LA PIERRE D’ABRAHAM.

Ce conte, que l’auteur affectionnait particulièrement, et qui cependant n’a été publié qu’après sa mort, a été composé vers la fin du règne de Louis XVI. On remarquera que, malgré l’inconsistance de son caractère et de ses opinions politiques, sa reconnaissance envers nos rois, ses bienfaiteurs, ne se dissimulait point. Ce fait est assez extraordinaire chez les voltairiens de ce temps, pour qu’on le mentionne ici.

Maintenant, pourquoi intitulait-il cet opuscule la Pierre d’Abraham ? Il est difficile de le deviner. La seule ligne d’où il le tire et qui en est la dernière, ne nous empêche pas de dire que le vrai titre devrait être : L’Athéisme ne fait pas le bonheur. Combattant le catholicisme, dont la morale le gênait fort, Bernardin de Saint-Pierre avait cependant trop de sentiments pour ne pas détester l’incrédulité absolue.

A l’extrémité de vastes campagnes, dont une partie est labourée et l’autre est en jachère, s’élève un grand château où aboutissent plusieurs avenues : sur le devant, à gauche, est une portion de forêt au milieu de laquelle on voit un défriché, et au milieu de ce défriché une cabane entourée de vergers et de petites cultures : l’entrée du sentier qui y conduit est fermée par une barrière appuyée au tronc de deux saules. Une haie vive et fleurie enclôt cette habitation : un petit ruisseau l’arrose, et coule le long de la forêt, qui fuit en perspective vers l’orient. On distingue au loin, de ce côté-là, à la lueur de l’aube matinale, le cours d’un fleuve qui serpente dans la plaine, et les clochers d’une grande ville à l’horizon. On entend le ramage des oiseaux dans les bois, et le chant d’un coq dans la métairie.

MONDOR, en riche déshabillé du matin.

On périrait d’ennui à la campagne, si on n’y voyait ses amis. Qu’on se récrie tant qu’on voudra sur les beautés de la nature ; pour moi, je n’y trouve rien que de déplaisant. Voulez-vous vous promener pendant le jour, le soleil vous brûle, ou la poussière vous aveugle ; le soir et le matin, les herbes sont humides ; en même temps, les pierres des chemins vous brisent les pieds. Mais pourquoi se promener, après tout ? pour voir les fleurs des champs, qui ne ressemblent à rien ; pour entendre des oiseaux qui chantent sans savoir ce qu’ils disent : et tout cela naît pour mourir, et meurt pour renaître. La vie de la nature n’est, comme celle de l’homme, qu’un cercle perpétuel d’inconséquences, de faiblesses et de misères. Le philosophe de mon château m’a fort bien prouvé que toutes ces prétendues merveilles n’étaient que des combinaisons de la matière et du hasard, sans objets, sans plan, et surtout sans bonté : aussi il ne se soucie guère de les voir, à quelque heure du jour que ce soit. Il ne se lève qu’à midi, et il ne se promène que le soir dans mon parc, avec les femmes.

Cependant personne ne connaît mieux la nature que lui ; c’est un de ces hommes rares qui expliquent tout par la force de leur génie. Il m’a donné dernièrement les moyens de quadrupler mon revenu avec des sels, des nitres, et je ne sais quoi diable encore. Le revenu ! le revenu !… voilà l’essentiel. Cette plaine me rapporte, année commune, douze mille boisseaux de blé ; et ces collines là-bas, cinq cents pièces de vin : voilà ce qui mérite d’être vu, tout le reste n’est rien. Ce sont les poètes qui ont divinisé nos campagnes. Pour moi, je ne vois dans nos forêts, au lieu d’hamadryades, que des cordes de bois ; dans les champs de la blonde Cérès, que des sacs de blé ; et dans les prés où dansent les nymphes, que des bottes de foin. Il en est de même du reste de la nature. Où nos bonnes gens voient-ils donc un Dieu ? Oh ! j’ai eu grand soin de bannir son idée de mon château, encore plus que de mes domaines ; c’est une imagination qui vous effraye nuit et jour. Vous ne pouvez ni ouvrir la bouche de peur de mentir, ni prêter l’oreille de peur d’entendre calomnier, ni ouvrir les yeux de peur d’être surpris par quelque convoitise, ni faire un pas sans craindre d’écraser un voisin : vous êtes aux fers de la tête aux pieds. Dieu merci ! je me suis mis au large, et j’y ai mis tout mon monde. Personne ne croit en Dieu, chez moi, ni mes amis, ni ma femme, ni ma fille, ni même mes laquais. Ayez de la décence, répété-je tous les jours à mes gens ; respectez-vous à cause du public, à cause de vous-mêmes ; aimez l’ordre, aimez la vertu pour votre propre bonheur ; mais d’ailleurs vivez comme vous l’entendrez.

Si l’on pouvait leur persuader qu’il y a un Dieu en n’y croyant pas soi-même, on serait bien à son aise. La religion d’autrui assure notre tranquillité : aussi bien des gens tâchent de l’insinuer à leur voisin, mais personne n’en veut pour soi. Dans le fond, on ne persuade aux autres que ce dont on est soi-même persuadé. Aussi le monde n’a-t-il plus maintenant de discrétion. Par exemple, je veux me borner à ne voir chez moi que quelques bons et anciens amis, comme le comte d’Olban et le chevalier d’Autières, qui sont des gens aimables et pleins de probité ; et il m’en arrive chaque jour une foule de nouveaux, qui me sont insupportables. Ils me prennent la main, ils m’embrassent, ils m’appellent leur cher ami, et ils ne m’ont jamais vu. Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que parmi ces bons amis-là, il y a des gens que je hais de tout mon cœur, des gens qui viennent à ma table épier ce que je dis : tout cela me tracasse, et me mange. Il y a à présent, de compte fait, douze carrosses étrangers sous mes remises, vingt valets étrangers sous mes mansardes, et dans mes écuries trente chevaux qui ne sont pas à moi.

Ce n’est cependant qu’en menant une pareille vie, que je soutiens mon crédit. Aujourd’hui, point de réputation dans le monde sans une bonne table ; partant plus de considération. A la vérité, quand je parle chez moi, tout le monde se tait, on m’élève aux nues ; plus d’une fois de beaux esprits ont pris sur leurs tablettes, avec leurs crayons, note de ce que je disais : mais quand Madame parle, c’est à mon tour à me taire. Il faut avouer, au fond, qu’elle parle bien : elle met des grâces et de l’esprit à tout ce qu’elle dit. Je ne connais point de philosophe qui ait une aussi bonne tête. C’est elle qui possède les grands principes, et qui est conséquente dans ses raisonnements et dans sa conduite, ce qui est fort rare parmi les femmes ; elle pousse même sa sévérité sur l’honneur un peu trop loin. Hélas ! son opinion a contribué à la mort de mon fils. Il était à la fleur de son âge, et déjà fort avancé au service par mon crédit et par mon argent. Il n’avait pas encore vu le feu, quoique nous fussions à la fin de la guerre ; c’est au milieu de ses amis qu’il a trouvé l’ennemi. L’honneur !… l’honneur !… lui répète souvent sa mère. Pour la cause la plus futile, mon fils se bat avec son ami, mon fils est tué !… encore, je suis obligé de dévorer mon chagrin devant ma femme. Il est mort avec honneur, dit-elle ; et moi je ne vis plus que dans l’amertume ; depuis ce temps-là, je ne dors plus. J’ai voulu, cette nuit, profiter de mon insomnie et de la clarté de la lune pour parcourir mon bien. La fortune, dit-on, adoucit le regret de toutes les pertes ; pour moi, il me semble qu’elle ne fait qu’accroître celui de la mienne : à qui laisserai-je tout ceci ? (Il soupire.)

Enfin, me voici arrivé au bout de mon domaine. Jamais je n’aurais fait autant de chemin à pied sur le parquet le plus uni ; mais on ne se fatigue pas en marchant sur ses terres. Voici donc la forêt du roi ! Ah ! les beaux arbres ! J’allais en écorner un angle, lorsqu’un quidam s’est venu établir vis-à-vis de moi. Il s’est campé là comme une borne au milieu de mon chemin. Ce sera sans doute par le crédit de quelque garde de la forêt : mais je le ferai bientôt déguerpir avec ce grand mot, le bien public. Ce mot-là m’a déjà valu cinquante mille écus de rente.

Voici encore un autre trait de la Providence : on dit que l’homme qui s’est planté là a bien servi son pays. Le voilà logé au milieu des bois, comme un ours ; il ne voit personne ; il vit dans la pauvreté et la crapule avec une commère et des marmaillons d’enfants. Comment ces gens-là peuvent-ils soutenir, dans la solitude et la misère, le poids de l’existence, qu’on traîne avec tant de peine au milieu des honneurs, de la fortune et du monde ? De quoi peuvent-ils s’entretenir dans un éternel tête-à-tête, sans livres, sans société, sans amis, et sans doute sans argent ? Comment supportent-ils l’affreuse idée de l’avenir qui s’avance pas à pas, et de la vieillesse, qui nous mène, par un chemin de douleur, à un néant d’où nous ne rassortirions jamais ? Hélas ! si je n’étais distrait perpétuellement de ces idées, je deviendrais fou ; ma philosophie est de m’oublier. Après tout, pourquoi m’occuper du sort de ces misérables ? La société ne doit rien à qui ne lui a rien apporté. Que ces gens-là ne se vendent-ils, comme l’a fort bien dit un écrivain de nos amis en parlant des pauvres, dont le nombre augmente tous les jours dans le royaume ? ils seront bien obligés d’en venir là tôt ou tard. Mais celui-ci m’inquiète plus que les autres ; il est dans mon voisinage.

Il faut que je débusque cet aventurier de son repaire ; je vais lui tendre un piége. Je lui proposerai de me vendre un bouquet de bois qu’il a enclos dans sa haie ; je lui en offrirai un bon prix : l’or le tentera ; il abattra ses arbres sans la permission de la Maîtrise des eaux et forêts ; on lui fera un bon procès criminel. Mes amis crieront de leur côté qu’il a dégradé la forêt du roi, que c’est un aventurier sans feu ni lieu ; qu’il se forme là un nid de voleurs, de contrebandiers dans la forêt du roi. Je glisserai quelques pots de vin ; j’aurai le bois et le fonds pour rien. (Il rit.) Ah ! ah ! ah ! Il passera pour un coquin, et moi pour un homme de bien. Il sera même fort heureux s’il en est quitte pour la prison. (Il rit encore.) Ah ! ah ! ah ! Sainte puissance de l’or, vous êtes la seule divinité qui gouvernez ce monde ! Mais contentons-nous de son bien, sans lui faire de mal ; je lui donnerai même de quoi faire sa route, et je vous réponds que cet acte de bienfaisance sera prôné dans Paris. (Il rit.) Ah ! ah ! ah ! Mais si c’était en effet un voleur ! Je suis seul… il est grand matin… il y a loin d’ici au château… retournons-nous-en, ce sera le parti le plus sage ; j’agirai toujours bien par autrui. Mais non, puisque nous voilà arrivé, jugeons de l’état des choses par nos propres yeux : il n’est tel que l’œil de l’acquéreur. Avançons le long de la haie, nous verrons notre acquisition de près, et notre homme de loin. On connaît, dit-on, les gens à la physionomie ; moi je les connais à l’habit : s’il est mal vêtu, c’est un coquin. Cachons-nous entre ces épaisses broussailles ; je l’observerai à mon aise à travers les branches… Comme je suis déchiré par ces ronces ! mais voyez donc leurs crocs recourbés comme des hameçons ! elles ont arraché toutes mes dentelles ! Que maudite soit ma promenade du matin ! j’ai les jambes et les mains en sang. Asseyons-nous donc ici, puisque nous y voilà ! Je lirai, en attendant que mon homme paraisse, le Système de la Nature ; c’est un excellent livre dont madame Mondor fait beaucoup de cas. A la vérité, je n’y entends rien ; mais tous les ouvrages des hommes de génie sont profonds et obscurs… Chut ! chut ! je vois sortir de la fumée de la cabane, et j’entends même un peu de bruit. Nos gens sont levés ; l’indigence est un grand réveille-matin. Pleurez, pleurez, misérables, séquestrés des gens de bien par votre misère ! Commencez votre journée, à l’ordinaire, par des malédictions.

(On voit descendre de l’étage supérieur de la cabane, par un escalier de bois qui s’appuie en dehors sur un vieux cerisier sauvage en fleur, un père de famille avec son épouse ; ils sont suivis d’Antoinette, leur fille, qui porte un vase à traire le lait. Pendant que le père et la mère s’avancent du côté de la barrière, la jeune fille s’enfonce dans le verger.

Mondor est caché sur le bord de la haie.)

ANTOINETTE chante sur un air fort gai :

Tout du long du bois…

Tout du long du bois…

(Elle s’interrompt pour appeler son frère :)

Henri ! mon frère Henri ! quoi ! vous n’êtes pas levé, et les oiseaux chantent ! Venez avec moi cueillir des fraises, pendant que je trairai mes chèvres, car je n’ose aller seule le long du bois. (Elle chante :)

Tout du long du bois…

Tout du long du bois…

(Puis d’un ton triste :) Henri ? où êtes-vous donc, Henri ?

LE PÈRE, à sa femme.

A la gaieté d’Antoinette, à son chapeau d’écorce de tilleul, et au vase qu’elle porte sous le bras, on la prendrait pour la naïade de ce ruisseau ; mais on voit bien, à sa timidité, qu’elle n’est qu’une bergère. Chère épouse, à son âge vous lui ressembliez tout-à-fait, quoique vous fussiez élevée au milieu des espérances d’une grande fortune.

LA MÈRE.

Si elle trouve un jour un époux qui vous ressemble, aucune fortune ne sera comparable à la sienne.

LE PÈRE.

Tendre amie, où voulez-vous que nous fassions aujourd’hui la prière du matin ? Sera-ce au pied de ces vieux sapins qui vous rappellent le souvenir de votre patrie, ou sous ces pommiers en fleurs, à la vue des biens que nous promet pour l’automne la bonté du ciel ? Choisissez, de ces gazons verts, ou bien de ces retraites sombres où les oiseaux, à peine réveillés par les premiers rayons du jour, saluent l’aurore de leurs chansons.

LA MÈRE.

Nous prierons où vous voudrez ; partout où je suis avec vous, le sentiment d’une providence m’accompagne.

LE PÈRE.

Appelons nos enfants… Antoinette !… Henri !… Antoinette !

ANTOINETTE accourant, et d’un air inquiet.

Mon papa, je ne trouve point mon frère ! Je l’ai cherché dans la maison, autour de la maison, dans le verger, et jusque sur le bord de la forêt. Favori même, notre chien, n’y est pas. (Elle appelle :) Henri !… mon frère Henri !

LA MÈRE.

Mon fils est sorti ? et où peut-il être allé si matin ? J’ai cru cette nuit l’entendre se lever bien avant le jour ; le bruit même qu’il a fait, en se levant, m’a réveillée au milieu d’un songe : il me semblait qu’il tuait un hibou qui faisait son nid dans la haie. Mon ami, vous ne croyez pas beaucoup aux songes ?

LE PÈRE.

Chère épouse ! l’enfance a mille projets ; chaque jour votre fils en fait de nouveaux pour vous plaire ; il sera peut-être allé vous cueillir des fraises dans la forêt : vous l’allez voir revenir dans un moment. Quant aux songes, ils ne sont pas toujours trompeurs : le vôtre cache quelque chose de mystérieux. Le ciel, je l’ai éprouvé plus d’une fois, aime à se communiquer à vous, à cause de vos vertus.

ANTOINETTE.

Maman, vous aurez quelque bonne nouvelle, car j’ai vu, hier soir, une étincelle bien brillante dans la lampe. Mon papa, vous vous moquerez de moi.

LE PÈRE.

Non, ma chère fille ! les rois lisent quelquefois leur destinée dans des comètes, et les bergères dans leurs lampes, également bien. Toute la nature est aux ordres de la Providence : ne soyons point inquiets ; faisons ensemble notre prière accoutumée.

(Ils s’agenouillent sur l’herbe, à l’ombre d’un des saules de la barrière, et ils prient en silence.)

MONDOR, caché.

Voilà comment sont faites toutes les femmes. La mienne, qui ne croit pas en Dieu, croit à toutes ces sottises-là. Mais… si j’allais être, moi, le hibou de la haie ! si on allait m’assommer ici ! Il arrive quelquefois des choses plus étranges… Oh ! non, il n’y a rien à craindre. En vérité, ces bonnes gens sont plus contents que je ne le croyais. On est bien heureux d’avoir de la religion ! ils sont inquiets, ils prient, et les voilà tranquilles. Il n’y a rien à faire ici pour moi : je ne veux pas chercher à leur nuire. Je pourrais bien me retirer, mais je veux trouver l’occasion de faire leur connaissance ; d’ailleurs je suis curieux de savoir ce qu’est devenu leur fils : un enfant élevé là, tout seul, et courant la nuit ! L’homme est naturellement porté au mal.

LE PÈRE, achevant sa prière tout haut.

O mon Dieu ! donnez-nous aujourd’hui la volonté et le pouvoir de faire du bien ; que vos bienfaits nous servent d’exemple ! vous avez ouvert la main, et vos bénédictions se sont répandues sur la terre, sur les animaux, sur les plantes et sur vos moindres créatures. N’oubliez pas l’homme, qui est la plus noble et la plus malheureuse portion de votre ouvrage ; répandez-les sur le roi mon bienfaiteur, sur ma patrie dont il est le père, sur tout ce qui vous invoque dans l’univers, sur cette portion ignorée de ma famille, sur mes chers enfants, et sur ma digne épouse, qui est la compagne et la consolation de ma vie. (Ils se lèvent tous, et il embrasse sa femme.)

ANTOINETTE, venant se remettre à genoux devant son père et sa mère.

Chers parents ! donnez-moi dans ce jour votre bénédiction accoutumée.

LE PÈRE.

Fleur de mai ! que la gaieté de ce mois, qui te ressemble, se répande dans ton âme : que les plaisirs purs, que les vertus accompagnent tes projets, tes espérances ; qu’elles embellissent toutes les perspectives de ta vie, comme les fleurs émaillent ces gazons et ces vergers ! Sois en tant semblable à ta mère !

LA MÈRE.

Que la bénédiction de ton père s’accomplisse sur toi et ton frère tous les jours de votre vie ; et quand tous deux vous éprouverez quelques peines, que le doux travail, la religion et l’amitié de vos parents viennent les charmer ! Puissions-nous faire un jour ton bonheur, comme tu fais dès à présent le nôtre ! Mais où est donc Henri ?

