SABLES MOUVANTS

Comment assurer la navigation de la barque conjugale sur les eaux mal sondées de la vie? On relève çà et là des écueils, des récifs, des promontoires où la mer se brise avec les épaves qu'elle entraîne, des points fixes où le péril est constant. On y établit des signaux; on y allume des phares; des pilotes indiquent les passes, les heures de marée, les courants, les tourbillons et les remous, et conduisent au port prochain. Mais ce que feux, balises, ancres, conseils de pilote sont impuissants à signaler, ce sont les hauts fonds changeants, les bancs de sable que le jusant déplace, qui, là où tout à l'heure les vaisseaux à grand tirant passaient voiles dehors et barre au vent, arrêtent les humbles barques sans leur laisser même l'espoir de se renflouer au flot prochain.

Contre ce danger de tous les parages et de tous les instants, il n'y a qu'une défense: la prudence et l'adresse des navigateurs. Il faut avoir la sonde en main, l'œil au guet, être prêt à la manœuvre et ne pas s'y tromper d'un brin de fil.

Notre tâche, à nous, est de déterminer, aussi exactement que possible, les circonstances dans lesquelles on est le plus exposé à donner dans ces sables mouvants.

Souvent la peur d'un mal fait tomber dans un pire,

a versifié le sage Boileau.

Gardons-nous donc également de la disposition habituelle à la pusillanimité, et des sursauts de frayeur qui ébranlent les nerfs et troublent le cerveau. Mais ne nous laissons pas aller à une sécurité qui est trompeuse dès qu'elle endort. Les conditions qui semblent le mieux faites pour éloigner toute alarme, sont quelquefois grosses d'accidents. «Il ne suffit pas, dit avec raison le Spectator, pour faire un mariage heureux, que l'humeur des deux époux soit semblable; je pourrais citer cent couples qui n'ont pas gardé le moindre sentiment d'amour l'un pour l'autre et qui sont pourtant tellement semblables d'humeur que, s'ils n'étaient pas déjà mariés, le monde entier les déclarerait faits pour être mari et femme.»

Qui se ressemble s'assemble; les angles sortants s'adaptent aux angles rentrants; les électricités de nom contraire s'attirent et celles de même nom se repoussent; on se plaît par les contrastes, et on se complète par les différences; tout s'accepte plutôt que les incompatibilités d'humeur.—Voilà une liste de termes contradictoires qu'on pourrait indéfiniment allonger. Les maximes se démentent les unes les autres et elles n'en sont pas moins vraies chacune en son particulier. On voit dès lors sur quel terrain mouvant nous marchons, et de quelle absolue nécessité sont la netteté du coup d'œil et la souplesse des allures dans ce domaine du relatif.

Pour l'homme, le premier soin, c'est de jeter au rebut un stock d'opinions et d'idées courantes sur la femme, dont les jeunes gens et les vieux célibataires font leur évangile quotidien. On lit dans les Védas: «Celui qui méprise une femme méprise sa mère.» Beaucoup d'hommes ne croient pas manquer à leur mère en entretenant sur les femmes en général des théories plus que sceptiques. Qu'ils méditent le précepte des Védas. Le Français a trop vive dans l'esprit la vieille logique des races dont il est un rejeton, pour ne pas comprendre la rigoureuse vérité de cette parole de nos ancêtres aryens. Il y ajoutera finement ce corollaire: Qui méprise une femme méprise sa femme; et il concluera que le respect de la femme est une condition essentielle dans la constitution de la famille, car si le mari, ayant eu commerce avant le mariage avec tant de femmes qu'il se croyait le droit de mépriser, généralise les données plus ou moins exactes de son expérience de jeune homme, et n'accorde son estime à sa femme que sous bénéfice d'inventaire, comment l'élèvera-t-il ou la maintiendra-t-il à la hauteur de sa mission, et pourquoi ses enfants ne la mépriseraient-ils pas aussi?

Ce respect se traduit de diverses façons, suivant les positions sociales et l'éducation reçue. Il suffit qu'il existe. Un critérium à peu près certain, c'est le ton de politesse qui règne entre les époux. «L'intimité, dit l'auteur des Doutes sur différentes opinions reçues dans la société, qui doit exclure le compliment et la cérémonie, se détruit infailliblement dès qu'on en bannit la politesse.»

On entend bien—l'auteur prend soin de l'indiquer—qu'il ne s'agit pas ici de formules banales et de conventionnalités mondaines, mais bien de cette politesse de cœur qui inspire l'aménité des manières et répand autour d'elle comme une chaude atmosphère de bienveillance et d'affection.

Cette politesse entre époux manque souvent. On en a fait mille fois la remarque. Si, dans une compagnie, un homme néglige avec affectation une femme et s'efforce d'être aimable avec les autres, il y a gros à parier qu'il est le mari de la première.

«J'étais, raconte Chamfort, à table à côté d'un homme qui me demanda si la femme qu'il avait devant lui n'était pas la femme de celui qui était à côté d'elle. J'avais remarqué que celui-ci ne lui avait pas dit un mot; c'est ce qui me fit répondre à mon voisin: «Monsieur, ou il ne la connaît pas, ou c'est sa femme.»

S'il ne l'avait pas connue, il n'aurait eu de cesse qu'il n'eût fait sa connaissance: c'était bien sa femme.

Les résultats d'une telle conduite sont faciles à prévoir. La femme, justement froissée, se sent éloignée et s'éloigne; et les privautés, souvent grossières, du tête à tête, par lesquelles tant de malotrus pensent compenser les froideurs et les dédains marqués en public, sont, dans les circonstances, le contraire de ce qu'il faudrait pour la ramener.

