II
En 1623, à la suite d'une mission, il établit à Mâcon deux Confréries de Charité pour l'assistance des pauvres et des malades, mais non sans grande difficulté d'abord comme on voit par une lettre écrite à mademoiselle Legras qui fut sa principale et zélée auxiliaire dans ses œuvres: «Quand j'établis la Charité à Mâcon, dit-il, chacun se moquait de moi; on me montrait au doigt par les rues, croyant que je n'en pourrais jamais venir à bout; et quand la chose fut faite, chacun fondait en larmes de joie; et les échevins de la ville me faisaient tant d'honneur au départ que, ne le pouvant porter, je fus contraint de partir en cachette, pour éviter cet applaudissement; et c'est là une des charités les mieux établies.»
L'année suivante, il fonda la congrégation des Prêtres de la Mission. «L'on peut dire avec vérité que cette Congrégation a été en son commencement comme le petit grain de sénevé de l'Évangile, qui, étant la moindre entre toutes les semences, devient un arbre sur les branches duquel les oiseaux peuvent se poser.» Ces prêtres furent aussi appelés Lazaristes par suite du don que fit à la compagnie naissante le prieur de Saint-Lazare, Adrien Lebon, de sa maison et de tous ses biens pour concourir à l'instruction et au soulagement, suivant le but de l'institution, des peuples de la campagne. À la première ouverture que Lebon lui fit à ce sujet, Vincent n'en pouvait croire ses oreilles. «J'avais, dit-il, dans une de ses lettres, les sens interdits comme un homme surpris du bruit d'un canon, lorsqu'on le tire proche de lui sans qu'il y pense; il reste comme étourdi de ce coup imprévu et moi, je demeurai sans parole, si étonné d'une telle proposition que lui-même s'en apercevant me dit: Quoi! vous tremblez?»
En effet, dans sa modestie, Vincent était comme épouvanté de la proposition «si fort au-dessus, dit-il, de lui et des prêtres de sa compagnie, qu'il se ferait scrupule d'y penser.» Il fallut deux années au prieur de Saint-Lazare pour triompher des scrupules de Vincent et ce ne fut qu'au mois de janvier 1632 que le vénérable bienfaiteur eut la joie de mettre les Prêtres de la Mission en possession de ses biens. De Lestocq, curé de saint Laurent, écrivait à ce sujet: «Dans les visites que nous avons rendues plus de trente fois, l'espace de plus d'un an, à M. Vincent, nous avons eu mille peines à l'ébranler et à le disposer à accepter Saint-Lazare.» Vincent de Paul avait coutume de répondre à ceux qui le pressaient de profiter de son crédit dans l'intérêt de sa Congrégation: «Pour tous les biens de la terre je ne ferai jamais rien contre Dieu ni contre ma conscience. La compagnie ne périra pas par la pauvreté; je crains plutôt que, si la pauvreté lui manque, elle ne vienne à périr.» Aussi vit-on, certain jour, Vincent de Paul refuser une somme de 600,000 mille francs qu'on lui offrait pour construire une nouvelle église. Il répondit «que les pauvres étaient trop nombreux en ce moment et que les premiers temples que demande Jésus-Christ sont ceux de la charité et de la miséricorde.»
Dès l'année 1634, il avait établi la Congrégation des Filles de Charité, dites aussi sœurs de saint Vincent de Paul. «Ces filles, disait admirablement le saint, n'ont ordinairement pour monastères que les maisons des malades, pour cellule qu'une chambre de louage, pour chapelle que l'église de leur paroisse, pour cloître que les rues de la ville ou les salles des hôpitaux, pour clôture que l'obéissance, pour grille que la crainte de Dieu, et pour voile qu'une sainte et exacte modestie.» «Et cependant, comme dit très-bien la Biographie de Michaud, elles se préservent de la contagion du vice, et font germer partout sous leurs pas la vertu.» Mêlées au monde, elles sont demeurées les fidèles servantes de Dieu et n'ont point jusqu'ici dégénéré de la ferveur de leur première et sainte institution.