(Antoinette émue s’essuie les yeux : elle baise la main de son père et celle de sa mère en les appuyant contre son cœur. Ceux-ci l’embrassent, et pendant cette scène muette,)

MONDOR, toujours caché.

Baiser les mains de son père et de sa mère, leur demander leur bénédiction… Il faut que ces gens-ci soient des Allemands ; voilà une cérémonie qui n’est plus d’usage chez nous, il y a longtemps. Ni ma femme ni ma fille ne voudraient en entendre parler ; cependant elle est attendrissante… elle me fait pleurer, je crois… effectivement… effectivement. Il faut en convenir, dans une maison où il y a de la religion, un père de famille vit comme un dieu.

LE PÈRE, à sa femme.

Où voulez-vous aujourd’hui qu’Antoinette nous serve le déjeuner ?

LA MÈRE.

Mon ami, si vous le trouvez bon, restons ici sous ces saules, à l’entrée de la barrière, d’où l’on découvre la plaine par où je verrai revenir mon fils. Antoinette, apporte-moi mon ouvrage avant de préparer le déjeuner.

ANTOINETTE.

Voulez-vous filer, maman ? ou bien vous apporterai-je le métier où vous avez commencé une toile ? à moins que vous n’aimiez mieux celui qui vous sert à broder.

LA MÈRE.

Je ne brode que quand j’ai l’esprit tranquille. Donne-moi mes aiguilles et mes laines, j’achèverai les bas de ton frère.

LE PÈRE, à Antoinette, qui s’en va à la maison.

Ma chère fille, tu m’apporteras aussi cette corbeille d’osier que j’ai commencée.

LE PÈRE, à sa femme.

Je veux finir cette corbeille près de vous. Vous êtes toujours remplie de goût. Le point de vue de ce lieu est, à cette heure, le plus intéressant de tout le paysage : voyez comme la forêt fuit en perspective du côté de l’orient, et comme l’aurore dore d’argent et de vermillon les sommets de ces vieux hêtres lointains, tandis que le reste de leur feuillage est encore dans l’ombre. Voilà la Seine qui serpente là-bas dans les vertes campagnes ; vous croiriez que ses eaux, qui réfléchissent la couleur matinale des cieux, sont de pourpre. Mais rien n’égale la magnificence de Paris à l’horizon. Voyez ses grands clochers, encore à demi entourés des brouillards de la nuit, qui se dessinent au milieu des gerbes de lumière que répand l’aurore ; vous diriez que cette superbe capitale, à demi couverte de nuages, s’élève de la terre vers les cieux, ou qu’elle descend des cieux pour régner sur la terre. Voilà des tours dont on n’aperçoit que le sommet ; en voilà d’autres dont on ne voit que la base, et dont le couronnement se confond avec les nuages. Voici celles de Saint-Sulpice avec son noble portail. Cette masse blanche, qu’éclaire un rayon de soleil sur la partie la plus haute de la ville, est le péristyle charmant de l’église imparfaite de Sainte-Geneviève, douce patronne des vertus innocentes. Ces deux grosses tours rembrunies, sont celles de Notre-Dame. Ce dôme, à la fois élégant et auguste, qui s’élève en forme d’œuf, est celui des Invalides : c’est là que Louis XIV donna un asile à la vertu militaire. O ville immense ! dans mes malheurs, je n’ai trouvé de repos que dans tes murs. A combien d’infortunes tu donnes des retraites ! Vous auriez pu y passer une partie de la mauvaise saison avec votre fille. Je vous aurais loué une petite chambre aux environs du Louvre ; vous lui auriez fait voir les promenades, les fêtes publiques, le monde, enfin. L’âme s’agrandit par le spectacle d’un grand peuple, et à la vue des temples, et des monuments des rois.

LA MÈRE.

Paris, sans toute, peut offrir des consolations et des asiles aux malheureux ; mais ce spectacle d’un grand peuple, ces édifices, ces palais, ces chefs-d’œuvre des arts nous jettent bien souvent dans la mélancolie, par le sentiment de notre misère, on dans le fanatisme des plaisirs, par de dangereuses illusions. J’ai connu le monde ; croyez qu’une femme peut trouver hors de lui un moyen plus assuré d’être heureuse. Le soin de sa famille suffit pour occuper tour à tour sa prévoyance, sa mémoire, son jugement, ses goûts et toutes les facultés de son âme ; ce seul objet est capable de la remplir.

LE PÈRE.

La sagesse et l’amour s’expriment à la fois par votre bouche. Digne épouse ! tendre mère ! j’ai craint longtemps que vous n’apportassiez avec vous le souvenir du monde dans la solitude, et les regrets de la fortune dans le sein de la pauvreté. Mais votre santé, autrefois si délicate, qui se fortifie de jour en jour, me rassure. Pendant que le temps nous entraîne vers la vieillesse, votre jeunesse se renouvelle : vous remontez le fleuve de la vie.

LA MÈRE.

Les vaines images du monde sont bien loin de moi. La vie champêtre, le calme de l’âme, et plus que tous ces biens, votre tendre et constante amitié ont renouvelé mes jours. Depuis que je me suis rapprochée entièrement de la nature et de la religion, je sens mon bonheur croître chaque jour. Vous ajoutez sans cesse, ainsi que mes chers enfants, quelque chose à ma félicité.

LE PÈRE.

Je craignais seulement que ce séjour ne vous déplût l’hiver, car la nature semble morte dans cette saison. Les glaces pendent aux branches des arbres, la terre est détrempée de pluie, l’eau des ruisseaux toute jaune, l’air humide et froid, et le ciel couleur de plomb ; les nuits sont longues et agitées de tempêtes, les arbres de la forêt gémissent autour de nous, et quelquefois leurs sommets se brisent et tombent avec fracas ; la plupart des oiseaux de nos bocages s’enfuient en d’autres contrées, ceux qui restent autour de notre habitation semblent effrayés et gardent le silence.

LA MÈRE.

J’ai passé ici tous les hivers avec délices : vous m’avez appris à sentir les beautés mélancoliques de cette saison ; ce ne sont pas les plus vives, mais ce sont les plus touchantes. L’herbe humide conserve, le long des sentiers, une verdure plus éclatante que pendant l’été ; à la vérité, il y a peu de fleurs, si ce n’est quelque scabieuse tardive, ou quelque humble marguerite ; mais dans certains jours de gelée, quand les frimas de la nuit s’attachent aux arbres, leurs rameaux tout blancs semblent le matin fleuris comme au printemps. Les mousses brillent alors sur les troncs gris des arbres, ou sur les flancs bruns des roches, d’une verdure plus belle que celle des gazons. Si la plupart des oiseaux s’éloignent de nous dans cette saison rigoureuse, ceux qui restent sont plus familiers. Le pivert vole en silence sous les arbres de la forêt, et s’annonce de temps en temps par des cris éclatants ; il visite souvent les arbres de nos vergers et grimpe tout le long de leurs troncs pour les nettoyer d’insectes. La mésange inquiète parcourt leurs plus petits rameaux, et cherche à glaner quelque fruit oublié. Le rouge-gorge solitaire se perche sur nos murailles, et bien souvent sur ma fenêtre ; j’aime à entendre ses chansons mélancoliques, moins brillantes, mais aussi touchantes que celles du rossignol. Quand tout est couvert de neige, cet aimable oiseau vient se réfugier avec la perdrix jusque dans la maison, demandant à l’homme une part des biens de la terre, sur laquelle le ciel ne leur a rien laissé à recueillir. J’ai pris souvent plaisir à voir mes enfants leur jeter des morceaux de pain.

A la vérité, les soirées d’hiver sont longues ; mais mon travail et celui de mes enfants, joint à vos lectures ou à vos conversations, me les rend bien courtes et bien agréables : vous me transportez dans d’autres climats.

Pendant le temps même du sommeil, quand la lampe est éteinte, je jouis encore mieux de mon asile, et du désordre de la saison. J’aime à entendre le bruit de la pluie qui tombe à verse sur le toit, et celui des chênes et des hêtres que le vent agite au loin autour de nous ; leurs murmures sourds m’invitent au repos : le danger éloigné redouble ma sécurité. Je pense que je n’ai rien à craindre, dans une cabane bien solide, du tumulte que j’entends au loin, et que tout ce que j’ai de cher au monde, mes enfants et mon époux, sont autour de moi ; un doux et profond sommeil s’empare alors de mes sens, en bénissant le ciel de mon bonheur.

LE PÈRE.

Mais quand je suis obligé de m’absenter pendant le jour, vous devez vous ennuyer ; et peut-être avez-vous peur, étant seule avec deux enfants au milieu d’un bois.

LA MÈRE.

Ce bois appartient au roi ; l’ordre et la police y sont bien tenus. D’ailleurs la maison, comme vous me l’avez fait observer, est si forte dans sa simplicité, et si bien disposée, qu’une personne seule s’y défendrait contre une troupe de brigands. Mais que viendraient-ils chercher ici ? il n’y a ni richesses ni argent.

(Antoinette apporte la corbeille d’osier de son père, et le panier à ouvrage de sa mère ; elle les place auprès d’eux en les saluant respectueusement, ensuite elle s’en retourne à la maison. En allant et venant, elle paraît inquiète ; elle regarde de tous côtés pendant cette scène muette.)

MONDOR, toujours caché.

Je sens ma conscience qui se réveille ; je me garderai bien de nuire à ces honnêtes gens-là. Avec tout cela ils sont heureux, et les gens les plus heureux que j’aie vus de ma vie. Je veux les faire peindre tels que je les vois là : la mère tricotant des bas, et le père faisant une corbeille à l’ombre d’un saule ; la petite barrière et le sentier de verdure, au bout duquel on aperçoit une cabane couverte de chaume et de mousse. Je ne veux pas qu’on y oublie l’escalier appuyé sur un vieux cerisier fleuri, et Antoinette aux yeux bleus qui en descend, avec son chapeau d’écorce, ses cheveux blonds et son pot au lait sous le bras. Je ferai mettre ce tableau dans ma chambre à coucher ; il me donnera, dans mes insomnies, des idées de repos, d’innocence et de bonheur, que je ne trouve nulle part.

LA MÈRE.

Ce lieu est enchanté.

LE PÈRE.

Je veux l’embellir pour vous tous les jours de ma vie. Je planterai, au nord de la maison, un lierre qui grimpera sur l’escalier, et viendra entourer vos fenêtres de son feuillage. Les oiseaux d’hiver, que vous aimez parce qu’ils sont malheureux, viendront s’y réfugier ; vous y entendrez hanter votre ami, le rouge-gorge. Je planterai de l’autre côté, au midi, une vigne qui formera un berceau au-dessus de la porte ; j’y élèverai au-dessous un banc de gazon : nos enfants s’y reposeront un jour, et s’y entretiendront de nous lorsque nous ne serons plus. Sur la faîtière du toit, je mettrai des ognons d’iris, dont la fleur vous plaît ; sa couleur, qui imite celle de l’arc-en-ciel, ses feuilles en lames d’un beau vert de mer, accompagneront bien les longues marbrures de mousse qui se détachent, comme des lisières de velours vert sur le chaume fauve de la couverture. Quel autre genre d’embellissement désirez-vous ici ?

LA MÈRE.

Je n’en ai jamais désiré dans vos ouvrages ; je n’aurais jamais cru que ce lieu en fût encore susceptible.

LE PÈRE.

J’aurais bien pu entourer cette possession d’un mur, mais j’ai préféré une haie vive. Chaque année dégrade un mur, et fortifie une haie ; chaque année, un mur consomme des pierres, et une haie produit du bois. D’ailleurs, une haie est une décoration. Une belle haie présente seule le spectacle d’un beau jardin. Voyez ces pruniers sauvages, dont les fruits naissants sont semblables à des olives. Ces sureaux voisins parfument l’air de leurs bouquets de fleurs en ombelles ; ces houx opposent leur vert lustré et leurs grains écarlates aux nuages blancs des fleurs de l’aubépine ; l’églantier jette çà et là ses guirlandes de roses, relevées d’un vert tendre. La ronce même n’est pas sans beauté ; elle accroche d’un arbrisseau à l’autre ses longs sarments garnis de girandoles couleur de chair, et elle se roule autour des troncs des arbres de la forêt, qui sont renfermés dans la haie, et qui s’élèvent de distance en distance, comme autant de colonnes qui la fortifient. Mille petits oiseaux trouvent à la fois de la nourriture et des abris sous ces différents feuillages. Chaque espèce a son étage ; en bas sont les merles, les fauvettes, les tarins ; plus haut, les rossignols ; et au faîte de ces vieux ormes, nous entendons murmurer la tourterelle, et nous voyons voltiger la grive qui y bâtit son nid. La nature a jeté, depuis le sommet de la forêt jusque sur ces gazons, des rideaux de toutes sortes de verdures et de fleurs, pour mettre les nids des oiseaux à l’abri. Vous en faisiez autant, lorsque vous couvriez d’un voile de taffetas vert, brodé de vos mains, le berceau de nos enfants.

LA MÈRE.

Oh oui ! cette forêt et cette haie sont les vrais berceaux des oiseaux. Il n’y a point de mère aussi attentive que la nature.

LE PÈRE.

Vous entouriez le berceau de vos enfants de barrières d’osier, de peur que quelque choc ne troublât leur repos. La nature a de même garni d’épines la partie inférieure de celui-ci, afin d’en écarter les ennemis. Il n’y a dans ce climat que les arbrisseaux qui ont des épines ; les grands arbres n’en ont point : les oiseaux qui y nichent sont défendus par leur élévation. Cependant, beaucoup d’espèces de grands arbres des pays chauds en ont, afin que les oiseaux puissent y faire leurs nids en sûreté ; car il y a dans ces pays-là plusieurs espèces de quadrupèdes qui savent grimper et qui viendraient manger leurs œufs.

LA MÈRE.

O Providence ! qui pourrait méconnaître vos soins variés par toute la terre, suivant le besoin de vos faibles créatures ?

LE PÈRE.

La Providence ramène au plaisir ou à l’utilité de l’homme toutes les attentions qui sont éparses pour le reste des êtres. Par exemple, j’ai parcouru beaucoup de pays au nord et au midi, et je n’ai jamais vu d’arbrisseaux épineux, ni de petits oiseaux de bocage, que dans les lieux habités par l’homme, ou dans ceux du moins qui l’avaient été : je n’en ai jamais trouvé dans l’épaisseur des forêts du Nord, quoique j’y aie fait au moins cinq ou six cents lieues. Quand je voyageais dans les forêts solitaires de la Finlande, et que j’apercevais des moineaux, j’étais sûr de n’être pas loin d’un village. Les petits oiseaux récréent l’homme par leur vol, leur chant et leur plumage ; ils sont utiles à ses cultures ; ils mangent au printemps les insectes qui dévoreraient ses fruits en été.

LA MÈRE.

Quelque charme que le spectacle de la nature offre à mes sens, il disparaît avec les saisons ; mais celui que l’observation présente à l’esprit, entre dans mon âme, et y reste toute l’année. Quoique je sois bien ignorante, vous m’avez ravie cet hiver en me faisant voir sur des cartes les dispositions admirables que l’Auteur de la nature a données aux montagnes, aux fleuves, aux îles, et même aux roches. Vous m’avez encore fait plus de plaisir en me montrant les relations que les plantes ont avec les éléments.

Vous m’avez aussi fait observer les contrastes charmants de couleur et de forme, entre quelques oiseaux et les buissons où ils font leurs nids. Le geai, avec ses ailes piquetées d’azur, me paraît plus beau sur le chêne dont il mange les glands que sur tout autre arbre ; j’aime à voir le roitelet établir son nid dans la cavité moussue de quelque gros rocher, comme s’il craignait que les arbres et la terre n’en pussent supporter les fondements. Chaque arbre, avec ses oiseaux, ses papillons et ses mouches, est un petit monde. Mais ce que je voudrais apprendre, ce sont les relations du pommier avec les divers animaux : cet arbre est si beau dans le pays de ma mère !

LE PÈRE.

Les véritables relations du pommier me sont inconnues pour la plupart. Il en a avec des oiseaux sédentaires, comme la mésange d’un bleu d’ardoise et au collier blanc, qui contraste en automne très-agréablement avec ses fruits jaunes et rouges, qu’elle entame avec ses griffes et son petit bec pointu ; il en a avec plusieurs espèces d’oiseaux voyageurs, qui arrivent dans le temps que les pommes sont en maturité ; avec des quadrupèdes, comme le hérisson, qui quitte les roches pendant la nuit, et vient les recueillir lorsqu’elles tombent à terre ; avec des poissons, lorsqu’elles roulent, entraînées par les pluies, jusqu’aux rivières, et de là dans le sein des mers. Les pommes se conservent fort longtemps dans l’eau, et on les rencontre, comme les cocos des Indes, à de grandes distances du rivage. Dans le nombre des poissons qui peuvent s’en nourrir, je soupçonne une espèce de crabe des côtes de Normandie, auquel la nature a donné deux pattes armées de lancettes pour les entamer ; et un autre poisson du Nord, qu’on ne trouve que vers la fin de l’automne sur les mêmes côtes, et qui vient autour de ces fruits lorsqu’ils entrent en dissolution. Le pommier a encore une multitude d’autres relations avec toutes sortes d’insectes, comme une grande mouche à tête rouge et au corselet rayé de noir et de blanc, qui y dépose ses œufs ; avec des papillons qui voltigent autour de ses fleurs, et servent eux-mêmes de nourriture à plusieurs espèces d’oiseaux du printemps qui font leurs nids dans ce bel arbre. Mais pour le bien connaître, il faudrait l’étudier sur les rivages de la mer, et sous l’haleine des vents d’ouest. Je n’ai donc que des anecdotes à vous raconter à son sujet, et non pas une histoire. Gardons-les pour la mauvaise saison : jouissons au printemps, et raisonnons en hiver. Il est plus doux de parler des fleurs auprès du feu, et des zéphyrs quand Borée ravage les champs.

