LES HÉMISPHÈRES DE MAGDEBOURG
Rapprochées par l'amour, liées par la communauté des intérêts, les habitudes de la vie quotidienne, les douleurs et les joies éprouvées ensemble, encore plus que par les conventions et les lois, cimentées par la venue d'enfants qui sont comme la prolongation de leur être au delà de lui-même dans l'espace et dans le temps, les deux moitiés du groupe conjugal, mari et femme, sont désormais indissolublement unies. On peut les comparer à ces hémisphères de métal que la machine pneumatique soude tellement l'un à l'autre que toute force est impuissante à les séparer. S'il y pénètre un peu d'air, il est vrai, tout est détruit: la sphère, parfaite tout à l'heure, se fend et retombe en deux fragments qui gisent inertes sur le sol, lorsqu'ils ne s'y brisent pas. Mais pourquoi l'air, c'est-à-dire les dissentiments, les querelles, les outrages, la haine ou l'indifférence, pire que la haine, y pénétrerait-il, si ni l'un ni l'autre des époux ne donne la secousse qui ouvrira le robinet? Et pourquoi le feraient-ils lorsqu'ils ont une fois goûté l'ineffable joie de vivre deux en un, et de revivre en ses enfants?
Madame Necker qui, suivant le dire de M. O. Gréard, était, «aux yeux de tous les contemporains, l'expression de ce qu'à la fin du dix-huitième siècle l'esprit français offrait de plus honnête et de plus sain», a écrit des Réflexions sur le Divorce où elle expose les caractères qui doivent, à son sens, offrir les meilleurs ménages, les véritables hémisphères de Magdebourg conjugaux. Nous empruntons à l'auteur si fin et si autorisé de l'Éducation des Femmes par les Femmes[49], l'analyse qu'il donne de ce morceau. Elle pose en principe tout d'abord que les meilleurs ménages sont ceux qui «à l'origine sont formés par la conformité des goûts et par l'opposition des caractères»; mais elle n'admet pas que les caractères ne puissent arriver à se fondre. «Les Zurichois, raconte-t-elle agréablement, enferment dans une tour, sur leur lac, pendant quinze jours, absolument tête à tête, le mari et la femme qui demandent le divorce pour incompatibilité d'humeur. Ils n'ont qu'une seule chambre, qu'un seul lit de repos, qu'une seule chaise, qu'un seul couteau, etc., en sorte que, pour s'asseoir, pour se reposer, pour se coucher, pour manger, ils dépendent absolument de leur complaisance réciproque; il est rare qu'ils ne soient pas réconciliés avant les quinze jours.» Ce qu'elle préconise sous le couvert de cette espèce de légende, c'est le mutuel sacrifice qui forme, par l'habitude, le plus solide des attachements et engendre la réciprocité d'une affection inséparable; elle compare le premier attrait de la jeunesse au lien qui soutient deux plantes nouvellement rapprochées; bientôt, ayant pris racine l'une à côté de l'autre, les deux plantes ne vivent plus que de la même substance, et c'est de cette communauté de vie qu'elles tirent leur force et leur éclat.
»Dans les Avis d'un père à sa fille, le marquis de Halifax, inquiet de voir se multiplier les exemples de séparation conjugale, proposait d'instituer une cour de justice composée de femmes et chargée de prononcer souverainement entre elles sur les cas de désunion. Rousseau, par sa doctrine du libre choix en dehors du ménage, laissait l'épouse arbitre suprême de ses propres sentiments et l'autorisait à se faire honneur de ses écarts comme d'une vertu, sauf à lui inspirer ensuite un remords inutile. Madame Necker soumet simplement le mariage à la loi du devoir, en attachant à l'observation de cette loi les joies intimes qui sont, pour l'un et l'autre sexe, le prix du devoir fidèlement accompli.»
Comme madame Necker a raison! J'en appelle à tous ceux qui en ont fait l'expérience, quelque chemin qu'ils aient pris.
«Il est tres certain, dit le loyal gentilhomme de La Hoguette, qu'il est assez difficile d'avoir un même toit, un même foyer, une même table, un même lit, mêmes intérêts, mêmes enfans, et de vivre heureux sans avoir une même volonté. Toutes ces circonstances fournissent de moment en moment une nouvelle matière d'amour ou de haine, selon que les mariages sont bons ou mauvais. C'est pourquoi nous ne voyons point d'affection dont l'estrainte soit plus ferme que celle d'une bonne femme et d'un bon mari; parce qu'étant toujours ensemble ils se rendent à toute heure mille petits offices l'un à l'autre, qui sont autant de liens communs qui font de nouveaux nœuds en l'ame, dont l'un ne se relâche jamais que l'autre ne se resserre.»
Et de fait, «il arrive souvent que le meilleur ami d'un homme est sa femme.» Horace Raisson n'est pas le seul à l'avoir remarqué. C'est même ce qui devrait arriver toujours.
Madame de Rémusat l'indique avec non moins de noble fermeté que d'ingénieuse précision, lorsqu'elle écrit: «Une femme qui a su découvrir le secret des qualités ou des faiblesses de son mari, parviendra sans le blesser à l'avertir pour le bien de tous deux. Dans l'occasion, elle calmera son impétuosité ou pressera son indolence; s'il le faut, elle lui indiquera les vertus mêmes qui ne lui manquent qu'à cause d'elle; elle saura, par exemple, le préserver du repentir en consacrant d'avance, par un généreux consentement, le sacrifice d'une situation brillante dont la perte n'afflige souvent un mari que pour sa femme ou ses enfans. Un père, placé entre son devoir et le bien-être de sa famille, pourrait être tenté de transiger; sa conscience et sa tendresse doivent être en repos, si l'amour maternel a accepté son sacrifice.