Les rudesses, les mots qui bafouent ou rabrouent dans l'intimité, doivent avoir, et ont, un effet analogue. «Si on savait, dit une romancière contemporaine qui se cache sous le pseudonyme d'Ary Ecilaw, combien, pour une femme à qui son mari n'en accorde jamais, la sympathie a une attirance! combien il est doux et dangereux de se voir comprise par un autre, ou bien de s'entendre répéter qu'on est une sotte!»

On voit où cela mène, et ce qui se trouve fatalement au bout.

Vous creusez un fossé, vous y poussez votre compagne, et vous vous indignez de la culbute!... Vous êtes de plaisants compagnons!

Ce que nous venons de dire ne s'applique pas moins aux dames qu'aux messieurs. Les femmes, même les mieux élevées et les plus entichées de belles manières, ont une remarquable propension à lâcher la bride aux gros mots dans l'intimité du foyer, en s'adressant à leurs maris. L'être idéal, immatériel, qui, dirait-on, ne touche pas terre, se nourrit d'ambroisie, et apparaît avec de vagues ailes d'ange dans le dos, sait, à l'occasion, se servir d'un vocabulaire dont rougirait le plumage du Vert-Vert des nonnes de Gresset. Les mots sont comme de fines flèches empennées et barbelées. Ils pénètrent profondément et restent dans la blessure qu'ils enveniment. On a de l'indulgence, de l'indifférence; on secoue les épaules; on rit ou l'on a pitié. Mais, si fort qu'on soit, on est atteint, et, si l'amour y résiste, ce n'est pas sans s'affaiblir ou sans y prendre de l'aigreur.

Cette grossièreté provocante et acerbe n'est, d'ailleurs, pas plus à redouter que je ne sais quelle vulgarité de propos, assez commune chez les femmes, et dont l'effet le plus certain chez le mari est l'impatience ou l'écœurement. L'auteur de A Woman's Thoughts upon Women (Pensées d'une femme sur les femmes) a représenté en traits assez vifs ce côté du caractère féminin.

«Celle qui, à l'instant où l'infortuné mari rentre à la maison, s'attache à lui avec un long récit de griefs domestiques, réels ou imaginaires,—lui disant que le boucher n'apporte jamais sa viande à l'heure, que le boulanger marque des pains en trop, qu'elle est sûre que la cuisinière boit, que le cousin de Mary a prélevé son dîner hier sur le gigot de mouton,—eh bien, une telle femme mérite ce qu'elle reçoit: froideur, paroles aigres, empressement à se plonger dans quelque journal; quelquefois un cigare allumé de colère, une promenade dehors, sans invitation de l'accompagner, ou le cercle. Pauvre petite femme! Elle reste à pleurer sur son foyer solitaire, ne s'avouant pas qu'elle a tort, mais seulement qu'elle est très malheureuse et très mal traitée. Pourrait-on se permettre de recommander à son attention une maxime qui vaut de l'or?—«N'importunez jamais un homme de choses auxquelles il ne peut remédier ou qu'il ne comprend pas....»—Et quand il revient, l'honnête homme! peut-être un peu repentant de son côté, il n'y a qu'une conduite que je conseille à toutes les femmes sensées: l'entourer de ses bras et retenir sa langue.»

«Le bonheur conjugal, dit Carmen Sylva (on sait que tel est le nom dont il plaît à la reine de Roumanie de signer ses écrits), est souvent compromis par une simple différence de vocabulaire.»

Efforcez-vous donc, jeunes époux, de parler la même langue, et, s'il est nécessaire, que celui des deux qui sait le moins prenne des leçons de l'autre, simplement, naturellement, avec la naïveté du cœur et la docilité de l'amour.

On trouve, dans Henri Heine, cette très juste remarque, suivie d'une comparaison que chacun peut varier suivant ses sensations et son goût:

«Rien de triste, pour un homme instruit, comme de vivre avec une femme qui ne sait rien.

»Il éprouve l'ennui vague et très réel que donne dans une chambre la vue d'une pendule qui ne va pas.»

Ou qui va trop et bat la berloque. Telles ces «bonnes bourgeoises», que montre Mercier dans son Tableau de Paris, «qui dissertent à perte de vue sur des riens, érigent en événements les moindres incidents domestiques, parlent des méfaits de leurs servantes comme de crimes publics et ne trouvent d'autre diversion à une conversation oiseuse qu'un jeu non moins oiseux.»

Plus d'un homme intelligent, cultivé, voué, par goût ou par nécessité de position, à la science, ou aux lettres, ou aux arts, s'est trouvé, avant de s'en être rendu compte, attelé à une «bourgeoise» de cette sorte. Quelquefois le courage manque, on jette le manche après la cognée, et, le mariage étant un piège, on s'en dépêtre comme on peut. Le plus souvent on fait la part du feu, on s'arrange pour dédoubler son existence, et, content de trouver à l'intérieur certaines satisfactions matérielles au-delà desquelles il serait vain de rien prétendre, on cherche au dehors l'accomplissement des promesses que le mariage n'a pas tenues.

La chose ne se fait ni sans tiraillements, ni sans douleurs. Car si rien n'est «plus embarrassant que d'avoir pour femme ou pour mari une personne ridicule, lorsqu'on ne l'est pas soi-même», et si «c'est un sujet habituel d'humiliation, ou tout au moins d'inquiétude[10]», il est difficile d'en prendre son parti, et encore plus difficile de faire entendre raison à celui des deux qui prête à rire, la nature humaine étant ainsi faite que les prétentions sont d'autant plus étendues et exigeantes que le mérite est mince et de mauvais aloi.