Quelque éloge que vous fassiez des plaisirs que la raison nous donne, ceux du sentiment me touchent encore davantage. Les ouvrages de la nature sont remplis d’harmonies ravissantes, mais celles que vous avez avec eux m’inspirent un intérêt plus tendre. Quel charme ne répandez-vous pas vous-même dans cette solitude, lorsque vous vous y promenez en tenant vos enfants par la main ! Il n’y a point de prairie qui me paraisse aussi verte et aussi douce que la pelouse où vous reposez ; l’arbre qui vous ombrage me semble plus majestueux que le reste de la forêt. J’ai un plaisir inexprimable à vous voir cueillir pour vos enfants les fruits que j’ai cultivés moi-même, et sourire aux vains efforts qu’ils font pour atteindre aux branches des arbres fruitiers que j’ai plantés à leur naissance. Plus d’une fois vous m’avez alarmé, lorsque je vous ai vue, vers le soir, agitée d’une douce mélancolie, sortir seule du verger, et vous promener parmi les peupliers et les sapins de la forêt. Vous vous croyez alors bien cachée sous leurs ombrages ; mais quand les rayons du soleil couchant viennent teindre de safran et de vermillon le dessous de leurs feuilles, et bronzer jusqu’aux mousses de leurs racines, je vous aperçois alors tout environnée de lumière. Plus d’une fois, je vous ai vue à genoux, les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel. Ah ! que vous m’avez troublé dans cette attitude ! Je craignais que vous ne nourrissiez quelque chagrin qui me fût inconnu. Est-ce qu’elle regrette l’Ukraine, me disais-je en moi-même ? Peut-être elle prie Dieu pour ses parents ! Ah ! il aurait mieux valu, pour mon bonheur, que j’eusse regretté la France dans son pays, que de la voir désirer son pays dans le mien. Mais vous me rassurez quand j’entends votre voix se joindre au chant des oiseaux qui saluent l’astre du jour par leurs dernières chansons. Vos accents mélodieux, vos paroles, tous les échos qui les répètent au loin, les nuages dorés du soleil couchant, la pompe magnifique des cieux, me remplissent des affections sublimes que vous ressentez, et me transportent par des charmes ineffables dans ces régions éternelles où il n’y aura plus ni inquiétudes ni regrets. Que ne chantez-vous de même à cette heure que les plantes boivent la rosée du matin, et qu’elles exhalent leurs doux parfums vers les cieux !

LA MÈRE.

Ah ! si vous m’avez aperçue quelquefois à genoux dans la forêt, ce n’était point pour me plaindre au ciel de mon sort, mais bien plutôt pour l’en remercier. Vous eussiez fait avec mes enfants mon bonheur dans un désert, et je suis avec vous dans un lieu de délices. Mais comment voulez-vous que je chante maintenant ! je suis inquiète, mon fils ne revient point.

LE PÈRE.

Tendre mère, tranquillisez-vous ; il ne tardera pas à revenir. Les enfants, vous le savez, aiment tout ce qui les met en mouvement ; ils ne peuvent rester en place.

MONDOR, toujours caché.

Il est incroyable que des gens mariés puissent s’aimer à ce point-là : c’est peut-être parce qu’ils vivent seuls. On est trop dissipé, dans le monde ; les amitiés n’y tiennent à rien ; il n’y a que les haines qui y sont durables. Ils ont de la religion, ils sont heureux ! Je voudrais pour beaucoup que mon philosophe fût ici, et même ma femme et ma fille ; je serais curieux d’entendre ce qu’ils penseraient de tout ce que je vois et j’entends là. Cette petite maison est l’asile du bonheur : la mère n’a qu’une seule inquiétude, c’est l’absence de son fils, qui est peut-être à polissonner à quatre pas d’ici. Ma femme, hélas ! n’est pas si sensible : mais elle se pique de force d’esprit.

LE PÈRE, à sa femme.

Si vous aimiez à vous dissiper, nous irions quelquefois nous promener aux environs. Je ne connais point de vue plus magnifique que celle qui est au midi de la forêt ; il y a là une pelouse élevée d’où l’on découvre au loin un grand cercle de coteaux couverts de châteaux, de parcs et de villages ; la Seine, qui passe au pied de cette pelouse, traverse à perte de vue les plaines qui vous séparent de l’horizon, et paraît au milieu de leurs vertes campagnes comme un long serpent d’azur. On voit sur les replis multipliés de son canal, des barques qui remontent à Paris, traînées par de grands attelages de chevaux ; et d’autres qui en descendent, chargées de trains d’artillerie, ou de recrues de soldats qui font retentir les rivages du bruit de leurs trompettes et de leurs tambours. De superbes avenues d’ormes traversent ces vastes plaines, et vont en se divergeant à mesure qu’elles s’éloignent de la capitale. Quoiqu’on n’y aperçoive qu’une petite portion des nombreux rayons qui en partent, on y reconnaît la route d’Espagne, celle de l’Italie, celle de l’Angleterre, et celles qui mènent aux ports de mer d’où l’on s’embarque pour l’Amérique ou pour les Indes orientales ; une foule d’autres conduisent à de riches abbayes ou à des châteaux, et se confondent par leur majesté avec celles qui font communiquer les empires. On y aperçoit sans cesse de grands troupeaux de bœufs, et de longues files de chariots qui s’avancent lentement vers Paris, et lui apportent l’abondance des extrémités du royaume. Des carrosses à quatre et à six chevaux y roulent jour et nuit ; les cris des hommes, les hennissements des chevaux, les mugissements des bestiaux, le bruit des roues de toutes ces voitures, forment dans les airs des murmures semblables à ceux des flots sur les bords de la mer. Derrière la pelouse d’où vous apercevez cette multitude d’objets, sont les avenues royales qui mènent à Versailles à travers la forêt. Rien n’est plus imposant que leur pompe sauvage ; il n’y a point d’arcs de triomphe de marbre qui égalent la majesté de leurs berceaux de verdure. Dans le temps de la chasse, vous y voyez aborder des meutes de chiens accouplés deux à deux, des piqueurs, des gardes du roi, des officiers de la fauconnerie, de brillants équipages, et souvent le roi lui-même, suivi d’une partie de sa cour. En vous tenant à un des carrefours de la forêt, vous auriez le plaisir d’y voir passer et repasser dix fois le prince et son auguste cortége, sans sortir de votre place. Ce noble spectacle pourrait vous amuser.

LA MÈRE.

La présence du roi anime tous les lieux où il se montre : semblable au soleil, il répand autour de lui un esprit de vie ; mais trop d’éclat l’environne pour mes faibles yeux : j’aime les retraites paisibles et ignorées.

LE PÈRE.

Eh bien ! je veux vous en faire connaître une encore plus solitaire que celle que nous habitons ; elle est au nord de la forêt. C’est un bassin de dunes sablonneuses qui a mille pas de large à peu près ; il est entouré de roches et de collines couvertes d’arbres qui s’élèvent les unes derrière les autres en amphithéâtre. On n’aperçoit aux environs d’autres ouvrages de la main des hommes, qu’une petite chapelle qui est sur la crête d’une des collines les plus élevées ; on croirait de loin qu’elle est bâtie sur le sommet des arbres. J’ai été plusieurs fois m’y promener. Le chemin en est difficile ; on y parvient par un sentier caillouteux qui va toujours en montant, et qui vous mène au pied d’un petit plateau de roche rouge, sur lequel elle est construite. Du pied de ce plateau sort une fontaine dont l’eau est très-claire, et qui est ombragée par un bouquet de hêtres et de châtaigniers. La première fois que j’y arrivai, je fus surpris de voir sur l’écorce de ces arbres des caractères qu’il me fut impossible de déchiffrer : la plupart étaient fort anciens, et ils portaient tous les dates des années où ils avaient été gravés. Je montai sur le plateau sur lequel est bâtie la chapelle, par un sentier pratiqué dans le roc, et tout couvert de mousse. Cette chapelle est fort ancienne ; elle est voûtée en dalles de pierre, et il y a sur le fronton, au-dessous de son petit clocher, une inscription en lettres gothiques, qu’on ne peut plus lire ; elle ne reçoit le jour que par une petite fenêtre en arc de cloître, et par la porte, qui est à barreaux. J’aperçus par ces barreaux, sur un autel, une statue de la Vierge, qui tenait l’enfant Jésus dans un de ses bras, et dans l’autre une grosse quenouillée de lin ; je vis aussi à travers les barreaux de la chapelle, sur le pavé, quantité de liards tout couverts de vert-de-gris ; je fis ma prière dévotement, et je m’en retournai, cherchant en moi-même ce que pouvaient signifier les caractères écrits sur l’écorce des arbres autour de la fontaine, et la quenouillée de lin qui était entre les bras de la bonne Vierge. Jamais antiquaire n’a été plus curieux d’interpréter la légende d’une médaille étrusque, ou quelque symbole inconnu d’une statue de Diane.

Enfin, y étant retourné une autre fois dès l’aurore, de jeunes filles qui lavaient du linge à la fontaine satisfirent ma curiosité. La plus âgée d’entre elles, qui n’avait pas vingt ans, me dit :

« Monsieur, cette chapelle est dédiée à Notre-Dame-des-Bois ; elle est desservie par nous autres filles des hameaux voisins. Celle d’entre nous qui doit se marier est tenue de filer la quenouillée de lin qui est au côté de la bonne Vierge, et d’y en remettre une autre de semblable poids, pour la fille qui doit se marier après elle. Avec les fils de ces quenouillées, on fait une toile, et de l’argent de cette toile, ainsi que de celui que les passants jettent par dévotion sur le pavé de la chapelle, nous aidons les pauvres veuves et les orphelins de nos hameaux. On dit ici une messe tous les ans à la Nativité ; et les veilles, ainsi que les jours de fête de la Vierge, les filles s’y assemblent l’après-midi, sonnent la cloche, parent la bonne Vierge de robes blanches et de bouquets de fleurs, et chantent des hymnes en son honneur. Les filles et les garçons qui sont promis l’un à l’autre, écrivent leurs noms ensemble sur l’écorce des hêtres autour de la fontaine de Notre-Dame, afin d’être heureux en mariage ; et ceux et celles qui ne savent point écrire, y mettent seulement leurs marques. »

Voilà ce que me raconta une des jeunes filles qui lavaient du linge à la fontaine de Notre-Dame-des-Bois. Je conjecturai, par le nombre et l’ancienneté de ces marques, que peu de paysans autrefois savaient écrire. Certainement il y a beaucoup de types et de symboles révérés sur les monuments des Romains et dans nos histoires qui n’ont pas des origines si respectables.

LA MÈRE.

Ah ! il faut que nous allions un jour nous promener à Notre-Dame-des-Bois avec nos enfants ; nous y porterons à manger ; nous y dînerons sur l’herbe, auprès de la fontaine.

LE PÈRE.

Ma chère amie, le chemin est rude pour y arriver ; mais la solitude dont je voulais d’abord vous parler n’est qu’à moitié chemin. C’est, comme je vous l’ai dit, une espèce de lande, moitié terre, moitié sable, entourée de roches et de collines couvertes d’arbres, au-dessus desquelles on aperçoit la petite chapelle de Notre-Dame-des-Bois. On y voit çà et là les ouvertures de quelques petits vallons, tapissées de pelouses du plus beau vert. Jamais la bêche n’a remué le terrain de ce lieu solitaire. Des pyramides pourprées de digitales, des touffes jaunes de mélilot parfumé, des girandoles de verbascum, des tapis violets de serpolet, des réseaux tremblants d’anémona-némorosa et de fraisiers, et une foule de plantes champêtres s’entre-mêlent aux lisières vertes de la forêt, aux flancs des roches, et se répandent en longs rayons jusque dans l’intérieur du bassin ; il n’y a que l’embouchure des vallons et les croupes des collines qui soient couvertes d’une herbe fine. Vers une des extrémités du bassin, est une grande flaque d’eau bordée de joncs et de roseaux. La commodité de cette eau et la tranquillité du lieu y attirent, dans toutes les saisons, des oiseaux étrangers et des animaux sauvages qui viennent y vivre en liberté. L’écureuil roux à la queue panachée s’y joue sur le feuillage toujours vert des sapins ; le lapin couleur de sable y trotte parmi le thym et le serpolet ; mais au moindre bruit, il se blottit à l’entrée de son trou : le râle aux longues jambes y court sous l’ombre des genêts jaunes, et on l’apercevrait à peine, s’il ne faisait entendre de temps en temps son cri, semblable au coassement d’une grenouille ; le coq de bruyère, avec ses plumes d’un noir de velours, son chaperon écarlate et son cou d’un vert lustré, se confond avec le pourpre des bruyères lointaines ; mais il se promène souvent sur la mousse, à l’ombre des pins, dont il mange les pommes. Quelquefois, il étend en rond sa belle queue, il abaisse ses ailes, il allonge son cou ; il va et vient sans cesse sur le tronc d’un pin, et il donne à sa voix une forte explosion, suivie d’un bruit semblable à celui d’une faux qu’on aiguise : vous diriez d’un faneur qui se prépare à faucher toutes les herbes du canton. Il n’y a point dans ce lieu de plante qui ne donne des asiles et des fruits hospitaliers à quelque espèce d’animal. Les grives voyageuses y reconnaissent en automne le genévrier du Nord : elles viennent par troupes se percher sur ses branches pour en récolter les graines. Le vanneau solitaire plane au-dessus de la flaque d’eau, en jetant des cris aigus, et la grue descend du haut des airs pour se reposer au milieu de ses roseaux. Les échos des roches répètent les cris de tous ces oiseaux, et les font retentir dans les vallons circonvoisins. Aux jeux et à la tranquillité de ces animaux, vous diriez qu’ils vivent sous la protection de Notre-Dame-des-Bois. Il est bien rare qu’on voie là des hommes, si ce ne sont quelques bergers des hameaux voisins, qui, vers la fin de l’été, y amènent paître leurs troupeaux. Souvent un cerf des Ardennes, venu de forêt en forêt des frontières de l’Allemagne, vient, après de longs détours, y chercher une retraite inconnue aux meutes altérées de son sang ; il renaît à la vie dans ces lieux ignorés des chasseurs ; il fuit le bruit des cors et il s’arrête au son des chalumeaux. Il regarde les bergers sur les collines voisines ; il s’approche d’eux, il soupire ; il oublie que ce sont des hommes, parce qu’ils ne font plus entendre les mêmes voix.

C’est dans ces lieux que je vous montrerai les objets qui m’occupaient loin de vous ; je vous dirai : Ces joncs agités le long des eaux me rappelaient les côtes de la Finlande toujours battues des vents ; ces genévriers et ces sapins, les forêts de votre patrie ; ces primevères et ces violettes, les fleurs dont vous aimiez à vous parer, et jusqu’au son de la petite cloche de Notre-Dame-des-Bois, en me rappelant dans cette solitude le nom de Marie, me rappelaient votre nom et votre souvenir. Je vous redemandais aux forêts, aux prairies, aux oiseaux voyageurs, aux vents et à l’aurore naissante ; mais c’était vous, ô mon Dieu ! à qui je devais redemander mon bonheur : vous seul êtes, sur la terre, l’asile de l’homme malheureux. Délicieuses campagnes, et vous plus touchantes encore, forêts inhabitées, roches moussues, douces fontaines, solitudes profondes, où l’on vit loin des hommes trompeurs et méchants, où le temps nous entraîne d’une course innocente, sans malfaisance, sans crainte et sans remords, ah ! qu’il est doux de vivre dans vos retraites ignorées, et d’entendre vos divins langages ! Vous nous annoncez par mille voix le Dieu qui vous donna l’être : vos lointains nous parlent de son immensité ; le cours de vos eaux, de son éternité ; vos hautes montagnes, de son pouvoir ; vos moissons, vos vergers, vos fleurs, de sa bonté ; vos sauvages habitants, de sa Providence ; et il ne vous a placé dans les cieux, soleil qui éclairez ces ravissants objets, que pour y élever nos yeux et nos espérances !

LA MÈRE, d’un ton attendri.

Toutes les fois que vous me parlez de la nature, vous me jetez dans le ravissement.

MONDOR, toujours caché.

Mon Système de la Nature ne dit pas un mot de tout cela. Certainement une Providence gouverne la nature. (Il regarde son livre et le jette loin de lui.) Va, je ne te veux plus voir, tu éteins à la fois l’intelligence et le sentiment.

LE PÈRE.

Tout ce que je vous ai fait apercevoir, n’est que le coup d’œil d’un homme sujet à l’erreur. Nous ne voyons que la moindre partie des ouvrages de Dieu ; et si toutes les observations des hommes étaient rassemblées sur cette partie, nous n’en aurions encore qu’un faible aperçu, lors même que chacun d’eux observerait avec autant de sagacité que Galien, Newton, Leweenhoek, Linnæus. Mais quelque imparfaites que fussent encore nos lumières, l’esprit le plus fort ne pourrait en soutenir l’ensemble ; il en serait ébloui, comme l’œil par l’éclat du soleil dans un jour serein.

Dieu nous a environnés des nuages de l’ignorance pour notre bonheur ; il nous a mis à une distance infinie de sa gloire, afin que nous n’en fussions pas anéantis. La simple vue de ses ouvrages suffit pour le faire connaître, quand même nous n’en aurions ni la jouissance ni l’intelligence. Il ne prend d’autres titres que celui de son existence propre. Tout passe, et il est seul celui qui est. Quand il a daigné se communiquer aux hommes, il ne s’est point annoncé sous les noms que les Platons et les sages de tous les temps lui ont donnés à l’envi, de grand géomètre, de souverain architecte, de Dieu du jour, d’âme universelle du monde. Il est cela, et il est des millions de fois plus que tout cela. Il a des qualités pour lesquelles nos esprits n’ont point de pensée, ni nos langues d’expression. S’il laisse échapper de temps en temps quelque étincelle de sa lumière au milieu de notre nuit profonde, alors les arts éclosent sur la terre, les sciences fleurissent, les découvertes paraissent de toutes parts ; les peuples sont dans l’admiration. Cependant les hommes de génie qui les éclairent et qui les étonnent, n’ont allumé leur flambeau qu’à un petit rayon de son intelligence : laissons-leur poursuivre cette gloire. Dieu a mis à la portée de tous les hommes des biens plus utiles et plus sublimes que les talents : ce sont les vertus : tâchons d’en faire notre lot. Hommes aveugles et passagers, nous n’avons point été introduits dans cette grande scène de la nature pour assister aux conseils de son auteur, mais pour nous entr’aider et nous secourir. Nous sommes sur la terre pour la cultiver et non pour la connaître… Quels agréments puis-je ajouter pour vous à ceux de cette solitude ?

LA MÈRE.

Il ne m’y reste rien à souhaiter, sinon que la bonté du ciel ne m’y laisse pas vivre après vous.

LE PÈRE.

Vous savez que près de votre bosquet de sapins, il y a un espace vide entouré de grands arbres qui en forment comme un salon de verdure.

LA MÈRE.

Oui, mais cet espace est si rempli de broussailles, d’épines noires et de troncs d’arbres pourris, qu’on ne peut en approcher.

LE PÈRE.

N’avez-vous pas remarqué, au milieu de ce chaos, un jeune chêne qui atteint à la hauteur des grands arbres qui l’environnent, et qui partage déjà sa tête en plusieurs rameaux ?

LA MÈRE.

Oui, il est plein de vigueur, et il est entouré d’un chèvrefeuille chargé de fleurs, qui s’élève jusqu’à sa cime.

LE PÈRE.

