite des consultations aux malades du dehors, et quittait rarement l'hôpital avant onze heures; enfin, le soir, il faisait une seconde visite de six à sept heures, et jusqu'en 1825, à peine y manqua-t-il un jour.»

Rallié au gouvernement de la Restauration, il fut, lors de l'assassinat du duc de Berry, l'un des premiers appelé auprès du blessé. Faut-il croire à cette anecdote rapportée par quelques biographes et qui serait une des causes, suivant eux, du peu de faveur dont Dupuytren jouit auprès du roi Louis XVIII qui, comme on le sait, se piquait de littérature. Lorsqu'il arriva près du lit de son neveu, le roi dans la crainte d'être entendu du blessé, dit en latin au chirurgien: Superest-ne spes aliqua salutis? Reste-t-il quelque chance de salut?

Dupuytren, soit qu'il fût préoccupé, soit qu'il eût en effet oublié tout à fait la langue de l'ancienne Rome, n'eût pas l'air de comprendre et ce fut Dubois qui se chargea de la réponse. Aussi, quoique Dupuytren eût été créé baron au mois d'août, trois années s'écoulèrent avant qu'il fût nommé chirurgien consultant. J'ai peine à croire, d'ailleurs, que Dupuytren, pour se concilier de hautes influences, se soit abaissé, lui si peu dévot alors, jusqu'à ce petit et honteux manége que lui prête un biographe et qui n'eût été que de la misérable hypocrisie.

Pendant une messe célébrée à la chapelle du château de Saint-Cloud, Dupuytren laissa tomber avec fracas, au moment de l'élévation, son volumineux Livre-d'Heures garni d'épais fermoirs. Mme la duchesse d'Angoulême dit en levant les yeux:

—Voici M. Dupuytren qui perd ses Heures!

—Mais qui ne perd pas son temps! murmura le duc de Maillé.

Le mot est joli, mais ne paraît point réellement avoir été prononcé, parce que l'occasion n'en fut point donnée par Dupuytren, qui témoigna d'une façon dure, brutale même, son indignation à la personne qui la première, d'après ce qu'il croyait, avait mis en circulation cette petite calomnie. Appelé par cette dame, la duchesse de ***, auprès du lit de sa fille, gravement malade, il entra dans la chambre sans paraître même s'apercevoir de la présence de la mère, sans répondre autrement que par un silence glacial à ses politesses empressées, examina la malade, fit son ordonnance, et sortit comme il était entré, en n'ayant pas l'air de voir la maîtresse de la maison dont les regards, plus encore que les paroles, trahissaient une si terrible anxiété.

Charles X, aussitôt après son avènement, parut empressé de dédommager Dupuytren des procédés de son frère, et tout d'abord il le nomma son premier chirurgien. Il usa également de sa haute influence pour écarter les obstacles qui empêchaient qu'il ne fût reçu à l'Institut où la mort de Percy laissait une place vacante. Dupuytren, pour qui les biographes en général se montrent sévères, prouva qu'il comprenait la reconnaissance et de la façon la plus large; car, après la Révolution de 1830, apprenant que le roi Charles X, dans l'exil, se trouvait à la veille de manquer d'argent, il lui écrivit spontanément:

«Sire, grâce en partie à vos bienfaits, je possède trois millions, je vous en offre un, je destine le second à ma fille, et je réserve le troisième pour mes vieux jours.»

M. Richerand, dans la Biographie universelle, nie d'un ton assez aigre ce trait si honorable pour son confrère: «En remontant à la source de cette anecdote, dit-il, on s'est bientôt convaincu qu'elle n'avait aucun fondement: c'était une de ces rumeurs adroitement propagées et qui n'étaient pas inutiles à sa renommée et à ses succès.»

Pourtant dans sa Notice publiée ultérieurement[80], M. Malgaigne maintient le fait en s'appuyant du témoignage si considérable de M. Cruveilhier: «Dupuytren, dit-il, écrivit une lettre ainsi rapportée par M. Cruveilhier.» Or, on ne voit point que celui-ci ait démenti l'affirmation. On ne saurait d'ailleurs suspecter Malgaigne de partialité en faveur de Dupuytren, au contraire, car il dit de lui entre autres choses: «Pour réaliser ces idées de suprématie qu'il nourrissait dès sa jeunesse, il sacrifia son repos, sa santé, quelquefois jusqu'à son orgueil. Toute supériorité naissante lui était importune, et ses élèves les plus distingués étaient ceux dont il prenait le plus d'ombrage. Par ses jalousies, par ses noirceurs, il avait fini par éloigner tous ses amis, tous ses collègues; et comme nul ne se fiait plus à lui, il en vint à son tour à se méfier de tous. Il vit partout des ennemis et sous son toit domestique et dans la foule qui se pressait à ses leçons et dans les journaux qui les répétaient, et dans ceux qui ne les répétaient pas; et n'ayant personne à qui confier ni ses joies ni ses peines, il mena vraiment, au comble de la fortune et de la prospérité, la vie la plus misérable.»

Formidable exemple pour les ambitieux que celui de cet homme en apparence si favorisé de la fortune, riche à millions; ayant la gloire, ayant la célébrité plus grande qu'il ne l'avait rêvée, et avec tout cela malheureux, misérable, comme dit M. Malgaigne qui continue:

«Fier et hautain, il aimait qu'on pliât devant lui-même jusqu'à terre; et cependant par un contraste étrange, il réservait son estime aux caractères indépendants, alors même qu'il les écartait de son entourage, etc.» Il ne se peut guère un jugement plus sévère, et l'on en doit croire assurément l'écrivain dans ce qu'il dit de favorable à Dupuytren auquel comme homme, des biographes accordent davantage. Il faut lire à ce sujet ce que le recueil intitulé: Portraits et histoire des hommes utiles, nous apprend de sa bienveillance, de sa bonté vraiment singulière pour les enfants malades près desquels il oubliait ses brusqueries, laissant sa figure d'ordinaire dure, impassible, rigide, se détendre par le plus paternel des sourires. Au milieu d'eux il oubliait ses hauteurs, son amer dédain des hommes qui paraît avoir eu sa principale source dans ce désenchantement résultant de l'expérience, et aussi et davantage peut-être, dans ce triste scepticisme, dans cette misérable incrédulité, alors comme aujourd'hui trop peu rare chez des praticiens même éminents et qui n'en reste pas moins pour nous une aberration incompréhensible. Car, quoi! ne devraient-ils pas avoir toujours présente à l'esprit cette magnifique profession de foi de l'un des plus illustres patriarches de la science, qui, encore armé du scalpel, devant un cadavre dont le thorax et les flancs étaient ouverts, après avoir fait en quelque sorte toucher du doigt à ses nombreux élèves les merveilles de l'organisme, ne pouvait s'empêcher de s'écrier dans un élan de religieux enthousiasme:

«Ô Éternel, quel hymne je viens de chanter à ta gloire!»

Il ne pensait pas autrement, le savant Ambroise Paré, quand il disait à propos du duc de Guise, je crois: «Je le pansai, Dieu le guérit.»

