LA FÉE DU FOYER
«Milton, disait quelqu'un au grand poète anglais après son troisième mariage, votre femme a la fraîcheur d'une rose.»—«Il se peut, répondit le pauvre poète, mais je suis aveugle et je n'en sens que les épines.»
Ne recherchons pas si l'odorat manquait comme la vue à l'Homère des puritains. Il suffit de constater que sa femme n'était pas tout à fait une Xantippe et qu'en tant que mari, lui n'était rien moins qu'un Socrate.
L'auteur des Doutes sur différentes opinions reçues dans la société pose ces deux axiomes à double tranchant:
«Quelques femmes ne peuvent réussir à gouverner leurs maris; mais il n'y a pas un mari peut-être qui parvienne à gouverner sa femme...
»On voit un petit nombre de maris faire la félicité de leurs femmes; c'est un phénomène que de rencontrer une femme qui fasse le bonheur de son mari.»
Un moraliste d'une autre envergure, La Bruyère, avait dit déjà plus finement: «Il y a peu de femmes si parfaites qu'elles empêchent leurs maris de se repentir, au moins une fois le jour, d'avoir une femme, ou de trouver heureux celui qui n'en a point.»
Voilà le ton sur lequel bon nombre d'hommes modérés, sensés, quelques-uns doués d'une grande acuité d'observation et d'une remarquable sagacité de jugement, parlent souvent des femmes. D'autres y ajoutent des plaisanteries au gros sel ou des ironies de pince-sans-rire, comme dans ces vers de Pope:
«Grande est la bénédiction d'avoir une femme prudente,
qui met un point d'arrêt aux luttes domestiques.
L'un de nous deux doit gouverner, et l'un obéir,
et puisque, chez l'homme, la raison a tout pouvoir,
laissons cet être frêle, la faible femme, faire ses volontés.
Les épouses, dans toute ma famille, ont gouverné
Leurs tendres maris et calmé leurs emportements.»
L'homme qui ne voit dans la femme que la rivale de son autorité et qui fait du foyer le théâtre d'une lutte mesquine et sotte, répétera ces railleries et y ajoutera, de toute la bonne foi de son cœur égoïste et de son esprit borné. D'autres les répéteront et y ajouteront aussi, tantôt par fanfaronnade, tantôt par un niais respect humain et parce qu'avec les loups il faut hurler, tantôt enfin pour le seul plaisir de railler, par amour du paradoxe ou de la satire, sans se croire eux-mêmes et sans se soucier qu'on les croie.
Nous qui nous tenons en dehors de ces catégories, qui n'avons d'autre préoccupation que la vérité et ne poursuivons d'autre but que le bonheur du couple humain, nous ne pouvons, tout en constatant des exceptions douloureuses, que sourire à tous ces discours amers ou comiques, et dire ce que nous savons et ce que nous voyons. Tâche aisée, lorsque tant d'autres, illustres par la pureté de leur vie et l'éclat de leur talent, l'ont vu et su avant nous, et que, pour le bien dire, nous n'avons qu'à reproduire leurs paroles.
Voici, par exemple, le portrait de la jeune femme telle que la concevait Fénelon. C'est M. Octave Gréard qui en a recueilli et rassemblé les traits[34] «fermes et précis, dans le cadre de gentilhommière provinciale où Fénelon la place.» Voyez-la «levée de bonne heure pour ne pas se laisser gagner par le goût de l'oisiveté et l'habitude de la mollesse; arrêtant l'emploi de sa journée et répartissant le travail entre ses domestiques sans familiarité ni hauteur; consacrant à ses enfants tout le temps nécessaire pour les bien connaître et leur persuader les bonnes maximes; ayant toujours un ouvrage en train, non de ceux qui servent simplement de contenance, mais de ceux qui occupent de façon à ne point se laisser saisir par le plaisir de jouer, de discourir sur les modes, de s'exercer à de petites gentillesses de conversation; s'intéressant à la culture de ses terres; ne dédaignant aucune compagnie, car les gens les moins éclairés peuvent fournir, pour peu qu'on sache les faire parler de ce qu'ils savent, un enseignement profitable; attentive à tout ce qui touche au bonheur du «nombreux peuple qui l'entoure»; fondant de petites écoles pour l'instruction des pauvres et présidant des assemblées de charité pour le soulagement des malades; menant au milieu de ces occupations solides et utiles une existence régulière et pleine, plus concentrée qu'étendue, mais non sans élévation morale et animant tout autour d'elle du même sentiment de vie.»