J’écarterai les mauvaises plantes tout autour de ce jeune arbre, et je placerai au milieu de son chèvrefeuille les bustes du roi et de la reine. Nous l’appellerons le chêne de la patrie : il servira de monument à nos descendants. Le jour de la fête du roi, nous rassemblerons sous son ombre les pauvres enfants du hameau voisin, et ceux des étrangers qui viennent glaner ici dans le temps de la moisson. Nous leur donnerons un repas champêtre, et nous les ferons danser toute la soirée autour de ce jeune arbre, en chantant des chansons à la louange du roi.

LA MÈRE.

Et moi, à cause de la reine, qui fait le bonheur de notre prince, je suspendrai au chèvrefeuille l’étoffe de laine blanche que j’ai filée cet hiver ; et à la fin de la fête, j’en ferai présent à celle des filles que vous aurez trouvée la plus aimable.

MONDOR, toujours caché, pendant que la mère parle, rêve un peu.

Ils font des projets de bienfaisance dans le sein de la pauvreté ! O charmes de la vertu, vous subjuguez mon cœur !

LA MÈRE.

Si nous faisions de cette étoffe une loterie pour les filles seulement, et si nous y joignions de petits paniers de fruits, des bouquets, des pots pleins de laitage, chaque convive pourrait avoir son lot et s’en retournerait content.

LE PÈRE.

A merveille ! Votre don n’humiliera point celle qui le recevra, et ses enfants attacheront à vos aumônes le prix qu’on attache aux présents.

LA MÈRE.

Ce jour-là, je ferai porter à Henri et à Antoinette des chapeaux de bluets, de coquelicots et d’épis de blé ; ils seront le roi et la reine du bal. Il faut accoutumer nos enfants à vivre avec les malheureux, afin qu’ils apprennent de bonne heure que ce sont des hommes.

(Antoinette apporte sur sa tête un large panier couvert d’un linge blanc.)

ANTOINETTE.

Papa et maman, voici le déjeuner.

LA MÈRE.

Place-le sur l’herbe, mon enfant.

ANTOINETTE arrange le déjeuner sur l’herbe.

Voilà un fromage à la crème tout frais, et des gâteaux sortant du four ; voilà du beurre nouveau, et de belles pommes de l’année passée ; voici des fraises précoces que j’ai trouvées mûres, le long de la maison, du côté où le soleil donne à midi : les gâteaux sont un peu brûlés. Voici, maman, pour votre dîner, un petit panier de champignons que j’ai cueillis au pied d’un rocher, au milieu d’un lit de mousse : ils sont bons à manger, car ils sont couleur de rose, et ils ont une fort bonne odeur. Voici encore des écrevisses toutes vives, que j’ai pêchées sur le bord du ruisseau : j’ai eu beaucoup de peine à les prendre ; il m’a fallu des pincettes ; il y en a une qui m’a bien mordue : j’en ai encore le doigt tout rouge.

LE PÈRE.

Elles sont bien grosses. On n’en sert pas de plus belles à la table des princes.

LA MÈRE, à Antoinette.

Tu veux me faire faire bonne chère aujourd’hui, et je n’ai point d’appétit.

ANTOINETTE.

Cela étant, maman, comme mon papa ne s’en soucie pas, je les remettrai dans le ruisseau.

LA MÈRE.

Non, mon enfant, mets-les plutôt dans une petite corbeille avec du cresson de fontaine : tu les donneras à cette pauvre femme malade, à qui on a ordonné des bouillons pour purifier le sang.

LE PÈRE, à Antoinette.

Assieds-toi là, ma fille, et mangeons.

LA MÈRE, à Antoinette.

Ne m’ôte point la vue de la campagne. Tu es tout interdite aujourd’hui de ne point voir ton frère.

ANTOINETTE.

Oh ! maman, il ne lui arrivera pas de mal ; notre chien est avec lui.

LE PÈRE, à sa femme et à sa fille.

Mangez donc. Ne savons-nous pas qu’une Providence gouverne toutes choses ? Ferons-nous comme ces vains savants qui ne parlent de la Providence que pour en discourir ? Chère épouse, je blâme mon fils de s’éloigner d’ici sans votre consentement et le mien, mais j’aime qu’il s’abandonne de bonne heure à cette puissance surnaturelle. C’est le sentiment de sa protection qui est dans l’homme l’unique source du courage et de la vertu. J’ai éprouvé dans ma vie des inquiétudes bien cruelles et bien vaines pour n’avoir pas conservé cette confiance pure et indépendante des hommes ; car enfin, au milieu de mes malheurs multipliés, j’ai toujours vécu libre, et jamais rien de ce qui m’était nécessaire ne m’a manqué. J’ai vu mes services sans récompenses, et mes actions les plus louables calomniées. Malheureux au-dehors et au-dedans pour m’être fié aux hommes, je tombai malade de déplaisir : enfin, ne comptant plus sur les autres ni sur moi-même, je m’abandonnai tout entier à cette Providence qui m’avait sauvé d’une infinité de dangers. Dès que j’eus tourné mon cœur vers elle, elle vint à mon aide. J’étais sans fortune, et je ne connaissais plus de moyen honnête d’en acquérir, lorsqu’une personne qui m’était inconnue m’obtint du prince des secours dont j’ai subsisté longtemps dans la solitude. J’y jouissais avec délices des contemplations de la nature, et je comptais passer ainsi heureusement le reste de mes jours ; mais la retraite de mon respectable patron, ou peut-être des ennemis secrets, me firent perdre l’unique moyen que j’eusse de vivre. Je n’avais plus rien à espérer dans le monde, et je venais par surcroît d’éprouver les maux domestiques les plus cruels, lorsque la Providence mit dans le cœur de notre jeune monarque de faire lui-même des hommes heureux. Il vint à savoir, je ne sais comment, que je l’avais servi en plusieurs occasions périlleuses, sans que j’eusse recueilli d’autre fruit de mes services que des persécutions. Il fit tomber sur moi un de ses bienfaits ; il me donna ce bouquet de bois que nous habitons ; il combla mes vœux. Je n’avais demandé toute ma vie d’autre bien à la fortune.

LA MÈRE.

Ah ! que le prince est digne de notre reconnaissance ! puisse-t-il trouver la récompense de son bienfait dans l’amour de son épouse et de ses enfants !

ANTOINETTE.

Et aussi dans l’amitié de ses frères !

LE PÈRE.

Un bonheur ne vient pas seul. Il me fallait dans cette solitude une compagne douce, indulgente, sensible, pieuse, assez éclairée pour connaître le monde, et assez sage pour le mépriser. Il fallait qu’elle eût été bien malheureuse, et que son cœur brisé, cherchant un appui, se joignît au mien, comme une main dans le malheur se joint à une autre main. Je me rappelais souvent que lorsque je servais dans le Nord, la Providence me l’avait offerte en vous ; mais séduit alors par de vaines idées de gloire, attiré vers ma patrie par les besoins de mon cœur, je joignais aux autres regrets de ma vie celui d’avoir eu mon bonheur entre les mains et de l’avoir laissé échapper. Vos propres revers vous ramenèrent à moi, plus malheureuse et plus intéressante. J’ai trouvé en vous toutes les convenances que je pouvais désirer ; votre humeur douce et aimante a calmé ma mélancolie ; mes jours sont filés d’or et de soie depuis qu’ils sont mêlés aux vôtres : ne les troublons point par de vaines inquiétudes. Oui, j’aimerais mieux ne vivre qu’un jour dans la pauvreté en me fiant entièrement à la Providence, que de vivre un siècle dans l’opulence en me reposant sur mes propres lumières ; je passerais au moins dans la vie quelques instants purs et sans trouble.

MONDOR, toujours caché.

Le roi les a logés là. Le roi fait du bien sans qu’on le sache. Voyez à quoi j’allais m’exposer !

LA MÈRE.

Oui, la Providence gouverne toutes choses. Souvent, par le malheur, elle nous conduit au bonheur : cher époux, vous en êtes pour moi une preuve toujours nouvelle. Mais excusez ma faiblesse : je suis femme, et je suis mère.

LE PÈRE.

Votre fils ne doit-il pas mourir un jour ? Que serait-ce donc si on vous le rapportait aujourd’hui…

LA MÈRE.

O Dieu ! éloignez de nous un pareil événement ! mais j’aimerais encore mieux que l’on me rapportât mon fils mort que de le savoir libertin. Ne trouvez-vous pas étrange qu’il fasse la nuit de pareilles excursions, à son âge ? Que deviendront ses mœurs ? Vous le savez, les familles forment les hommes avec bien de la peine ; et les sociétés les corrompent dans un moment.

LE PÈRE.

Mais nous ne savons pas s’il est en mauvaise compagnie.

LE PÈRE, à Antoinette.

Ton frère n’a-t-il pas coutume de s’écarter quelquefois de la maison ? Dis-nous-le, si tu le sais ; à moins que tu n’aies promis le secret à ton frère.

ANTOINETTE.

O mon papa ! mon frère n’a point de secrets pour moi, qu’il voulût cacher à vous ou à maman. Je ne l’ai vu s’éloigner d’ici tout seul que deux fois. La première, il me fit bien peur. Vous n’étiez pas à la maison. Il crut voir passer un loup le long de la forêt ; il courut prendre votre fusil, et poursuivit cet animal, mais de bien près : par bonheur ce n’était point un loup, c’était un grand chien de berger.

Une autre fois, comme il déjeunait avec moi dans cet endroit même, il s’écarta bien loin dans la plaine pour voir ce qu’y faisait une pauvre femme qu’il avait vue passer devant nous, portant dans ses bras un enfant à la mamelle. Elle paraissait occupée à fouiller la terre avec ses mains ; il la trouva cherchant pour vivre de petits navets sauvages, qu’elle mangeait tout crus : il lui donna son déjeuner.

LA MÈRE.

Ah ! la charmante action ! Pourquoi ne nous amena-t-il pas cette pauvre mère à la maison !… Mais… qui est-ce qui vient à nous ? c’est une demoiselle. Oh ! mon Dieu ! elle est à peine vêtue ; elle paraît bien fatiguée ; elle semble hésiter si elle s’approchera de nous. Appelons-la, mon ami ; n’est-ce pas ? (Le père y consent d’un mouvement de la tête.) Mademoiselle ! Mademoiselle !

(En ce moment, on voit paraître une pauvre demoiselle vêtue d’une vieille robe de soie en lambeaux, et en mantelet noir tout déchiré. Elle tient d’une main une petite canne, et de l’autre un chapelet. Elle s’approche de la barrière en faisant beaucoup de révérences.)

LA DEMOISELLE.

Je vous salue, Monsieur et Madame, et vous aussi, ma noble demoiselle. Dites-moi, je vous prie, s’il y a quelque auberge près d’ici ; je me sens le cœur faible ; je voudrais trouver un peu de pain bis et de lait, pour de l’argent.

LA MÈRE.

Mademoiselle, je ne sais point s’il y a des auberges aux environs. J’ai ouï dire qu’il y en avait près de ce grand château que vous voyez là-bas ; mais faites-nous le plaisir de vous rafraîchir avec nous ; asseyez-vous là… là, s’il vous plaît, auprès de mon mari.

LA DEMOISELLE s’assied en faisant beaucoup de cérémonies.

Madame, vous êtes bien bonne ; je me reposerai donc un petit moment ici, avec votre permission ; car je suis bien fatiguée. Je m’en vais en pèlerinage à la bonne sainte Anne d’Auray, qui est bien renommée partout. Je suis partie avant-hier au matin de Paris ; j’ai toujours marché depuis ce temps-là ; je ne sais pas combien j’ai fait de lieues.

LE PÈRE.

Mademoiselle, vous avez fait cinq lieues. Et dans quelle province, s’il vous plaît, est la bonne sainte Anne d’Auray ?

LA DEMOISELLE.

Elle est, Monsieur, dans mon pays, en Bretagne. Oh ! mon Dieu ! je n’ai fait que cinq lieues en deux jours, et je ne peux plus marcher.

LE PÈRE, à Antoinette.

Ma fille, apportez-nous une bouteille de vin vieux.

LA MÈRE.

Mangez, je vous prie, Mademoiselle ; prenez des forces ; quelques verres de vin vous rétabliront.

LE PÈRE.

Le vin est le bâton du voyageur.

LA DEMOISELLE.

Ah ! Monsieur, j’en ai été privée si longtemps, que ma tête ni mon estomac ne peuvent plus le supporter.

LE PÈRE.

Pour que le vin fasse du bien, il ne faut pas en user tous les jours ; il faut le prendre non comme un aliment, mais comme un cordial.

LA MÈRE, à son mari, à part.

J’aurais bien le temps, d’ici à la Saint-Louis, de faire une autre pièce d’étoffe : n’est-ce pas, mon ami ?

(Le père applaudit d’un mouvement de tête et d’un sourire. La mère parle à l’oreille d’Antoinette, qui se lève avec empressement, et court à la maison. Pendant l’absence d’Antoinette, le père et la mère servent à manger à cette demoiselle étrangère, qui, à chaque politesse qu’elle reçoit d’eux, fait beaucoup de remercîments muets de la tête et des mains.)

MONDOR, toujours caché.

Quelle étrange créature est celle-là ! elle porte sur elle tout l’attirail de la misère : ces bonnes gens l’accueillent, sans la connaître, avec toute sorte d’humanité.

LE PÈRE, à la demoiselle.

Mais pourquoi, Mademoiselle, vous exposez-vous, avec une santé si faible, à aller si loin ?

LA DEMOISELLE.

Ah ! Monsieur, si vous saviez combien de gens ont été tirés de peine par cette bonne patronne de mon pays, par la bonne sainte Anne d’Auray !

LE PÈRE.

A Dieu ne plaise que j’ébranle le roseau sur lequel le faible s’appuie ! Votre bonne patronne est sans doute toute-puissante ; mais vous allez la chercher bien loin, et la Providence est partout.

(Antoinette apporte une corbeille, qu’elle met aux pieds de sa mère. Celle-ci en tire une pièce d’étoffe de laine blanche, qu’elle présente à l’étrangère, en lui disant :)

LA MÈRE.

Mademoiselle, les personnes délicates comme vous, qui n’ont pas coutume de voyager à pied, oublient souvent des précautions nécessaires dans le voyage. Les jours sont chauds, mais les matinées et les soirées sont encore fraîches ; voici une étoffe à la fois légère et chaude, qui pourra vous être utile sous votre robe. Je vous prie de l’accepter ; je l’ai filée et tissée moi-même ; c’est une bagatelle qui ne me coûte rien ; c’est mon ouvrage.

ANTOINETTE, à sa mère.

Maman, permettez que je présente aussi à Mademoiselle ce chapeau de paille que j’ai fait en me jouant.

(La mère ayant témoigné son consentement d’un signe de tête et en souriant, Antoinette présente ce chapeau à l’étrangère, en lui disant :)

— Mademoiselle, faites-moi, je vous prie, l’amitié d’accepter ce chapeau ; il vous mettra à l’abri du soleil et même de la pluie.

LA DEMOISELLE, pleurant.

Bonnes gens de Dieu !… Les étrangers me secourent, et mes parents m’abandonnent ! Monsieur et Madame… et vous, ma noble demoiselle… je voudrais être assez forte pour vous servir comme servante, toute ma vie ; mais les maladies, les chagrins m’ont trop affaiblie. Telle que vous me voyez, Madame, je suis une fille de condition d’une ancienne famille de Bretagne ; je suis… (pleurant et sanglotant) une pauvre créature bien misérable !

LA MÈRE, à la demoiselle.

Calmez-vous, Mademoiselle, calmez-vous ; nous ne faisons pour vous que ce que vous feriez pour nous en pareil cas. Nous ne pouvons rien ; mais si vous vous étiez arrêtée à ce château là-bas, vous auriez été mieux reçue : c’est la demeure d’un homme riche ; c’est le château de M. Mondor.

LA DEMOISELLE, effrayée, veut se lever.

C’est le château de M. Mondor ! oh ! je m’en vais tout-à-l’heure, Madame, je m’en vais. Si le seigneur de ce château savait que je suis ici, il me ferait enfermer pour le reste de ma vie.

LE PÈRE.

Rassurez-vous, Mademoiselle, vous n’avez rien à craindre ici.

MONDOR, toujours caché.

Que veut dire cette créature-là ? elle parle de moi, et je ne l’ai jamais vue : elle a perdu l’esprit.

LA MÈRE, à la demoiselle qui pleure.

Apaisez-vous, ma chère demoiselle, la Providence vous tirera d’embarras. Vous pouvez reposer ici en sûreté pendant plusieurs jours ; personne ne vous y inquiétera : vous êtes ici sur le terrain du roi.

LA DEMOISELLE.

Sur le terrain du roi ? oh ! je m’en irai tout-à-l’heure, ma respectable dame, car on me ferait arrêter au nom du roi ; vous en jugerez vous-même. Quelque misérable que je paraisse, je suis la cousine du seigneur de ce château, mais cousine germaine, fille du frère de son père : nous avons été élevés ensemble. Lorsque mon cousin fut devenu un peu grand, on trouva l’occasion de l’envoyer à Paris, où, je ne sais comment, il est parvenu à faire une fortune immense. Mon père, qui était son oncle, en conçut pour moi de grandes espérances, d’abord à cause de notre parenté, et ensuite à cause de l’amitié qui nous avait unis dans le premier âge. Il me mit donc au couvent à Rennes, et il m’y donna des maîtres de toute espèce, dans la persuasion qu’il rejaillirait un jour sur moi quelque chose de la fortune de mon cousin, et qu’il fallait m’en rendre digne par mon éducation. Cette éducation consomma une grande partie de mon petit patrimoine ; et ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que quand je sortis du couvent, ce qui n’arriva qu’à la mort de mon père, je savais un peu de tout, et je n’étais propre à rien. Je n’étais pas jolie, comme vous voyez ; cependant il se présenta un gentilhomme qui s’offrit de m’épouser pourvu que mon cousin de Paris voulût lui faire avoir un bon emploi. J’écrivis plusieurs fois à ce sujet à mon cousin. Mais mon parent, qui avait oublié depuis longtemps sa famille, refusa de s’employer pour mon prétendu ; et celui-ci, à son tour, m’abandonna lorsqu’il me vit sans crédit et sans dot.

Dans le chagrin de son cruel abandon, je perdis quelque temps la raison. Je quittai mon pays ; ensuite, après avoir erré longtemps de parents en parents, repoussée par chacun d’eux tour à tour, je rassemblai les petits débris de ma fortune pour venir solliciter à Paris la pitié de mon cousin.