On a peine vraiment à comprendre le médecin, le chirurgien, sceptique, impie, ou seulement indifférent, à moins que ce ne soit par un prodigieux aveuglement, suite de passions viles, ou de préjugés grossiers inculqués par cette première et inepte éducation qu'on reçoit trop souvent dans les colléges, les facultés, les cliniques et qui ne pouvait qu'être pire à l'époque où Dupuytren commença ses études, et après les avoir terminées, obtint ses diplômes. L'orgueil, la vanité aidant, et aussi la dévorante activité de cette vie qui ne permet guère le repos non plus que la réflexion au médecin en vogue, ses préjugés, son indifférence ou plutôt son hostilité persistèrent longtemps. Mais enfin, il vint un jour, il vint une heure, heure à jamais bénie, où d'autres pensées, des pensées pour lui bien nouvelles, bien inattendues, tout à coup étonnèrent, inquiétèrent ce grand esprit; des sentiments qu'il ne connaissait plus, qu'il n'avait jamais connus peut-être, firent soudain palpiter son cœur et dans des circonstances singulières et providentielles. Mais le fait a été si admirablement raconté par un illustre et à jamais regrettable orateur qu'il y aurait présomption à vouloir refaire ce récit où il semble en quelque sorte s'être surpassé lui-même. Je me trouve trop heureux de pouvoir le reproduire tout au long en remettant sous les yeux du lecteur qui m'en saura gré ces pages incomparables. Mon humble prose ne gagnera pas sans doute à pareil voisinage, mais qu'importe!

«Notre âge se rappelle encore la célébrité dont jouissait, il y a un quart de siècle, un homme qui avait porté dans les œuvres de la chirurgie une intrépidité d'âme aussi rare que la précision de sa main. Cet homme, déjà vieux, vit entrer dans son cabinet une figure simple, grave et douce, qu'il reconnut aisément pour un curé de campagne. Après l'avoir entendu et examiné quelques instants, il lui dit d'un ton brusque qui lui était naturel:

»—Monsieur le curé, avec cela on meurt.

»—Monsieur le docteur, répondit le curé, vous eussiez pu me dire la vérité avec plus de ménagement; car bien qu'avancé dans la vie, il y a des hommes de mon âge qui craignent de mourir. Mais en quelque manière qu'elle soit dite, la vérité est toujours précieuse, et je vous remercie de ne me l'avoir pas cachée.» Puis posant sur la table une pièce de cinq francs préparée d'avance, il ajouta: «Je suis honteux plus que je ne puis le dire de si mal témoigner ma reconnaissance à un homme comme monsieur le docteur Dupuytren: mais je suis pauvre, et il y a bien des pauvres dans ma paroisse; je retourne mourir au milieu d'eux.»

»Cet accent parvint au cœur de l'homme que le cri de la douleur n'avait jamais troublé; il se sentit aux prises avec lui-même; et courant après le vieillard qu'il avait repoussé d'abord, il le rappela du haut de sa porte et lui offrit son secours. L'opération eut lieu. Elle touchait aux organes les plus délicats de la vie; elle fut longue et douloureuse. Mais le patient la supporta avec une sérénité de visage inaltérable, et comme l'opérateur étonné lui demandait s'il n'avait rien senti:

»—J'ai souffert, répondit-il, mais je pensais à quelque chose qui m'a fait du bien.

»Il ne voulait pas lui dire: J'ai pensé à Jésus-Christ, mon Maître et mon Dieu crucifié pour moi; il eût craint de blesser peut-être l'incroyance de son bienfaiteur, et retenant sa foi sous le voile de la plus aimable modestie, il lui disait seulement: J'ai pensé à quelque chose qui m'a fait du bien. À plusieurs mois de là, par un grand jour d'été, le docteur Dupuytren se trouvait à l'Hôtel-Dieu, entouré de ses élèves à l'heure de son service. Il vit venir de loin le vieux prêtre, suant et poudreux, comme un homme qui a fait à pied un long chemin et tenant à son bras un lourd panier.

»—Monsieur le docteur, lui dit le vieillard, je suis le pauvre curé de campagne que vous avez opéré et guéri il y a déjà bien des semaines; jamais je n'ai joui d'une santé plus solide qu'aujourd'hui, et j'ai voulu vous en donner la preuve en vous apportant moi-même des fruits de mon jardin que je vous prie d'accepter en souvenir d'une cure merveilleuse que vous avez faite et d'une bonne action dont Dieu vous est redevable en ma personne.» «Dupuytren prit la main du vieillard; c'était la troisième fois que le même homme l'avait ému jusqu'au fond des entrailles.»

Dès lors, il n'est point douteux que des pensées d'un ordre tout nouveau préoccupèrent souvent l'illustre docteur encore que son caractère ombrageux, concentré, ait retenu toujours peut-être sur ses lèvres le cri de son angoisse intérieure, l'aveu poignant de ses troubles secrets, de ses doutes, de ses perplexités, qui devaient faire explosion, à la grande stupeur de beaucoup de ses contemporains, par un acte de foi solennel autant que sincère. Voici dans quelles circonstances: atteint d'une pleurésie latente, il ne put douter bientôt, à de certains symptômes, que son état ne fût des plus graves. «On lui proposa la ponction; il accepta d'abord, dit M. Malgaigne, et finit par refuser.

»—Que ferai-je de la vie? disait-il, la coupe en a été si amère pour moi!

»Il se regarda donc mourir, conservant la plénitude de son intelligence jusqu'au dernier moment. La veille même de sa mort, il se fit lire le journal:

»—Voulant disait-il, porter là-haut des nouvelles de ce monde. Il expira le 8 janvier 1835, à trois heures du matin.»

Rien de plus dans le récit du docteur. Mais grâce à Dieu, d'après les témoignages les plus authentiques, la mort de Dupuytren n'eut point ce caractère froidement stoïque, sceptique, et les plus précieuses des consolations ne manquèrent pas à son agonie. Écoutons encore le grand orateur.

