CRAQUEMENTS ET RUINE

Engagé dans ces sables mouvants, dont nous venons d'exposer succinctement la nature et la changeante topographie, le navire conjugal ne tarde pas à craquer de toutes parts, jusqu'à ce qu'un coup de vent ou la poussée des vagues en détermine la dislocation finale.

«C'est en ménage surtout que l'on doit méditer ce proverbe: La discorde des matelots submerge le vaisseau[19]

Ici, les matelots ne sont que deux; s'ils ne manœuvrent pas ensemble, le navire nécessairement périt.

Quand on en a pris son parti avant le mariage, qu'on n'a vu, dans l'union contractée, qu'une association de convenances ou d'intérêts, les conséquences, quelles qu'elles soient, sont acceptables puisqu'elles sont prévues; mais, si rien ne tourne au tragique, tout est lamentablement nauséabond et plat. C'est une situation plus à la mode de son temps que de nos jours, que Chamfort dépeint en ces quelques lignes: «Un homme de qualité se marie sans aimer sa femme, prend une fille d'opéra qu'il quitte en disant: «C'est comme ma femme»; prend une femme honnête pour varier, et quitte celle-ci en disant: «C'est comme une telle»; ainsi de suite.»

On dirait que ce gentilhomme ne s'est marié que pour être plus libre. Sinon, pourquoi se mariait-il?

La liberté, d'ailleurs, en de semblables occurrences, est réciproque. Sous leur commune raison sociale, le mari et la femme vivent chacun de son côté, et le mariage ainsi compris n'a rien à faire avec le problème de la vie à deux.

Mais cette philosophie parfaite, dont le bonhomme La Fontaine a donné l'exemple et la formule, n'est ni à la portée ni au goût de tout le monde. Horace Raisson parle de «ces esprits chatouilleux, de ces caractères intraitables, qu'un rien effraie ou rebute», et il déclare fort sensément que «c'est à eux de savoir rester dans le célibat, ou de se résigner à faire ici-bas l'apprentissage du purgatoire.»

Sans parler de ceux-là, qui ne sont pas plus propres à se marier qu'un paralytique à faire un soldat, que de maris et de femmes empoisonnent leur vie conjugale et la rendent impossible, faute de comprendre qu'on ne reçoit qu'autant qu'on donne, et que tout autre marché est pure et simple duperie.

«Je ne comprends pas, dit La Bruyère, comment un mari qui s'abandonne à son humeur et à sa complexion, qui ne cache aucun de ses défauts, et se montre au contraire par ses mauvais endroits, qui est avare, qui est trop négligé dans son ajustement, brusque dans ses réponses, incivil, froid et taciturne, peut espérer de défendre le cœur d'une jeune femme contre les entreprises de son galant qui emploie la parure et la magnificence, la complaisance, les soins, l'empressement, les dons, la flatterie.»

Et, de fait, pourquoi la femme ne rendrait-elle pas à son époux

Fèves pour pois, et pain blanc pour fouace?

D'un autre côté, si la femme fait au mari la vie dure, quand même elle resterait physiquement vertueuse et plus inapprochable qu'un dragon, le mari sera comparable aux ascètes qui se plaisent au cilice et se délectent à la fustigation, s'il ne quête pas sur terrain prohibé les douceurs et la tendresse qu'on lui refuse en ses légitimes domaines.

Lorsque les choses en sont arrivées à ce point, il se produit d'ordinaire une réédition du fameux débat du chasseur et du lapin. Le chasseur tue le lapin, mais c'est le lapin qui avait commencé. De même, c'est la première victime qui presque toujours reçoit les reproches et porte la responsabilité de fautes qu'elle n'a partagées qu'après en avoir souffert. Dans cette lutte devant l'opinion, la femme ne le cède en rien à l'homme en ardeur, en ruse, en astucieuse audace, et si elle est le plus souvent accablée, c'est que l'homme a plus de moyens qu'elle d'agir sur le mécanisme social, aussi bien vis-à-vis de la justice mondaine que vis-à-vis de la justice des tribunaux.

Il serait pourtant du devoir de l'homme, précisément parce qu'il est le plus fort, de laisser à la femme l'avantage dans un combat dont l'issue doit, après tout, les délivrer l'un et l'autre. D'ailleurs, s'il n'a pas toujours les premiers torts, il est bien rare qu'il n'en ait pas d'équivalents à ceux de la femme, au moins, sans compter celui—le plus grave—de n'avoir pas su—lui, le guide et le soutien—user de son expérience et de son autorité pour, dès le début, empêcher les faux pas.

En somme, la question est de détail et presque oiseuse. Avant d'en venir là, la courtoisie a dû être si souvent et si outrageusement violée de part et d'autre, qu'on ne peut guère s'attendre, au moment décisif, à ce qu'elle reprenne ses droits.

Nous n'insisterons pas et nous nous contenterons d'indiquer les trois solutions entre lesquelles les époux, irréparablement désunis de fait, ont le choix: conserver les apparences de la vie commune, par respect pour soi-même, par intérêt pour les enfants, afin de ne pas donner son nom et sa personne en pâture au scandale, et de maintenir du moins le cadre de la famille pour les êtres chers qui y ont reçu le jour et les premiers soins;

La séparation de corps, qui éloigne les époux l'un de l'autre sans dissoudre l'union, et laisse une porte ouverte au retour;

Le divorce, qui, tout en sauvegardant autant que faire se peut les droits (je ne parle pas des sentiments, car lorsque la loi touche aux sentiments, elle fait songer aux doigts d'un jardinier sur les ailes d'un papillon) des enfants, rend a chacun des époux sa liberté première, et leur permet ou de vivre désormais seuls ou de recommencer avec un autre, dans des conditions présumées meilleures, leur expérience de la vie à deux.

Nous ne discuterons pas la valeur respective de ces trois solutions. Nous recherchons comment on peut le mieux et le plus heureusement vivre à deux, et non le mode préférable de mettre fin à cette vie et de trancher l'unité sociale par moitiés. Cependant, dans tous les cas où ce serait possible, et il en est bien peu où ce ne le soit pas, nous inclinerions décidément vers la première. «Mieux vault deslier que couper», lit-on dans les proverbes de G. Meurier. C'est le seul moyen de maintenir aux yeux du monde la dignité de son existence, tout en dénouant des liens trop durs à porter; c'est aussi le seul moyen, nous le répétons, de conserver aux enfants un milieu familial que rien ne peut remplacer, quelque restreint et refroidi qu'il soit; car de ce que l'amour a cessé, ou même a fait place à l'aversion entre le mari et la femme, il ne saurait s'ensuivre que, dans le désastre, l'amour du père et de la mère pour les enfants ait également péri. Enfin, là où les apparences sont maintenues, la réalité peut toujours reprendre corps et, de quelques ruines qu'ait été fait le bûcher, on ne nous persuadera pas que, semblable au phénix, l'amour ne puisse parfois renaître de ses cendres.

C'est une chance qui vaut bien la peine qu'on la coure.