La raison m’était tout-à-fait revenue ; néanmoins, quand je me présentai à son hôtel, il refusa de me voir ; il me fit dire par son portier de n’y jamais reparaître. Mes moyens furent bientôt épuisés. Ne sachant aucun métier, je ne trouvai d’autre ressource, pour vivre, que de chercher à être femme de chambre. Que de larmes je me serais épargnées, si j’avais su faire seulement un chapeau de paille ! mais j’étais encore loin de mon compte. Il me fallait des recommandations pour être femme de chambre. Je crus que le nom de mon cousin, auquel on avait sacrifié mon patrimoine, pourrait au moins me donner du pain dans la servitude : je m’annonçai donc auprès de plusieurs femmes de qualité comme la cousine germaine de M. Mondor. Mais dès que sa femme, qui est très-fière, sut que je me disais de ses parentes pour être femme de chambre, elle devint furieuse ; elle me fit dire que si je m’annonçais encore à ce titre, elle me ferait enfermer comme fille. Je passais ma vie dans les larmes, dans un cabinet obscur d’un hôtel garni où j’ai vécu trois hivers sans feu, vendant pour subsister, pièce à pièce, mes robes et mon linge. Enfin, n’ayant plus rien en ma disposition, sans aide, sans crédit, et ne sachant où donner de la tête, avant de retourner dans mon pays, j’ai résolu de faire un pèlerinage à la bonne sainte Anne d’Auray, si je ne meurs pas en chemin.

LA MÈRE.

Ayez bonne espérance, pauvre infortunée ! essuyez vos larmes. La Providence, à laquelle vous vous fiez, ne vous abandonnera pas.

LA DEMOISELLE.

Avant de quitter pour toujours ce pays, sachant que M. Mondor était à son château, j’ai voulu faire une dernière tentative auprès de lui ; d’ailleurs son château était presque sur ma route. J’y suis donc arrivée hier au soir. J’ai vu un grand nombre d’équipages et beaucoup de mouvement dans les cours, comme en un jour de fête, ou, pour mieux dire, comme tous les jours ; car mon cousin est fort riche et fort honorable. Je me suis présentée toute tremblante à la grille ; je craignais encore que les chiens de la basse-cour ne me déchirassent, car ils aboyaient beaucoup après moi. Enfin, un laquais est venu et m’a empêchée d’aller plus loin, en me demandant rudement ce que je voulais. Je lui ai répondu avec beaucoup de douceur que je voulais parler à monsieur Mondor, et je lui ai dit que j’étais sa cousine. Il est allé avertir Madame, et bientôt après il est venu me dire de sa part :

« Retirez-vous, aventurière qui prenez un nom qui ne vous appartient pas ! Sortez avant la nuit de dessus les terres de Monseigneur, sous peine d’être enfermée. »

Je me suis retirée, saisie d’effroi, à l’extrémité du village, chez un pauvre paysan où j’ai passé la nuit à pleurer, couchée sur la paille ; et dès la petite pointe du jour, je me suis mise en route pour perdre de vue ce terrible château. Comment ! j’ai marché si longtemps, et c’est encore là lui ! je m’en croyais bien loin. Oh ! je m’en vais, Madame, ils me feraient enfermer.

LA MÈRE.

Reposez-vous et mangez tranquillement. Prenez ce panier de gâteaux et de fruits ; ils vous feront plaisir sur la route. Je suis fâchée que vous ne buviez pas de vin. Pauvre demoiselle ! fiez-vous à Dieu de tout votre cœur.

LE PÈRE.

Quand les maux sont à leur comble, ils touchent à leur fin. Les Persans disent en proverbe que le plus étroit défilé est à l’entrée de la plaine.

ANTOINETTE, attendrie.

Maman, j’ai un grand mouchoir de cou qui ne m’est pas utile : si j’osais, je prendrais la liberté de l’offrir à Mademoiselle.

LA DEMOISELLE, en soupirant.

Oh ! non, Mademoiselle, je ne souffrirai pas que vous vous dépouilliez de vos hardes pour m’en revêtir. Ah ! puisque des gens de bien entrent avec tant de bonté dans mes peines, il faut que Dieu m’ait prise en pitié. Oui, anges du ciel, vous me donnez plus de consolation aujourd’hui que je n’en ai éprouvé depuis dix ans.

ANTOINETTE se lève en sursaut.

Ah ! maman, voilà Favori, et voilà mon frère qui le suit.

(Elle veut sortir pour aller au-devant de son frère, puis elle revient sur ses pas et se rassied auprès de sa mère.)

LA MÈRE, d’un air joyeux.

Ah ! Dieu soit loué !… Allons, allons, chère demoiselle, tout ira bien.

(Une émotion douce s’empare du père, de la mère et de la sœur, et leur fait garder le silence.)

MONDOR, toujours caché.

Elle a raison ; c’est ma misérable cousine. Elle m’a écrit lettres sur lettres ; ma femme m’a toujours empêché de lui faire du bien. Voilà cependant une chose bien étrange ! ces bonnes gens que je voulais dépouiller font l’aumône à ma parente ; mais ce n’est pas une aumône, ils y mettent plus de délicatesse et de bienséance que je n’en ai mis souvent à faire des cadeaux. Pauvre créature ! ah ! je vais lui faire tenir des secours en secret ; je la tirerai de sa situation sans que ma femme en sache rien… Mais l’enfant de la maison approche, il vient de mon côté ; s’il m’apercevait ici, il me prendrait pour un homme qui écoute aux portes ; je suis bien embarrassé… J’avais envie de faire connaissance avec ces honnêtes gens-là, mais ils auront maintenant mauvaise opinion de moi, depuis que ma cousine s’est plainte de ma dureté… Après tout, je peux garder l’incognito avec eux : ils ne m’ont jamais vu ; et ma cousine, depuis l’enfance, aura sûrement oublié mes traits, comme j’ai oublié les siens. Allons, allons, du courage : allons. (Il s’avance vers le père de famille.)

Je vous salue, heureux voisins : je demeure ici aux environs. En faisant ce matin une promenade sur mes terres, la beauté de votre situation m’a attiré de votre côté. Ce château là-bas semble bâti exprès pour vous donner de la vue.

LE PÈRE.

Asseyez-vous, je vous prie, respectable étranger, et prenez part avec nous à ce repas frugal. (Mondor s’assied sur l’herbe auprès de sa cousine.) Ce château s’aperçoit en effet de fort loin. Il s’annonce avec beaucoup de majesté. Si celui qui en est le maître fait du bien, les malheureux doivent en bénir les combles, de tous les villages de l’horizon ; mais ce n’est pas sa vue qui nous attire ici. Nous avons, je vous assure, de plus douces perspectives, sans sortir de cette petite habitation. (Il regarde son épouse et sa fille.)

MONDOR.

Oh ! je vous crois. La fortune ne donne pas toujours ce qu’elle semble promettre, même aux yeux ; et je ne sais qui est le mieux partagé de ce côté-là, du seigneur d’un château qui a une cabane pour point de vue, ou de l’habitant d’une cabane qui a un château en perspective. La différence qui est dans leur paysage pourrait bien être encore dans leur condition.

(Henri arrive tout essoufflé. Il porte sur sa tête une grosse pierre couverte de mousse ; il la pose à terre aux pieds de sa mère, et se mettant à genoux aux pieds de son père, il lui dit :)

Mon père, donnez-moi aujourd’hui votre bénédiction.

LE PÈRE, d’un ton sérieux.

Monsieur, je l’ai donnée ce matin.

(Henri veut prendre la main de son père pour la baiser, celui-ci la retire ; Henri s’écrie en pleurant :)

Mon père, vous me retirez votre main ! vous ne me l’avez jamais refusée.

ANTOINETTE, les larmes aux yeux et d’un ton suppliant :

Mon père ! mon père ! ah ! mon papa !

LA MÈRE, à Antoinette.

Tu te trouves mal !…

ANTOINETTE, d’une voix oppressée.

Ah ! mon papa !

LE PÈRE, à Henri.

Je ne vous pardonne pas l’inquiétude que vous avez donnée ce matin à votre mère. Vous voyez l’état où vous mettez votre sœur.

HENRI, fondant en larmes.

Que je suis malheureux ! Mon père, écoutez-moi, je vous prie. Maman se plaignait, il y a quelques jours, qu’étant assise à l’ombre de ce saule, ses pieds reposaient dans l’herbe tout humide de rosée. Je me rappelai qu’en me promenant avec vous à la carrière de pierres meulières qui est à une lieue d’ici, j’avais vu des pierres couvertes de mousse. J’ai pensé que j’en pouvais trouver, dans le nombre, une qui serait propre à faire un marchepied pour reposer les pieds de maman ; j’ai rêvé pendant plusieurs nuits au moyen de l’aller chercher sans qu’on s’aperçût de mon absence, car je craignais que vous ne vous opposassiez à mon dessein. Cette nuit, je me suis réveillé au chant du coq, et j’ai trouvé la clarté de la lune si grande, que j’ai cru le moment favorable pour aller chercher ma pierre. Je comptais être de retour ici assez tôt pour que personne ne s’aperçût de mon départ.

LE PÈRE.

Mon fils, il faut se méfier de soi-même à tout âge ; mais au vôtre, vous ne devez pas faire un pas sans consulter vos parents. Si vous les aimez, votre bonheur doit être de faire leur volonté : on pèche également en restant en-deçà, ou en allant au-delà. Mais vous n’avez manqué à la prudence que par un excès de l’amour filial. Embrassez-moi, mon fils ; que le ciel vous éclaire, et qu’il vous conduise dans tout ce que vous entreprendrez ! Sans ses lumières un bon cœur est aveugle. Viens m’embrasser, et va t’asseoir auprès de ta mère.

LA MÈRE, avec émotion.

Essuie tes larmes, que je t’embrasse, mon cher fils ! que Dieu te bénisse, et ne te fasse jamais rencontrer l’imprudence et le repentir dans le chemin de la vertu ! Comment as-tu osé t’exposer pendant la nuit, tout seul, près d’une carrière, pour m’apporter une grosse pierre, généreux et imprudent enfant !…

ANTOINETTE, à Henri, en l’embrassant et en pleurant.

Que je t’embrasse donc aussi, dis, méchant !

HENRI, assis auprès de sa mère.

Chers parents, je ne vous donnerai plus d’inquiétude à l’avenir. Ah ! si vous saviez ce qui m’est arrivé, vous me gronderiez bien davantage !

LA MÈRE.

Oh ! non, non, tu ne seras plus grondé. Te voilà revenu, tu es justifié. Raconte-nous ce qui t’est arrivé.

HENRI.

Je suis descendu d’abord par la fenêtre de ma chambre, de peur de laisser en sortant la porte de la maison ouverte, et pour ne pas faire de bruit. Le chien, qui faisait sa ronde dans le verger, m’ayant aperçu, est venu me reconnaître, puis il a remué sa queue, et il m’a suivi ; j’ai passé par-dessus la barrière, il en a fait autant ; j’ai voulu le chasser, il s’est obstiné à me suivre. Quand nous avons été dans la plaine, j’ai fort bien reconnu le chemin qui mène à la carrière à travers les terres ; j’en ai suivi les ornières jusqu’à ce que j’y fusse arrivé : alors j’ai distingué à merveille les pierres qui avaient de la mousse d’avec celles qui n’en avaient pas. Je voyais même les chardons qui croissaient sur le bord tout autour, et qui, en me piquant, m’avertissaient de ne pas tant m’approcher ; je voyais aussi les grandes ombres que la clarté de la lune faisait paraître au fond du précipice. Cependant je n’apercevais rien aux environs, qu’un petit clocher dont l’ardoise luisait à travers le brouillard. Tout était fort tranquille, si ce n’est qu’on entendait les bruits des criquets, et de temps en temps les cris des hiboux qui volaient au-dessus de la carrière, au haut de laquelle ils font leurs nids. Je me suis donc mis à déterrer une grosse pierre avec mes mains et mon couteau, et pendant que je m’efforçais d’en venir à bout, Favori flairait la terre et tournait tout autour de moi, comme s’il eût voulu faire la garde.

LA MÈRE.

Dépêche-toi donc, tu m’effrayes.

HENRI.

Cette pierre était si grosse, que je n’ai jamais pu la soulever de terre. Pendant que j’en cherchais une plus petite, Favori a aboyé ; je lui ai fait signe avec la main de se taire, et il s’est tu. J’ai prêté l’oreille bien attentivement, et voilà que j’entends au loin un bruit comme celui d’un carrosse qui roule, et de plusieurs chevaux qui galopent. J’ai bientôt aperçu un équipage à six chevaux, précédé de quatre cavaliers qui allaient à toute bride à travers les champs ; ils venaient tout droit de mon côté. Quand ils ont été à la portée de ma voix, je me suis écrié de toutes mes forces : « Arrêtez ! arrêtez !… prenez garde à vous… vous allez vous précipiter dans la carrière. » A mes cris, les cavaliers et le cocher ont retenu leurs chevaux ; alors je me suis approché d’eux pour leur montrer le chemin ; mais, croirez-vous ce que je vais vous dire ? Ces cavaliers, que je distinguais fort bien à la clarté de la lune, avaient des visages comme les faces de ces démons qui portent les gouttières de notre église. Favori s’est mis à aboyer après eux, et s’est caché de peur derrière moi.

LA MÈRE.

Achève donc ; tu me transis de frayeur.

ANTOINETTE.

Ah ! mon pauvre frère !

HENRI.

O mon papa ! ô maman ! j’ai eu grand’peur. Je me suis dit : Dieu vent me punir d’être sorti de la maison aujourd’hui, sans avoir reçu votre bénédiction ; je lui en ai demandé pardon de tout mon cœur ; je me suis recommandé à lui ; j’ai fait le signe de la croix, et je me suis avancé vers ces cavaliers hardiment, quoique je tremblasse bien fort.

Ils étaient armés de pistolets : un d’eux m’a dit d’une voix rude :

« Montre-nous le chemin. »

Je leur ai fait signe de me suivre ; je les ai conduits par un long détour au-delà de la carrière, et je les ai remis sur la grande route. Le carrosse a eu beaucoup de peine à en traverser le fossé, car il était bien lourd. Quand il a été sur le grand chemin, une des personnes qui étaient dedans, laquelle avait le visage noir comme du charbon, m’a dit par la portière :

« Mon petit ami, je vous prie de porter cette lettre au château de Mondor, et de ne l’y remettre que ce soir. »

Sa voix était douce comme la voix d’une femme. J’ai pris sa lettre, et je lui ai promis de la remettre ce soir.

LE PÈRE.

Mon fils, vous avez rencontré des gens masqués : cette aventure cache quelque intrigue. Il ne faudra pas manquer de porter vous-même, ce soir, cette lettre au château de Mondor. Quand on se charge d’une commission, il faut la remplir dans toutes ses circonstances.

MONDOR, agité de différents mouvements, se lève de sa place et se rassied.

Mon hôte, je vais me promener pendant quelques moments ; je ne peux rester longtemps assis, je suis sujet à des maux de nerfs.

LE PÈRE.

Rien n’est meilleur en effet que l’exercice pour les maux de nerfs ; la solitude y est bonne aussi. Si vous voulez vous reposer un instant dans la maison, seul auprès du feu, vos vapeurs se calmeront.

MONDOR.

Non, non, bien obligé ; ne faites pas attention à moi ; l’attention d’autrui redouble mon mal.

(Il va et vient en se promenant hors la barrière, la main appuyée sur le front, et prêtant l’oreille à la conversation.)

LE PÈRE.

Continuez, mon fils.

HENRI.

Je suis revenu à la carrière chercher une autre pierre : il était déjà grand jour. J’y ai trouvé des paysans rassemblés qui y jouaient à un vilain jeu. Ils avaient suspendu par le cou une oie en vie, et pendant que cette pauvre bête se débattait en allongeant les pattes et en agitant les ailes, ils tâchaient de loin de lui rompre le cou à coups de bâton. Un petit Savoyard qui allait à Paris s’est approché d’eux pour les regarder ; un moment après, les écoliers qui allaient à l’école sont venus aussi les considérer. Un d’eux, ayant aperçu ce petit Savoyard, s’est mis à dire en le montrant du doigt :

« Voilà notre oie ! »

Aussitôt tous se sont écriés :

« Voilà notre oie ! voilà notre oie ! »

Ils l’ont entouré, et se sont mis à lui jeter des pierres. Les paysans les regardaient faire, et se mettaient à rire ; je suis accouru au secours de ce pauvre malheureux ; mais ces écoliers étaient en si grand nombre, et leurs pierres me sifflaient d’une telle roideur aux oreilles, que j’aurais sans doute été bien blessé si le maître d’école ne fût venu à passer. Dès qu’ils l’ont aperçu, ils sont restés bien tranquilles ; mais il les avait vus de son côté, et il a dit qu’il les fouetterait pour ça. En vérité, mon papa, ils sont bien méchants ; pendant que je demandais grâce pour eux au maître d’école, il y en avait derrière lui qui me tiraient la langue et qui me montraient le poing.

LE PÈRE.

Mon fils, vous vous êtes très-bien conduit ; c’est une action divine d’aller au secours des misérables et de pardonner à ses ennemis.

HENRI.

Le maître m’a fait bien des compliments ; il m’appelait son petit ange… Mais, mon père, une chose m’a fait bien de la peine ; c’est que quand ce petit Savoyard m’a vu dans le danger où je m’étais mis pour l’en tirer, il m’a laissé et s’est enfui.

LE PÈRE.

Mon fils, voilà à quoi vous devez vous attendre quand vous ferez du bien aux hommes ; mais loin de vous en affliger, vous devez vous en réjouir. Si les hommes l’oublient, Dieu s’en souviendra ; il n’y a pas un seul acte de vertu de perdu pour lui, sur une terre où il n’a pas laissé perdre une seule goutte d’eau.

MONDOR, fort agité, va et vient pendant cette conversation ; il dit à part :

Un carrosse, des masques, des cavaliers armés au milieu de la nuit ! une femme déguisée, et une lettre à mon adresse ! Quelle catastrophe est arrivée chez moi ? Il faut que je m’en retourne tout-à-l’heure… Mais si j’attends à ce soir à recevoir cette lettre, je redoublerai mon inquiétude… Dès que mes gens me verront arriver au château, n’accourront-ils pas tous pour me raconter ce qui s’est passé dans mon absence ? Oui, mais les raisons secrètes, les motifs, les principaux points de cette manœuvre-là, il ne faut pas les demander à des laquais, surtout à des laquais aussi indifférents sur mes intérêts que les miens. Je ne le saurai que ce soir par cette lettre qui m’est adressée : je mourrai mille fois d’impatience d’ici à ce temps-là… D’un autre côté, si je me fais connaître à ces honnêtes gens, que vont-ils penser de moi ? Ferai-je l’aveu de mes duretés devant des étrangers, en présence même de ma pauvre cousine qui en a été la victime ? Allons, retournons au château… Mais attendre jusqu’à ce soir ! je vivrai jusqu’à ce soir dans les tourments ; chaque instant me paraîtra un siècle : l’appréhension du mal est plus redoutable que le mal même. Allons, on ne cesse de tomber que quand on est dans le fond de l’abîme : achetons la certitude de notre malheur par un peu de confusion. (Il se rapproche de la barrière et dit tout haut :) Mon respectable voisin, je suis le seigneur du château que vous voyez là-bas : c’est à moi qu’est adressée la lettre que votre fils a reçue cette nuit : je m’appelle Mondor.