C'est bien là «ce tourment de toutes les minutes dont parle Philarète Chasles, qui s'empare de nous quand nulle sympathie d'intelligence ne nous attache à ce que notre cœur aime.» Jean-Paul Richter a tracé le tableau poignant de ce supplice en des pages que je demande la permission de reproduire dans la traduction que le grand critique que je viens de citer en donnait il y a près de cinquante ans[11].

«Une mort intellectuelle saisit le jeune homme; il s'assit dans le vieux fauteuil et couvrit ses yeux de ses mains. Il vit se soulever cette brume qui nous cache l'avenir; à ses regards se révéla sa vie future, vaste espace aride, couvert de cendres et des débris de feux éteints; perspective désolée, jonchée de feuillages jaunis, de rameaux desséchés et d'ossements qui blanchissent sur le sable. Il reconnut que l'abîme entre son cœur et celui de Lenette irait toujours se creusant, il le reconnut avec un désespoir profond, avec une netteté désolante. Jamais tu ne peux revenir, ancien amour, amour si pur et si beau. Lenette ne quittera jamais son obstination, sa froide réserve, ses habitudes étroites. Son cœur est à jamais frappé de mort, sa tête est fermée à jamais à toute pensée; elle est destinée à ne le comprendre jamais, à ne jamais l'aimer...

«Lenette était assise et continuait de travailler sans rien dire. Son cœur blessé reculait devant les regards et les paroles, comme on se garantirait de l'atteinte des vents glacés. La nuit tombait; elle n'alla pas chercher de lumière, elle aimait mieux l'obscurité.

«Alors on entendit tout à coup un musicien errant s'accompagner avec la harpe, pendant que son enfant jouait de la flûte...

»Leurs cœurs étaient pleins et serrés. L'harmonie vint les frapper comme de mille piqûres. Jamais notre âme ne parle plus haut que lorsque la musique l'éveille; rossignol, qui ne chante jamais mieux qu'après un écho sonore. Ah! que d'anciennes espérances surgissent tout à coup! Combien de souvenirs il retrouva quand les arpèges de la harpe rappelèrent les temps passés à sa mémoire! Il se revoyait jeune, plein de désirs, confiant en l'avenir, cherchant un cœur fait pour l'aimer, un esprit fait pour le comprendre... Joies perdues! promesses menteuses! que de désappointements! Où est celle qui devait lui payer son amour par du bonheur?

«Je ne l'ai point trouvée! Ces mots retentissaient comme une dissonance au milieu de la mélodie. Ses parents bien-aimés, les bocages de la maison maternelle reparaissaient à ses yeux; la musique les évoquait, ainsi que les amis et les affections de son premier âge... Et maintenant pas une âme pour l'entendre, pas un être qui l'aime!...

»Les musiciens se turent. Cette pause solennelle augmenta son émotion; il s'approcha de Lenette, et d'une voix tremblante il lui dit: Allez donner cela aux musiciens. A peine les derniers mots furent intelligibles. La clarté des bougies de la maison située en face frappait le visage de Lenette; elle avait, à son approche, affecté d'essuyer la vitre que son haleine avait ternie. Il s'aperçut que des torrents de larmes muettes s'échappaient de ses yeux.

»Lenette, dit-il plus doucement, je vous en prie, portez-leur cela, ils vont s'en aller.

»Elle prit la pièce de monnaie; leurs regards se rencontrèrent, mais ceux de la femme étaient déjà secs, tant leurs âmes étaient devenues étrangères l'une à l'autre! Ils étaient parvenus à cet état déplorable, où une émotion commune n'échauffe et ne réconcilie pas. Le besoin d'affections partagées inondait son être, mais le cœur de Lenette n'était plus à lui. Il aurait voulu l'aimer, il en sentait l'impossibilité déchirante; il connaissait cette nature aride et vulgaire. Il s'assit dans l'embrasure de la fenêtre, sur laquelle il appuya son front brûlant. Lenette y avait par hasard placé son mouchoir trempé de ses larmes; car la malheureuse créature, après une journée de contrainte, avait beaucoup pleuré.

»Ce mouchoir humide frappa le jeune homme comme un remords. Les musiciens recommencèrent; la voix et la flûte seules chantaient:

Les morts sont morts, c'en est fait pour toujours!

»Une angoisse nouvelle le saisit comme un linceul de glace. Il pressa le mouchoir sur ses yeux humides, et répéta en sanglotant:

»—Oui, oui, c'en est fait pour toujours!

»La pensée du trépas se présenta à lui; ce fut une espérance; il lui sembla que les musiciens, en marquant la mesure, sonnaient les dernières heures de sa vie; il se vit descendre dans le tombeau et respira.

»Bientôt il entendit Lenette entrer et allumer une chandelle. Il alla vers elle et lui donna le mouchoir. Si désolé, si navré, si abattu, il avait besoin de se rattacher à un être humain quel qu'il fût. Lenette n'était plus la femme de son choix; mais elle souffrait, mais elle avait pleuré. Lentement, sans se baisser, sans prononcer un mot, il l'enlaça de ses bras et l'attira; mais elle détourna la tête froidement, avec dégoût, se dérobant à son baiser. Il en ressentit une peine aiguë.

»Suis-je donc plus heureux que toi? dit-il.

»Puis, laissant tomber sa tête sur celle de Lenette, il la pressa sur son sein. Vains embrassements! Alors des profondeurs de son âme, mille voix jaillirent et répétèrent: C'en est fait pour toujours?»