«Enfin, cet homme illustre, le docteur Dupuytren, se trouva lui-même sur son lit de mort, et du regard dont il avait jugé le péril de tant d'autres, il connut le sien. Cette heure le trouva ferme; il avait eut trop de gloire pour regretter la terre et se méprendre sur son néant. Mais la révélation du peu qu'est la vie ne suffit pas pour éclairer l'âme sur sa destinée, et peut-être est-elle le plus grave péril de l'orgueil aux prises avec la mort. Il faut, à ce moment suprême, reconnaître également la misère et la grandeur de l'homme, et si le génie peut de lui-même s'élever jusqu'à sentir sa misère, il ne peut pas en même temps sentir sa grandeur. Ce double secret ne s'unit et ne se manifeste à la fois que dans une clarté qui vient de plus haut que la gloire. Dupuytren la vit venir. En roulant dans les replis de sa mémoire le spectacle des choses auxquelles il avait assisté, parmi tant de figures qui s'abaissaient sous son dernier regard, il en était une qui grandissait toujours, et dont la simplicité pleine de grâce lui rappelait des sentiments qu'il n'avait éprouvés que par elle. Le vieux curé de campagne était demeuré présent à son âme, et il en recevait, dans ce vestibule étroit de la mort, une constante et douce apparition. Messieurs, je ne vous dirai pas le reste: Dupuytren touchait aux abîmes de la vérité, et pour y descendre vivant, il n'avait plus qu'à tomber dans les bras d'un ami. C'est le don que Dieu a fait aux hommes depuis le jour où il leur a tendu les mains du haut de la croix, le don de recevoir la vie d'une âme qui la possède avant nous et qui la verse dans la nôtre parce qu'elle nous aime. Dupuytren eut ce bonheur. Au terme d'une mémorable carrière, il connut qu'il y avait quelque chose de plus heureux que le succès et de plus grand que la gloire: la certitude d'avoir un Dieu pour père, une âme capable de le connaître et de l'aimer, un Rédempteur qui a donné son sang pour nous, et enfin la joie de mourir éternellement réconcilié avec la vérité, la justice et la paix. Messieurs, la Providence gouverne le monde, et son premier ministre vous venez de l'apprendre, c'est la vertu[81]

Dans un petit volume où vu son titre[82] comme la table des chapitres et aussi le nom de l'auteur, je ne m'attendais certes pas à rencontrer de telles pages, j'ai lu tout un récit ayant pour titre: La mort de Dupuytren. Là se trouvent les détails les plus curieux relatifs soit à la fameuse opération qui sauva la vie au bon curé, soit aux derniers moments du célèbre chirurgien. Ils offrent, par leur caractère de précision, un commentaire intéressant qui complète dans ce qu'il a d'un peu vague, vers la fin, l'admirable récit du père Lacordaire. Aussi quelques citations ne déplairont pas au lecteur. Voici d'abord ce qui a trait à l'opération:

«La maladie était un abcès de la glande sous-maxillaire compliqué d'un anévrisme de l'artère carotide. La plaie était gangrenée en plusieurs endroits..... Dupuytren taillait et tranchait avec le couteau et les ciseaux; ses pinces d'acier sondaient le fond de la plaie et ramenaient des fibres qu'il tordait et qu'il attachait ensuite. Puis la scie enleva en grinçant des fragments cariés du maxillaire inférieur. Les éponges, pressées à chaque instant, rendaient le sang qui coulait à flots. L'opération dura vingt-cinq minutes. L'abbé ne fronça pas le sourcil, mais il était un peu pâle.

«—Je crois que tout ira bien, lui dit amicalement Dupuytren. Avez-vous beaucoup souffert?

«—J'ai tâché de penser à autre chose, répondit le prêtre.»

«...Chaque matin, lorsque Dupuytren arrivait, par une étrange infraction à ses habitudes, il passait les premiers lits et commençait la visite par son malade favori. Plus tard, lorsque celui-ci put se lever et faire quelques pas, Dupuytren, la clinique achevée, allait à lui, prenait son bras sous le sien, et harmonisant son pas avec celui du convalescent, faisait avec lui un tour de salle. Pour qui connaissait l'insouciante dureté avec laquelle Dupuytren traitait habituellement ses malades, ce changement était inexplicable.»

Plus inexplicable ou plus admirable, alors que, quelques pages plus haut, l'auteur nous dit: «Poussant jusqu'aux dernières limites ses doctrines de positivisme, Dupuytren s'acharna avec la plus excessive ténacité contre ce qu'il appelait les utopies spéculatives (religieuses), chaque fois qu'il trouva à les combattre sous quelque forme que ce fût. Par degrés son antipathie devint de l'exécration.»

Après avoir raconté les visites du bon curé apportant, chaque année, le 6 mai, jour anniversaire de l'opération, à Dupuytren son petit cadeau: «son inévitable panier et ses inévitables poires et poulets,» M. Nadar termine par le récit de la mort du grand chirurgien, récit des plus émouvants dans sa brièveté:

»L'amélioration n'était qu'apparente et Dupuytren le sentait bien. Il se voyait mourir et avait compté ses instants. Son caractère devint plus inexpansif et plus sombre à mesure qu'il approchait du terme fatal... Tout à coup il appelle M..., son fils adoptif, qui veillait dans un cabinet voisin.

»—M..., lui dit-il, écrivez au curé de ***, près Nemours, vous savez l'adresse:

«Mon cher abbé,

»Le docteur a besoin de vous à son tour. Venez vite: peut-être arriverez-vous trop tard:

»Votre ami,

Dupuytren.»

«Le petit curé accourut aussitôt. Il resta longtemps enfermé avec Dupuytren. Nul ne sait ce que tous deux se dirent; mais quand l'abbé sortit de la chambre du mourant, ses yeux étaient humides, et sa physionomie rayonnait d'une douce exaltation. Le lendemain, Dupuytren appelait auprès de lui l'archevêque de Paris (Mgr de Quelen).

»Le jour de l'enterrement.... l'église Sainte-Eustache eut peine à contenir le cortége. Après le service, les élèves portèrent à bras le cercueil jusqu'au cimetière.

«Le petit prêtre suivait le convoi en pleurant.»

L'auteur ajoute assez étrangement, quoique je ne puisse le regretter, puisque ce langage même donne plus de poids à son témoignage: «Que ceux qui viennent de lire ces lignes n'y veuillent pas avoir une intention dogmatique et ne s'occupent pas d'y chercher la pensée de celui qui les a écrites. Il raconte cette histoire tout simplement comme on la lui a racontée, sans autre dessein de persuader ou d'instruire (et quel mal à cela, honnête Nadar?), parce que c'est une histoire vraie et qu'elle se rattache à un grand nom.»

À la bonne heure, et nous en remercions l'historien fidèle, malgré cette réflexion dernière qui pourrait bien, fût-ce à l'insu de l'auteur, avoir été soufflée par le respect humain. Quoi qu'il en soit, voilà certes un mémorable exemple et que feront bien de méditer, non pas seulement les jeunes étudiants, ceux qu'on appelle d'un autre nom dont je m'abstiens parce qu'il ressemble à une injure; mais aussi, mais surtout certains de leurs professeurs, de leurs maîtres, docteurs plus ou moins célèbres, qui, trop oublieux des plus sacrés devoirs, compromettent l'honneur de leur profession, laquelle est aussi un sacerdoce, par des prédications honteuses, sceptiques, matérialistes, athées, alors que de leurs chaires il ne devrait tomber que de graves, disons mieux, de religieuses paroles, «des hymnes à la gloire de l'Éternel.»

[80] Biographie nouvelle, 1858.

[81] Lacordaire: Conférences de Notre-Dame.

[82] Quand j'étais étudiant: in-18, par Nadar.


