BOUQUINIANA

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Il a été tiré de cet ouvrage
TROIS CENT SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES:

Droits réservés pour tous pays y compris la
Suède, la Norvège et le Danemark

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COLLECTION DU BIBLIOPHILE PARISIEN


BOUQUINIANA
Notes et Notules
d'un Bibliologue

PAR
B.-H. GAUSSERON

PARIS
H. DARAGON, LIBRAIRE
10, Rue Notre-Dame-de-Lorette, 10

1901

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AVANT-PROPOS

Il manque un volume, entre autres, à la collection, si vaste et jamais complète des ana. J'essaie de combler cette lacune. Non pas que j'aie la prétention, qui serait ridicule, de réunir ici tout ce qui a été dit et écrit de mots plaisants ou mélancoliques, indulgents ou sévères, d'anecdotes, de maximes, d'aphorismes, d'apophtegmes, de sentences, de jugements à propos du livre. Mais j'aurai du moins formé comme un noyau autour duquel chacun pourra grouper le résultat de sa propre expérience,—recherches ou sentiments. C'en est assez pour mon ambition.

Lorsqu'on aime un objet, tout ce qui s'y rapporte, tout ce qu'on en raconte, en bien ou en mal, touche vivement l'être épris, a un écho joyeux ou douloureux, sympathique ou indigné, dans son cœur. C'est à ceux qui, comme moi aiment le livre que ces pages s'adressent. Tous les amants du livre sont curieux des opinions et des impressions de ceux qui l'ont aimé avant eux; non pas seulement des éloges et des enthousiasmes, mais encore et davantage peut-être des reproches et des malédictions des malavisés qui, lui demandant plus ou autre chose que ce qu'il peut donner, ont fait, sous le coup de leur déception, profession de le haïr, sans vouloir convenir que la haine n'est au fond, en ce cas comme en tant d'autres, que de l'amour blessé.

Quoi qu'il en soit, le livre est, pour tous ceux qui lisent, un personnage ubiquiste, hermaphrodite, omniscient, toujours jeune et toujours vieux, dont la fonction est de parler et de faire parler,—voire penser,—et qui émet et inspire souvent des dits, appuyés ou non de gestes, mais qui sont bons à recueillir et à répéter. J'en ai glané bon nombre, au hasard de la rencontre et du caprice, et j'en ai fait une gerbe que j'offre à mes frères en bibliophilie, n'y ayant fourni qu'un lien assez lâche pour que chacun d'eux y puisse ajouter sa moisson.

B.-H. G.

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BOUQUINIANA
I

εγα Βιβλιος, μεγα χαχος [Mega Biblios, chachos], «gros livre, grand fléau», dit la sagesse hellénique qui, pour n'être pas infaillible, est toujours bonne à méditer. Il faut reprendre et répandre cet apophtegme, notamment; car à l'observer, que d'auteurs gagneraient, sans compter le public!

C'est ce que pensait La Fontaine, lorsqu'il disait de son ton bonhomme:

Les longs ouvrages me font peur.

Trop de rigueur serait pourtant hors de saison; rappelons-nous le mot de Juvénal: Perituræ parcite chartæ. «Soyez indulgents au papier périssable!»

C'était l'avis de Tom Brown; du moins est-ce ainsi qu'on peut comprendre sa boutade: «Certains livres sont comme la ville de Londres: ils valent davantage après avoir été brûlés.»

Le même humoriste fait cette remarque à double détente:

«Les pièces de théâtre et les romans se vendent autant que les livres de piété; mais il y a cette différence: les gens qui lisent les premiers sont plus nombreux que ceux qui les achètent; et les gens qui achètent les seconds sont plus nombreux que ceux qui les lisent.»