Dans une donnée plus moderne et moins sévère, madame de Girardin nous offre cette charmante esquisse[35]: «Tout est gracieux dans un jeune établissement, tout parle d'amour, chaque objet du ménage est un gage d'union. Cette joie du luxe n'est pas de l'orgueil, c'est le premier plaisir de la propriété, c'est la vie intime, c'est la famille, c'est quelquefois même l'amour; comme on l'aime, cette argenterie et ce beau linge damassé qui vous appartiennent en commun avec le jeune homme que vous appeliez hier monsieur, et qui vous nommait avec respect mademoiselle! Comme tous ces objets grossiers du ménage deviennent poétiques quand ils vous installent dans votre bonheur, quand ils viennent à chaque instant du jour vous prouver que vous êtes unis pour la vie, et que vous avez le droit de vous aimer!»
Nous n'attendrons pas qu'on nous dise que toutes les jeunes femmes ne sont pas châtelaines dans des gentilhommières et qu'il en est qui se marient sans argenterie ni linge damassé. Si le milieu est plus humble, les objets seront différents, mais les rapports entre ces objets, aussi bien que les idées qu'ils réveillent, resteront les mêmes. Le ménage de l'ouvrier est aussi riche en joies du cœur que le ménage de l'homme de finances, s'il ne l'est pas davantage. Et même lorsque la misère noire s'abat sur les déshérités et les parias, le dernier morceau de pain dur est moins amer à la bouche de l'homme qui le partage avec celle qu'il aime.
Mais laissons ces situations extrêmes. Si dignes d'intérêt qu'elles soient—et rien ne l'est davantage,—nous ne nous les sommes point proposées pour étude en ces pages qui s'adressent à la moyenne des conditions dans notre état social. Il nous suffit de noter en passant la puissance de la femme pour adoucir la vie de l'homme, même lorsqu'elle est le plus rude, pour l'attirer et le retenir au foyer, même lorsqu'il est éteint et froid.
Analysons, s'il se peut, ce charme souverain. D'où vient-il, et quels en sont les éléments!
«On dit d'ordinaire que la beauté, quelque enchanteresse qu'elle soit avant le mariage, devient une chose indifférente après. Pourtant si la beauté est de telle nature que, non seulement elle attire l'admiration, mais qu'elle contribue à donner à cette admiration la profondeur de l'amour, je ne suis pas de ceux qui pensent que ce qui charmait l'amant doit être, du jour au lendemain, perdu pour le mari.»
Ces paroles de Henry Taylor nous semblent fort sensées. Pour bien les comprendre, toutefois, il ne faut pas oublier que la beauté est chose essentiellement relative. Le sens esthétique peut être satisfait dans les conditions les plus diverses, quel que soit l'âge, quelle que soit même l'imperfection des traits ou des formes. Mais nier qu'il existe ou qu'il ait une influence considérable sur les sentiments, serait nier gratuitement l'évidence.
Il est permis de dire avec le prélat catholique[36]: «La beauté ne peut qu'être nuisible, à moins qu'elle ne serve à faire marier avantageusement une fille. Mais comment y servira-t-elle, si elle n'est soutenue par le mérite et par la vertu? Elle ne peut espérer d'épouser qu'un jeune fou, avec qui elle sera malheureuse, à moins que sa sagesse et sa modestie ne la fassent rechercher par des hommes d'un esprit réglé et sensibles aux qualités solides. Les personnes qui tirent toute leur gloire de leur beauté deviennent bientôt ridicules: elles arrivent, sans s'en apercevoir, à un certain âge où leur beauté se flétrit, et elles sont encore charmées d'elles-mêmes, quoique le monde, bien loin de l'être, en soit dégoûté. Enfin il est aussi déraisonnable de s'attacher uniquement à la beauté, que de vouloir mettre tout le mérite dans la force du corps, comme font les peuples barbares et sauvages.»