»... Je ne sais pas de spectacle plus touchant, qui découvre mieux ce qu'il y a de beau dans le cœur humain, que celui d'un citoyen placé entre un sentiment patriotique et les intérêts d'une famille digne d'être chérie: prêt à braver le malheur ou le danger, il hésite toutefois, mais non à cause de lui... C'est alors que les paroles courageuses de sa compagne viendront terminer ses incertitudes. Ou le pouvoir de la vertu n'est qu'un rêve, ou dans un pareil moment elle donnera à deux êtres qui s'entendent des émotions si supérieures, si pénétrantes, qu'elle les placera dans une région où le malheur ne porte pas.»
Ces sentiments élevés, ces fiers mouvements de l'âme qui font, de la famille, la première assise des remparts de la patrie, et des deux époux, des héros, ne sauraient trop s'exalter à l'heure douteuse où nous sommes. L'égoïsme domestique ou familial—qu'importe le nom—plus pernicieux aux nations que l'égoïsme individuel, les avait naguère relégués trop loin au second plan. Si, comme nous le croyons, ce fut une cause de nos désastres, le châtiment a été sévère et suffira. Les hommes savent aujourd'hui partout en France, qu'on protège mieux sa femme et ses enfants en mourant pour eux qu'en tendant le front au joug de l'ennemi pour l'attendrir. Partout les femmes françaises sentent dans leurs entrailles de mère qu'il n'est pas de sacrifice, si douloureux soit-il, qui les trouve faibles lorsque le salut de la race est à ce prix.
Écoutez cette courte histoire, si simplement racontée par Stendhal.
«La plus jolie femme de Narbonne est une jeune Espagnole, à peine âgée de vingt ans, qui vit là fort retirée avec son mari, Espagnol aussi et officier en demi-solde. Cet officier fut obligé, il y a quelque temps, de donner un soufflet à un fat; le lendemain, sur le champ de bataille, le fat voit arriver la jeune Espagnole; nouveau déluge de propos affectés: «Mais, en vérité, c'est une horreur! Comment avez-vous pu dire cela à votre femme? Madame vient pour empêcher notre combat!—Je viens vous enterrer!» répond la jeune Espagnole.
»Heureux le mari qui peut tout dire à sa femme!»
Heureuse et grande la femme qui peut tout entendre de son mari!
Un Allemand[50] a dit, avec un luxe de comparaisons un peu outré, j'en conviens, mais de nature à faire quelque impression, me semble-t-il, sur l'imagination vive et tendre des femmes: «Le mari et la femme doivent être comme deux flambeaux brûlant ensemble, qui jettent dans la maison une plus vive lumière, ou comme deux fleurs odorantes attachées dans le même bouquet, pour en augmenter le doux parfum, ou comme deux instruments bien accordés qui, en jouant ensemble, font une musique d'autant plus mélodieuse. Le mari et la femme, qu'est-ce, sinon deux sources qui se rencontrent et se mêlent, de façon à ne former qu'un même courant?»
Qu'on ne redoute pas, d'ailleurs, la monotonie que produit la répétition ou la persistance des sentiments, l'ennui, le dégoût qu'amène le cours du temps à travers une existence où les affections ne changent ni de nature ni d'objets. «Il y a des redites pour l'oreille et pour l'esprit; il n'y en a point pour le cœur.» Si l'ironique, le désabusé, le pessimiste Chamfort a dit cela, lui qui se plaisait surtout à sonder le cœur humain dans ses mauvais replis, c'est que la vérité l'y contraignait.
Vieilles amours et vieux tisons
Se rallument en toutes saisons.
déclare un dicton plein du bon sens de nos aïeux.
«Quand on répète, écrivait Jules Simon dans le Devoir, que l'amour est remplacé, à la fin, entre les époux, par une solide amitié, on veut dire seulement que les sens s'apaisent ou s'épuisent: car l'amour conjugal conserve tous les autres caractères de l'amour.»
Et il ajoutait ce que tout ce livre est destiné à affirmer et à prouver: «N'en médisons pas, ne le dédaignons pas. Il n'y a sans lui ni dignité ni bonheur au foyer domestique.»
Le poète[51] le sait bien lorsqu'il esquisse ce riant et touchant tableau:
Vois ces deux époux dont la tête tremble
Marcher côte à côte, heureux, sans parler,
A force de vivre à toute heure ensemble,
Vois, ils ont fini par se ressembler.
Descendons comme eux la pente insensible,
Laissons naître et fuir les brèves saisons.
En ne nous quittant que le moins possible,
Nous ne verrons pas que nous vieillissons.
C'est la récompense; on peut la prédire.
Les amants constants gardent, et très tard,
Sur leur lèvre pâle un jeune sourire,
Dans leurs yeux fanés un jeune regard.
Au fond du foyer, braise encor vivante,
Toujours la tendresse en eux brûle un peu.
L'habitude, honnête et bonne servante,
Ne laisse jamais s'éteindre le feu.
Leurs derniers printemps ont pour hirondelles
Les souvenirs chers de l'ancien bonheur.
Pour ne pas vieillir, soyons-nous fidèles,
Tendre et simple amie, ô cœur de mon cœur!
Nous ne troublerons pas, par des développements désormais inutiles, la délicieuse impression que laissent ces vers. Mais peut-être nous sera-t-il permis de répéter un mot charmant sorti du cœur même de notre douce France:
Vieil en amours, hyver en fleurs[52].