Le besoin de distractions extérieures, de divertissements, de fêtes, de plaisirs mondains est un écueil trop connu et contre lequel on est, de toute part, trop mis en garde pour que nous y insistions. Pour être intéressant et vraiment pratique, il faudrait entrer dans le détail. Mais la revue, même rapide, des occasions et des formes de dissipation que la vie du monde offre chaque jour, remplirait tout un volume aisément. Force nous est donc de nous en tenir à l'expression généralisée de notre pensée.

Eh quoi! dira-t-on. Vous ne permettez même pas qu'on danse?...—Si vraiment, faites de la musique, chantez, dansez, amusez-vous de mille manières, mais faites-le franchement, sans apprêt ni arrière-pensée, et surtout dans des conditions telles que vos devoirs ne restent pas en souffrance à la maison.

Ce n'est pas ce qu'il y a de plus facile, s'il faut en croire le Code conjugal d'Horace Raisson: «Le bal, tel que nos usages l'ont fait, a cessé d'être une distraction agréable; les apprêts en sont un travail, le plaisir en est une fatigue, et le résultat un danger.»

Je retrouve, dans de vieux papiers, des vers juvéniles qu'en raison du sujet traité je me hasarde à transcrire. A défaut d'autre mérite, ils ont celui d'être inédits:

I

Un bal est, à vrai dire, une superbe chose.

Tournoyer en ayant sur la tête une rose,

Un bleuet, des épis, des fruits ou du foin vert

Artistement montés avec du fil de fer,

C'est un bonheur auquel s'abandonnent les femmes

Sans pouvoir résister. L'horizon que les flammes

Du soleil d'Orient empourprent au matin,

Ne brille guère auprès des habits de satin

Irisés de reflets par la lueur des lustres,

Les larges escaliers, les piliers, les balustres,

Les salles où l'on se presse, et les parquets cirés

Où le novice tombe, et les vieux murs dorés,

Et l'orchestre entassé dans une loge étroite,

Les hommes saluant du geste, à gauche, à droite,

Les femmes portant rouge et dents et cheveux faux,

Se cherchant l'une à l'autre, en riant, des défauts,—

Oh! c'est un beau coup d'œil! plus beau que, dans les plaines,

Les sapins se courbant aux nocturnes haleines;

Que les buissons d'avril pleins de fleurs et d'oiseaux,

Et la chanson du vent à travers les roseaux.

Le poète est un fou que l'on comprend à peine;

Il croit donc à la femme une âme plus qu'humaine,

Puisqu'il l'adore ainsi qu'on adorerait Dieu,

Et qu'il souffre de voir tant d'hommes au milieu

De ces femmes faisant, pour cela seul venues,

Des exhibitions de leurs épaules nues!

Ces regards, ces souris que l'on jette en passant;

Ces valses où le sein palpite, frémissant

Sous la main d'un butor qui raille ou qui s'enivre;

Cette école où la nuit, pour apprendre à bien vivre,

Va la fille au front pur que sa mère conduit,—

Il croit que tout cela ne vaut pas un réduit

Obscur, sous le feuillage, alors que le ciel sombre

S'illumine des feux lointains d'astres sans nombre,

Et que l'air, se chargeant de la rosée en pleurs,

Fait monter au cerveau le doux parfum des fleurs.

II

En bas: des murs, des fleurs, du sable, des feuillages;

Un filet d'eau tombant d'un roc en coquillages;

Une glace au milieu d'arbrisseaux enlacés

(Meuble tout pastoral!); des lampions bercés

Au vent qui souffle frais sous l'étroit péristyle.

En haut, de grands salons empire, d'un beau style,

Où l'or des murs fait mal aux yeux enthousiasmés

De voir des fleurs parmi des flambeaux allumés;

Les hautbois de l'orchestre envoient des notes aigres.

Des vieux, en cheveux teints, verts-galants, très allègres,

Choisissent pour danser les filles de quinze ans,

Et leur tiennent, tout bas, de ces discours plaisants

Qui font rougir toujours, et quelquefois sourire;

—Le grand âge, en effet, autorise à tout dire.—

Les jeunes vont traînant parmi le tourbillon

Des mamans de grand poids, au teint de vermillon,

Ou portent en leurs bras de laides filles maigres,

Exhalant les parfums, les sels et les vinaigres

Du lointain Orient, fabriqués à Paris;

Et l'amour, le chagrin, les haines, les mépris

S'enchaînent par les mains en dansant, face à face,

L'orage dans le fond, le calme à la surface;

Calme plus effrayant que, dans les hautes mers,

L'âpre lutte des vents contre les flots amers.

III

Oh! ce qui vaut bien mieux que ces bals où l'on sue,

Où l'air vous pèse au front ainsi qu'une massue;

Où pour mieux respirer, on brise d'un bâton

Les fenêtres[12]; où fleurs, tulle, fil de laiton,

Satin, franges, rubans, paillettes et dentelles

Dont s'enorgueillissaient follement les plus belles,

Sur le parquet fumant sont couchés au matin,

Comme de vains flacons après un grand festin;

Où d'appétit la femme à l'homme le dispute,

Engloutissant gâteaux et sorbets dans la lutte;—

Oh! ce qui vaut bien mieux, c'est un profond amour

Où l'étoile la nuit, et le soleil le jour,

Comme en un lac d'azur calme, se réfléchissent.