L'ABBÉ DE L'ÉPÉE

«Un jour de l'année 1753, suivant toutes les probabilités, une affaire de peu d'importance amena l'abbé de l'Épée dans une maison de la rue des Fossés-Saint-Victor qui faisait face à celle des Frères de la doctrine chrétienne. La maîtresse du logis était absente; on l'introduisit dans une pièce où se trouvaient ses deux filles, sœurs jumelles, le regard attentivement fixé sur leurs travaux à l'aiguille. En attendant le retour de leur mère, il voulut leur adresser quelques paroles; mais quel fut son étonnement de ne recevoir d'elles aucune réponse. Il eut beau élever la voix à plusieurs reprises, s'approcher d'elles avec douceur, tout fut inutile. À quelle cause attribuer ce silence opiniâtre?

»Le bon ecclésiastique s'y perdait. Enfin, la mère arrive, le visiteur est au fait de tout. Les deux pauvres enfants sont sourdes-muettes. Elles viennent de perdre leur maître, le vénérable P. Vanin ou Tanin, prêtre de la Doctrine chrétienne de Saint-Julien des Ménétriers à Paris. Il avait entrepris charitablement leur éducation au moyen d'estampes qui ne pouvaient leur être d'un grand secours. En ce moment décisif, un rayon du ciel révèle à l'étranger sa vocation. Sans aucune expérience dans l'art difficile dont il va sonder les profondeurs inconnues, il est déjà tout prêt à se sacrifier.

»À partir de ce jour, il remplira auprès des deux infortunées la place que le P. Vanin laisse vide. Après avoir mûrement réfléchi aux moyens par lesquels il pourra remplacer chez elles l'ouïe et la parole, il croit entrevoir, dans le langage des gestes, la pierre angulaire que le ciel destine à soutenir l'édifice intellectuel du sourd-muet[83]

Cet homme de bien, ce zélé prêtre, c'était l'abbé de l'Épée, né à Versailles le 25 novembre 1712, fils d'un expert des bâtiments du roi, chrétien pieux qui, de bonne heure, forma l'âme de l'enfant à la vertu; mais cependant, contradiction étrange! par l'instinct de l'égoïsme paternel, il ne vit pas sans répugnance la vocation qui, dès l'âge de dix-sept ans, appelait le jeune homme à l'honneur du sacerdoce. Il fallut à Charles Michel une énergie réelle pour triompher de cette opposition; mais, dit très-bien son biographe: «Il était écrit au ciel que, nouveau pontife du Dieu vivant, il servirait d'intermédiaire entre le Tout-Puissant et les ouailles égarées qui l'attendaient.»

Par malheur, l'entêtement de certaines idées, et non plus l'opposition de ses parents, vinrent tout à coup l'arrêter sur le seuil même du temple, et, pendant plusieurs années, le détournèrent de sa vocation pour le jeter dans une autre carrière (le barreau), où ses débuts semblaient lui promettre de brillants succès. Mais, sentant bien qu'il n'était point là dans la voie indiquée par la Providence, il accueillit avec empressement les offres bienveillantes de l'évêque de Troyes, qui, après lui avoir conféré les ordres, le nomma l'un des chanoines de sa cathédrale.

Après la mort du digne évêque, l'abbé de l'Épée revint à Paris; l'attitude qu'il prit, dans les trop fameuses discussions entre jansénistes et molinistes, l'exposa aux censures de l'autorité diocésaine, et l'on a regret à dire que ce blâme il le méritait; car, bien qu'il eut signé l'acte d'adhésion à la bulle Unigenitus, condamnation du jansénisme, et dans des termes qui attestaient, suivant le biographe, «la droiture de son âme et la pureté de son intention,» il ne put s'abstenir de restrictions qui n'étaient point, à son insu sans doute, dans le même esprit de soumission. Cette faute, il ne faut point la dissimuler; «car, dit très bien l'abbé Bouchet, son génie et sa bienfaisance ne l'ont malheureusement pas mis à l'abri des faiblesses humaines... et quand même nous écririons la vie d'un saint, nous croirions de notre devoir d'historien de chercher et de montrer en lui quelque point vulnérable dans son existence. Le sort des hagiographes, dans leurs vies de saints, est de ne nous montrer que le beau côté de leur héros, ce qui nuit à la vérité historique et en fausse les conséquences morales; car, avec de telles vies, les lecteurs s'imaginent toujours que les saints ne sont pas des hommes comme eux, et qu'eux, lecteurs, étant hommes, ils ne peuvent être saints.

»..... Mais notre pénible tâche d'historien une fois remplie, nous ne persistons pas moins à croire que la question de bonne foi et l'immense charité de l'ami des sourds et muets lui auront fait trouver grâce devant Celui qui est le Dieu de vérité, mais qui est aussi et surtout le Dieu de charité: Deus caritas est

Mais précisément on a plus de peine à comprendre que l'abbé de l'Épée, à cette époque de sa vie, parut incliner vers les doctrines outrées du jansénisme, alors que sa piété douce, facile, aimable, ne trahissait rien des allures hautaines et intolérantes de la secte. Le bon abbé avait eu par lui-même la preuve qu'il n'est pas de prédication plus éloquente que celle de la douceur, de la charité, puisque par ces moyens seuls il avait ramené à la vérité le protestant Ulrich, venu du fond de la Suisse pour demander ses conseils, et qui, après quelques entretiens, n'avait pas hésité à abjurer l'hérésie de Calvin, quoi qu'il dût lui en coûter par la suite. En effet, après cet acte courageux, n'ayant pu retourner dans sa famille, il se trouvait à Paris presque réduit à la détresse. L'abbé, devenu son ami et qui souffrait pour le néophyte de cette situation, insistait pour qu'il acceptât, afin de s'en aider, une somme de six cents livres, dont il pouvait disposer:

«Vous m'avez enseigné, répondit généreusement Ulrich, combien est agréable au Ciel l'état de l'homme qui travaille en paix dans l'indigence et qui souffre les privations sans murmurer; vous m'avez inculqué vos principes. Après ce don, tous les autres me seraient inutiles; de plus nécessiteux jouiront de vos largesses. J'ai appris de vous à aimer Dieu, mes frères et le travail: je suis riche de vos bienfaits.»

Ulrich, d'ailleurs, devait être prophète. L'abbé de l'Épée, en dépit des obstacles venant de lui-même ou du dehors, conduit comme par la main par la Providence dans sa voie véritable, et ramené à sa sainte mission par la circonstance racontée plus haut (la rencontre des deux sourdes-muettes) ne devait plus s'en écarter. Les succès qu'il avait obtenus au moyen du langage des gestes et de cette mimique ingénieuse, sorte de langue universelle que, plus tard, l'abbé Sicard devait compléter, lui attirèrent bientôt d'autres et nombreux élèves. L'attention publique fut éveillée, et cette humble école avait peine parfois à contenir l'affluence des visiteurs, entre lesquels un jour se trouvèrent l'empereur d'Allemagne, Joseph II, et l'ambassadeur de Catherine, l'impératrice de Russie.