Toute la compagnie est saisie d’étonnement. Henri le regarde fixement ; la mère rougit et baisse les yeux ; Antoinette effrayée joint ses deux mains, et se presse contre sa mère ; la demoiselle étrangère laisse tomber ses deux bras, et considère Mondor les yeux et la bouche ouverts.)

LE PÈRE.

Vous paraissez, Monsieur, un homme digne de foi ; mais mettez-vous à ma place. L’envoi de cette lettre, comme vous l’avez entendu vous-même, a été accompagné de circonstances extraordinaires ; elle paraît très-importante : puis-je la remettre entre vos mains sans vous connaître ? (A l’étrangère :) Mademoiselle, reconnaissez-vous Monsieur pour votre cousin ?

LA DEMOISELLE.

Oh ! mon cousin ne va point seul à pied ; il ne sort jamais qu’en carrosse. Oh ! sûrement, Monsieur, vous n’êtes pas mon cousin.

LE PÈRE, à Mondor.

Cela étant, Monsieur, trouvez bon que je vous refuse cette lettre pour la conserver à monsieur Mondor.

MONDOR, au père.

J’approuve, Monsieur, vos précautions : cette lettre, en effet, est importante, et je vous suis inconnu. Quel coup de la Providence ! il faut que j’emploie, pour me faire reconnaître par des étrangers, le témoignage de la même personne que j’ai si longtemps méconnue dans ma famille. (A l’étrangère :) Mademoiselle, vous vous appelez Anne Mondor ; vous demeurez à Paris depuis trois ans, à l’hôtel de Bourbon, rue de la Madeleine, où vous avez vécu bien malheureuse par ma dureté : vous en êtes partie depuis trois jours, à pied et sans argent.

LA DEMOISELLE, en soupirant.

Oh ! mes malheurs ont été si longs et si multipliés, qu’ils peuvent bien être connus par d’autres que par mes parents. Non, Monsieur, vous n’êtes pas de ma famille ; vous devenez tout d’un coup trop compatissant.

MONDOR.

Ma pauvre cousine, tu es la fille de Christophe Mondor, de Quimperlé, le septième frère de mon père, Antoine Mondor ; nous descendons d’un Mondor, sénéchal de Vitré sous Charles IX ; je m’appelle Pierre Mondor, le temps et les affaires m’ont vieilli : me connais-tu, à présent ?

LA DEMOISELLE.

Hélas ! oui, Monseigneur, vous êtes mon cousin. (Elle se trouve mal.)

ANTOINETTE, effrayée, pleure et s’écrie :

Ah ! mon Dieu, elle est morte !

LA MÈRE, à sa fille.

Prenez de l’eau, jetez-lui-en sur le visage ; frappez-lui dans les mains ;… allons, elle revient à elle ; ce n’est rien… ce n’est rien. Mademoiselle, appuyez-vous la tête contre moi.

ANTOINETTE.

Je vais vous donner un peu d’air frais avec le mouvement de mon chapeau. Respirez ces fleurs de lavande. Pauvre demoiselle !

LE PÈRE.

Prenez ce verre de vin.

LA DEMOISELLE.

Monsieur, pour vous obéir. (Elle le prend d’une main tremblante, et après y avoir trempé les lèvres, elle le remet sur le gazon.) Je ne saurais le boire en entier ; mais je me sens mieux. (A son cousin :) Monseigneur, je vais me retirer de dessus vos terres ; je m’en vais tout-à-l’heure ; prenez patience.

MONDOR.

N’aie point peur, chère et malheureuse cousine ! attends un moment que j’aie lu ma lettre ; tu seras contente de moi : tu verras ce que je veux faire pour toi.

LA DEMOISELLE.

Monseigneur ! vous me rendez la vie. O bienheureuse sainte Anne !

LE PÈRE prend la lettre des mains de son fils, et la présentant à Mondor, il lui dit :

Monsieur, à la frayeur de votre cousine, je ne doute pas que vous ne soyez le seigneur de ce château ; et à la pitié que vous lui témoignez, que vous ne soyez son cousin. Cette lettre est à vous. (Mondor la prend, et se retire à l’écart pour la lire.)

ANNE MONDOR.

Ah ! mon Dieu ! je ne sais si je rêve ou si je veille… je me sens beaucoup mieux. Madame, comment ! vous aviez tant d’inquiétude pour votre enfant, et vous vous occupiez de mes malheurs ! C’est un beau garçon, il ressemble à sa sœur et à vous, Madame, comme deux gouttes d’eau… Mais, Madame, nous sommes ici sur le terrain du roi, n’est-ce pas ?

LA MÈRE.

Oui, oui, vous y êtes en sûreté ; soyez tranquille. (A sa fille :) Antoinette, fais donc déjeuner ton frère.

ANTOINETTE, à son frère.

Voilà un mouchoir blanc ; viens que je t’essuie le front ; tu es tout en nage. Tiens, voilà ton déjeuner, mon pauvre Henri ; tu es cause que j’ai laissé brûler les gâteaux.

HENRI.

Tu n’as pas touché au tien.

ANTOINETTE.

J’avais perdu l’appétit, ainsi que maman.

HENRI.

Je ne donnerai plus d’inquiétude ; je ne m’écarterai plus jamais.

ANTOINETTE.

Si je t’avais vu avec ces gens masqués, sur le bord d’une carrière, au clair de la lune, je serais morte de peur. Tu as un bon ange qui te garde, comme Tobie.

HENRI.

Je suis plus heureux que Tobie ; il n’avait qu’un bon père et une bonne mère, et moi j’ai encore une bonne sœur. J’ai pensé t’apporter un roitelet.

ANTOINETTE.

Ah ! que tu m’aurais fait de plaisir !

HENRI.

Où l’aurais-tu mis ?

ANTOINETTE.

Je l’aurais mis dans la cage où j’avais un linot.

HENRI.

Il aurait passé à travers les barreaux.

ANTOINETTE.

Je les aurais garnis avec des brins de jonc.

HENRI.

Eh bien ! je n’ai jamais pu le prendre. J’ai eu vingt fois la main dessus ; il semblait se moquer de moi. Je l’ai trouvé sur les pierres de la carrière. Tantôt il sautait de l’une à l’autre, tantôt il passait dessous par des fentes où je n’aurais pas glissé mon doigt.

ANTOINETTE.

Oh ! il en vient souvent ici ; ils aiment notre maison, ils lui portent bonheur.

MONDOR se rapproche avec toutes les marques de l’indignation et de la surprise.

Soyez touchés de mes malheurs, sensibles et compatissants voisins. J’avais une femme et une fille, et je n’en ai plus ; elles sont parties cette nuit, après m’avoir volé. Oh ! je suis bien puni par où j’ai péché. Écoutez, je vous prie, ce que m’écrit ma digne épouse :

« Monsieur,

» J’ai été fidèle aux lois de l’hymen tant que nous avons été liés par des intérêts communs. Aujourd’hui vous êtes vieux, et je suis encore jeune ; vous devenez dur, et je suis sensible : nous ne nous convenons plus. Rompons des nœuds que désavoue la nature ; j’agis conséquemment à ses principes, et aux vôtres. Il n’y a d’autre Dieu dans l’univers que le plaisir. Le plaisir est la souveraine loi de tous les êtres sensibles. Comme il ne peut plus désormais se rencontrer dans notre union, je vais le chercher dans d’autres climats. Je me paye de ma dot par mes diamants et par les vôtres, et de celle de ma fille, qui m’accompagne, par les cent mille écus en or que vous réserviez à de nouvelles acquisitions. Quant à l’opinion publique, si elle me blâme, je ne m’en soucie guère. Je ne manquerai pas de prôneurs, tant que je ne manquerai pas d’argent. Ne soyez pas inquiet de notre sort ni du lieu où nous allons vivre : deux de vos meilleurs amis, le comte d’Olban et le chevalier d’Autières, nous accompagnent avec quatre de vos gens les plus affidés. La patrie est bien là où l’on est bien. » (Mondor déchire la lettre.) Maximes d’enfer ! malédiction sur les infâmes et les perfides !

Mes chers voisins, je ne vous le cèle pas, j’étais venu ici dans l’intention d’accroître mon domaine aux dépens du vôtre. J’étais assis, un livre à la main, au bord de cette haie, d’où j’ai entendu vos touchants entretiens. Vous avez rallumé dans mon esprit un rayon de cette raison universelle qui gouverne toutes choses ; vous m’avez rappelé à la vertu par la sainteté de vos mœurs, et par le calme de vos jours ; j’ai vu dans une heure plus de félicité chez vous, que je n’en ai goûté dans mon château pendant toute ma vie. J’ai entendu vos projets, femme respectable, ainsi que les vôtres, digne père de famille. Je vous fais présent de cette portion de terre qui est devant vous. Satisfaites vos âmes bienfaisantes ; faites-y élever un temple qui serve d’asile aux infortunés : j’en ferai les frais. Apprenez-moi à bien user de la fortune et à mettre à profit ce temps rapide qui s’écoule sans retour et si inutilement dans le monde, au milieu des frivolités, des soucis et des amertumes. Je ne vous demande en récompense que la permission de venir quelquefois soulager mes ennuis par le spectacle de votre bonheur.

LE PÈRE.

Mon voisin, je ne saurais accepter votre offre généreuse : un bienfait de cette nature est une chaîne trop pesante ; la reconnaissance l’attache au cœur de l’obligé, tandis qu’elle ne tient qu’à la main du bienfaiteur.

MONDOR.

Vous avez raison. Eh bien ! trouvez bon que je fasse les frais de la fête du roi, dont je vous ai entendu former le plan. Madame veut y joindre une loterie pour de pauvres enfants ; j’en fournirai les lots, de la même nature que son lot principal. Je ferai faire des habits convenables à leur âge, et ils danseront, vêtus de neuf, autour des bustes du roi et de la reine ; je traiterai de la même manière leurs pères et leurs mères dans la cour de mon château. Vous ordonnerez votre fête comme vous l’entendrez, et, si vous me le permettez, je m’y présenterai sans la moindre prétention.

LE PÈRE.

Chère épouse, cet arrangement vous plaît-il ?

LA MÈRE.

Il me plaira, s’il vous agrée.

MONDOR.

Oh ! je veux employer le reste de ma vie à faire du bien. J’interdirai d’abord dans mes terres les jeux féroces de nos paysans : ils s’accoutument à être cruels envers les hommes par leurs cruautés envers les animaux. Je placerai un autre maître d’école dans le village : je veux y changer entièrement l’éducation des enfants. En vérité, on ne rend les hommes bons qu’en rendant les enfants heureux. Je placerai à la tête de cette école monsieur Gauthier, vicaire du village voisin. C’est un homme simple, plein de religion, et doux envers les enfants comme Jésus-Christ.

LA MÈRE, à son mari.

Qu’est-ce que c’est que ce monsieur Gauthier, mon ami !

LE PÈRE.

C’est un abbé qui ressemble, au premier coup d’œil, à un prêtre italien ; il est de petite taille et assez replet ; il porte des cheveux noirs fort courts et sans poudre ; sa soutane est rapetassée en plus d’un endroit. Il lui est souvent arrivé de retourner chez lui, le soir, sans le linge dont il s’était vêtu le matin. Il est toujours courant à pied de hameaux en hameaux ; il cache sous un extérieur fort simple beaucoup de connaissance des hommes. Sa charité inquiète le promène dans les lieux les plus écartés. Quand je m’établis ici, il y vint d’abord : il m’offrit, sans me connaître, tous les services qui dépendaient de lui. Je lui fis part de mes plans et de mes moyens ; il m’écouta avec beaucoup d’attention, ensuite il prit congé de moi et me dit en me serrant la main : « Si je n’étais pas prêtre, je voudrais vivre comme vous ; mais je me dois aux autres. »

LA MÈRE.

Je voudrais bien le connaître.

LE PÈRE.

On ne le voit jamais que chez les malheureux. Si le feu prenait à notre maison, vous le verriez bientôt accourir pour aider à l’éteindre.

MONDOR.

Oui, je mettrai monsieur Gauthier en état de faire du bien à plus d’un infortuné. Après cela, je diviserai une partie de cette plaine en un grand nombre de petites propriétés que je distribuerai, moyennant une médiocre redevance, à beaucoup de journaliers qui n’ont aucune possession ; et tous les ans, je leur donnerai une fête où vous présiderez l’un et l’autre.

LE PÈRE.

Ah ! je la verrai avec bien de la joie.

MONDOR.

Oh ! oui, je ne veux plus vivre que pour faire du bien ! Allons, ma pauvre cousine, viens demeurer avec moi ! sèche tes larmes ! viens, tu prendras soin de ma maison ; tu n’y manqueras désormais de rien ; tu me consoleras.

HENRI.

Mon papa, voilà un livre que j’ai trouvé en arrivant tout près d’ici. Il a pour titre : Système de la Nature : il doit être bien curieux.

LE PÈRE.

Mon fils, méfiez-vous encore plus des livres inconnus que des hommes que vous ne connaissez pas.

MONDOR.

Oh ! celui-ci est une production d’une cruelle et absurde philosophie ; c’est une vaine déclamation qui détruit à la fois dans l’homme l’intelligence et le sentiment. Rendez-le-moi, mon fils : il ne sera jamais capable de vous donner des lumières ; il n’est propre qu’à corrompre votre innocence. (A sa cousine :) Allons ; viens, ma cousine ; prenons congé de cette heureuse famille.

ANNE MONDOR.

Et mon pèlerinage à la bonne sainte Anne ?

MONDOR.

Tu mourrais en chemin : nous reviendrons le faire ici à la Saint-Louis. L’acte le plus agréable aux saints, c’est le bien qu’on fait aux malheureux.

LE PÈRE.

Nous vous recevrons de bon cœur, mais il faut venir nous voir auparavant.

MONDOR.

Vous ne sauriez me proposer rien qui me fasse plus de plaisir ; mais je jugerai par celui que vous prendrez à venir chez moi, de celui que vous aurez à me recevoir chez vous. Adieu, couple fortuné ! adieu, beaux et heureux enfants, douce retraite, asile de l’innocence et de la foi conjugale ! adieu !

ANNE MONDOR.

Que la bénédiction de Dieu se répande sur vous ! vous avez mis fin à mes peines. Ah ! puisque vous le permettez, Madame, je viendrai vous revoir bientôt. Que le bon Dieu, que la bonne sainte Anne… (Elle pleure.)

LA MÈRE, émue.

Venez bientôt nous revoir, n’y manquez pas, au moins. Adieu, ma bonne demoiselle.

ANTOINETTE, pleurant.

Adieu, ma chère demoiselle, adieu ; soyez maintenant bien heureuse !

LE PÈRE.

Rentrons, mes enfants ; le soleil fatigue les yeux de votre mère, et la chaleur augmente ; allons travailler à l’ombre des arbres fruitiers dans le verger, sur le bord du ruisseau. Antoinette, remporte tes présents et ceux de ta mère ; ils serviront dans une autre occasion. Allons remercier Dieu de l’heureux commencement de cette journée. Dieu, mes enfants, veut beaucoup de bien aux hommes quand il leur donne l’occasion d’en faire.

LA MÈRE.

Voilà mon songe accompli, et voilà la pierre dont mon fils a tué le hibou niché dans la haie.

Ce pauvre seigneur ! son sort me touche. Le fond de son cœur était bon. Dieu l’a rappelé à lui par le malheur. Quelles grâces n’avons-nous pas à rendre à la Providence ! voyez comme elle nous a ménagé le bonheur d’être utile à sa pauvre cousine, et à lui-même ! Il n’y a que la religion de solide, mes enfants ; tout le reste n’est rien.

LE PÈRE.

Mon fils, dépêche-toi de déjeuner ; tu viendras ensuite essarter avec moi la portion de la forêt où nous devons célébrer, cet été, la fête du roi. Fais-toi, par le travail, un corps robuste, afin de servir un jour ta patrie ; et, à la vue de ces coups de la Providence, fortifie ton âme dans la vertu, afin de la rapporter dans cette retraite paisible, toujours pure et exempte des vaines opinions du monde. Tu nous liras ce soir, à la lampe, la vie d’Épaminondas.

HENRI.

Mon père, qu’est-ce que c’était qu’Épaminondas ?

LE PÈRE.

C’était un homme qui disait que la plus grande joie qu’il eût eue dans sa vie était d’avoir servi sa patrie du vivant de son père et de sa mère.

HENRI.

Ah ! mon papa, je voudrais bien vous donner cette joie, quand je devrais mourir à la peine. Trouvez bon maintenant que je place la pierre que j’ai apportée à l’endroit où maman a coutume de poser les pieds.

ANTOINETTE.

Maman, je sèmerai autour de la pierre de mon frère les fleurs que vous aimez le mieux, des violettes, des primevères, des scabieuses et des marguerites.

LA MÈRE.

Ah ! je ne reposerai jamais les pieds sur une pierre qui a foulé si longtemps la tête de mon fils.

LE PÈRE.

Vous avez raison, il en faut faire un autre usage : elle servira d’autel à votre oratoire ; je la placerai sous vos sapins, au haut d’un petit tertre de gazon, et j’y graverai dessus ces passages de l’Évangile : Deus potest ex lapidibus istis suscitare filios Abrahæ. Dieu peut, de ces pierres, susciter des enfants à Abraham.

EXTRAIT
DES ÉTUDES DE LA NATURE.

En y réfléchissant, il m’a paru que non-seulement la nature avait fait un jardin magnifique du monde entier, mais encore qu’elle en avait, pour ainsi dire, placé plusieurs les uns sur les autres, pour embellir le même sol de ses plus charmantes harmonies.