Une des dernières fondations de saint Vincent de Paul, et qui n'est pas la moins touchante, fut celle relative aux Enfants-Trouvés dont Abelly nous dit: «On a remarqué qu'il ne se passe aucune année qu'il ne se trouve au moins trois ou quatre cents enfants exposés tant en la ville qu'aux faubourgs; et, selon l'ordre de la police, il appartenait à l'office des commissaires du Chatelet de lever ces enfants... Ils les faisaient porter ci-devant en une maison qu'on appelait la Couche, en la rue Saint-Landry, où ils étaient reçus par une certaine veuve qui y demeurait avec une ou deux servantes, et se chargeait du soin de leur nourriture; mais ne pouvant suffire pour un si grand nombre, ni entretenir des nourrices pour les allaiter ni nourrir et élever ceux qui étaient sevrés, faute d'un revenu suffisant, la plupart de ces pauvres enfants mouraient de langueur en cette maison, ou même les servantes, pour se délivrer de l'importunité de leurs cris, leur faisaient prendre une drogue pour les endormir, qui causait la mort à plusieurs. Ceux qui échappaient à ce danger étaient ou donnés à qui les venait demander, ou vendus à si vil prix, qu'il y en a eu pour lesquels on n'a payé que vingt sous.... Et on a su qu'on en avait acheté pour servir aux mauvais desseins de personnes qui supposaient des enfants dans les familles ou (ce qui fait horreur) pour servir à des opérations magiques et diaboliques.» Saint Vincent, touché de si grandes misères, dans sa tendre compassion, avait recueilli un grand nombre de ces malheureuses victimes du vice et de la misère, placées par lui dans diverses maisons. Tout à coup il apprend que, par des motifs trop longs à développer ici, on voulait abandonner les orphelins. L'homme de Dieu, sous le coup de son émotion, convoque une assemblée générale des dames qui l'aidaient dans ses bonnes œuvres et, après avoir exposé nettement la situation, il conclut en ces termes:
«Or, sus, Mesdames, la charité et la compassion vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants; vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnées: voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner. Cessez d'être leurs mères pour devenir à présent leurs juges: leur vie et leur mort sont entre vos mains: je m'en vais prendre les voix et les suffrages; il est temps de prononcer leur arrêt et de savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront si vous continuez d'en prendre un charitable soin; et au contraire, ils mourront et périront infailliblement si vous les abandonnez: l'expérience ne permet pas d'en douter.»
À ces mots sortis du plus profond des entrailles et prononcés avec un accent qu'on ne peut rendre, un frémissement parcourt l'assemblée, les sanglots éclatent, des larmes coulent de tous les yeux et il est résolu à l'unanimité que la bonne œuvre sera continuée. Les orphelins étaient sauvés!...
Quelques années après, eut lieu la création du vaste hospice de la Salpêtrière pour lequel la reine, Anne d'Autriche, avait donné l'enclos et la maison de ce nom où plus de cinq mille mendiants furent admis et pourvus de toutes les choses nécessaires à la vie. Combien d'autres et excellentes œuvres dues à l'initiative de cet homme apostolique qui savait si bien concilier le zèle avec la tolérance, ou mieux la charité!
Franchement opposé à la secte janséniste, «il sut, dit un de ses historiens, sans jamais franchir les bornes d'une juste modération, s'arranger si bien qu'il écarta l'erreur de tous les lieux dont la garde était commise à ses soins.»
Saint Vincent de Paul parlait avec une merveilleuse onction, et l'on a vu, par nos citations, comment il écrivait. Collet nous apprend que, de son temps il existait encore plus de sept mille lettres du saint dont il a écrit la vie. Vincent de Paul fut lié avec tous les personnages illustres et vénérables de son temps, saint François de Sales, Olier, le cardinal de Bérulle, Bossuet, etc., Anne d'Autriche qui, veuve de Louis XIII et devenue régente, nomma Vincent président du tribunal de conscience. On sait que l'homme de Dieu avait assisté le roi à son lit de mort (1643).
Saint Vincent de Paul fut longuement éprouvé par la maladie, ainsi que nous l'apprend l'évêque de Rodez: «Pour ne pas ennuyer le lecteur par le récit de toutes les autres maladies que Dieu a envoyées de temps en temps à M. Vincent pour exercer sa vertu, il suffira de dire qu'il y a peu d'infirmités et d'incommodités corporelles qu'il n'ait éprouvées, Dieu l'ayant ainsi voulu afin qu'il fût capable de compatir à celles du prochain.... Mais pour venir à la plus grande et à la plus fâcheuse de toutes les incommodités de M. Vincent, que l'on peut appeler une espèce de martyre, qui a enfin terminé sa vie... il faut savoir qu'il a porté l'incommodité de l'enflure de ses jambes et de ses pieds l'espace de quarante-cinq ans; et elle était quelquefois si forte, qu'il avait grand peine de se soutenir ou de marcher, et d'autres fois, si enflammée et si douloureuse, qu'il était contraint de se tenir au lit... sur la fin de l'année 1659, il fut obligé (à cause de son infirmité), de célébrer en la chapelle de l'infirmerie; mais les jambes lui ayant enfin manqué tout à fait en l'année 1660, qui fut sa dernière, il ne put plus dire la sainte messe, mais il continua de l'entendre jusqu'au jour de son décès quoiqu'il souffrît une peine incroyable pour aller de sa chambre à la chapelle, étant contraint de se servir de potences (béquilles) pour marcher.» Pendant les quatre dernières années de sa vie, par suite de ses infirmités et de l'âge, il ne pouvait plus du tout sortir. Après de cruelles souffrances, supportées avec une admirable résignation, il expira dans la maison de Saint-Lazare, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, (27 septembre 1660). «Il est mort sans fièvre et sans accident extraordinaire, ayant cessé de vivre par une pure défaillance de la nature, comme une lampe qui s'éteint insensiblement quand l'huile vient à lui manquer... Ayant rendu le dernier soupir, son visage ne changea point, il demeura dans sa douceur et sérénité ordinaire, étant dans sa chaise en la même posture qu'il eût sommeillé.» (abelly). Les grands et le peuple, la cour et la ville, disent les biographes, les magistrats et les religieux versèrent des larmes à la nouvelle de sa mort. Jamais on n'avait entendu un concert si unanime de louanges. Et ce concert il s'est continué jusqu'à nos jours; ce grand homme de bien est vénéré, malgré sa qualité de saint[24], même des incroyants, de ceux tout au moins qui, victimes de l'erreur, auraient honte de l'injustice et de la grossière impiété.