Ces résultats ne pouvaient que surexciter le zèle de l'abbé qui, vu le nombre toujours croissant des élèves, était incessamment entraîné à développer son établissement. Il possédait, quand il en jeta les premiers fondements, un patrimoine d'environ 7,000 livres de revenu, d'autres disent 12,000, et au bout de quelques années, l'Œuvre avait presque tout absorbé encore qu'il eût eu plus d'une fois recours à la bourse de son digne frère, architecte du roi, et qu'il s'imposât pour tout ce qui le concernait lui-même, la plus stricte économie: «Il se dépouillait, dit M. Berthier, pour couvrir ses enfants d'adoption, et traînait des vêtements usés pour qu'ils en portassent de bons... Durant le rude hiver de 1788, il se refusait même du bois, malgré les infirmités de la vieillesse, et ce ne fut que, vaincu par les instances réitérées de ses élèves en larmes, qu'il renonça à cette privation volontaire. Longtemps encore après, il leur répétait en soupirant:

«Mes pauvres enfants, je vous ai fait tort de trois cents livres au moins.»

Ne sent-on pas ses yeux se mouiller en lisant de telles paroles, aussi bien que l'admirable lettre dans laquelle il remerciait Joseph II de l'offre qu'il lui faisait de demander pour lui une abbaye au roi de France, et dans le cas d'insuccès de lui en donner une dans son empire? «Je suis confus, Sire, de vos bontés. Si, à l'époque où mon entreprise n'offrait encore aucune chance de succès, quelque médiateur puissant eût sollicité et obtenu pour moi un riche bénéfice, je l'aurais accepté pour en faire servir les ressources au profit de l'Institution. Mais je suis vieux; si Votre Majesté veut du bien aux sourds-muets, ce n'est pas sur ma tête, déjà courbée vers la tombe, qu'il faut le placer, c'est sur l'Œuvre elle-même: il est digne d'un grand prince de la perpétuer pour le bien de l'humanité.»

Voici comment le bon prêtre avait fait la connaissance de l'empereur. L'abbé de l'Épée disait d'habitude sa messe de fort bonne heure dans la chapelle Saint-Nicolas, à l'église Saint-Roch, sa paroisse. Un matin, au moment de monter à l'autel, il cherche vainement des yeux l'enfant qui, d'ordinaire, servait la messe; mais bientôt il voit, agenouillé à sa place, un inconnu simplement vêtu, quoique avec un air d'élégance et de distinction, qui, devinant l'embarras du prêtre, s'était offert de lui-même pour suppléer l'absent, ce qu'il fit à l'édification de l'abbé: celui-ci, sa messe et l'action de grâces terminées, remercie l'étranger et l'invite à visiter son établissement. L'inconnu s'empresse d'accepter et, après avoir tout vu de ses yeux, tout examiné à loisir avec l'air du profond intérêt, il quitte la maison en glissant dans les mains de l'abbé un objet enveloppé d'un papier:

«Voici, dit-il, un léger souvenir de ma visite.»

C'était une magnifique tabatière avec le portrait de l'empereur d'Autriche, enrichi de diamants. L'inconnu était Joseph II lui-même. La tabatière et le portrait ne quittèrent plus, dès lors, la poche de l'abbé, mais je doute qu'il en ait été de même des diamants.

Cependant le prince, tout ému encore de sa visite à la maison des sourds-muets, en parla dans les termes les plus chaleureux à sa sœur, la reine Marie-Antoinette, qui voulut à son tour connaître l'établissement et n'en sortit pas moins enthousiasmée. Sans doute elle ne contribua pas peu à appeler sur l'institution l'intérêt de Louis XVI, qui lui accorda, bientôt après, une pension de 6,000 livres sur sa cassette particulière. Il est juste de dire qu'avant cet acte de la munificence royale, le généreux secours du duc de Penthièvre et de plusieurs autres personnes, dans les moments critiques, n'avaient pas manqué à l'Œuvre. Des motifs, tirés de la dignité, ne permirent pas à l'abbé de l'Épée d'accepter les riches présents que Catherine II lui faisait offrir par son ambassadeur; il n'en témoigna pas moins de sa gratitude, demandant qu'on lui envoyât un jeune russe sourd et muet pour l'instruire, afin qu'il pût à son tour devenir l'instituteur des autres infortunés en Russie, où l'on établirait une école comme cela avait eu lieu pour l'Autriche.

Maintenant, faut-il avec des biographes appeler un excès de zèle la conduite de l'abbé de l'Épée, dans la mystérieuse affaire du jeune Solar, émouvant épisode, dont s'inspirait quelques années après Bouilly, pour son drame représenté avec tant de succès, et qui n'a pas nui à la popularité de l'abbé de l'Épée.

Un jour de l'année 1775, que celui-ci s'était rendu à l'Hôtel-Dieu, «un enfant vêtu d'une casaque grise et coiffé d'un bonnet de coton blanc, costume uniforme de l'hôpital, lui est présenté par la mère Saint-Antoine, chargée du service de la salle. À une seconde visite, cette religieuse conjure l'abbé de le retirer de cette hôpital pour l'instruire. Il l'interroge, les gestes du sourd-muet lui donnent à entendre qu'il appartient à des parents riches, que son père boîtait et qu'il est mort; que sa mère est restée veuve avec quatre enfants,... qu'il y a dans la maison des domestiques et un grand jardin qui rapporte beaucoup de fruits; qu'un cavalier enfin, après l'avoir mené bien loin, l'a abandonné, le visage couvert d'un masque et d'un voile sur la grand'route. Son maintien, son air distingué sous les haillons de la misère, et sa pantomime expressive semblent confirmer cette déposition de l'orphelin» qui, lorsqu'il fut instruit, la confirma par des explications plus précises.

De ces explications et des longues et patientes recherches qui suivirent, non sans résultat, l'abbé fut amené à conclure que le sourd-muet, Joseph (nom qu'on lui donna), devait être le fils du comte de Solar, mort naguère, et auquel sa veuve n'avait survécu que peu de temps; et il n'hésita pas à réclamer devant la justice en faveur de son pupille. De là un long et curieux procès qui, à cette époque, passionna l'opinion publique, généralement sympathique à l'abbé de l'Épée, et une lutte avec la famille réelle ou prétendue de l'orphelin, reconnu par quelques-uns de ses parents, mais traité par d'autres d'imposteur. Le Châtelet, saisi de l'affaire, admit les prétentions de Joseph et, par deux fois, lui donna gain de cause. Mais la partie adverse, en appela devant le Parlement; celui-ci supprimé, le procès se trouva suspendu; dans l'intervalle, les deux seuls protecteurs de Joseph, le duc de Penthièvre, qui lui faisait une pension, et l'abbé de l'Épée moururent, ce qu'on attendait peut-être. Deux ans après, l'affaire ayant repris son cours, les plaidoiries entendues, le nouveau Tribunal de Paris (24 juillet 1792) infirma l'arrêt des premiers juges, et déclara Joseph non fondé dans sa demande, en lui interdisant de porter à l'avenir le nom de comte de Solar.