Sans doute; mais ni la force du corps, ni la beauté ne sont quantités négligeables. Et, à moins que l'on n'ait affaire aux coquettes, la beauté ne se flétrit point si vite et ne devient pas si dégoûtante que Fénelon semble le croire. En tout cas, et quoi qu'en puisse penser le monde, le mari et la femme vieillissent ensemble, mais leurs souvenirs restent jeunes, et, aussi longtemps qu'ils s'aiment, ils se voient avec leurs yeux de fiancés. Elle est, à notre sens, encore plus touchante qu'ironique, l'aimable création du chansonnier qui a pour refrain:
C'était en dix-huit cent,
Souvenez-vous-en...
Nombreux sont les couples qui, jusqu'au bout, se souviennent et vivent dans l'enchantement des premières heures, comme Monsieur et Madame Denis.
Le Code conjugal a donc raison lorsqu'il dit:
«Une femme a besoin des grâces pour conserver l'affection de son mari; elle doit, même chez elle, être toujours mise avec une certaine recherche. Le soin, l'élégance, ont un charme innocent et secret, dont un mari, autant, plus qu'un autre peut-être, ne peut méconnaître l'attrait et la puissance.»
Dans une conférence sur la vie de ménage dans l'antiquité, l'helléniste Egger disait, d'après Xénophon: «Le plus grand charme d'une femme sera toujours la fraîcheur même de la jeunesse et de la bonne santé; il s'entretiendra d'une manière simple et à peu de frais: que la maîtresse du logis se lève de bonne heure, qu'elle se mêle au travail de ses servantes, qu'elle mette la main à l'œuvre, elle se portera d'autant mieux et vieillira moins vite.»
Grâce, bonne santé, bonne humeur, sympathie, intelligence et amour du travail qui lui est propre, ne sont-ce pas là les éléments essentiels qui font de la femme la joie de l'homme, la protectrice et la directrice bienfaisante du foyer?
A ce sujet, une Anglaise, d'un grand bon sens qui n'exclut pas la finesse, fait quelques remarques qui méritent d'être rapportées.
«Une maîtresse de maison ne peut pas toujours avoir la parure des sourires, dit-elle fort justement. Il lui incombe parfois de trouver à reprendre, et il arrive à la faiblesse de la nature de ne pas s'en acquitter toujours avec toute la modération et toute la dignité convenables. Ne le faites donc jamais en présence de votre mari. Ne l'ennuyez pas du détail de vos griefs contre les domestiques et les fournisseurs, ni de vos méthodes d'administration intérieure. Mais surtout que rien de ce genre n'aigrisse ses repas, lorsqu'il vous arrive d'être en tête à tête à table. Dans son commerce avec le monde et dans ses affaires, il rencontrera souvent des choses qui ne peuvent manquer de blesser un esprit comme le sien, et qui peuvent quelquefois affecter son caractère. Mais lorsqu'il revient à la maison, qu'il y trouve tout serein et paisible, et que votre gaieté complaisante lui rende la bonne humeur et apaise toute inquiétude et tout ennui.
»Efforcez-vous d'entrer dans ses occupations, de prendre ses goûts, de profiter de ses connaissances; que rien de ce qui l'intéresse ne paraisse vous être indifférent. C'est ainsi que vous vous rendrez pour lui une compagne et une amie délicieuse, en qui il sera toujours sûr de trouver cette sympathie qui est le ciment principal de l'amitié. Mais si vous affectez de parler de ses occupations comme au-dessus de vos capacités ou étrangères à vos goûts, vous ne sauriez lui être agréable de ce côté, et vous n'aurez plus à compter que sur vos charmes personnels, dont, hélas! le temps et l'habitude diminuent chaque jour la valeur... Craignez, entre toutes choses, qu'il ne s'ennuie ou se fatigue en votre compagnie. Si vous pouvez l'amener à lire avec vous, à faire de la musique avec vous, à vous enseigner une langue ou une science, alors vous aurez de l'amusement pour chaque heure de loisir, et rien ne nous rend plus chers l'un à l'autre qu'une semblable communauté d'études. Les connaissances, les perfections que vous recevrez de lui seront doublement précieuses à ses yeux, et certainement vous ne les acquerrez jamais avec tant d'agrément que de ses lèvres... Avec un tel maître, vous sentirez votre intelligence s'élargir et votre goût se raffiner bien au delà de votre attente; et la douce récompense de ses louanges vous inspirera assez d'ardeur et d'application pour surmonter facilement tout défaut de dispositions naturelles que vous pourriez avoir.»