Lorsque les rameaux verts en cadence fléchissent,

Que le ramier gémit auprès du nid natal,—

Loin des vaines rumeurs qui bourdonnent au bal,

Il est bon, il est doux, au fond des solitudes,

A l'abri du mensonge et de ses turpitudes,

De voir s'épanouir, comme une douce fleur,

Une femme ingénue, à l'âme grande, au cœur

Pur, et croyant encore au bien dans ce vieux monde;

De sentir, en ce siècle où l'égoïsme abonde,

Que l'on vit pour une autre, et qu'on ne va pas seul,

Mais que, si le trépas vous jetait son linceul,

Un doux être mourrait de votre mort peut-être.

L'amour—oui, je le sais—est le sublime maître

Qui répand l'harmonie à flots sur l'univers,

Et met une auréole aux fronts d'ombre couverts...

De la dissipation à la paresse, il n'y a qu'un pas. La femme dissipée, lorsqu'elle ne trouve pas au dehors l'aliment propre à la frivolité de son esprit, lorsqu'elle est obligée, pour une raison ou pour une autre, de rester chez elle au lieu de se répandre dans le monde, se réfugie dans les rêves de la nonchalance et devient invariablement paresseuse. De même dans toute femme d'intérieur paresseuse il y a l'étoffe d'une dissipée.

«O femme, s'écrie poétiquement l'Américain Washington Irving, tu sais l'heure où revient le brave chef de la maison, lorsque la chaleur et le fardeau du jour sont passés. Ne le laisse pas alors, harassé de fatigue et accablé de découragement, trouver, en arrivant à sa demeure, que les pieds qui doivent accourir à sa rencontre errent au loin, que la douce main qui doit essuyer la sueur de son front frappe à la porte de maisons étrangères.»

Ceci pour les mesdames Benoîton. Ecoutons Michelet nous parler des casanières oisives, dont le cercle d'opérations s'étend du cabinet de toilette à la salle à manger, de la salle à manger à la chaise longue du boudoir, et de la chaise longue au lit. Les personnes malades, par suite souvent d'une activité trop grande, à qui ce programme est un supplice imposé, sont naturellement en dehors de nos appréciations.

«La femme qui laisse tout le soin du ménage à ses domestiques, et reste dans sa propre maison comme un hors-d'œuvre, perd bientôt l'équilibre, disait dès sa jeunesse l'illustre historien. Elle est prise d'ennui, elle bâille ou se fâche injustement à tort et à travers, comme il arrive chez ce pauvre T... qui n'a pas même son cabinet à lui pour s'y réfugier et s'y faire un peu de silence. Rien de plus triste. Une femme désœuvrée ou mal occupée, ce qui revient à peu près au même, est un véritable fléau pour le travailleur. Je ne saurais seul ordonner ma maison, la parer, mais je sens très bien que l'ordre, l'harmonie dans l'ameublement est, comme dans la toilette, une des puissances de la femme pour enserrer l'homme, assurer sa fidélité.

»Combien on doit se déraciner plus aisément d'un amour qui n'a pas ses harmonies![13]»

Stendhal pousse le procès plus loin, et découvre une des causes pour lesquelles les ménages des riches sont si étrangement sujets à la désunion, à la désaffection, à l'indifférence et au dégoût. Il pose d'abord en principe que «sans travail il n'y a pas de bonheur». Passant à l'application, il ajoute:

«Une femme qui a quatre enfants et dix mille livres de rente travaille en faisant des bas ou une robe pour ses filles. Mais il est impossible d'accorder qu'une femme qui a carrosse à elle travaille en faisant une broderie ou un meuble de tapisserie. A part quelques petites lueurs de vanité, il est impossible qu'elle y mette aucun intérêt; elle ne travaille pas.

»Donc, son bonheur est gravement compromis.»

Quant à celui du mari, mieux vaut ne pas en parler.

Je trouve, dans un livre anglais d'observation fine et juste, dû à une femme, une série de portraits pris dans le vif du ménage et présentant, non sans une pointe de satire, les principales variétés de la maîtresse de maison. Nos lecteurs y prendront plaisir et nos lectrices en feront leur profit.

«Voici Mrs. Smith. Vous n'entrerez jamais chez cette dame sans entendre parler de changements dans son organisation domestique; vous ne frapperez guère quatre fois à sa porte sans qu'une fille inconnue vienne vous ouvrir. Compter le nombre de servantes que Mrs. Smith a eues depuis son mariage embarrasserait son fils aîné lui-même, bien qu'il commence à apprendre la table de Pythagore. Sur plusieurs vingtaines il est absolument impossible que toutes aient été si absolument mauvaises; pourtant, à l'entendre, des suppôts de Satan sous forme femelle n'auraient pas été pires que celles par qui sa maison a toujours été hantée;—cuisinières qui vendent les fritures et donnent au policeman les restes du rôti; femmes de chambre qui ne savent que frotter et récurer, servir à table, laver la vaisselle, et se tenir propres pour répondre à la porte, mais qui—le croiriez-vous?—n'ont jamais pu apprendre à bien coudre et à repasser le linge fin! Bonnes d'enfant vicieusement jolies, ou se croyant telles, qui ont l'impudence de s'acheter des chapeaux «exactement comme mon dernier», avec des fleurs à l'intérieur! Pauvre Mrs. Smith! La question des servantes absorbe son âme entière. Toute sa vie est un combat domestique, combat de petitesses, à coups d'épingles, à coups de dents et de griffes. Elle a une bonne maison; elle—je veux dire le mari, qui est généreux—donne de bons gages; mais pas une servante ne veut rester à son service.