Le jeune homme, à qui cet arrêt sans appel ôtait toute espérance, seul maintenant, sans appui, sans amis, prit une résolution énergique; il s'engagea dans un régiment de dragons, partant pour la frontière, et trois mois après il périssait glorieusement sur le champ de bataille. D'autres disent qu'il mourut des suites de ses fatigues dans un hôpital. Tel fut le dénouement de cette aventure étrange, qui reste à toujours une énigme, un problème, ce qui n'empêche pas d'admirer le dévouement du bon abbé, qu'il ait été ou non déçu par les apparences militant, à défaut des preuves décisives, en faveur de son malheureux protégé.

Mais les fatigues et les émotions de ce procès, ajoutées à tant d'années de privations et de labeurs, contribuèrent sans doute à hâter la fin du vénérable prêtre qui, le 23 décembre 1789, s'éteignit doucement, au milieu de sa famille adoptive en pleurs, après avoir reçu, dans les sentiments de la plus fervente piété, les derniers sacrements des mains de M. l'abbé Marduel, curé de sa paroisse. Pendant sa maladie on l'entendit plusieurs fois répéter ces touchantes paroles: «Grâce à Dieu, je n'ai jamais commis de ces fautes qui tuent les âmes; mais je suis épouvanté quand je réfléchis combien j'ai mal répondu à une telle faveur d'en haut... Ce sont les grands combats qui font les grands saints; Dieu a tout fait pour mon salut, et je n'ai rien fait qui réponde à l'excellence de sa grâce.»

L'humilité de l'abbé de l'Épée lui fermait les yeux sur ses mérites; certes il n'arrivait pas les mains vides devant Dieu celui qui, par ce merveilleux langage, inventé par le cœur plus encore que par le génie, avait ouvert et ouvre encore les portes du Ciel à tant de pauvres âmes qui, sans lui, n'auraient point connu la lumière. L'apôtre infatigable de ces infortunés, longtemps à cause de leur infirmité, traités en parias, ne mérite-t-il pas au moins la même récompense, les mêmes louanges que le courageux missionnaire qui va, par delà les mers et les déserts, porter l'évangile aux pauvres idolâtres? car tels abrutis qu'ils paraissent, grâce à ce don précieux de la parole, ne sont-ils pas moins étrangers encore à toute tradition, à toutes notions concernant la divinité, l'âme, la conscience, que les malheureux sourds-muets, qui, faute de moyens de communication avec les autres hommes, restaient comme murés dans leur complète ignorance? Qu'on juge à ce point de vue supérieur de l'immense bienfait résultant de la découverte de l'abbé de l'Épée[84], qui dans son livre intitulé: Véritable manière d'instruire les sourds-muets, va jusqu'à dire: «D'après les exemples contenus dans ce chapitre (XIII), on conviendra sans doute qu'il est possible de faire entendre aux sourds-muets les mystères de notre religion, et qu'ils doivent même les mieux entendre que ceux qui ne les ont appris que dans leur catéchisme[85]

À l'appui de cette affirmation, qui paraît si hardie d'abord, je dirai qu'ayant eu plusieurs fois l'occasion d'entendre, c'est-à-dire de voir les prédications qui se font le dimanche, à Saint-Roch, par un digne successeur de l'abbé de l'Épée, aux sourds-muets, je ne me lassais pas d'admirer l'éloquence naturelle, la vivacité d'accent, l'onction surtout de ce langage des gestes, si expressif, que moi, qui ne le comprenais point dans le détail, je n'en étais pas moins touché profondément, sûr que l'orateur parlait à ses ouailles attentives des choses du ciel, de Dieu, de l'âme et de l'éternité.

C'est dans l'église Saint-Roch, où l'abbé de l'Épée fut inhumé, que se trouve le monument élevé à sa mémoire par les sourds-muets reconnaissants. Il est dû au ciseau du sculpteur Préault qui, dans cette circonstance, dit-on, a fait preuve, à son grand honneur, de plus de désintéressement encore que de talent.

Une statue de l'abbé de l'Épée, dont une souscription a fait les frais, s'élève également sur une des places de Versailles, où se voit aussi la statue de Hoche, autre gloire de cette noble cité.

Par un décret de l'Assemblée nationale, qui ne fut pas toujours si bien inspirée (1791), l'Institution des sourds-muets, reconnue solennellement d'utilité publique, se trouva consolidée. Peu d'années après elle fut, par mesure administrative, transférée dans le vaste local qu'elle occupe aujourd'hui encore. Des fenêtres élevées d'une maison située en face, et que naguère habitait l'un de nos amis, nous avons souvent admiré le beau et grand jardin dont les murs bornent à droite la rue dite de l'Abbé de l'Épée.

[83] Ferdinand Berthier, sourd-muet. Vie de l'abbé de l'Épée, in-8º, 1832.

[84] Il est juste de dire que, bien qu'il n'eût pas eu connaissance de leurs ouvrages, l'abbé de l'Épée avait été précédé dans cette carrière de dévouement par les Espagnols Paul Bronet et Ramire, et aussi les Anglais et les Allemands.

[85] La Véritable manière d'instruire les sourds-muets, in-12, 1784.


FÉNELON

I

«Dans sa douleur elle (Calypso) se trouvait malheureuse d'être immortelle; etc.»

Que de fois et que de fois n'ai-je pas copié cette ritournelle du temps que j'étais écolier, et que de fois, professeur, à mon tour ai-je infligé cet ennui aux pauvres élèves! C'est pour moi un problème dont je cherche vainement la solution, une énigme dont le mot m'échappe, de penser que le Télémaque soit devenu le livre des collégiens concurremment avec Robinson Crusoé, et même le livre des bambins, presque des bébés; car j'ai connu plusieurs écoles où l'on avait fait de ce grave volume le livre de lecture à l'usage de la petite classe, soit des enfants qui, ayant appris à épeler dans le Syllabaire, commençaient à déchiffrer couramment la lettre moulée.

Fénelon, tout le premier, me paraît s'être mépris à ce sujet quand il dit avoir fait son livre «pour amuser en l'instruisant son élève, le duc de Bourgogne.» Toutefois on peut l'admettre quant au jeune prince dont l'intelligence était singulièrement précoce alors que sa position contribuait encore à la développer plus vite et lui permettait de comprendre bien des choses absolument inintelligibles pour le fils d'un artisan ou d'un petit bourgeois. Ce poème, car, pour la plus grande partie, l'ouvrage, comme l'a dit excellemment Chateaubriand, n'est qu'une épopée écrite en prose harmonieuse, pour être goûté, exige non pas seulement un esprit cultivé, mais déjà une certaine connaissance du monde; nous disons cela surtout pour l'épisode relatif à Eucharis et Calypso, pour celui du roi de Tyr, etc, destinés à prémunir le jeune prince contre certains écueils trop fréquents dans les cours, mais qu'il peut n'être pas sans inconvénient de faire prématurément connaître à d'autres. Les chapitres, j'allais dire, les chants consacrés à Idoménée et à la fondation de Salente, sont faits pour être lus ou plutôt médités moins par des écoliers que par l'historien et l'homme d'état, et je trouve qu'il y a exagération quoique avec un fond de vérité dans ce jugement d'un critique très judicieux d'ailleurs:

«Le livre dans son ensemble ne saurait être considéré comme un traité de politique pratique. À côté de maximes très sages on trouve des pensées chimériques et des détails un peu puérils. On sent en le lisant qu'on n'a pas affaire à un homme d'état.»