Conseils judicieux qui, s'ils étaient suivis, épargneraient, de part et d'autre, bien des déboires, et, disons le mot, bien des chutes! Ils ne s'adressent point à toutes, dira-t-on, non sans quelque vérité. Mais, encore une fois, les circonstances changent, et les applications d'un principe juste changent avec elles. C'est aux intéressés d'être assez de bonne volonté et de bonne foi pour en faire une raisonnable adaptation. D'ailleurs, à un point de vue général et, on peut le dire, qui ne souffre point d'exception, nous répéterons avec William Cobbett: «Je défie tout homme actif de pouvoir aimer une paresseuse plus d'un mois.» Un mois, deux mois, un an, plus ou moins, le temps, ici encore, ne fait rien à l'affaire, car il ne sera jamais bien long, et le résultat est toujours certain.
En effet, les femmes «n'ont-elles pas des devoirs à remplir, mais des devoirs qui sont les fondements de toute la vie humaine? Ne sont-ce pas les femmes qui ruinent ou qui soutiennent les maisons, qui règlent tout le détail des choses domestiques, et qui, par conséquent, décident de ce qui touche le plus près à tout le genre humain[37].»
Ainsi parlait la vieille sagesse française: «La femme fait un mesnage ou deffait[38].»
Ainsi disait Charron: «Vaquer et estudier à la mesnagerie, c'est la plus utile et honorable science et occupation de la femme, c'est sa maistresse qualité, et qu'on doit en mariage chercher principalement en moyenne fortune: c'est le seul doüaire, qui sert à ruyner, ou à sauver les maisons, mais elle est rare.»
Et il ajoutait,—ce qui est mélancolique: «Il y en a d'avaricieuses, mais de mesnagères peu.»
Nous croyons qu'il y en a plus que n'en voyait l'élève de Montaigne; que beaucoup même savent d'instinct toutes les règles que nous exposons et s'y conforment. Car enfin les bons ménages, les maisons prospères ne sont pas tellement rares; et puisque c'est la femme qui en est la clef de voûte et la cheville ouvrière, il faut bien que, le plus souvent, elle connaisse et remplisse son devoir.
Oui, on ne saurait trop le répéter, «dans toutes les positions de la vie, le bonheur et la prospérité du ménage reposent sur l'activité de la ménagère. Est-elle paresseuse, les domestiques sont paresseux, et ce qui est encore plus funeste, les enfants le seront aussi: on remettra au lendemain à exécuter les choses les plus pressantes, elles seront mal faites, et le plus souvent elles ne le seront pas du tout. Le dîner ne sera jamais prêt. Les courses, les visites ne seront pas faites à temps; et il en résultera des inconvénients de toute espèce. Il y aura toujours un arriéré effrayant de choses à moitié commencées, ce qui est, même chez les riches, un véritable fléau[39].»
Le Code conjugal donne à ce propos un conseil précieux: Une épouse sage évite de se répandre trop dans le monde, et, par la trop fréquente exigence des petits devoirs de société, de contracter l'habitude du désœuvrement. C'est dans l'intérieur de sa maison que l'on trouve surtout un bonheur solide et réel. «En restant d'ailleurs plus constamment dans son intérieur, une femme habitue son mari à y rester près d'elle.»