»Et pourquoi? Parce qu'elle n'a pas ce qu'il faut pour être maîtresse. Elle ne sait pas gouverner; elle ne sait que donner des ordres au hasard; elle ne sait pas blâmer,—elle ne sait que gronder. Sans dignité réelle, elle essaie constamment d'en assumer l'apparence. Elle n'a que peu ou point d'éducation, mais personne ne porte sur l'ignorance des jugements aussi durs qu'elle... Une servante un peu intelligente a vite fait de découvrir qu'elle n'est pas «une dame»; que, de fait, si on la dépouillait de ses robes de satin, qu'on vendît sa voiture et qu'on lui fît habiter le sous-sol au lieu du salon, Mrs. Smith ne serait pas d'un brin supérieure à sa cuisinière...

»La maison de Miss Brown est établie sur un plan tout différent. On n'y entendra jamais les petites querelles domestiques, les mesquines discussions entre la maîtresse et la bonne, injustice d'un côté et impertinence de l'autre. Miss Brown n'aurait jamais l'idée de chercher querelle à une servante, pas plus qu'à son chien ou à son chat, ou à toute autre créature inférieure. Elle remplit strictement son devoir de maîtresse; elle paie régulièrement les gages,—gages très modérés, certainement,—car ses revenus sont fort au-dessous de sa naissance et de son éducation; elle n'exige aucun service extra; elle est d'une stricte exactitude à accorder à ses servantes les congés qu'elle doit,—à savoir le temps de l'office, de deux dimanches l'un, et une journée par mois. Son administration est économe sans être ladre. Il faut que tout aille avec la régularité d'une horloge; sinon, un renvoi immédiat s'ensuit, car Miss Brown n'aime pas à avoir des reproches à adresser, même à la distance hautaine où elle se tient. C'est une personne consciencieuse et honorable, qui ne demande pas plus qu'elle ne donne elle-même; et ses servantes la respectent. Mais elles ressentent de l'effroi devant elle; elles ne l'aiment pas. Il y a comme un large gouffre entre leur humanité et la sienne. On ne croirait jamais que ses servantes et elle sont des femmes de même chair et de même sang, et qu'elles finiront de même en poussière et en cendres. Elle est bien servie, bien obéie, et c'est justice; mais—et c'est justice encore—elle n'obtient ni sympathie ni confiance...

»Dans la famille très considérée de Jones, il y a les servantes les plus considérées du monde, adroites, vives, attentives, très convaincues de leur valeur et de leurs capacités. Elles s'habillent avec tout autant d'élégance que «la famille»; elles sortent avec des ombrelles le dimanche et sur l'adresse de leurs lettres elles font mettre «Mademoiselle». Elles conservent jalousement leurs privilèges et titres acquis, depuis les cadeaux des fournisseurs et la conversation, devant la porte entr'ouverte, avec un nombre illimité de soupirants, jusqu'au droit chèrement apprécié de répondre vertement à madame quand celle-ci risque une plainte. Et madame—bonne et facile créature—n'ose pas trop en risquer; elle souffre maint désagrément, sans compter quelques dommages réels, plutôt que de donner un équitable coup de balai dans sa maison et d'anéantir en leur germe des fléaux qui bientôt envahiront tout comme des traînées d'herbes parasites...

»Voici maintenant le gouvernement de Mrs. Robinson. Depuis longtemps elle laisse aller les rênes, se renverse en arrière et sommeille. Où son ménage ira, Dieu seul le sait! La maison est absolument livrée à elle-même. La maîtresse est trop bonne pour blâmer personne à propos de n'importe quoi,—elle est aussi trop inactive pour faire quoi que ce soit par elle-même ou pour montrer à le faire. Je suppose qu'elle a des yeux, et cependant on pourrait écrire son nom dans la poussière sur tous les meubles de la maison. Sans doute elle aime à avoir le visage propre et à porter une robe décente, car elle n'est pas sans avoir des goûts délicats; cependant, pour Betty, sa bonne à tout faire, ces deux avantages paraissent être un luxe impossible à atteindre. Mrs. Robinson ne peut pas, ou se figure qu'elle ne peut pas, se procurer une «bonne» servante,—c'est-à-dire une femme capable, responsable, qui demande des gages en rapport avec ses services;—en conséquence, elle se contente de la pauvre Betty, fille pleine de bonnes intentions, mais incapable de remplir les fonctions dont elle s'est chargée, et qui ne semble pas susceptible d'apprendre jamais à le devenir... Mais, quelle que soit l'insuffisance des servantes, toute maîtresse n'a-t-elle pas toujours, pour y suppléer en une certaine mesure, l'intelligence de son cerveau, et, au pis aller, l'activité de ses deux mains? Avez-vous jamais considéré cette dernière éventualité, ma bonne Mrs. Robinson? Betty aurait-elle moins de respect pour vous si elle vous voyait, tous les matins, épousseter une ou deux chaises ou abattre quelques araignées tapies dans leurs toiles,—faisant entrer en elle, en même temps que la honte de sa négligence, la conviction que ce qu'elle ne fait pas, sa maîtresse le fera! Seriez-vous moins aimable aux yeux de votre mari, s'il découvrait que c'est vous qui avez fait d'abord, et qui avez ensuite enseigné à Betty à faire, le dîner qui lui agrée? Aurait-il moins de plaisir à caresser vos doigts délicats, s'il y apercevait quelques piqûres d'aiguille gagnées à orner ou à raccommoder les choses du ménage?...