Que dans la pensée de Fénelon, l'ouvrage ait pu être même indirectement une critique du gouvernement de Louis XIV, on ne peut le croire alors que lui-même affirme le contraire en disant: «Je l'ai fait dans un temps où j'étais charmé des marques de bonté et de confiance dont le roi m'honorait.... Je n'ai jamais songé qu'à amuser M. le duc de Bourgogne et qu'à l'instruire en l'amusant par ces aventures sans jamais vouloir donner cet ouvrage au public.»

En effet, le livre ne vit le jour du vivant de l'auteur que par «l'infidélité d'un domestique auquel Fénelon avait confié son manuscrit pour en faire une copie. Cette transcription circula clandestinement dans quelques sociétés dès le mois d'octobre 1698, et la curiosité qu'elle fit naître encouragea le copiste à la vendre à un libraire sans désignation d'auteur. La veuve Barbier obtint un privilége et l'ouvrage s'imprimait lorsque, au mois d'octobre 1699, la cour, ayant été informée que le Télémaque était de l'archevêque de Cambrai, fit saisir les exemplaires des feuilles imprimées et prit les mesures les plus sévères pour sa destruction totale.»

Elle n'y réussit pas néanmoins; une partie de l'édition fut soustraite à la vigilance des agents, et les exemplaires se répandirent dans le public. Un libraire de La Haye, Moetyens, en profita pour faire réimprimer le livre qui eut à l'étranger comme en France un immense retentissement. La Bibliothèque Britannique de l'année 1743, le constate en ces termes: «À peine les presses pouvaient suffire à la curiosité du public; et quoique ces éditions fussent pleines de fautes, à travers toutes ces taches, il était facile d'y reconnaître un grand maître.»

Ce succès prodigieux, qui n'avait pas pour seule et sans doute pour principale cause le mérite du livre, acheva d'indisposer Louis XIV déjà fort mécontent de Fénelon depuis l'affaire du Quiétisme: «Louis XIV ne lui pardonnait pas l'obstination qu'il avait mise à défendre une doctrine où le roi ne voyait que des illusions et des éblouissements de l'esprit qui répugnaient à son bon sens pratique.»

La publication du Télémaque qui, par une coïncidence fâcheuse, sous le voile transparent de la fiction, semblait la critique ou plutôt la condamnation sévère de l'administration de Louis XIV, acheva la disgrâce de Fénelon; l'archevêque de Cambrai même put craindre un moment qu'on ne lui créât des difficultés qui le paralyseraient dans l'exercice de son ministère pastoral. Mais cette appréhension n'était point fondée, le roi, faisant taire ses répugnances personnelles, non-seulement laissa toujours liberté pleine et entière au prélat pour tout ce qui concernait le salut des âmes, mais plus d'une fois il l'aida de sa protection.

Du reste, Fénelon n'usa jamais de cette protection qu'avec une grande réserve et pour faire le bien, se montrant dans son diocèse le modèle accompli des pasteurs.

Revenons au Télémaque qui, en dehors des circonstances indiquées plus haut, méritait son succès par le bonheur de l'invention, la solidité des pensées et surtout le charme du style auquel on ne pourrait reprocher qu'une certaine recherche de la phrase trop fleurie parfois. Cet excès de parure n'est pas le défaut des autres écrits de Fénelon, car dans leur élégance et leur correction, ils se recommandent en général par la sobriété de l'expression et l'auteur n'abuse pas de l'épithète. Pourtant je ne saurais désapprouver les louanges données par Chateaubriand à ce style tout imprégné du parfum de l'antiquité, tout virgilien dans la forme, encore que, dans la pensée, il s'élève jusqu'au plus pur idéal par une inspiration toute chrétienne, témoin ce merveilleux épisode des Champs-Élysées que l'auteur du Génie du Christianisme a tant raison de citer en exemple, car cette admirable prose, dans sa suavité, enchante l'oreille comme les plus beaux vers.

«.... Ni les jalousies, ni les défiances, ni la crainte, ni les vains désirs n'approchent jamais de cet heureux séjour de la paix. Le jour n'y finit point, et la nuit avec ses sombres voiles, y est inconnue: une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes et les environne de ses rayons comme d'un vêtement. Cette lumière n'est point semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des misérables mortels et qui n'est que ténèbres; c'est plutôt une gloire céleste qu'une lumière: elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal: elle n'éblouit jamais; au contraire elle fortifie les yeux et porte dans le fond de l'âme je ne sais quelle sérénité; c'est d'elle seule que ces hommes bienheureux sont nourris; elle sort d'eux et elle y entre: elle les pénètre et s'incorpore à eux comme les aliments s'incorporent à nous. Ils la voient, ils la sentent, ils la respirent; elle fait naître en eux une source intarissable de paix et de joie; ils sont plongés dans cet abîme de délices comme les poissons dans la mer. Ils ne veulent plus rien, ils ont tout sans rien avoir, car ce goût de lumière pure apaise la faim de leur cœur; tous leurs désirs sont rassasiés, et leur plénitude les élève au dessus de tout ce que les hommes vides et affamés cherchent sur la terre: toutes les délices qui les environnent ne leur sont rien parce que le comble de leur félicité, qui vient du dedans, ne leur laisse aucun sentiment pour tout ce qu'ils voient de délicieux au dehors. Ils sont tels que les dieux qui, rassasiés de nectar et d'ambroisie, ne daigneraient pas se nourrir des viandes grossières qu'on leur présenterait à la table la plus exquise des hommes mortels.»

Virgile chrétien et écrivant en prose n'aurait dit ni mieux ni autrement, on peut l'affirmer.

Mais avant le Télémaque, Fénelon avait publié plusieurs ouvrages fort appréciés, et l'un des premiers, son Traité de l'Éducation des Filles, qu'on a le tort de ne plus assez lire aujourd'hui; car, à part un petit nombre de passages, il n'a rien perdu de son actualité et de son utilité. Je ne sais pas de livre sur l'éducation qui puisse faire plus de bien, qui soit plus rempli de conseils excellents, de leçons pratiques, d'observations prises sur le vif et d'après la nature. Ce court volume, qui vaut des centaines et des milliers de gros livres, est un trésor d'instructions précieuses dont les mères de famille doivent faire leur vade mecum et que je voudrais voir mettre dans la corbeille de la mariée tout d'abord avant les bijoux et les cachemires. Si je n'écoutais que mes prédilections, je le copierais ici en entier, car tout en est admirable la forme comme le fond, du moins je ne me refuserai pas la joie de quelques citations que personne, j'en suis sûr, ne pensera à regretter, fussent-elles un peu longues. Qui pourrait songer à s'en apercevoir, et pour faire connaître, admirer, aimer Fénelon, comme écrivain et comme homme, vaudront-elles pas mieux que tous mes commentaires et les plus élogieux?