Rien n'est à dédaigner dans les soins du ménage. La femme qui fait fi de certains détails comme trop grossiers et au-dessous d'elle, a l'esprit déplorablement faussé. Combien il avait un plus vif sentiment du beau et des réalités de la vie, l'ancien qui s'écriait:
«La belle chose à voir que des chaussures bien rangées de suite et selon leur espèce; la belle chose que des vêtements séparés selon leur usage; la belle chose que des vases de cuivre et des ustensiles de table; la belle chose enfin (dût en rire quelque écervelé, car un homme grave n'en rira pas) que de voir des marmites rangées avec intelligence et symétrie[40].»
C'est ce qu'avait admirablement compris la femme supérieure par la beauté et par le talent, la grande artiste que fut Fanny Mendelssohn. Rien, fût-ce la musique, dit un de ses biographes, ne rompait le parfait équilibre de sa nature. Toutes les jouissances du cœur et de l'esprit se partageaient ses facultés, aucune ne les absorbait. «Fanny comprenait tout; elle s'enthousiasmait pour les grandes choses et s'intéressait aux petites; rien ne lui était étranger ou indifférent. Autant que les beautés de la nature et de l'art, elle sentait les charmes du foyer et la poésie de la vie domestique. L'artiste s'effaçait avec simplicité devant la mère de famille ou la ménagère. Elle ne manquait à aucun de ses devoirs, même les plus humbles. Dans une même journée elle dirigeait un orchestre chez elle
et faisait des confitures. Elle quittait son piano pour revoir un mémoire de menuisier, et donnait dans une lettre à sa sœur des détails de musique et des recettes de cuisine; tout cela sans fausse simplicité, car rien n'était plus étranger à cette nature essentiellement vraie que l'affectation et ce qu'on appelle la pose.»
Ne rions pas de ces recettes de cuisine. Rappelons-nous plutôt le plaisir que nous éprouvons tous devant une table élégante et bien servie, et la maussaderie que nous inspire un dîner tardif ou manqué. Quoi de plus naturel, d'ailleurs, que nous sachions gré à celle qui prend soin de nous assurer une jouissance, et que nous nous sentions mal disposés envers celle qui, s'étant chargée de ce soin, s'en acquitte mal ou ne s'en préoccupe pas?
«La bonne humeur, chez beaucoup de personnes, dépend de la bonne santé; la bonne santé de la bonne digestion; et la bonne digestion d'une nourriture saine, bien préparée, mangée en paix et avec plaisir. Les repas mal cuisinés, malpropres, sont une cause aussi forte de mauvaise humeur que maint ennui moral[41].»
Michelet, disait avec plus de charme et de sympathie:
«Les femmes, quand elles veulent s'en donner la peine, s'entendent à merveille à administrer le régime, à le varier pour le meilleur entretien de la santé du corps et de l'âme. Elles seules savent encore donner à la table un air de fête. Avec quoi? Oh! bien peu de chose. Ce n'est souvent qu'un mets mieux présenté, une fleur sur la salade, un fruit richement coloré. Il n'en faut pas davantage pour réjouir les yeux et vous mettre en appétit.»
C'est pourtant de ces petites choses, de ces niaiseries, de ces riens, que le gros du bonheur est fait, et bon nombre d'hommes trouvent là leur idéal de félicité domestique. Aussi, sans retirer ce que nous avons dit ou rapporté à propos de la sympathie intellectuelle si désirable entre la femme et le mari, ne pouvons-nous pas ne pas souscrire à ce conseil d'Horace Raisson: «Une jeune femme fait sagement de ne se mêler que des affaires du ménage, et d'attendre que son mari lui confie les autres.»
Mais encore une fois, lorsque le mari cherchera dans sa femme, comme il le fera toujours pour peu qu'il espère l'y trouver, la confidente et le soutien de ses espérances et de ses efforts, que cet appel à ce qu'il y a d'élevé dans les facultés de son esprit et de son cœur ne lui fasse ni dédaigner ni négliger les fonctions de ménagère et de mère de famille qui, pour humbles qu'elles paraissent, sont en réalité au-dessus de tout. «Une des lettres si reposées que madame Roland écrivait du Clos (23 mars 1785), la montre dans toute l'activité de la vie de famille, s'occupant, au sortir du lit, de son enfant et de son mari, faisant lever l'un, préparant à déjeuner à tous deux, puis les laissant ensemble au cabinet, tandis qu'elle va elle-même donner son coup d'œil dans toute la maison, de la cave au grenier[42].»
