AVRIL, 1768.
Le 1er, nous vîmes des requins, et on en prit un, avec une bonite. Je compte réunir mes observations sur les poissons à la fin du journal de ce mois.
Le 2, nous eûmes du calme mêlé d'orage. Nous sommes sur les limites des vents généraux du pôle austral. L'après-midi, nous essuyâmes un grain qui nous fit amener toutes nos voiles.
Nous approchons de la Ligne. Il y a très-peu de crépuscule le soir et le matin.
Le 3, nous prîmes des bonites et un requin. Nous étions constamment entourés de la même troupe de thons.
Le 4, nous eûmes un ciel orageux. Nous entendîmes le tonnerre, et nous essuyâmes un grain.
On jeta à la mer un matelot mort du scorbut ; plusieurs autres en sont affectés : cette maladie, qui se manifeste de si bonne heure, répand la terreur dans l'équipage. Nous prîmes des bonites et des requins.
Du 5 et du 6. Hier, à trois heures de nuit, il fit un orage épouvantable qui nous obligea de tout amener, hors la misaine. Je remarquai constamment que le lever de la lune dissipe les nuages d'une manière sensible. Deux heures après qu'elle est sur l'horizon, le ciel est parfaitement net. Nous eûmes, ces deux jours, du calme mêlé de grains pluvieux.
Le 7, nous prîmes des bonites. Je vis couper, avec des ciseaux, du verre dans l'eau, avec une grande facilité, effet dont j'ignore la cause.
Le 8 et le 9, on prit un requin, des sucets et deux thons. Quoique près de la Ligne, la chaleur ne me parut pas insupportable ; l'air est rafraîchi par les orages.
Le 10, on annonça le baptême de la Ligne, dont nous étions à un degré. Un matelot, déguisé en masque, vint demander au capitaine à faire observer l'usage ancien. Ce sont des fêtes imaginées pour dissiper la mélancolie des équipages. Nos matelots sont fort tristes, le scorbut gagne insensiblement, et nous ne sommes pas au tiers du voyage.
Le 11, on fit la cérémonie du baptême… On rangea les principaux passagers le long d'un cordon, les pouces attachés avec un ruban. On leur versa quelques gouttes d'eau sur la tête. On donna ensuite quelque argent aux pilotes.
Le vent fut contraire, le ciel et la mer belle.
Le 12, nous ne passâmes point encore la Ligne. Les courans portaient au nord. On cessa de voir l'étoile polaire. Nous vîmes un vaisseau à l'est.
Le 13, nous passâmes la Ligne. La mer paraissait, la nuit, remplie de grands phosphores lumineux. On purifiait l'entrepont tous les dimanches ; on montait en haut les coffres et les hamacs de l'équipage, ensuite on brûlait du goudron. Ou s'aperçut que le tiers des barriques d'eau était vide, quoiqu'on ne fût pas au tiers du voyage.
Les 14, 15 et 16, les vents varièrent. Il fit de grandes chaleurs. On raidit les haubans et les cordages. Nous fûmes toujours environnés de bonites, de thons, de marsouins et de bonnets-flamands. Nous vîmes un très-grand requin. Calme mêlé d'orage.
Les 17, 18 et 19, les calmes continuèrent avec la chaleur. Le goudron fondait de toutes les manœuvres. L'ennui et l'impatience croissent sur le vaisseau. On en a vu rester un mois en calme sous la Ligne.
Je vis une baleine allant vers l'ouest.
Les 20, 21 et 22, continuation de calme et d'ennui. Le vaisseau était entouré de requins. Nous en vîmes un attaché à un paillasson, dans un large banc d'écume, courant de l'est à l'ouest : il était vivant ; sans doute quelque vaisseau venait de passer là. Nous prîmes des thons, des bonites, cinq ou six requins, et un marsouin dont la tête était fort pointue. Les matelots disent que le marsouin présage le vent ; en effet, à minuit il s'est levé. Nous revîmes des galères.
Du 23. Nous entrons enfin dans les vents généraux du sud-est, qui doivent nous conduire au-delà de l'autre tropique. On prit des bonites et des thons. Comme on tirait de l'eau un de ces poissons, un requin le prit par la queue et fit casser la ligne. Nous vîmes une frégate, oiseau noir et gris approchant de la forme de la cigogne : son vol est très-élevé.
Le 24 et le 25, nous eûmes des grains qui firent varier le vent. Vers le soir, la lune parut entourée d'un grand cercle sans couleurs.
Nous prîmes des bonites et des thons.
Le 26, nous vîmes des frégates, des poissons-volans, des thons, des bonites, et un oiseau blanc qu'on dit être un fou. Le soir, ayant toutes nos voiles dehors, nous fûmes chargés d'un grain violent qui nous mit sur le côté pendant quelques minutes. Notre vaisseau porte fort mal la voile, et il ne fait guère plus de deux lieues par heure avec le vent le plus favorable.
Le 27, grosse mer et grand frais mêlé de grains pluvieux. Nous vîmes les mêmes poissons, et un alcyon, hirondelle de mer, que les Anglais appellent l'oiseau de la tempête. Je consacrerai un article de mon journal aux oiseaux marins.
Le 28, nous eûmes grand frais et des grains mêlés de pluie. On porta six canons de l'arrière dans la cale de l'avant, afin que le vaisseau étant plus chargé sur le devant, gouvernât mieux. Nous éprouvâmes des temps orageux, qui sont rares dans ces parages. Vu les mêmes thons.
Le 29, beau temps mêlé de quelques grains. Nous vîmes des frégates, et un oiseau blanc avec les ailes marquées de gris. Au soleil couchant, nous vîmes un vaisseau sous le vent, faisant même route que nous.
Le 30, bon frais, belle mer : l'air n'est plus si chaud. Nous vîmes le vaisseau de la veille un peu au vent ; il avait forcé de voiles : nous fîmes la même manœuvre. Il mit pavillon anglais ; nous mîmes le nôtre. Nous prîmes des thons, et nous vîmes des poissons-volans.