Détachons du premier chapitre cette page éloquente: «Le monde n'est point un fantôme; c'est l'assemblage de toutes les familles; et qui est-ce qui peut les policer avec un soin plus exact que les femmes qui, outre leur autorité naturelle et leur assiduité dans leur maison, ont encore l'avantage d'être nées soigneuses, attentives au détail, industrieuses, insinuantes et persuasives? Mais les hommes peuvent-ils espérer pour eux-mêmes quelque douceur dans la vie, si leur plus étroite société, qui est celle du mariage, se tourne en amertume? Mais les enfants, qui feront dans la suite tout le genre humain, que deviendront-ils si les mères les gâtent dès leurs premières années... Il est constant que la mauvaise éducation des femmes fait plus de mal que celle des hommes puisque les désordres des hommes viennent souvent et de la mauvaise éducation qu'ils ont reçue de leurs mères et des passions que d'autres femmes leur ont inspirées dans un âge plus avancé.»

Mais voici qui me paraît plus remarquable encore: «L'ignorance d'une fille est cause qu'elle s'ennuie et qu'elle ne sait à quoi s'occuper innocemment. Quand elle est venue jusqu'à un certain âge sans s'appliquer aux choses solides, elle n'en peut avoir ni le goût ni l'estime; tout ce qui est sérieux lui paraît triste, tout ce qui demande une attention suivie la fatigue, la pente aux plaisirs, qui est forte pendant la jeunesse, l'exemple des personnes du même âge qui sont plongées dans l'amusement, tout sert à lui faire craindre une vie réglée et laborieuse.... La piété lui paraît une occupation languissante et une règle ennemie de tous les plaisirs. À quoi donc s'occupera-t-elle? à rien d'utile. Cette inapplication se tourne même en habitude incurable. Cependant voilà un grand vide, qu'on ne peut espérer de remplir de choses solides; il faut donc que les frivoles prennent la place. Dans cette oisiveté, une fille s'abandonne à sa paresse, et la paresse, qui est une langueur de l'âme, est une source inépuisable d'ennuis.

».... Les filles mal instruites et inappliquées ont une imagination toujours errante. Faute d'aliment solide, leur curiosité se tourne en ardeur vers les objets vains, dangereux. Celles qui ont de l'esprit s'érigent souvent en précieuses, et lisent tous les livres qui peuvent nourrir leur vanité; elles se passionnent, pour des romans, pour des comédies, pour des récits d'aventures chimériques, où l'amour profane est mêlé. Elles se rendent l'esprit visionnaire, en s'accoutumant au langage magnifique des héros de roman; elles se gâtent même par là pour le monde; car tous ces beaux sentiments en l'air, toutes ces passions généreuses, toutes ces aventures que l'auteur du roman a inventées pour le plaisir, n'ont aucun rapport avec les vrais motifs qui font agir dans le monde et qui décident des affaires, ni avec les mécomptes qu'on trouve dans tout ce qu'on entreprend.

»Une pauvre fille, pleine du tendre et du merveilleux qui l'ont charmée dans ses lectures, est étonnée de ne trouver point dans le monde de vrais personnages qui ressemblent à ces héros: elle voudrait vivre comme ces princesses imaginaires qui sont dans les romans toujours charmantes, toujours adorées, toujours au-dessus de de tous les besoins. Quel dégoût pour elle de descendre de l'héroïsme jusqu'au plus bas détail du ménage!»

Tout cela est-il assez vrai non moins admirable par la sagacité de l'observation, la force et la délicatesse des pensées que par la propriété des expressions? Quelle pureté de style? c'est un diamant de la plus belle eau enchâssé dans un or très-pur. Je continue à citer quoique un peu au hasard. L'éducation doit se commencer dès la plus tendre enfance: «Si peu que le naturel des enfants soit bon, on peut les rendre ainsi dociles, patients, fermes, gais et tranquilles: au lieu que si on néglige ce premier âge, ils y deviennent ardents et inquiets pour toute leur vie; leur sang se brûle, les habitudes se forment, le corps encore tendre, et l'âme, qui n'a encore aucune pente vers aucun objet, se plient vers le mal; il se fait en eux une espèce de second péché originel, qui est la source de mille désordres quand ils sont plus grands.»

«Souvent le plaisir qu'on veut tirer des jolis enfants les gâte; on les accoutume à hasarder tous ce qui leur vient dans l'esprit et à parler de choses dont ils n'ont pas encore des connaissances distinctes.... Ce plaisir qu'on veut tirer des enfants produit encore un effet pernicieux: ils aperçoivent qu'on les regarde avec complaisance, qu'on observe tout ce qu'ils font, qu'on les écoute avec plaisir; par là, ils s'accoutument à croire que le monde sera toujours occupé d'eux.»

«.... Il faut donc prendre soin des enfants, sans laisser voir qu'on pense beaucoup à eux. Montrez-leur que c'est par amitié et par le besoin où ils sont d'être redressés que vous êtes attentif à leur conduite, et non par l'admiration de leur esprit. Contentez-vous de les former peu à peu selon les occasions qui viennent naturellement: quand même vous pourriez avancer beaucoup l'esprit d'un enfant sans le presser, vous devriez craindre de le faire; car le danger de la vanité et de la présomption est toujours plus grand que le fruit de ces éducations prématurées qui font tant de bruit

«Laissez jouer un enfant, et mêlez l'instruction avec le jeu; que la sagesse ne se montre à lui que par intervalle et avec un visage riant; gardez-vous de le fatiguer par une exactitude indiscrète. Si l'enfant se fait une idée triste et sombre de la vertu, si la liberté et le dérèglement se présentent à lui sous une figure agréable, tout est perdu, vous travaillez en vain.

«Remarquez un grand défaut des éducations ordinaires; on met tout le plaisir d'un côté et tout l'ennui de l'autre: tout l'ennui dans l'étude, tout le plaisir dans les divertissements. Que peut faire un enfant, sinon supporter impatiemment cette règle et courir ardemment après les jeux?»

Voici, quant au divertissement lui-même, une précieuse observation: «Quand on ne s'est encore gâté par aucun grand divertissement, et qu'on n'a fait naître en soi aucune passion ardente, on trouve aisément la joie; la santé et l'innocence en sont les vraies sources; mais les gens qui ont eu le malheur de s'accoutumer aux plaisirs violents perdent le goût des plaisirs modérés, et s'ennuient toujours dans une recherche inquiète de la joie.

»Les plaisirs simples sont moins vifs et moins sensibles, il est vrai: les autres enlèvent l'âme en remuant les ressorts des passions. Mais les plaisirs simples sont d'un meilleur usage; ils donnent une joie égale et durable sans aucune suite maligne: ils sont toujours bienfaisants; au lieu que les autres plaisirs sont comme les vins frelatés qui plaisent d'abord plus que les naturels, mais qui altèrent et qui nuisent à la santé. Le tempérament de l'âme se gâte, aussi bien que le goût, par la recherche de ces plaisirs vifs et piquants.»