»Voyez plutôt Mrs. Johnson. Je doute qu'elle soit plus riche que Mrs. Robinson. Elle s'est mariée à dix-neuf ans, ignorante comme une pensionnaire. Elle et sa cuisinière se sont instruites ensemble. Aujourd'hui encore, j'imagine que si l'on complimentait celle-ci sur quelque dîner de cérémonie, elle recevrait modestement les éloges en disant: C'est nous deux qui l'avons fait, madame et moi. Et cependant tout est si bien ordonné et va si régulièrement que l'arrivée inopinée d'un hôte ne nécessiterait qu'un couvert de plus sur la table et une paire de draps blancs dans le lit de la chambre de réserve. Quant aux bonnes d'enfant, Mrs. Johnson les a supprimées dès que ses fils ont pu marcher seuls. Si elle n'a pas d'autres enfants, ces deux garçons goûteront le bonheur infini de n'avoir jamais eu pour les soigner et les conduire d'autre femme que leur mère. Sans doute, c'est pour elle une vie très laborieuse, souvent pénible, et ses servantes le savent. Elles la voient occupée du matin au soir, toujours heureuse et gaie, mais toujours occupée. Elles auraient honte de rester oisives et feraient tout au monde pour rendre les choses moins pénibles à madame[14]

La galerie n'est peut-être pas complète, mais elle se termine bien par une figure à qui toute femme doit vouloir ressembler. Que si quelqu'une n'y parvient pas, ou si même elle est trop dévoyée ou trop indifférente pour y tâcher, elle n'aura qu'elle à blâmer de la perte du bonheur qu'on a le droit d'attendre de la vie à deux. Le pire, c'est que le blâme lui viendra d'autre part. Je laisse de côté l'opinion du monde, d'autant plus sévère qu'on lui sacrifie davantage; mais le mari n'est pas aveugle, et il sait d'où proviennent les ennuis, les mécomptes, les désagréments et les désillusions de toute espèce qu'il rencontre chaque jour et à tout propos dans son ménage, et qui finissent par lui en rendre le séjour insupportable, sinon odieux. Comment en saurait-il gré à celle qui devait faire de sa maison un lieu de repos et de délices, et qui en fait l'habitacle du gaspillage, du désordre et de la confusion? L'amour le plus robuste n'y résiste qu'un temps. Que faire? Se plaindre, s'emporter, parler en maître irrité, mais impuissant? A quoi bon?

Quereller en mariage

N'accroist grain, bien n'héritage,

non plus qu'il ne donne les qualités dont manquent les époux.

Le plus sage prend patience, supporte tout ce qu'il peut le plus longtemps qu'il le peut, et, lorsqu'il est à bout, prend son chapeau et s'en va.

Où va-t-il? On peut le supposer, et la femme en a l'instinct, lorsque, seule et dépitée, elle se dit: S'il ne se plaît plus chez lui, c'est qu'il ne m'aime plus, car s'il m'aimait, comment se trouverait-il mieux ailleurs?

Le raisonnement peut être bon, mais il y manque l'aveu qu'elle ne se rend pas aimable, et que le résultat dont elle souffre tant, elle a tout fait pour l'obtenir.

C'est ce que dit, en termes peu différents, le Code Conjugal:

«Il est un point dans le mariage sur lequel on n'insiste pas assez; c'est que l'infidélité des maris, cette source permanente de trouble, de querelles et de réciprocités, est la plupart du temps le résultat du peu de peine que les femmes prennent pour leur plaire. Combien de jeunes personnes, charmantes avant le mariage, se croient, une fois unies à celui qu'elles enviaient pour époux, dispensées d'amabilité, de prévenances, de douceur même. Un jeune homme, avant de songer à se marier, a nécessairement connu le monde, étudié les femmes; il sait que l'on tenterait en vain, par des plaintes, de réformer leurs travers; il se tait donc, et se console de son mieux en s'éloignant d'un intérieur qui lui offre trop peu d'attraits. Mais la femme, dont toute l'expérience se borne à des souvenirs de pension, s'étonne d'abord, cherche à s'expliquer cette injurieuse froideur, et bientôt, de la bouderie passe aux reproches et à l'exagération.

»Une telle union sera pour les deux époux une source de peines et de maux.»

La conduite de l'homme, son scepticisme, son ironie, son dédain pour les faiblesses ou les ignorances féminines, sa vanité souvent cruelle pour l'amour-propre et les susceptibilités de sa compagne, peuvent amener inversement le même effet. En ce cas il est encore plus coupable, puisque, étant le plus fort et le plus éclairé, il doit être le plus raisonnable et le plus maître de lui.

Sans doute, comme le dit Horace Raisson, «si trouver toujours sa femme aimable n'est guère possible, l'être toujours soi-même n'est guère plus aisé.» Les caractères les plus unis ont leurs inégalités, et personne n'est à l'abri des influences fâcheuses qu'exerce sur la disposition de l'esprit une contrariété, un accident, une inquiétude, un malaise physique, parfois même une simple variation dans l'atmosphère. Mais les époux dignes de ce nom ne songeront jamais à en faire vis-à-vis l'un de l'autre un sujet de rancune ou de reproches; au contraire, devant le chagrin de l'un, l'autre redoublera de prévenances, de tendresse et d'entrain, pour l'en guérir. Et il l'en guérira sûrement, car, comme l'a si bien remarqué sir John Lubbock, «un ami gai est comme un jour ensoleillé qui jette son éclat sur tout autour de lui.»

Ce qu'il faut éviter avec le plus grand soin, c'est que le ton morose et revêche ne devienne habituel. On s'accoutume à gronder, à déprécier, à se plaindre, à trouver tout de travers et à se mettre en travers de tout. Rien de plus pernicieux pour la paix commune.

«La mauvaise humeur est l'hiver des ménages», a-t-on dit[15]. L'image est d'une vérité saisissante, et fait passer comme un frisson.