Et l'on sait si son mari avait des secrets pour celle-là.
Une autre, qui savait à quoi s'en tenir, a appelé la gloire le tombeau du bonheur, plus sincère peut-être en ce cri que ne l'était Lamartine lorsqu'il écrivait, toujours en parlant de la gloire, ces vers fameux:
Plus j'ai sondé ce mot plus je l'ai trouvé vide,
Et je l'ai rejeté comme une écorce aride
Que les lèvres pressent en vain.
Leur véritable gloire, aux femmes, un écrivain inconnu la déterminait au siècle dernier dans un opuscule que n'ouvrent plus que de rares curieux: «Par une prudence soumise, une habileté modeste, douce, adroite et sans art, elles excitent à la vertu, raniment les sentiments du bonheur et adoucissent tous les travaux de la vie humaine[43].»
Naguère encore le grand poète du siècle, en peignant d'un trait héroïque les matrones de la cité romaine, traçait aux femmes modernes, surtout aux femmes de France, le programme de la gloire où elles doivent tendre:
Ce qui fit la beauté des Romaines antiques,
C'étaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques,
Leurs doigts que l'âpre laine avait faits noirs et durs,
Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal près des murs
Et leurs maris debout sur la porte Colline.
Toujours et partout, suivant le mot de Bacon, les femmes, nos épouses, «sont nos maîtresses, durant la jeunesse, nos compagnes quand vient l'âge mûr, et nos nourrices dans la vieillesse.»
Il y a longtemps que l'Ecriture traçait en paroles éloquentes, en métaphores enflammées, le portrait de cette femme idéale, de cette fée du foyer, que sont à des degrés divers toutes les mères de famille dignes de ce nom. Le morceau se trouve partout et nous ne le transcrirons pas une fois de plus. Mais on prendrait peut-être plaisir à en lire la paraphrase faite en vers naïfs par une Poitevine du seizième siècle, Catherine Neveu, demoiselle des Roches. A tout hasard, en voici quelques fragments:
Fuyant le doux languïr du paresseux sommeil
Ell' se lève au matin, premier que le soleil
Monstre ses beaux rayons, et puis faict un ouvrage
Ou de laine ou de lin, pour servir son mesnage,
Tirant de son labeur un utile plaisir...
Ainsi la dame sage ordonne sa famille,
Afin que son mary et ses fils et sa fille,
Ses servants, ses sujects, puissent avoir tousjours
Le pain, le drap, l'argent, pour leur donner secours
Contre la faim, le froid et maintes autres peines
Qui tourmentent souvent les pensées humaines...
Chacun la recoignoist pour ses perfections,
Son mary est prisé en tous lieux de la ville
Pour estre possesseur de femme si gentille:
Elle a dessus sa langue un coulant fleuve d'or,
Et tient en son esprit un précieux trésor
De grâce et de vertus...[44].»
«Qui trouvera la femme forte? demande l'évêque Landriot. La femme forte qui résiste aux chocs si nombreux de la vie, aux tristesses de familles, aux froissements d'intérieur, et à toutes ces peines intimes qui, semblables aux légions d'insectes en automne, assiègent continuellement le cœur de la femme; la femme forte qui préside avec une sagesse imperturbable aux travaux de sa maison, aux détails du ménage, aux soins des enfants, à la surveillance des domestiques et à l'ordonnance de cette multitude de petites affaires qui se succèdent dans la famille aussi rapidement que les nuages dans le ciel? Qui trouvera la femme forte, plus forte que le malheur, que les coups de la fortune, que les calomnies, que la malignité humaine; et qui, après le passage de toutes les vagues, demeure comme la colonne en mer pour éclairer et fortifier les pauvres naufragés!»
Heureux, inexpressiblement heureux celui qui n'a qu'à regarder à son côté pour répondre: La voilà!
C'est autant à l'un qu'à l'autre des deux époux qu'il appartient de faire qu'un tel bonheur ne soit pas rare.