Dans nos climats tempérés, on voit se développer, dès les premiers jours d’avril, au milieu des sombres forêts, les réseaux de la pervenche et ceux de l’anemona nemorosa, qui recouvrent d’un long tapis vert et lustré les mousses et les feuilles desséchées par l’année précédente. Cependant, à l’orée des bois, on voit déjà fleurir les primevères, les violettes et les marguerites, qui bientôt disparaissent en partie pour faire place, en mai, à la hyacinthe bleue, à la croisette jaune qui sent le miel, au muguet parfumé, au genêt doré, au bassinet doré et vernissé, et aux trèfles rouges et blancs, si bien alliés aux graminées. Bientôt les orties blanches et jaunes, les fleurs du fraisier, celles du sceau de Salomon, sont remplacées par les coquelicots et les bluets, qui éclosent dans des oppositions ravissantes ; les églantiers épanouissent leurs guirlandes fraîches et variées, les fraises se colorent, les chèvrefeuilles parfument les airs ; on voit ensuite les vipérines d’un bleu pourpré, les bouillons blancs avec leurs longues quenouilles de fleurs soufrées et odorantes, les scabieuses battues des vents, les ansérines, les champignons, et les asclépias, qui restent bien avant dans l’hiver, où végètent des mousses de la plus tendre verdure.

Toutes ces fleurs paraissent successivement sur la même scène. Le gazon, dont la couleur est uniforme, sert de fond à ce riche tableau. Quand ces plantes ont fleuri et donné leurs graines, la plupart s’enfoncent et se cachent pour renaître avec d’autres printemps. Il y en a qui durent toute l’année, comme la pâquerette et le pissenlit ; d’autres s’épanouissent pendant cinq jours, après lesquels elles disparaissent entièrement : ce sont les éphémères de la végétation.

Les agréments de nos forêts ne le cèdent pas à ceux de nos champs. Si les bois ne renouvellent point leurs arbres avec les saisons, chaque espèce présente, dans le cours de l’année, les progrès de la prairie. D’abord les buissons donnent leurs fleurs ; les chèvrefeuilles déroulent leur tendre verdure ; l’aubépine parfumée se couronne de nombreux bouquets ; les ronces laissent pendre leurs grappes d’un bleu mourant ; les merisiers sauvages embaument les airs, et semblent couverts de neige au milieu du printemps ; les néfliers entr’ouvrent leurs larges fleurs aux extrémités d’un rameau cotonneux : les ormes donnent leurs fruits ; les hêtres développent leurs superbes feuillages, et enfin le chêne majestueux se couvre le dernier de ces feuilles épaisses qui doivent résister à l’hiver.

Comme dans les vertes prairies les fleurs se détachent du fond par l’éclat de leurs couleurs, de même les rameaux fleuris des arbrisseaux se détachent du feuillage des grands arbres. L’hiver présente de nouveaux accords ; car alors les fruits noirs du troëne, la mûre d’un bleu sombre, le fruit de corail de l’églantier, la baie du myrtille, brillent souvent au sein des neiges, et offrent aux petits oiseaux leur nourriture et un asile pendant la saison rigoureuse. Mais comment exprimer les ravissantes harmonies des vents qui agitent le sommet des graminées, et changent la prairie en une mer de verdure et de fleurs ; et celles des forêts, où les chênes antiques agitent leurs sommets vénérables, le bouleau ses feuilles pendantes, et les sombres sapins leurs longues flèches toujours vertes ? Du sein de ces forêts s’échappent de doux murmures, et s’exhalent mille parfums qui influent sur les qualités de l’air. Le matin, au lever de l’aurore, tout est chargé de gouttes de rosée qui argentent les flancs des collines et les bords des ruisseaux ; tout se meut au gré des vents ; de longs rayons de soleil dorent les cimes des arbres et traversent les forêts. Cependant des êtres d’un autre ordre, des nuées de papillons peints de mille couleurs, volent sans bruit sur les fleurs ; ici l’abeille et le bourdon murmurent ; là des oiseaux font leurs nids ; les airs retentissent de mille chansons. Les notes monotones du coucou et de la tourterelle servent de bases aux ravissants concerts du rossignol et aux accords vifs et gais de la fauvette. La prairie a ses oiseaux : les cailles qui couvent sous les herbes ; les alouettes, qui s’élèvent vers le ciel, au-dessus de leurs nids. On entend de tous côtés les accents maternels, on respire l’amour dans les vallons, dans les bois, dans les prés. Oh ! qu’il est doux alors de quitter les cités, qui ne retentissent que du bruit des marteaux des ouvriers et de celui des lourdes charrettes, ou des carrosses qui menacent l’homme de pied, pour errer dans les bois, sur les collines, au fond des vallons, sur des pelouses plus douces que les tapis de la Savonnerie, et qu’embellissent chaque jour de nouvelles fleurs et de nouveaux parfums.

Mais si nous considérons la nature dans les autres climats, nous verrons que les inondations des fleuves, telles que celles de l’Amazone, de l’Orénoque et de quantité d’autres, sont périodiques : elles fument les terres qu’elles submergent. On sait d’ailleurs que les bords de ces fleuves étaient peuplés de nations, avant les établissements des Européens : elles tiraient beaucoup d’utilité de leurs débordements, soit par l’abondance des pêches, soit par les engrais de leurs champs. Loin de les considérer comme des convulsions de la nature, elles les regardaient comme des bénédictions du ciel, ainsi que les Égyptiens considéraient les inondations du Nil. Était-ce donc un spectacle si déplaisant pour elles, de voir leurs profondes forêts coupées de longues allées d’eau, qu’elles pouvaient parcourir sans peine, en tous sens, dans leurs pirogues, et dont elles recueillaient les fruits avec la plus grande facilité ? Quelques peuplades même, comme celles de l’Orénoque, déterminées par ces avantages, avaient pris l’usage étrange d’habiter le sommet des arbres, et de chercher sous leur feuillage, comme les oiseaux, des logements, des vivres et des forteresses. Quoi qu’il en soit, la plupart d’entre elles n’habitaient que les bords des fleuves, et les préféraient aux vastes déserts qui les environnaient, et qui n’étaient point exposés aux inondations.

Nous ne voyons l’ordre que là où nous voyons notre blé. L’habitude où nous sommes de resserrer dans des digues le canal de nos rivières, de sabler nos grands chemins, d’aligner les allées de nos jardins, de tracer leurs bassins au cordeau, d’équarrir nos parterres et même nos arbres, nous accoutume à considérer tout ce qui s’écarte de notre équerre, comme livré à la confusion. Mais c’est dans les lieux où nous avons mis la main que l’on voit souvent un véritable désordre. Nous faisons jaillir des jets d’eau sur des montagnes ; nous plantons des peupliers et des tilleuls sur des rochers ; nous mettons des vignobles dans les vallées, et des prairies sur des collines. Pour peu que ces travaux soient négligés, tous ces petits nivellements sont bientôt confondus sous le niveau général des continents, et toutes ces cultures humaines disparaissent sous celles de la nature. Les pièces d’eau deviennent des marais, les murs des charmilles se hérissent, tous les berceaux s’obstruent, toutes les avenues se ferment : les végétaux naturels à chaque sol déclarent la guerre aux végétaux étrangers ; les chardons étoilés et les vigoureux verbascum étouffent sous leurs larges feuilles les gazons anglais ; des foules épaisses de graminées et de trèfles se réunissent autour des arbres de Judée ; les ronces de chien y grimpent avec leurs crochets, comme si elles y montaient à l’assaut ; des touffes d’orties s’emparent de l’urne des naïades, et des forêts de roseaux, des forges de Vulcain ; des plaques verdâtres de mnion rongent les visages des Vénus, sans respecter leur beauté. Les arbres mêmes assiégent le château ; les cerisiers sauvages, les ormes, les érables montent sur ses combles, enfoncent leurs longs pivots dans ses frontons élevés, et dominent enfin sur ces coupoles orgueilleuses. Les ruines d’un parc ne sont pas moins dignes des réflexions du sage, que celles des empires : elles montrent également combien le pouvoir de l’homme est faible quand il lutte contre celui de la nature.

Je n’ai pas eu le bonheur, comme les premiers marins qui découvrirent des îles inhabitées, de voir des terres sortir, pour ainsi dire, de ses mains ; mais j’en ai vu des portions assez peu altérées, pour être persuadé que rien alors ne devait égaler leurs beautés virginales. Elles ont influé sur les premières relations qui en ont été faites, et elles y ont répandu une fraîcheur, un coloris, et je ne sais quelle grâce naïve qui les distinguera toujours avantageusement, malgré leur simplicité, des descriptions savantes qu’on en a faites dans les derniers temps. C’est à l’influence de ces premiers aspects que j’attribue les grands talents des premiers écrivains qui ont parlé de la nature, et l’enthousiasme sublime dont Homère et Orphée ont rempli leurs poésies. Parmi les modernes, l’historien de l’amiral Anson, Cook, Banks, Solander et quelques autres, nous ont décrit plusieurs de ces sites naturels dans les îles de Tinian, de Masso, de Juan Fernandès et de Taïti, qui ont ravi tous les gens de goût, quoique ces îles eussent été dégradées en partie par les Indiens et par les Espagnols.

Je n’ai vu que des pays fréquentés par les Européens et désolés par la guerre ou par l’esclavage ; mais je me rappellerai toujours avec plaisir deux de ces sites, l’un en-deçà du tropique du Capricorne, l’autre au-delà du 60e degré nord. Malgré mon insuffisance, je vais essayer d’en tracer une esquisse, afin de donner au moins une idée de la manière dont la nature dispose ses plans dans des climats aussi opposés.

Le premier était une partie, alors inhabitée, de l’île de France, de quatorze lieues d’étendue, qui m’en parut la plus belle portion, quoique les noirs marrons qui s’y réfugient y eussent coupé, sur les rivages de la mer, les lataniers avec lesquels ils fabriquent des ajoupas, et dans les montagnes, des palmistes dont ils mangent les sommités, et des lianes dont ils font des filets pour la pèche. Ils dégradent aussi les bords des ruisseaux en y fouillant les oignons des nymphæa, dont ils vivent, et ceux mêmes de la mer, dont ils mangent sans exception toutes les espèces de coquillages, qu’ils laissent çà et là sur les rivages par grands amas brûlés. Malgré ces désordres, cette portion de l’île avait conservé des traits de son antique beauté. Elle est exposée au vent perpétuel du sud-est, qui empêche les forêts qui la couvrent de s’étendre jusqu’au bord de la mer ; mais une large lisière de gazon d’un beau vert gris, qui l’environne, en facilite la communication tout autour, et s’harmonie, d’un côté, avec la verdure des bois, et, de l’autre, avec l’azur des flots. La vue se trouve ainsi partagée en deux aspects, l’un terrestre, et l’autre maritime. Celui de la terre présente des collines qui fuient les unes derrière les autres, en amphithéâtre, et dont les contours, couverts d’arbres en pyramides, se profilent avec majesté sur la voûte des cieux. Au-dessus de ces forêts s’élève comme une seconde, forêt de palmistes, qui balancent au-dessus des vallées solitaires leurs longues colonnes couronnées d’un panache de palmes et surmontées d’une lance. Les montagnes de l’intérieur présentent au loin des plateaux de rochers, garnis de grands arbres et de lianes pendantes, qui flottent, comme des draperies, au gré des vents. Elles sont surmontées de hauts pitons, autour desquels se rassemblent sans cesse des nuées pluvieuses ; et lorsque les rayons du soleil les éclairent, on voit les couleurs de l’arc-en-ciel se peindre sur leurs escarpements, et les eaux des pluies couler sur leurs flancs bruns, en nappes brillantes de cristal ou en longs filets d’argent. Aucun obstacle n’empêche de parcourir les bords qui tapissent leurs flancs et leurs bases ; car les ruisseaux qui descendent des montagnes présentent, le long de leurs rives, des lisières de sable, ou de larges plateaux de roches qu’ils ont dépouillés de leurs terres. De plus, ils frayent un libre passage depuis leurs sources jusqu’à leurs embouchures, en détruisant les arbres qui croîtraient dans leurs lits, et en fertilisant ceux qui naissent sur leurs bords ; et ils ménagent au-dessus d’eux, dans tout leur cours, de grandes voûtes de verdure qui fuient en perspective, et qu’on aperçoit des bords de la mer. Des lianes s’entrelacent dans les cintres de ces voûtes, assurent leurs arcades contre les vents, et les décorent de la manière la plus agréable, en opposant à leurs feuillages d’autres feuillages, et à leur verdure des guirlandes de fleurs brillantes ou de gousses colorées. Si quelque arbre tombe de vétusté, la nature, qui hâte partout la destruction de tous les êtres inutiles, couvre son tronc de capillaires du plus beau vert, et d’agarics ondés de jaune, d’aurore et de pourpre, qui se nourrissent de ces débris. Du côté de la mer, le gazon qui termine l’île est parsemé çà et là de bosquets de lataniers, dont les palmes, faites en éventail et attachées à des queues souples, rayonnent en l’air comme de soleils de verdure. Ces lataniers s’avancent jusque dans la mer sur les caps de l’île, avec les oiseaux de terre qui les habitent, tandis que de petites baies, où nagent une multitude d’oiseaux de marine, et qui sont, pour ainsi dire, pavées de madrépores couleur de fleur de pêcher, de roches noires couvertes de nérites couleur de rose, et de toutes sortes de coquillages, pénètrent dans l’île, et réfléchissent comme des miroirs tous les objets de la terre et des cieux. Vous croiriez y voir les oiseaux voler dans l’eau et les poissons nager dans les arbres, et vous diriez du mariage de la Terre et de l’Océan qui entrelacent et confondent leurs domaines. Dans la plupart même des îles inhabitées, situées entre les tropiques, on a trouvé, lorsqu’on en a fait la découverte, les bancs de sable qui les environnent remplis de tortues qui y venaient faire leur ponte, et de flamants couleur de rose qui ressemblent, sur leurs nids, à des brandons de feu. Elles étaient encore bordées de mangliers couverts d’huîtres, qui opposaient leurs feuillages flottants à la violence des flots, et de cocotiers chargés de fruits, qui, s’avançant jusque dans la mer, le long des récifs, présentaient aux navigateurs l’aspect d’une ville avec ses remparts, et ses avenues, et leur annonçaient de loin les asiles qui leur étaient préparés par le dieu des mers. Ces divers genres de beauté ont dû être communs à l’île de France comme à beaucoup d’autres îles, et ils auront sans doute été détruits par les besoins des premiers marins qui y ont abordé. Tel est le tableau bien imparfait d’un pays dont les anciens philosophes jugeaient le climat inhabitable, et dont les philosophes modernes regardent le sol comme une écume de l’Océan ou des volcans.

Le second lieu agreste que j’ai vu était dans la Finlande russe, lorsque j’étais employé, en 1764, à la visite de ses places avec les généraux du corps du génie dans lequel je servais. Nous voyagions entre la Suède et la Russie, dans des pays si peu fréquentés que les sapins avaient poussé dans le grand chemin de démarcation qui sépare leur territoire. Il était impossible d’y passer en voiture, et il fallut y envoyer des paysans pour les couper, afin que nos équipages pussent nous suivre. Cependant nous pouvions pénétrer partout à pied et souvent à cheval, quoiqu’il nous fallût visiter les détours, les sommets et les plus petits recoins d’un grand nombre de rochers, pour en examiner les défenses naturelles, et que la Finlande en soit si couverte que les anciens géographes lui ont donné le surnom de Lapidosa. Non-seulement ces rochers y sont répandus en grands blocs à la surface de la terre, mais les vallées et les collines tout entières y sont en beaucoup d’endroits formées d’une seule pièce de roc vif. Ce roc est un granit tendre qui s’exfolie, et dont les débris fertilisent les plantes en même temps que ses grandes masses les abritent contre les vents du nord, et réfléchissent sur elles les rayons du soleil par leur courbure et par les particules de mica dont il est rempli. Les fonds de ces vallées étaient tapissés de longues lisières de prairies qui facilitent partout la communication. Aux endroits où elles étaient de roc tout pur, comme à leur naissance, elles étaient couvertes d’une plante appelée kloukva, qui se plaît sur les rochers. Elle sort de leurs fentes et ne s’élève guère à plus d’un pied et demi de hauteur ; mais elle trace de tous côtés et s’étend fort loin. Ses feuilles et sa verdure ressemblent à celles du buis, et ses rameaux sont parsemés de fruits rouges bons à manger, semblables à des fraises. Des sapins, des bouleaux et des sorbiers végétaient à merveille sur les flancs de ces collines, quoique ils y trouvassent à peine assez de terre pour y enfoncer leurs racines. Les sommets de la plupart de ces collines de roc étaient arrondis en forme de calotte, et rendus tout luisants par des eaux qui suintaient à travers de longues fêlures qui les sillonnaient. Plusieurs de ces calottes étaient toutes nues, et si glissantes qu’à peine pouvait-on y marcher. Elles étaient couronnées, tout autour, d’une large ceinture de mousses d’un vert d’émeraude, d’où sortait çà et là une multitude infinie de champignons de toutes les formes et de toutes les couleurs. Il y en avait de faits comme de gros étuis, couleur d’écarlate, piquetés de points blancs ; d’autres, de couleur d’orange, formés en parasols ; d’autres, jaunes comme du safran et allongés comme des œufs. Il y en avait du plus beau blanc et si bien tournés en rond, qu’on les eût pris pour des dames d’ivoire. Ces mousses et ces champignons se répandaient le long des filets d’eau qui coulaient des sommets de ces collines de roc, s’étendaient en longs rayons jusqu’à travers les bois dont leurs flancs étaient couverts, et venaient border leurs lisières en se confondant avec une multitude de fraisiers et de framboisiers. La nature, pour dédommager ce pays de la rareté des fleurs apparentes qu’il produit en petit nombre, en a donné les parfums à plusieurs plantes, telles qu’au Calamus aromaticus ; au bouleau, qui exhale au printemps une forte odeur de rose ; et au sapin, dont les pommes sont odorantes. Elle a répandu de même les couleurs les plus agréables et les plus brillantes des fleurs sur les végétations les plus communes, telles que sur les cônes du mélèze, qui sont d’un beau violet, sur les baies écarlates du sorbier, sur les mousses, les champignons et même sur les choux-raves…

Rien n’égale, à mon avis, le beau vert des plantes du Nord, au printemps. J’y ai souvent admiré celui des bouleaux, des gazons et des mousses, dont quelques-unes sont glacées de violet et de pourpre. Les sombres sapins mêmes se festonnent alors du vert le plus tendre ; et lorsqu’ils viennent à jeter de l’extrémité de leurs rameaux des touffes jaunes d’étamines, ils paraissent comme de vastes pyramides toutes chargées de lampions. Nous ne trouvions nul obstacle à marcher dans leurs forêts. Quelquefois nous y rencontrions des bouleaux renversés et tout vermoulus ; mais en mettant les pieds sur leur écorce, elle nous supportait comme un cuir épais. Le bois de ces bouleaux pourrit fort vite, et leur écorce, qu’aucune humidité ne peut corrompre, est entraînée à la fonte des neiges, dans les lacs, sur lesquels elle surnage tout d’une pièce. Quant aux sapins, lorsqu’ils tombent, l’humidité et les mousses les détruisent en fort peu de temps. Ce pays est entrecoupé de grands lacs qui présentent partout de nouveaux moyens de communication en pénétrant par leurs longs golfes dans les terres, et offrent un nouveau genre de beauté, en réfléchissant dans leurs eaux tranquilles les orifices des vallées, les collines moussues, et les sapins inclinés sur les promontoires de leurs rivages…

Les plantes ne sont donc pas jetées au hasard sur la terre ; et quoiqu’on n’ait encore rien dit sur leur ordonnance en général dans les divers climats, cette simple esquisse suffit pour faire voir qu’il y a de l’ordre dans leur ensemble. Si nous examinons de même superficiellement leur développement, leur attitude et leur grandeur, nous verrons qu’il y a autant d’harmonie dans l’agrégation de leurs parties que dans celle de leurs espèces. Elles ne peuvent en aucune manière être considérées comme des productions mécaniques du chaud et du froid, de la sécheresse et de l’humidité. Les systèmes de nos sciences nous ont ramenés précisément aux opinions qui jetèrent les peuples barbares dans l’idolâtrie, comme si la fin de nos lumières devait être le commencement et le retour de nos ténèbres. Voici ce que leur reproche l’auteur du livre de la Sagesse : Aut ignem, aut spiritum, aut citatum aerem, aut gyrum stellarum, aut nimiam aquam, aut solem et lunam, rectores orbis terrarum deos putaverunt. « Ils se sont imaginé que le feu, ou le vent, ou l’air le plus subtil, ou l’influence des étoiles, ou la mer, ou le soleil et la lune régissaient la terre et en étaient les dieux. »

Toutes ces causes physiques réunies n’ont pas ordonné le port d’une seule mousse. Pour nous en convaincre, commençons par examiner la circulation des plantes. On a posé comme un principe certain que leurs sèves montaient par leur bois et redescendaient par leur écorce. Je n’opposerai aux expériences qu’on en a rapportées qu’un grand marronnier des Tuileries, voisin de la terrasse des Feuillants, qui, depuis plus de vingt ans, n’a point d’écorce autour de son pied, et qui cependant est plein de vigueur. Plusieurs ormes des boulevards sont dans le même cas. D’un autre côté, on voit de vieux saules caverneux qui n’ont point du tout de bois. D’ailleurs, comment peut-on appliquer ce principe à la végétation d’une multitude de plantes, dont les unes n’ont que des tubes, et d’autres n’ont point du tout d’écorce, et ne sont revêtues que de pellicules sèches ?