Une anecdote encore avant de terminer. Ce ne fut point sans effort que notre Saint arriva à ce haut degré de vertu, témoin ce qu'il racontait lui-même: «Je m'aperçus, dit-il, en m'examinant, d'une certaine rudesse et brusquerie de manières surtout avec les grands du monde et je sentis qu'il y avait nécessité d'y apporter remède. Je m'adressai alors à Notre-Seigneur et je le priai instamment de me changer cette humeur sèche et rebutante et de me donner un esprit doux et bénin.»
Le Saint fut exaucé et sut dès lors si bien veiller sur lui-même que sa douceur et son affabilité passèrent en commun proverbe[25].
Saint Vincent de Paul, au reste, ne recommandait rien tant que la douceur «étant, dit Abelly, comme la fleur de cette divine vertu de charité, qui relève d'autant plus par son excellence qu'il y a plus de difficulté à réprimer les saillies de la nature qui se couvre souvent du manteau du zèle pour se laisser aller plus librement aux emportements de ses passions.
«Il tenait encore pour une autre maxime de cette vertu, de ne contester jamais contre personne, non pas même contre ceux qu'on était obligé de reprendre; mais il voulait qu'on se servît toujours de paroles douces et affables, selon que la prudence et la charité le requéraient. Par ce même principe, il défendait aux siens d'entrer en des altercations ou aigreurs quand il était question de conférer avec les hérétiques, parce qu'on les gagne bien plutôt par une douce et amiable remontrance: «Quand on dispute, disait-il, contre quelqu'un, la contestation dont on use en son endroit lui fait bien voir qu'on veut emporter le dessus; c'est pourquoi il se prépare à la résistance plutôt qu'à la reconnaissance de la vérité: de sorte que, par ce débat, au lieu de faire quelque ouverture à son esprit, on ferme ordinairement la porte de son cœur; comme au contraire la douceur et l'affabilité le lui ouvrent. Nous avons sur cela un bel exemple en la personne du bien-heureux François de Sales, lequel, quoiqu'il fût très-savant dans les controverses, convertissait néanmoins les hérétiques plutôt par sa douceur que par sa doctrine.»
«.... Il faisait néanmoins une grande différence entre la véritable vertu de douceur et celle qui n'en a que l'apparence; car la fausse douceur est molle, lâche, indulgente; mais la véritable douceur n'est point opposée à la fermeté dans le bien, à laquelle même elle est plutôt toujours conjointe par cette connexion qui se trouve entre les vraies vertus; et à ce sujet, il disait: «Qu'il n'y avait point de personnes plus constantes et plus fermes dans le bien que ceux qui sont doux et débonnaires; comme au contraire ceux qui se laissent emporter à la colère et aux passions de l'appétit irascible sont ordinairement fort inconstants parce qu'ils n'agissent que par boutades et par emportements; ce sont comme des torrents qui n'ont de la force et de l'impétuosité que dans leurs débordements, lesquels tarissent aussitôt qu'ils sont écoulés; au lieu que les rivières, qui représentent les personnes débonnaires, vont sans bruit, avec tranquillité, et ne tarissent jamais.»
L'église de saint Vincent de Paul, élevée, il y a peu d'années, rue La Fayette, comme monument, ne manque pas de grandeur. Elle est ornée à l'intérieur de fresques en harmonie avec l'architecture, et qui sont dignes du pinceau de cet illustre maître, Hippolyte Flandrin. Dans l'église ou chapelle des Lazaristes (rue de Sèvres, 93), dédiée pareillement à saint Vincent de Paul, se voit, dans une châsse vitrée, le corps tout entier du Saint, précieuse relique, exposée plus particulièrement, certains jours, à la vénération des fidèles dont le concours est merveilleux.
[ [24] Il fut canonisé, en 1737, par Clément XIII qui fixa sa fête au 19 juillet.
[ [25] Il existe plusieurs Vies de saint Vincent de Paul. La dernière et la plus complète, dit-on, est celle de M. l'abbé Meynard en 4 volumes. (Bray et Retaux éditeurs).