Un moraliste du siècle dernier[16] remarque que «l'humeur est ordinairement le défaut des âmes sensibles». Cette sensibilité même, qui fait qu'on est vivement ébranlé par les moindres choses, donne de l'importance aux plus petites contrariétés, lesquelles, se répétant de toute nécessité à chaque instant dans la vie, finissent par altérer le caractère, l'assombrir ou l'aigrir. Les femmes, qui sont naturellement plus sensibles que les hommes, doivent donc être particulièrement en garde contre ces exagérations de la sensibilité qui font les personnes acerbes, revêches et acariâtres.

Le même écrivain ajoute, toujours parlant de l'humeur: «Elle rend le commerce difficile et fâcheux. Lorsque le caprice s'y joint, il n'y a plus moyen d'y tenir. Autant vaudroit-il vivre avec la folie.»

Un des hommes les plus distingués de l'Angleterre contemporaine, sir John Lubbock, exprime une pensée analogue mais plus réconfortante, dans son livre The Pleasures of Life (Les Plaisirs de la Vie).

«Comme on pourrait le plus souvent, s'écrie-t-il, rendre heureux le foyer domestique, n'étaient les sottes querelles ou les malentendus, comme on les nomme si justement! C'est notre faute si nous sommes grognons et de mauvaise humeur; et même, bien que ceci soit moins facile, nous ne sommes pas forcés de nous laisser rendre malheureux par l'humeur chagrine ou le mauvais caractère des autres.»

Nous n'avons, en effet, qu'à dominer tout du haut de la sérénité de notre propre esprit. Mais si la recette est simple, tout le monde n'est pas en état de l'exécuter. Mieux vaut peut-être souffrir de l'humeur chagrine de son compagnon ou de sa compagne, et travailler, avec toute l'ardeur et la force communicative de la sympathie, à lui rendre le calme et la joie.

Mais, quoi qu'il en soit des relations des époux entre eux, il «importe surtout de se garder d'un travers trop commun: celui de se plaindre à autrui des torts réels ou apparents de sa femme... Les fautes d'une femme retombent toujours sur son mari; le moins qui puisse lui arriver, c'est le blâme d'avoir fait un mauvais choix[17]

Si c'est le mari qui se plaint, il se rend odieux ou ridicule, et, parvînt-il à exciter la pitié, il n'en serait que plus pitoyable.

Fuller donne à ce propos un conseil que les jeunes maris oublient souvent par trop d'ardeur, et que les vieux négligent parce que, d'ordinaire, plus on est vieux et plus on aime à geindre.

«Défauts cachés sont à moitié pardonnés, dit-il. Tout le monde sait que c'est double travail de raccommoder les choses à la maison et de faire la langue des gens au dehors. Aussi un bon mari ne blâme-t-il jamais publiquement sa femme. Un reproche public est comme une pénitence infligée devant tous ceux qui sont présents; après quoi, beaucoup cherchent moins à se réformer qu'à se venger.»

Cela n'empêche pas le tableau que trace M. Gustave Toudouze, dans un de ses romans[18], d'être lamentablement exact.

«Oh! s'écrie-t-il, cette paix menteuse de certains ménages, qui semblent les plus unis, les meilleurs des ménages, et qui, souvent, ne sont que de petits enfers!

»Dehors, sous les yeux du monde, tout paraît calme, enviable; au dedans, tout est remué, turbulent, tiraillé par les mille secrètes misères des êtres incompatibles liés au même anneau. La surface est unie, miroitante, reflétant la paix, la joie; le fond est boueux, agité, traversé de monstres invisibles; fond et surface d'étang, d'eau dormante.

»Qui devinera derrière ce masque les bouderies, les disputes, les froids de glace succédant aux colères rouges, les allusions mesquines et cruelles se renouvelant sans cesse, les froissements d'amour-propre, les souffrances morales ou physiques, les puérilités méchantes, toute la guerre misérable et renaissante que se font deux natures qui ne se comprennent pas et que chaque jour sépare davantage?»

Et que servirait-il qu'on les devinât? Ayons la pudeur de nos plaies et ne faisons pas concurrence aux misérables qui étalent le long des chemins leurs moignons rouges et leurs ulcères purulents.

Même pour les cas désespérés dont le romancier parle, s'il y a encore une chance de cure, c'est dans la discrétion qu'elle gît. «Toute maison divisée contre elle-même périra», dit l'Écriture. Combien plus est-ce vrai pour les maisons dont les divisions sont proclamées à la face du monde!

Quand un mari et une femme sont avertis que leur mésintelligence est connue de ceux qu'ils fréquentent, il semble que le monde entier se mette entre eux pour empêcher tout accommodement. Aucune faute n'est plus irrémissible, aucune catastrophe plus irréparable que celle où l'on est poussé par l'amour-propre ou le respect humain.

Le grand point, ici comme ailleurs, est d'aller droit devant soi, faisant son devoir suivant les dictées de sa conscience, sans s'inquiéter des applaudissements ou des clabauderies des spectateurs. La vie à deux demande, sans doute, plus de complaisance, d'indulgence, de compromis et de sacrifices qu'aucune autre; mais n'exagérons rien et, tout en étant attentifs et dévoués, ne soyons ni timorés, ni tatillons. «Le bonheur dans l'habitude doit être ménagé avec sagesse si l'on veut assurer à l'amour sa durée», dit Michelet. Il dit aussi: «Servons ceux que nous aimons dans les choses importantes, mais ne nous dépensons pas en pièces de quatre sous