Il n’y a pas plus de vérité à supposer qu’elles s’élèvent en ligne perpendiculaire, et qu’elles sont déterminées à cette direction par l’action des colonnes de l’air. Quelques-unes, à la vérité, la suivent, comme le sapin, l’épi de blé, le roseau ; mais un bien plus grand nombre s’en écarte, tels que les volubilis, les vignes, les lianes, les haricots, etc… D’autres montent verticalement, et étant parvenues à une certaine hauteur, en plein air, sans éprouver aucun obstacle, se fourchent en plusieurs tiges, et étendent horizontalement leurs branches, comme les pommiers ; ou les inclinent vers la terre, comme les sapins ; ou les creusent en forme de coupe, comme les sassafras ; ou les arrondissent en tête de champignon, comme les pins ; ou les dressent en obélisque comme les peupliers ; ou les tournent en laine de quenouille, comme les cyprès ; ou les laissent flotter au gré des vents, comme les bouleaux. Toutes ces altitudes se voient sous le même rumb de vent. Il y en a même qui adoptent des formes auxquelles l’art des jardiniers aurait bien de la peine à les assujétir. Tel est le badamier des Indes, qui croît en pyramide, comme le sapin, et la porte divisée par étages, comme un roi d’échecs. Il y a des plantes très-vigoureuses qui, loin de suivre la ligne verticale, s’en écartent au moment même où elles sortent de terre. Telle est la fausse patate des Indes, qui aime à se traîner sur le sable des rivages des pays chauds, dont elle couvre des arpents entiers. Tel est encore le rotin de la Chine, qui croît souvent aux mêmes endroits. Ces plantes ne rampent point par faiblesse. Les scions du rotin sont si forts, qu’on en fait, à la Chine, des câbles pour les vaisseaux ; et lorsqu’ils sont sur la terre, les cerfs s’y prennent tout vivants, sans pouvoir s’en dépêtrer. Ce sont des filets dressés par la nature. Je ne finirais pas si je voulais parcourir ici les différents ports des végétaux ; ce que j’en ai dit suffit pour montrer qu’il n’y en a aucun qui soit érigé par la colonne verticale de l’air. On a été induit à cette erreur, parce qu’on a supposé qu’ils cherchaient le plus grand volume d’air, et cette erreur de physique en a produit une autre en géométrie ; car, dans cette supposition, ils devraient se jeter tous à l’horizon, parce que la colonne d’air y est beaucoup plus considérable qu’au zénith. Il faut de même supprimer les conséquences qu’on en a tirées, et qu’on a posées comme des principes de jurisprudence pour le partage des terres, dans des livres vantés de mathématiques, tels que celui-ci, « qu’il ne croît pas plus de bois ni plus d’herbes sur la pente d’une montagne qu’il n’en croîtrait sur sa base. » Il n’y a pas de bûcheron ni de faneur qui ne vous démontre le contraire par l’expérience.

Les plantes, dit-on, sont des corps mécaniques. Essayez de faire un corps aussi mince, aussi tendre, aussi fragile que celui d’une feuille, qui résiste des années entières aux vents, aux pluies, à la gelée et au soleil le plus ardent. Un esprit de vie, indépendant de toutes les latitudes, régit les plantes, les conserve et les reproduit. Elles réparent leurs blessures, et elles recouvrent leurs plaies de nouvelles écorces. Les pyramides de l’Égypte s’en vont en poudre, et les graminées du temps des Pharaons subsistent encore. Que de tombeaux grecs et romains, dont les pierres étaient ancrées de fer, ont disparu ! Il n’est resté, autour de leurs ruines, que les cyprès qui les ombrageaient. C’est le soleil, dit-on, qui donne l’existence aux végétaux, et qui l’entretient. Mais ce grand agent de la nature, tout puissant qu’il est, n’est pas même la cause unique et déterminante de leur développement. Si la chaleur invite la plupart de ceux de nos climats à ouvrir leurs fleurs, elle en oblige d’autres à les fermer. Tels sont, dans ceux-ci, la belle-de-nuit du Pérou, et l’arbre-triste des Moluques, qui ne fleurissent que la nuit. Son éloignement même de notre hémisphère n’y détruit point la puissance de la nature. C’est alors que végètent la plupart des mousses qui tapissent les rochers d’un vert d’émeraude, et que les troncs des arbres se couvrent, dans des lieux humides, de plantes imperceptibles à la vue, appelées mnions et lichens, qui les font paraître, au milieu des glaces, comme des colonnes de bronze vert. Ces végétations, au plus fort de l’hiver, détruisent tous nos raisonnements sur les effets universels de la chaleur, puisque des plantes d’une organisation si délicate semblent avoir besoin, pour se développer, de la plus douce température. La chute même des feuilles, que nous regardons comme un effet de l’absence du soleil, n’est point occasionnée par le froid. Si les palmiers les conservent toute l’année dans le Midi, les sapins les gardent, au Nord, en tout temps. A la vérité, les bouleaux, les mélèzes et plusieurs autres espèces d’arbres les perdent, dans le Nord, à l’entrée de l’hiver ; mais ce dépouillement arrive aussi à d’autres arbres dans le Midi. Ce sont, dit-on, les résines qui conservent, dans le Nord, celles des sapins ; mais le mélèze, qui est résineux, y laisse tomber les siennes ; et le filaria, le lierre, l’alaterne, et plusieurs autres espèces qui ne le sont point, les gardent chez nous toute l’année. Sans recourir à ces causes mécaniques, dont les effets se contredisent toujours dès qu’on veut les généraliser, pourquoi ne pas reconnaître, dans ces variétés de la végétation, la constance d’une Providence ? Elle a mis, au Midi, des arbres toujours verts, et leur a donné un large feuillage pour abriter les animaux de la chaleur. Elle y est encore venue au secours des animaux en les couvrant de robes à poil ras, afin de les vêtir à la légère ; et elle a tapissé la terre qu’ils habitent de fougères et de lianes vertes, afin de les tenir fraîchement. Elle n’a pas oublié les besoins des animaux du Nord : elle a donné à ceux-ci pour toits les sapins toujours verts, dont les pyramides hautes et touffues écartent les neiges du leurs pieds, et dont les branches sont si garnies de longues mousses grises, qu’à peine on en aperçoit le tronc ; pour litières, les mousses mêmes de la terre, qui y ont en plusieurs endroits plus d’un pied d’épaisseur, et les feuilles molles et sèches de beaucoup d’arbres, qui tombent précisément à l’entrée de la mauvaise saison ; enfin, pour provisions, les fruits de ces mêmes arbres, qui sont alors en pleine maturité. Elle y ajoute çà et là les grappes des sorbiers, qui, brillant au loin sur la blancheur des neiges, invitent les oiseaux à recourir à ces asiles ; en sorte que les perdrix, les coqs de bruyère, les oiseaux de neige, les lièvres, les écureuils, trouvent souvent, à l’abri du même sapin, de quoi se loger, se nourrir et se tenir fort chaudement.

Mais un des plus grands bienfaits de la Providence envers les animaux du Nord, est de les avoir revêtus de robes fourrées, de poils longs et épais, qui croissent précisément en hiver, et qui tombent en été. Les naturalistes, qui regardent les poils des animaux comme des espèces de végétations, ne manquent pas d’expliquer leur accroissement par la chaleur. Ils confirment leur système par l’exemple de la barbe et des cheveux de l’homme, qui croissent rapidement en été. Mais je leur demande pourquoi, dans les pays froids, les chevaux, qui y sont ras en été, se couvrent en hiver d’un poil long et frisé comme la laine des moutons ? A cela ils répondent que c’est la chaleur intérieure de leur corps, augmentée par l’action extérieure du froid, qui produit cette merveille. Fort bien. Je pourrais leur objecter que le froid ne produit pas cet effet sur la barbe et sur les cheveux de l’homme, puisqu’il retarde leur accroissement ; que, de plus, sur les animaux revêtus en hiver par la Providence, les poils sont beaucoup plus longs et plus épais aux endroits de leur corps qui ont le moins de chaleur naturelle, tels qu’à la queue, qui est très-touffue dans les chevaux, les martres, les renards et les loups, et que ces poils sont courts et rares aux endroits où elle est la plus grande, comme au ventre. Leur dos, leurs oreilles, et souvent même leurs pattes sont les parties de leur corps les plus couvertes de poils. Mais je me contente de leur proposer cette dernière objection : la chaleur extérieure et intérieure d’un lion d’Afrique doit être au moins aussi ardente que celle d’un loup de Sibérie ; pourquoi le premier est-il à poil ras, tandis que le second est velu jusqu’aux yeux ?

Le froid, que nous regardons comme un des plus grands obstacles de la végétation, est aussi nécessaire à certaines plantes que la chaleur l’est à d’autres. Si celles du Midi ne sauraient croître au nord, celles du Nord ne réussissent pas mieux au midi…

Il s’en faut beaucoup que le froid soit l’ennemi de toutes les plantes, puisque ce n’est que dans le Nord que l’on trouve les forêts les plus élevées et les plus étendues qu’il y ait sur la terre. Ce n’est qu’au pied des neiges éternelles du mont Liban que le cèdre, le roi des végétaux, s’élève dans toute sa majesté. Le sapin, qui est après lui l’arbre le plus grand de nos forêts, ne vient à une hauteur prodigieuse que dans les montagnes à glaces et dans les climats froids de la Norwége et de la Russie. Pline dit que la plus grande pièce de bois qu’on eût vue à Rome jusqu’à son temps, était une poutre de sapin de cent vingt pieds de long et de deux pieds d’équarrissage aux deux bouts, que Tibère avait fait venir des froides montagnes de la Valteline, du côté du Piémont, et que Néron employa à son amphithéâtre. « Jugez, dit-il, quelle devait être la longueur de l’arbre entier, par ce qu’on en avait coupé. » Cependant, comme je crois que Pline parle de pieds romains, qui sont de la même grandeur que ceux du Rhin, il faut diminuer cette dimension d’un douzième à peu près. Il cite encore le mât de sapin du vaisseau qui apporta d’Égypte l’obélisque que Caligula fit mettre au Vatican ; ce mât avait quatre brasses de tour. Je ne sais d’où on l’avait tiré. Pour moi, j’ai vu en Russie des sapins auprès desquels ceux de nos climats tempérés ne sont que des avortons. J’en ai vu, entre autres, deux tronçons, entre Pétersbourg et Moscou, qui surpassaient en grosseur les plus gros mâts de nos vaisseaux de guerre, quoique ceux-ci soient faits de plusieurs pièces. Ils étaient coupés du même arbre, et servaient de montant à la porte de la basse-cour d’un paysan. Les bateaux qui apportent du lac de Ladoga des provisions à Pétersbourg ne sont guère moins grands que ceux qui remontent de Rouen à Paris. Ils sont construits de planches de sapin de deux à trois pouces d’épaisseur, quelquefois de deux pieds de large, et qui ont de longueur toute celle du bateau. Les charpentiers russes des cantons où on les bâtit ne font d’un arbre qu’une seule planche, le bois y étant si commun qu’ils ne se donnent pas la peine de le scier. Avant que j’eusse voyagé dans les pays du Nord, je me figurais, d’après les lois de notre physique, que la terre devait y être dépouillée de végétaux par la rigueur du froid. Je fus fort étonné d’y voir les plus grands arbres que j’eusse vus de ma vie, et placés si près les uns des autres qu’un écureuil pourrait parcourir une bonne partie de la Russie sans mettre le pied à terre, en sautant de branche en branche. Cette forêt de sapins couvre la Finlande, l’Ingrie, l’Estonie, tout l’espace compris entre Pétersbourg et Moscou, et de là s’étend sur une grande partie de la Pologne, où les chênes commencent à paraître, comme je l’ai observé moi-même en traversant ces pays. Mais ce que j’en ai vu n’en est que la moindre partie, puisqu’on sait qu’elle s’étend depuis la Norwége jusqu’au Kamtschatka, quelques déserts sablonneux exceptés, et depuis Breslau jusqu’aux bords de la mer Glaciale.

Je terminerai cet article par réfuter une erreur, qui est que le froid a diminué dans le Nord parce qu’on y a abattu des forêts. Comme elle a été mise en avant par quelques-uns de nos écrivains les plus célèbres, et répétée ensuite, comme c’est l’usage, par la foule des autres, il est important de la détruire, parce qu’elle est très-nuisible à l’économie rurale. Je l’ai adoptée longtemps, sur la foi historique ; et ce ne sont point des livres qui m’ont fait revenir, ce sont des paysans.

Un jour d’été, sur les deux heures après midi, étant sur le point de traverser la forêt d’Ivry, je vis des bergers avec leurs troupeaux qui s’en tenaient à quelque distance, en se reposant à l’ombre de quelques arbres épars dans la campagne. Je leur demandai pourquoi ils n’entraient pas dans la forêt pour se mettre, eux et leurs troupeaux, à couvert de la chaleur. Ils me répondirent qu’il y faisait trop chaud, et qu’ils n’y menaient leurs moutons que le matin et le soir. Cependant, comme je désirais parcourir en plein jour les bois où Henri IV avait chassé, et arriver de bonne heure à Anet…, j’engageai l’enfant d’un de ces bergers à me servir de guide, ce qui lui fut fort aisé, car le chemin qui mène à Anet traverse la forêt en ligne droite ; il est si peu fréquenté de ce côté-là, que je le trouvai couvert, en beaucoup d’endroits, de gazons et de fraisiers. J’éprouvai, pendant tout le temps que j’y marchai, une chaleur étouffante et beaucoup plus forte que celle qui régnait dans la campagne. Je ne commençai même à respirer que quand j’en fus tout-à-fait sorti, et que je fus éloigné des bords de la forêt de plus de trois portées de fusil…

J’ai depuis réfléchi sur ce que m’avaient dit ces bergers sur la chaleur des bois, et sur celle que j’y avais éprouvée moi-même, et j’ai remarqué, en effet, qu’au printemps toutes les plantes sont plus précoces dans leur voisinage, et qu’on trouve des violettes en fleur sur leurs lisières, bien avant qu’on en cueille dans les plaines et sur les collines découvertes. Les forêts mettent donc les terres à l’abri du froid dans le Nord ; mais ce qu’il y a d’admirable, c’est qu’elles les mettent à l’abri de la chaleur dans les pays chauds. Ces deux effets opposés viennent uniquement des formes et des dispositions différentes de leurs feuilles. Dans le Nord, celles des sapins, des mélèzes, des pins, des cèdres, des genévriers, sont petites, lustrées et vernissées ; leur finesse, leur vernis et la multitude de leurs plans réfléchissent la chaleur autour d’elles en mille manières ; elles produisent à peu près les mêmes effets que les poils des animaux du Nord, dont la fourrure est d’autant plus chaude que leurs poils sont fins et lustrés. D’ailleurs, les feuilles de plusieurs espèces, comme celles des sapins et des bouleaux, sont suspendues perpendiculairement à leurs rameaux par de longues queues mobiles, en sorte qu’au moindre vent elles réfléchissent autour d’elles les rayons du soleil comme des miroirs. Au Midi, au contraire, les palmiers, les talipots, les cocotiers, les bananiers portent de grandes feuilles qui, du côté de la terre, sont plutôt mates que lustrées, et qui, en s’étendant horizontalement, forment au-dessous d’elles de grandes ombres, où il n’y a aucune réflexion de chaleur. Je conviens cependant que le défrichement des forêts dissipe les fraîcheurs occasionnées par l’humidité ; mais il augmente les froids secs et âpres du Nord, comme on l’a éprouvé dans les hautes montagnes de la Norwége, qui étaient autrefois cultivées et qui sont aujourd’hui inhabitables, parce qu’on les a totalement dépouillées de leurs bois. Ces mêmes défrichements augmentent aussi la chaleur dans les pays chauds, comme je l’ai observé à l’île de France, sur plusieurs côtes qui sont devenues si arides depuis qu’on n’y a laissé aucun arbre, qu’elles sont aujourd’hui sans culture. L’herbe même qui y pousse pendant la saison des pluies est en peu de temps rôtie par le soleil. Ce qu’il y a de pis, c’est qu’il est résulté de la sécheresse de ces côtes le dessèchement de quantité de ruisseaux ; car les arbres plantés sur les hauteurs y attirent l’humidité de l’air, et l’y fixent.

FIN.